‹ Une année de révolution (volume 2)Chapitre 12 sur 51 · II · texte numérisé non relu

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car les circonstances ne sont pas très-favorables au repos.

Que cette journée m'a paru longue ! Il est presque impossible de croire que ces dernières heures d'émotions, qui se succèdent sans trêve, appartiennent au même tour d'horloge que celui pendant lequel j'avais goûté, à Chantilly, un repos si parfait. C'était la plus belle* matinée qu'on ait jamais vue. L'atmosphère était embrasée de celte chaleur vivifiante dont la nature entretient le foyer pour assurer le progrès graduel de ses paisibles créations.

Comme je croyais avoir pris tout le temps nécessaire pour aller tranquillement à cheval jusqu'à Saint- Leu et y attendre le train, je suis venu lentement, au pas. Le pays, entre Saint-Leu et Chantilly, n'a rien de frappant, et n'a d'autre attrait que celui d'être tout à fait campagne. J'ai rencontré un très-petit nombre de cultivateurs , parce qu'ils ont peu à faire dans ce moment-ci ; ceux que j'ai vus contemplaient, avec un plaisir mêlé d'espérance, les riches promesses de la moisson prochaine, dans la distribution de laquelle ils ont chacun une petite part, et je ne pouvais m'empêcher de penser aux milliers de créatures dont maintenant, en France , cette paisible jouissance des dons de la nature comblerait les plus chers désirs, qui ne s'inquiètent que des changements de saison, et non des changements de gouvernement, et qui n'ont pas la moindre idée de la signification, du mécanisme, ni des délices d'une république démocratique et sociale ; et pourtant, d'ici à très-peu de jours {je le croyais

COXSKQUE\CES POSSIBLES D'UNE I\SURRECTIO\. 99

alors), une lutle sanglante va s'engager, qui prendra pour prélcxlc l'intérêt de celle multitude, de ces heureux cultivateurs, et dont le succès les enverrait probablement combattre et mourir sur les bords du Ilhin, de la Vistule ou du Po, pour la cause d'autres nations, peut-être aussi indifférentes qu'eux aux promesses d'un millenium politique.

La chaleur de la journée avait ralenti le pas de mon cheval, que j'avais laissé aller à volonlé ; ma course s'était prolongée au delà de mes calculs , et , lorsque j'ai atteint le sommet de la dernière colline, j'ai vu le train qui fumait déjà à la station; j'ai parcouru au grand galop le peu de chemin qui me restait à faire, mais tous mes efforts ont été inutiles, le train s'éloignait à toute vapeur avant que je fusse arrivé à la station. J'ai été obligé de retourner à Chantilly pour prendre ma voiture et me rendre en poste à Paris. Lady N. .., pour plus d'une raison, ne se souciait pas du tout de rester; mais, quoique je ne m'attendisse pas à trouver à Paris le combat déjà engagé, je pressentais qu'il arriverait dans quelques jours des événements pendant lesquels il valait mieux qu'elle fût absente.

Je suis donc arrivé quelques heures plus tard que je ne l'eusse fait sans cet accident. Je n'ai eu aucune connaissance de ce qui se passait, avant d'arriver à Saint-Denis, où j'ai remarqué beaucoup de mouvement dans le petit détachement qui composait la garnison ; on m'a dit , à la poste , qu'il était inutile d'essayer d'entrer à Paris, parce que toute cette partie de la ville était au pouvoir des insurgés. J'ai répondu

qu'en tout cas mon intention n'était pas de m'approcher de la porte Saint-Denis, et que, si la barrière de Clichy était inaccessible , je tenterais d'entrer par la barrière de Monceaux. J'ai obtenu alors deux chevaux, avec un postillon qui s'est assis sur le siège de la voiture , où il devait moins attirer l'attention , dans le cas où nous rencontrerions quelque corps d'insurgés; le postillon avait tout l'air d'un de ces rares débris de son antique race , que l'on rencontre encore de temps en temps ; dès qu'il a pu quitter le pavé , pour prendre le bas côté, il a mis ses chevaux au galop , s'est tourné vers moi, et m'a dit du ton le plus mélancolique : « Ça va très-mal à Paris ; on s'entre-tue pire que jamais. " Je comprends qu'un homme qui, probablement depuis trente ans , avait reçu sa double poste royale de la moitié des gens qui arrivaient à Paris, ne pouvait voir d'un œil bien favorable une république démocratique et sociale qui le priverait de la petite clientèle que le chemin de fer lui avait laissée.

Près de la barrière de Monceaux, on traverse un faubourg qui n'est pas éloigné d'un des plus mauvais quartiers de Paris, appelé la Petite Pologne, et là nous avons trouvé les rues pleines dejifjures de mauvais augure, de groupes sans armes , qui stationnaient, pour la plupart, près de leurs habitations.

A ma première visite à l'Assemblée , ce matin , au milieu même de l'agitation produite par la lutte déjà commencée, et qui est devenue l'unique intérêt du moment, j'ai appris que le premier grand discours prononcé par M. de Montalembert, en sa nouvelle qualité

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de représentant du peuple , a produit hier une trèsvive impression; l'orateur s'occupait du décret proposé pour autoriser le gouvernement à s'emparer des chemins de fer. Il a saisi cette occasion d'émettre hardiment, comme il était certain qu'il le ferait, son opinion sur l'état général du pays. Il est malheureux que cet incident se soit présenté le seul jour à peu près où, depuis l'ouverture de l'Assemblée, j'ai manqué d'assister à ses discussions.

24 juin, 5 heures 30 minutes du matin.

J'ai entendu un feu très-vif, un peu après quatre heures, dans la direction du faubourg Saint-Jacques, et aussi dans celle de l'Hôtel de ville. Ce devait être principalement le bruit du canon. En effet, l'on ne pourrait guère entendre, h cette distance, la fusillade, même des feux de peloton, par la raison surtout que le vent souffle dans une direction opposée. Il est difficile, le matin, à une pareille heure, de savoir exactement ce qui se passe, car ceux qui sont sortis de si bonne heure se vantent toujours d'avoir vu beaucoup plus de choses qu'ils n'en raconteraient au moment de la journée où les nouvelles qu'ils apportent peuvent se vérifier plus facilement. On dit que le nombre des barricades s'est beaucoup accru pendant la nuit. La 12™" légion de la garde nationale, qui était celle de Barbes, a passé du côté du peuple, comme on appelle les insurgés, ce qui

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veut dire seulement que le faubourg Saint-Marceau est au pouvoir de ses habitants, gens de la pire espèce, et qui ont tous été admis dans la garde nationale eu vertu des dernières dispositions.

On n'a pas entendu le canon depuis trois quarts d'heure, mais je ne puis dire encore s'il faut en conclure que les barricades contre lesquelles ils étaient poinLés ont été prises. Le bruit court que deux bataillons de la garde mobile ont passé aux insurgés. J'aime à croire que cette nouvelle est inexacte , parce que, jusqu'à présent, tout le monde est resté fidèle , à l'exception de la 12"' légion. D'un autre côté, on croit que les gardes nationaux de toutes les provinces voisines marcheront sur Paris, aujourd'hui ou demain, pour résister à la république rouge.

8 heures 30 niinulcs du matin.

J'arrive de la séance de TAssemblée, qui s'est tenue ce matin de très-bonne heure. Le rapport fait à l'ouverture de la séance sur les événements de la nuit n'a été rien moins que rassurant. Il y a eu , de la part da gouvernement, une suspension d'armes jusqu'au point du jour, acceptée, en apparence, par les insurgés, mais ces derniers avaient habih'ment profité de l'intervalle pour fortifier un grand nombre de leurs positions et multiplier leurs moyens de défense. L'air éperdu des représentants que j'ai trouvés à la Chambre m'a semblé

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révéler une anxiété profonde. Il .1 é(é immédiatement proposé et décidé que l'aris serait mis en état de sié,'i[e, et qoe tous les pouvoirs exécutifs seraient conférés au général Cavaignac seul. Comme il s'est manifesté un peu d'hésitation sur la manière de procéder , et , par suite, beaucoup de tumulte, M. Bastide a obtenu un moment de silence, et, faisant appel aux sentiments patriotiques de l'Assemblée, l'a invitée à mettre de côté toute opinion personnelle : " Si vous hésitez, dans une heure l'Hôtel de ville peut être pris. » M. Jules Favre a proposé un amendement par lequel l'Assemblée déclarait la Commission Executive déchue, à partir de ce moment, de tout pouvoir. Une partie de l'Assemblée a adopté avec empressement celte proposition; d'autres ont allégué qu'elle était tout à fait inutile, puisque le décret déjà voté établissait virtuellement le fiiit; M. Duclerc, ministre des finances, a supplié l'Assemblée de ne pas se laisser entraîner à un vote de rancune, et la majorité à cédé à cet appel.

Il a paru, dans le Moniteur de ce matin, deux documents qui peuvent compromettre très-sérieusement la sûreté des résidents anglais à Paris, en excitant contre eux les soupçons et la malveillance de tous ceux qui combattent maintenant pour la défense de leurs intérêts les plus chers. L'un est une proclamation de M. Marrast, maire, dans laquelle il dit, en parlant du peuple : « Les agents étrangers les excitent e( les payent. «L'autre est le compte rendu d'un discours de M. Flocon, ministre de l'agriculture, prononcé hier à l'Assemblée. Dans l'un et dans l'autre, on fait allusion

à l'intervention de l'or étranger dans l'insurrection actuelle. M. Marrast impute directement la déception des ouvriers aux manœuvres des agents étrangers, sans indiquer de quel côté ils viennent ; mais M. Flocon signale clairement l'envie que l'état prospère de la France a excitée dans le pays voisin , obligé encore de souffrir de tant d'abus. Il fait tomber l'accusation sur les Cfoiwernements des nations voisines. J'avais complètement dédaigné les insinuations de ce genre, lorsqu'elles avaient été propagées par des agents subalternes du pouvoir , poussés par le désir d'attribuer à toute autre cause que leur propre incapacité le mécontentement général et le désappointement auquel avaient abouti des promesses qui ne reposaient sur rien; mais, quand j'ai vu ces allégations dans une proclamation officielle, et dans le discours avoué d'un ministre, cela m'a paru être d'une nature plus grave. Je me suis donc rendu ce matin, de bonne heure, chez M. Bastide; mais, comme il était déjà sorti, j'ai obtenu une entrevue avec lui dans la salle des Pas-Perdus, à la Chambre, aussitôt après le vote qui remplaçait la Commission Executive et mettait tous les pouvoirs de l'Etat dans les mains du général Cavaignac. Je lui ai dit que je ne pouvais m'empêcher de saisir la première occasion pour lui communiquer mon opinion personnelle sur deux faits qui n'étaient pas encore venus à ma connaissance lorsque je l'avais vu hier. Je lui ai parlé alors de ces deux documents. J'ai ajouté que de pareilles histoires étaient trop absurdes pour mériter la moindre attention, tant qu'elles étaient l'objet d'une propagande anonyme.

ACCUSATIOXS COXTRE I/OU KTRAXGER. 105

mais que, représentant d'un de ces pays étrangers, sur lesquels on faisait, à plaisir, peser cette vague accusation, je croyais avoir le droit de me plaindre de ce que des hommes placés dans le gouvernement se fussent permis de répandre de pareilles calomnies contre des gens toujours tout disposés, comme ils l'avaient montré, à maintenir des relations amicales avec eux ; que, parlant en mon propre nom, et au nom du peuple anglais, il m'était impossible de ne pas considérer comme une triste récompense de la loyauté et surtout de la promptitude avec lesquelles nous avions accepté ce qui paraissait être le désir de la France, le langage par lequel ses ministres semblaient nous désigner particulièrement comme engagés dans de sourdes menées contre eux. Si le corps diplomatique, ai-je ajouté, n'avait pas été, à ce moment, dans un état si provisoire, si ses relations avec le gouvernement avaient été un peu plus régulièrement établies, j'aurais pensé qu'il y avait lieu de présenter une protestation collective contre des actes si contraires à tous les usages reçus dans un gouvernement constitué, quelle qu'en soit la forme, mais qu'en présence des circonstances actuelles, prenant en considération le caractère des rapports que nous avions toujours entretenus ensemble, je croyais devoir lui communiquer franchement mon sentiment. M. Bastide m'a assuré qu'il reconnaissait complètement l'inconvenance des actes dont j'avais parlé, et a rendu pleine justice à la conduite loyale et honorable du gouvernement anglais , re|)résenté par moi, envers la République; il a ajouté que, dans toute

autre circonstance, il aurait été prêt à faire toutes les démarches que j'aurais pu lui demander; mais que pouvais-je attendre de lui dans un tel moment? Je lui ai répliqué que je comprenais combien il était difficile pour lui défaire quelque chose quant à présent; que, cependant, c'était précisément la situation critique où Ton se trouvait qui rendait la conduite de ses collègues plus blâmable , parce qu'ils exposaient des étrangers innocents à une haine certainement imméritée, et, peutêtre, à des dangers plus réels, en provoquant les passions vindicatives de quelque partie de la force armée qui pourrait se laisser séduire par ces calomnies que l'on propageait sous la garantie de leur autorité officielle. Je ne craignais pour moi, ni pour d'autres, aucune imputation anonyme , mais un ministre devait, ou garder le silence, ou se mettre en état de prouver une telle accusation. Si les auteurs de ces allégations pouvaient établir, contre quelques-uns de mes compatriotes, qu'ils avaient offert de l'argent avec des intentions semblables, personne plus que moi ne se réjouirait de les voir punis, mais j'étais sur du contraire. Je ne voulais pas le déranger dans un tel moment; j'espérais, toutefois, que ses collègues s'abstiendraient de répéter de pareilles calomnies lorsqu'ils sauraient qu'il partageait mon opinion. M. Bastide a répondu que c'était là une calomnie, et que, sans aucun doute, au pouvoir ou hors du pouvoir, il ne dissimulerait jamais son opinion à cet égard; que la seule chose qui fût certaine, pour le présent, était la résolution qu'il avait prise de donner sa démission ; quant au reste, personne

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