DEMISSIOX DE LA COMMISSION EXECUTIVE
à Paris ne pouvait dire s'il serait encore en vie à la fin (le la journée.
11 heures 30 minutes du malin.
A la réouverture de la séance de l'Assemblée, à onze heures, le président a lu la lettre suivante du gouvernement qui venait d'être remplacé deux heures auparavant.
« ClTOYEIB PllÉSIDEMT,
5» La Commission du Pouvoir Exécutif aurait manqué à la fois à ses devoirs et à sou honneur en se retirant devant une sédition et devant inl péril public ; elle se retire seulement devant un vote de l'Assemblée. En remettant les pouvoirs dont vous l'aviez investie, elle entre dans les rangs de la représentation nationale, pour se dévouer avec vous au danger commun et au salut de la République.
5' Les Membres de la Commission Executive,
» F. Au.iGo , » Ledru-Rolliim , » Garxier-Pagès, » Lam.irtine, » Marie. »
Après la lecture de cette lettre, qui a été reçue avec satisfaction, le général Cavaignac a annoncé aux mem-
bres de l'Assemblée que, si quelques-uns d'eulre eux voulaient prêter à l'autorité l'appui de leur présence, sur le théâtre de l'action , le quartier général du général Lamoricière était à la porte Saint-Denis, celui du général Duvivier à l'Hôtel de ville , et celui du général Damesme sur la place de la Sorbonne, à l'extrême droite. Il a été résolu que les membres qui accepteraient la mission d'appuyer les troupes par leur présence seraient choisis dans les bureaux, et partiraient, dans les directions indiquées, revêtus de l'écharpe qui distingue les représentants.
L'attaque faite contre l'Hôtel de ville a été repoussée, mais le général Duvivier, grièvement blessé, demande à grands cris des renforts; autrement il ne peut répondre du résultat, si l'attaque est renouvelée; en effet, on s'aperçoit partout que les troupes ne sont pas en nombre suffisant pour résister à une insurrection si gigantesque. Les rebelles ont pris la place Royale, et, la maison de M. Victor Hugo leur ayant été indiquée, ils l'ont pillée; pendant ce temps ils cherchaient sa famille , qu'ils avaient résolu de saisir à titre d'otage s'ils l'avaient trouvée. Les ouvriers ont été trèsirrités de quelques expressions employées au sujet du socialisme, dans le beau discours du penseur^ il y a quelques jours. Une grande partie de la S" légion de la garde nationale et la moitié de celle du sixième arrondissement ont passé aux insurgés. Sauf cela, les troupes se sont bien comportées partout, ainsi que la garde mobile et la garde nationale. Des renforts de toutes les armes continuent d'arriver, complètement insuffisants,
ACHARXF.AIKXT DKS IXSLRGKS. 109
toutefois, pour les besoins du combat, et, jusqu'à ce moment, les insurges, excepté dans une seule occasion , n'ont montré aucune intention de céder. Quinze cents hommes enfermés dans l'église S'-Séverin ont capitulé et déposé leurs armes, mais tous les autres persistent à se battre en désespérés. On dit qu'il n'y a jamais eu, en France, un combat si acharné dans aucune des révoltes populaires qui ont précédé.
Cavaignac exprime la conviction qu'il pourra demain se rendre maître de toute l'insurrection , mais j'apprends avec peine qu'il a manifesté l'intention de commencer à bombarder la Cité si ceux qui s'y sont retranchés ne se rendent pas à discrétion. L'effet certain de cette mesure sera d'exaspérer les hommes des classes ouvrières qui n'ont pas encore pris de parti, et que l'on voit, en grand nombre, dit -on, rôder autour de Paris, prêts à se mêler à l'action s'ils y sont encouragés par le moindre succès, ou si quelque nouvelle cause les y pousse.
Si cette nuit se passe sans revers du côté de l'ordre, je crois que Paris est sauvé des horreurs de la République ronge.
La démission de la Commission Executive a été reçue avec satisfaction par toutes les personnes engagées dans la lutte actuelle. Dans l'espace de quatre mois , cette idole, jadis populaire, est parvenue, par ses fautes, à attirer sur elle toute la réprobation qui a accompagné, dans son exil, la dynastie d'Orléans.
110 UXE AXXÉE DE RÉVOLUTIOX.
3 heures du soir.
L'incertitude et Tanxiété rendent tout repos impossible ; toute communication avec les extrémités de Paris est interceptée , et, par suite des calomnies atroces débitées contre les Anglais, il serait imprudent de s'écarter de chez soi , quand bien même ou ne rencontrerait pas les difficultés matérielles qui résultent des ordres arbitraires qu'on a donnés d'arrêter tout le monde, ordres souvent exécutés sans beaucoup de discernement. Je me suis promené de long en large , pour prendre de l'exercice , sans m'éloigner de plus d'un quart de mille de l'ambassade, et j'ai été témoin de deux incidents d'un caractère très-différent, quoique , dans l'un et l'autre , le principal rôle appartînt au sexe ordinairement dispensé de participer activement aux hasards de la guerre. L'un, qui m'a laissé l'impression la plus pénible, a été le spectacle d'une pauvre femme couverte d'une capote de soldat, qu'une de ses mains serrait convulsivement; c'était, comme on pouvait le voir, une vivandière, que l'on portait à l'hôpital sur un brancard ; à ses côtés se tenait un petit chien qui jetait des cris lamentables et léchait le visage pâle de la pauvre blessée, oii l'on remarquait une expression de douleur résignée. Un peu plus loin, j'ai rencontré une autre femme; elle était grande, belle, et, selon toute apparence, fort avancée dans sa grossesse; elle luttait en désespérée contre la garde, commandée par un caporal, et qui, pensais-je, traitait
FEMMKS IXSLRGKES. Ill
trop rudement une personne que recommandait l'état où elle se trouvait, quel que pût être d'ailleurs son crime politique; mais, ayant pris des informations, j'ai découvert que celle rotoiidilé, qui paraissait révéler la mission, conforme au cours naturel des choses, d'introduire ici-bas un misérable de plus, avait été produite, au contraire, de dessein prémédité, aGn d'envoyer dans l'autre monde le plus de yens possible; un panier d'osier, fixé sous la robe de cette femme, était bourré d'une provision de cartouches; elle avait été surprise en train de la porter dans le quartier appelé Petite Pologne, voisin de notre demeure, et où il y avait une population qui brûlait du désir de se joindre à l'insurrection, mais qui n'était retenue que par le manque de munitions '.
7 heures du soir.
S'il est permis de croire que les rapports faits à l'Assemblée Nationale disent toute la vérité, les affaires ont un aspect beaucoi>p plus satisfaisant ce soir; mais une personne qui occupe une fonction publique, sans
' J'appris plus tard que cel cjpcdicnl, de faire porter des mimilions par des femmes simulant la grossesse, élait général, et qu'on forgeait, à let effet, de faux permis de circulatiou. Le lendemain, les troupes eurent ordre de ne laisser circuler personne, même avec uuc passe, à moins i[ue la destination ne fût spéeilice, et, dans ce cas, d'envoyer deux hommes avec le porteur de la passe.
J 12 UXE AXNEE DE REVOLUTIOM.
être ministre , m'a averti que l'on juge prudent de ne choisir pour les publier immédiatement dans le National ou dans la Tribune que les rapports propres à calmer les craintes. Quelques pertes d'officiers généraux et de représentants produisent une vive impression. Les généraux Bedeau et Damesme sont tous les deux grièvement blessés. Ce dernier, après avoir pris le Panthéon, qui avait opposé, pendant quelque temps, la résistance la plus opiniâtre, atteint d'un coup de feu à la jambe, dans une tentative pour profiter de l'avantage qu'il venait de remporter, et enlever une barricade qui se trouvait derrière le monument , a été obligé de remettre son commandement au général Bréa '.
AI. Bixio et M. Dornès, représentants, et M. Clément Thomas, ancien commandant de la garde nationale, sont tous trois dangereusement blessés.
10 lieures du soir.
Le président vient d'annoncer qu'il a reçu du général Bréa un rapport dont il résulte que l'insurrection a cessé d'exister sur la rive gauche de la Seine.
1 Les lonjjncs souffrances du général Damesme excitèrent le plus vif intérêt; l'amputation de sa jambe fut considérée comme impossible pendant quelque temps; lorsqu'elle fut enfin décidée, son état parut s'améliorer pendant quelques jours, mais il fut attaqué d'une fièvre cérébrale, et expira le 30 juillet.
XOUVELLKS BARRICADES. Wi
25 juin.
Les premières nouvelles de ce matin ne confirment pas tout à fait celles d'hier soir sur l'aspect favorable que, disait-on, les affaires avaient pris. Pendant la nuit les insurgés avaient gagné beaucoup de terrain ; ils avaient élevé un grand nombre de nouvelles barricades, et, bien que chassés de toutes leurs positions au midi de la Seine , s'étaient emparés de toute la partie nord-est de Paris, ayant leur droite à Montmartre, et étendant leur gauche sur tout le faubourg Saint-Antoine. C'est dans ce dernier quartier surtout que se trouvent quelques-unes des bandes les plus déterminées, mais on dit que les munitions ont commencé à leur manquer. Le gouvernement manifeste une grande confiance ; il ne doute pas du résultat que lui permettent d'obtenir les forces qu'il a à sa disposition; mais la position qu'occupent les insurgés a été tellement fortifiée par les barricades, et ils jouissent si complètement des sympathies de ces mauvais quartiers, dont ils ont toutes les fenêtres à leur service, qu'il y aura encore nécessairement une effroyable effusion de sang, à moins que le gouvernement n'ait une force suffisante pour attaquer en même temps les barricades par derrière. Les émcutiers se sont emparés de plusieurs canons, et ont, parmi eux, quelques artilleurs pour les manœuvrer. D'un autre côté, l'esprit des troupes est excellent. La garde mobile s'est battue en désespérée pour défendre le gouverne-
114 l\E AWEE DE REVOLUTIOX.
ment, et a éprouvé des pertes cruelles. La garde aatiouale a, pour la plus grande partie, montré beaucoup d'énergie et de dévouement. Elle n'était pas, au début, aussi nombreuse qu'à l'ordinaire, mais on dit que 20,000 hommes se sont présentés, depuis, sous les armes, dès qu'on a su que la Commission Executive était remplacée. Cependant, les drapeaux de la l^*" légion (celle de Barbes) et de la 8' (celle du faubourg Saint- Antoine ) flottent au sommet des barricades, et l'on suppose que plusieurs milliers d'ouvriers, récemment enrôlés dans la garde nationale , et en possession de leurs armes , attendent chez eux, avec l'intention de se joindre à l'insurrection, si la fortune lui revenait un moment. C'est là, ce me semble, le seul danger qui puisse compromettre le résultat ; dans ce cas, si la révolte éclatait soudainement dans d'autres parties delà ville, elle diviserait sans doute d'une façon fâcheuse l'attention des autorités militaires. On remarque que l'esprit des classes ouvrières est trèsmauvais, et leur langage menaçant, mais on les surveille de près, et, depuis hier, on n'a pas fait de tentative, dans notre voisinage, pour élever des barricades ; plusieurs compagnies de la 1" légion ont réussi, du premier coup, à en détruire une qui avait été commencée au haut de la rue d'Astorg; depuis ce moment, il n'a été commis, dans ce quartier-ci, aucun acte déclaré d'insurrection.
L'armée a perdu un nombre considérable d'officiers, parce que ceux qui liraient des fenêtres les choisissaient presque toujours ; mais ces pertes ont
CONSEQUEXCKS DE I/IXSLRRE CTIOX. 1ir>
exaspéré au dernier point les soldats de la liyne, qui sont détermines à faire un exemple terrible de ceux qui défendent encore les barricades. Beaucoup de personnes de la société que je connais ont été blessées dans les rangs de la garde nationale, et quelques-uns des marchands les plus respectables de Paris, qui sont connus de tous les étrangers qui les fréquentent pour habiter la rue de la Paix et les rues adjacentes, ont été tués. Je crois que nous pouvons prévoir maintenant l'échec de cette tentative faite pour établir une république rouge, et dont le succès, dans l'état fiévreux oii se trouve actuellement la société, aurait sans doute provoqué des efforts terribles de la même nature dans toute l'Europe. Le triomphe de l'autorité légale ne peut manquer de propager au loin un exemple salutaire. Mais lorsque la tranquillité aura été rendue à ce malheureux pays, elle aura été achetée au prix de souffrances et de misères effroyables. Sans parler de la ruine immédiate de centaines de personnes des classes moyennes, qui luttaient contre des difficultés croissantes, et dont ce coup achèvera pour jamais le désastre, que vont devenir ces milliers de gens dont l'état, voisin du dénùment, les a poussés à suivre les conseils d'hommes désespérés? Ceux qui échapj)ent aux conséquences immédiates de leur crime trouveront leur situation plus irrémédiable que jamais.
Comme je choisis, dans des rapporls nombreux et contradictoires, ce qui me paraît le plus digne de foi, et par conséquent le pins digne d'être noté, l'idée que je cherche à me faire, sur la probabilité d'une
issue heureuse et prompte, varie à mesure que les événements se modifient eux-mêmes. Il me semble que, malgré les grands succès d'hier et le rapport un peu trop favorable, fait à l'Assemblée, des résultats effectifs que ces succès avaient permis d'atteindre, le sentiment général , ce malin , est celui d'un découragement profond. Les Parisiens sont assez défavorablement impressionnés parla durée de la révolte. C'est aujourd'hui le troisième jour. L'expérience enseigne, dit-on, que, quand une insurrection a duré trois jours, elle s'est toujours, comme en juillet et en février, terminée par une révolution.
M^OvaïWi
ARRIVKK DES TROLI'ES A PARIS. 117
CHAPITRK OLATORZIKME.
Rapports peu satisfaisants. — Assassinat du général Bréa. — Âlort de l'archcvd- (]uo de Paris. — Calomnies contre les Anglais. — Correspondance avec M. Bastide. — DifGculté qu'on éprouve à former un gouvernement. — Entrevue avec M. Bastide. — Actes de l'Assemblée. — Version donnée par le Moniteur de la mort de l'archevêque de Paris. — Cruautés commises par les insurgés. — Défense désespérée d'une barricade sur les boulevards. — Le nouveau ministère.
25 juin, 6 heures du soir.
Je suis oblige de me tenir beaucoup en garde contre les bruits qui circulent en ce moment, surtout contre les bruits alarmants, qui se répandent toujours avec le plus de rapidité. In des membres de l'Assemblée y a produit une vive impression, en affirmant ce qu'il avait entendu de la boucbe d'un garde national : celui-ci rapportait au général Lafontaine , alors blessé , que lui et ses camarades venaient d'arrêter un enfant avec 10,000 francs sur lui. Depuis une beure il est survenu plusieurs nouveaux incidents, les uns bons, les autres mauvais.
On se plaint, au ministère de la guerre, qu»- les troupes ne viennent pas des provinces aussi vite qu'on le désirerait, mais, depuis une beure, la grosse artillerie est arrivée de Bourges, et aussi de la l'ère, avec tous ses bommes animés du meilleur esprit. Cavaignac
118 UNE ANXKE DE REVOLLTIOX.
se propose niainlenant d'épargner rinfan(erie, quia terriblement souffert, et de faire un plus grand usage de Tartillerie. Il est entré dans Paris un détachement du génie, que Ton doit employer dans quelques quartiers pour pénétrer d'une maison à l'autre, et pour faire cesser le feu meurtrier qu'on tire des fenêtres. Cependant, les insurgés sont en pleine possession des hauteurs de Montmartre, et l'on doit faire une tentative pour les en chasser. Dans ce cas, on a quelque lieu de croire que cette nuit ils porteront dans notre quartier le théâtre du combat , et l'on prend , dans cette prévision, des dispositions pour y établir des forces suffisantes. J'ai même appris, d'une autre source, que leur plan (s'il n'est pas déjoué) est de faire, de la Petite Pologne, dont toute la population est pour eux, une diversion dans ce quartier et de descendre par la rue Miromesnil et d'autres rues parallèles. Ils prendraient ainsi l'armée de l'ordre en queue et en flanc, et, à moins que l'on n'enlevât, à la partie orientale de la ville, une portion de ses forces, déjà insuffisantes, ils pourraient diriger une attaque soudaine, parles Champs-Elysées, sur l'Assemblée Nationale ellemême. Si l'on prévenait cette tactique par un mouvement rétrograde d'une partie des troupes engagées maintenant au centre de Paris, les chefs inconnus de l'insurrection pourraient compter qu'à ce signal un grand nombre d'hommes, dont ils croient posséder les sympathies, viendraient en armes se joindre à eux.
Je viens d'avoir une preuve des plus navrantes que
ASSASSIN Aï DU (JKXERAL BRKA. 110
les rapporls fiiits à l'Assemblée Xationale ne disent pa^s toujours toulc lu vérité, et que, quand il se produit dans cette Assemblée une impression trop favorable, on ne prend pas la peine de la rectifier plus tard. J'ai dit, bier soir, qu'on avait lu un raj)port du général lîréa, où il annonçait que l'insurreclion avait été complètement vaincue sur la rive «jaucbe de la Seine. On vient de me faire le récit, de la vérité duquel je ne puis douter, du cruel et barbare assassinat dont ce général a été victime à la barrière Fontainebleau. Invité par ces monstres à se rendre dans l'énorme barricade qui était encore défendue par un grand nombre d'insurgés, le général avait imprudemment cédé à leurs sollicitations; il avait déjà, nous l'avons dit, transmis au gouvernement l'assurance que l'insurrectiou était désormais vaincue dans cette partie de la ville ; trop impatient de justifier ces paroles, il s'est laissé tromper par les promesses des insurgés; ceux-ci étaient disposés, disaient -ils , s'il consentait à pénétrer dans leurs ouvrages fortifiés, accompagné seulement de son aide de camp, à entrer avec lui en arrangements. Ils l'ont attiré dans un bâtiment détaché, dont ils faisaient leur quartier général, se sont em|)arés de lui et de ses trois officiers d'état -major, l'ont soumis d'abord à toutes sortes d'outrages, et l'ont eusuile assassiné de sang-froid. Une femme, qui paraissait avoir quelque influence sur eux, a fait lout son possible pour lui sauver la vie en se jetant entre lui et les insurgés, qui dirigeaient leurs fusils contre sa poitrine. Cette scène, me dit on, s'est vue en dehors des barricades,
120 UXE ANXEE DE REVOLUTION.
des fenêtres qui étaient déjà au pouvoir des soldats, dépourvus d'ailleurs de tout moyen de sauver la vie à leur général. La femme qui seule, parmi les gens dont il était entouré, mérite des louanges pour avoir montré , par cette action , qu'elle n'avait pas complètement perdu toutes les qualités de son sexe, a été jetée au loin par ses cruels compagnons !
A la nouvelle de la position critique du général , donnée par ceux qui avaient tout vu des fenêtres voisines, les troupes se sont précipitées avec impétuosité sur la barricade. Mais, hélas! trop tard! Le malheureux général, mortellement blessé, a été cruellement mutilé par les sauvages auxquels il s'était fié. Quand la barricade a été emportée d'assaut, et quand les soldats, qui lui étaient très- attachés, sont arrivés jusqu'à lui, ils n'ont pas même trouvé son cadavre, mais seulement un tronc informe dont les bras, les jambes et la tête avaient été coupés. Je ne puis pas savoir précisément à quelle heure cet événement s'est passé, mais le fait n'est pas douteux, parce que je l'ai appris à l'Assemblée, où il était bien connu; cependant, on n'a pas fait la moindre mention publique d'un incident qui contredit si formellement un rapport antérieur; probablement on craint que les émeutiers ne se trouvent encouragés s'ils apprennent qu'ils ont pu encore exercer une pareille vengeance sur la tète du général qui avait annoncé leur soumission '.
' Les restes du général Brca furent (ransporlés le 7 juillet à Nantes, où il a son tombeau, et le prêtre officiant, ayant rappelé les circonstances
soL'Pçox's coxTui': Li:s i;tua\(Ji:hs. 121
On lit un curieux article dans un journal appelé a La Liberté. « Il ne mérite d'être remarqué que parce que ce journal professe des opinions comparativement modérées, et on dit, — je n'ai pu m'assurer pour quelle raison, — qu'il est écrit dans l'intérêt de M. de Lamartine , sinon sous son inspiration. Il montre bien la nature des soupçons que le gouvernement cherche à exciter à propos d'une prétendue intervention étrangère, afin de faire oublier à l'opinion publique que la République a commis des fautes, ce qui autrement, on le craint, serait évident pour tout le monde.
Non-seulement on accuse l'Angleterre et la Russie d'avoir formé le projet d'une alliance pour sacrifier la France, mais on dit qu'on a provoqué la guerre civile pour essayer de détourner une guerre étrangère.
A un moment où l'on poursuit, je crois, M. de Lamartine d'autant de critiques imméritées qu'on Taccablait, dans un temps, de louanges excessives, je ne puis m'empècher de penser que la cause de la civilisation lui devra toujours de la reconnaissance, pour l'énergie avec laquelle il s'est opposé , dès le
(le sa mort, et qu'après avoir rivalisé de vigueur avec ses braves compajjnons d'armes pour réprimer l'insurrection, il perdit la vie en tentant d'épargner une nouvelle effusion de sang inutile , fit observer que • la foi du gcMiérul Uréa était moins colle d'un cbef militaire (|ue celle d'un chrétien; lliommc de cœur, l'Iiommc de charité et d'amour a cflacé l'homme d'épée. »
Le général Bréa était né dans la jolie petite ville de Menton, dans le duché de Monaco.
122 VNE AXXEE DE REVOLUTIO\.
commencement , aux projets de propagandisme armé. J'apprends que le général Cavaignac a prié tous les ministres de continuer à remplir temporairement leurs fonctions, et a offert à M. Bastide seul de conserver son ministère d'une façon permanente. La décision de Ai. Bastide n'est pas connue, mais, comme on dit qu'il est très-bien avec le général Cavaignac, j'espère que cette décision sera favorable.
26 juin, 1 heure de l'après-midi.
A onze heures nous avons appris que la grande barricade Saint-Antoine avait capitulé, et qu'en conséquence Tinsurrection était fiuie, mais, une heure plus tard, s'est répandu un récit effrayant. Les insurgés avaient offert de capituler, et quand les troupes, à la tête desquelles «talent un général et deux représentants, s'étaient avancées, ils avaient entouré le bataillon et les avaient tous massacrés. Ou a trèsgénéralement ajouté foi à cette histoire ; il n'y a rien d'horrible, en effet, que le peuple ne croie dans ces moments, et l'on ne peut dire avec certitude que rien soit incroyable.
Si quelque chose avait pu être rejeté sans hésitation comme indigne de foi, c'est la nouvelle que je viens d'apprendre; je la tiens d'une autorité qui ne me permet pas d'eu révoquer eu doute la vérité. L'arche-
ASSASSIX'AT DE L'ARCHK VKQUF- I)K PARIS. 12:i
vèque de Paris, révéré cl chéri de tous ceux qui le connaissaient, avait entrepris, de son propre mouvement, un charitable pèlerinage dans la dernière forteresse des insur<jés, pour arrêter, par sa présence et son influence, l'effusion du sang. Il est tombé victime de son héroïque dévouement, et a été blessé mortellement par ceux qu'il s'efforçait de sauver. Ce saint messager de paix sur la terre, le prêtre de bonne volonté pour les hommes, a été tué par ceux qui, comme on l'a découvert, avaient inscrit sur leurs bannières : «Vainqueurs, le pillage! — vaincus, l'incendie ! » Je n'ai pas encore appris les détails de ce triste événement, mais il ne peut, hélas! y avoir de doute sur le fait lui-même.
Quelques-uns disaient que Cavaignac avait donné au faubourg un certain délai pour rendre les armes, et que si on ne s'y décidait pas, il menaçait alors de bombarder immédiatement le quartier. La difficulté d'obtenir des renseignements exacts vient de ce que toute circulation sans permis est suspendue par l'état de siège, exécuté avec rigueur.
Je viens de recevoir des nouvelles de lady X., à qui j'avais expédié Sluart, pour l'accompagner à son retour, dès qu'il serait possible. Elle me dit que Sluart a été souvent arrêté et questionné sur sa roule. Il a trouvé les populations remplies d'un sentiment d'animosilé contre les Anglais dans plusieurs endroits où les calomnies de Son Excellence Flocon et autres ont produit un effet pernicieux. Cet étal de choses paraît avoir augmenté les inquiétudes de lady X. ; elle craint
J24 UXE AXXEE DE REVOLUTION.
qu'il n'ajoute aux difficultés et aux dangers de ma position \
Il est parfaitement vrai que , grâce aux allégations injustifiables soutenues à la fin de la semaine dernière par quelques membres du gouvernement , et aux termes desquelles l'or anglais avait été employé avec profusion à fomenter la dernière conspiration, j'ai trouvé des soupçons de cette nature très-répandus dans la garde nationale. Il m'a donc semblé d'autant plus nécessaire de faire, sans délai, une nouvelle démarche à ce sujet, que plusieurs négociants ou voyageurs anglais croyaient, m'ont-ils dit, les sentiments hostiles excités contre eux de nature à compromettre leur sûreté personnelle. J'ai profité, en conséquence, du premier moment de calme relatif qui m'a permis de circuler, pour passer chez M. Bastide, ce malin, et concerter confidentiellement avec lui le meilleur moyen qu'il pourrait choisir de démentir publiquement ces bruits calomnieux. Il a ouvert l'avis que je devais lui adresser, sur cette affaire , une note à laquelle il a prorais de faire une réponse satisfaisante, et il m'a semblé que, dans l'étal actuel de l'esprit public, il n'y avait pas de temps a perdre.
Il parait certain qu'on a trouvé beaucoup d'argent anglais sur un grand nombre d'insurgés, et l'on forme
' Tous les moyens liabidiels de coniniunicatioii avec Clianlilly nous ayant manqué, mais la barrière de Monceaux étant encore libre, j'envoyai un «{room i cheval. Les autorités de Saint-Denis ne voulurent pas croire i|u'il fût mon domestique, cl le retinrent. On aurait pensé que personne n'avait moins l'air d'un républicain roujjc qu'un jjroom an^jlais sur un cheval pur sang.
PRISE I)K I, A DERMKRK HARRICADr:. 125
encore des conjectures très-diverses sur la source d'où il est venu. La commission de l'Assemblée, qui a nommé AI. Odilon Rarrot pour son président, découvrira sans doute toute la vérité.
5 heures du soir.
Je suis heureux de pouvoir constater ici, sans crainte d'avoir à rectifier mon récit, que cette aprèsmidi le dernier rempart des insurgés est bien réellement tombé au pouvoir des troupes, et que tout le faubourg Saint -.Antoine a été efTcctivcment évacué par eux; mais je suis fâché d'ajouter que cette trahison, dont je n'avais parlé ci-dessus que comme d'un bruit , était véritable jusqu'à un certain point. Il paraît que les émeutiers, après avoir amené, par de prétendues ouvertures de soumission, l'avant-garde de la force militaire, composée principalement de la garde nationale de ce quartier, à entrer dans les barricades, l'ont surprise à l'improviste, ont ouvert sur elle un feu impitoyable, et que le combat a été terrible. Je n'ai pas encore de détails sur la résistance que l'on a opposée ensuite, mais, d'après le dernier renseignement qui m'est venu , les troupes poursuivaient, en dehors de la barrière, dans la direction de Vincennes, les bandes qui opéraient leur retraite.
126 l*NE AX\EE DE REVOLUTION
Zl JUIU.
Le général Cavaignac a publié, dans le Moniteur de ce matin, une proclamation datée du 25; elle informe le public des faits suivants :
« La cause de l'ordre et de la vraie République triomphe.
» L'insurrection est éteinte. Une quantité considérable d'armes a été saisie. Partout la garde nationale et l'armée, toujours admirables parleur union, gagnent du terrain et renversent tous les obstacles. Nous pouvons affirmer, sans hésitation, que le pays et la société sont sauvés. Une assistance fraternelle arrive de tous les déparlements. La France n'a qu'un désir, qu'un but , la République fondée sur l'ordre. »
Le même Moniteur qui commence par cette proclamation rapporte quelques exemples remarquables du mal causé par l'intervention bien intentionnée de quelques-uns des représentants qui ont compromis, au dernier moment, ce repos acheté par l'effusion de tant de sang précieux, et dont on espère que le pays jouira pendant un certain temps. Ils ont négocié avec le reste des insurgés, dans le faubourg Saint-Antoine, une capitulation aux termes de laquelle le gouvernement prenait rengagement u de leur conserver tous leurs droits de citoyens français, » ou, comme on s'exprimait |)liis clairement encore , cl d'après une nouvelle postérieure, de leur accorder une amnistie générale. Heureusement, ni le président de l'Assemblée ni le
SOLPÇOX'S COX'TRE LES RÉSID.WTS AX'GLAIS. 127
président du Conseil n'ont voulu se laisser entraînera une faiblesse si dégradante, dictée ou par une déplorable erreur de jugement, ou par un désir mal entendu de popularité! Lorsque cette tentative malheureuse a échoué , les représentants ont été faits prisonniers par les insurgés, et gardés, comme otages, jusqu'à la reddition sans condition du faubourg. Un de ces rej)résentants, m'a-t-on dit, en parlant du coup de feu tiré sur Tarcheveque , attribue la fusillade à un malentendu; il pense que la blessure a été faite par un coup perdu qui venait du côté des troupes; mais on découvrira, je suis porté à le croire, que cette mort a eu pour cause l'exaspération produite universellement dans les esprits par la situation désespérée de l'insurrection.
J'entends parler, de tous côtés, de ce sentiment peu favorable dont les Anglais sont l'objet. Les gardes nationaux étaient préparés à cette impression par les insinuations ofhciellcs des jours précédents, mais on dit qu'on a effectivement trouvé beaucoup de souverains sur plusieurs des insurgés. Ceci, toutefois, est facile à comprendre : au mois d'avril, en effet, à l'époque de ces achats considérables de marchandises dont j'ai parlé, tant que le change resta à un taux élevé, un très- grand nombre de ces pièces furent importées en France, et elles devinrent, à Paris, la monnaie qu'on put se procurer à meilleur marclu'. Si donc Ledru-Rollin, ou tout autre individu attaché au gouvernement, a été dans le complot, c'est l'argent qu'il aura tout naturellement distribué, en trouvant
128 U\E AXXEE DE RE\ OLLTIOX.
ainsi, dans cette manière de procéder, l'avantage de jeter des soupçons sur l'Angleterre.
Il a paru dans Je Moniteur de ce matin un articlu qui fait allusion à la nouvelle que M. Emile de Girardin a été arrêté, et que les scellés ont été mis sur ses presses. Le fait est reconnu ; mais on ajoute que dix autres journaux ont aussi cessé de paraître, et que les scellés ont aussi été posés sur leurs presses. Ces journaux, poursuit-on, ont été supprimés sans égard à leurs opinions, et parce que leur conduite semble être de nature à prolonger la lutte qui a ensanglanté la capitale. En voici les noms : La Révolution, la Vraie République, V Organisation du travail , V Assemblée Xaiionale, le Xapoléon républicain, \e Journal de la Canaille, le Lampion,, la Liberté, le Père Duchéne, le Pilori. Cette protestation d'impartialité, il est impossible de ne pas le remarquer, n'a qu'un petit défaut; au moment même où l'on reconnaît que M. Emile de Girard in est en prison, on ne dit pas qu'on se soit j)ermis une semblable violation de la liberté personnelle à l'égard du Père Duchéne, ou des rédacteurs de journaux décorés de noms aussi innocents que le Lampion , le Pilori, le Journal de la Canaille.
On assure qu'il s'est passé bier, à l'Hôtel de la Présidence, une scène des plus curieuses entre madame Emile de Girardin (mieux connue sous le nom de Delphine Gay) et M. Bastide. M. Bastide a traité un |)eu froidement madame de Girardin, et elle, qui lui avail parlé d'abord comme à un simple représentant, lorsqu'elle a découvert sa véritable (pialité , Ta insulté de-
CORRF'SPOYDANCK W KC M BASTIDE. 129
vaut plusieurs officiers d'élat-major, en disant que tout cela n'était qu'une ^. querelle de boutique ; ;? que le seul crime de son mari était d'avoir fait perdre au A^a</o/ia/ ses pratiques.
Je n'ai pu aller à l'Assemblée depuis ce matin, et par conséquent je ne sais pas encore ce qui s'y est passé.
La tentative de soulèvement à Marseille a été réprimée. J'ai saisi le premier moment où l'état de la ville me donne lieu d'espérer que les membres du [gouvernement s'occuperont des affaires de leur ressort, pourvu qu'elles soient importantes et urgentes, pour adresser à M. Bastide la protestation suivante :
« iMoX'SIEl'U LE. MlMSTRE ,
» Je dois appeler votre sérieuse et immédiate attention sur un préjugé très -malheureux, qui règne dans certaines classes de Varis, et les porte à croire que l'Angleterre a trempé dans la révolte qui vient d'avoir lieu.
» J'aurais cru que l'absurdité d'une pareille supposition aurait sufli pour la réfuter, et c'est un seuJ motif qui m'engage à vous adresser celte protestation* énergique. Il paraît, en effet, que cette calomnie a été propagée par quelques expressions vagues employées dans une proclamation d'un magistrat civil, et aussi par un discours qu'a prononcé un ministre devant l'Assemblée; dans l'une on dénonce les agents étrangers, et dans l'aulrc on représente la malveillance d'un(> nation voisine connue la première cause des troubles. 11 ne m'appartient pas de chercher quelle 11. 0
130 UXE AXXEE DE REVOLUTION.
intention a pu inspirer ces allégations; je n'ai à m'occuper ici que de l'effet qu'elles ont malheureusement produit, effet non -seulement injurieux à notre honneur national, mais plein de dangers, comme je l'apprends, au milieu de l'agitation présente, pour les individus qui, tout en demandant l'hospitalité au peuple français, ont recours cependant à ma protection.
» Je repousse avec indignation, comme impossible, la participation de sujets anglais aux abominables projets des insurgés; je la déclare en contradiction avec la conduite tout entière du gouvernement britannique, et entièrement incompatible avec notre caractère national. J'en appelle avec confiance à l'jionorable fermeté avec laquelle nous avons gardé jusqu'à la fin, au nom du gouvernement de Sa Majesté, cette attitude amicale que je fus heureux de pouvoir annoncer dès la première proclamation de la République. Tant que nous nous sommes entendus, nos actes ont toujours été dictés, et j'ajoute qu'il en sera toujours ainsi dans les mêmes circonstances , par le désir de conserver les relations les plus amicales avec le peuple français, sans nous mêler en aucune façon de la forme de gouvernement que la nation, dans sa toute-puissance, adopte avec réflexion. J'ai la conviction que Votre Excellence pourra me donner immédiatement, sur ce point, la satisfaction que dans cette occasion je crois avoir le droit de demander, et j'ai hi ferme confiance qu'elle est toute disposée à me l'accorder. »
J'avais à peine expédié celle note, lorsqu'on m'a
KXTREVUE AVEC LORD ***. i:51
apporlé la carle de lord ***; on me disait en même temps qu'il désirait me voir, ayant quelque chose du plus haut intérêt à me connnuniquer. Lord'"'" était une vieille connaissance, du caractère excentrique duquel j'avais eu beaucoup de preuves. Dès qu'il a été assis, il a commencé de l'air le plus important : u Je suis venu informer Votre Excellence que j'ai passé les trois derniers jours sur les hauteurs de Montmartre avec les insurgés. " J'ai regardé la pendule sur la cheminée , j'ai vu qu'il était quatre heures moins vingt-cinq minutes, et l'arrêtant tout court: i; Pardon, » lui ai-je dit, « il y a un train à quatre heures; si vous vous dépêchez vous pouvez encore arriver à la station à temps. Je sais qu'on fait dans ce moment d'activés recherches . pour découvrir quelques étrangers qu'on suppose s'être mêlés aux insurgés, qui, de leur côté, désirent acheter leur salut en les trahissant. Je ne doute pas que vous n'ayez voulu seulement satisfaire une curiosité inutile, mais on ne voudra pas écouter une explication de ce genre. Après de tels événements, un conseil de guerre respecte assez peu les personnes et ne fait pas beaucoup de subtiles distinctions ; si les faits que vous venez de rapporter ici sont prouvés contre vous par d'autres , si vous restez à Paris quelques heures de plus, il est très-probable que vous serez fusillé. 55 — Je dois dire que mon visiteur n'a pas hésité un instant à suivre mon conseil, an prix de toutes les histoires qu'il avait eu un si grand désir de me raconter. Kn regardant par la fenêtre , au moment où je prenais congé de lui, j'ai vu un fiacre qui attendait quoiqu'un
à la porte de la chancellerie. Je lui ai recommandé de dire que je désirais qu'il le prît. II a sauté dedans et est parti au grand galop dans la direction de Tembarcadère. Je ne l'ai plus revu.
M. Bastide m'a fait savoir aujourd'hui que c'était son intention de garder le ministère des affaires étrangères, à la demande du général Cavaignac , mais que tous les autres ministres seraient probablement changés. Il semblait croire alors que le choix des ministres continuerait d'appartenir au général après que l'état de siège serait levé; mais j'ai a])pris depuis que la majorité de l'Assemblée a le dessein de revenir au projet primitivement formé de nommer elle-même les ministres et de laisser Cavaignac à leur tète , mais seulement comme président du conseil. Le fait est que si l'on est très-convaincu des services que peut rendre Cavaignac dans un pareil moment , on se défie beaucoup, d'un autre côté, de la plupart de ceux qui, ayant été ses patrons, deviendraient probablement ses collègues. La dynastie du journal le \at iona [ ïà'it grand'peur à r.Asscmblée. Cavaignac est, je crois, parent d'Armand Marrast, principal propriétaire de cette feuille, à la rédaction de lacjucllc Bastide' lui-même était attaché, et tout honnêtes que soient ces hommes eux-mêmes, les choix se renfermeraient probablement dans le cercle de la clique la plus vaine et la plus impoj)ulaire qui ait jamais réclamé le monopole des opinions libérales. Cependant, il est très-important que les chefs de l'ancienne opposition dynastique, qui ont jusqu'à présent évité un j)eu trop
Diri-ICLLTKS POLR I'OIIMKR L\ GOLVKRXKMEXT. 13:J
peut-être de faire usage de leur influence , ne tentent pas de faire sortir de ces événements une réaction trop soudaine. Le meilleur moyen qu'ils puissent employer pour assurer quelque chance à la restauration des institutions monarchiques dans ce pays, serait d'accepter pour le moment la République , et de l'accepter même avec plus de sincérité qu'ils ne l'ont fait jusqu'ici. La grande question en France est encore de savoir non pas quelle sera la forme actuelle de son gouvernement, mais s'il y aura nn (jouvej'nement quelconque décidé à remplir les devoirs de tout gouvernement pour le maintien des lois et des droits de tous. Dans les luttes qu'il aura à soutenir, il est très-important que le parti qui se donne le nom de républicain modéré s'entende parfaitement sur ce point. H ne devrait plus se permettre de spéculer sur les illusions des classes ouvrières. On a déjà fait beaucoup de progrès de ce côté. La doctrine socialiste a été complètement démasquée. Il a déjà été prouvé que la liberté doit avoir des bornes, de peur qu'elle ne se change en licence et ne devienne tyrannique à son tour. On a supprimé le droit de réunion publique dans les rues; du moins il ne peut être exercé (ju'avec l'autorisation préalable de l'autorité. J'apprends qu'on doil fermer les clubs. On admet même qu'il peut y avoir des cas oîi la liberté de la presse doit être entièrement supprimée. On n'a jamais vu un acte plus arbitraire que la saisie du journal la Presse^ si l'on en a donné la vraie raison. L'article qui l'a motivée n'était pas convenable dans un pareil moment, mais s'il contenait
iU L\E AXXEE DE REVOLUTIOX.
une critique severe des acles du Gouvernement Provisoire, on doit dire qu'à bien des égards cette critique était juste. Peut-être a-t-on eu quelque autre raison pour emprisonner M. Emile de Girardin; mais la mesure aurait eu une tout'autre portée morale si elle n'avait pas été attribuée à une rivalité entre deux journalistes.
Quand j'ai dit plus haut que les représentants .du principe monarchique dans ce pays ne pouvaient mieux faire que de se tenir complètement à l'écart quant à présent, ces paroles ne s'appliquaient pas naturellement à la situation que pourraient faire naître les provinces si elles se prononçaient en faveur d'un plan quelconque de réaction; mais pour le moment il faut se rappeler que la République est le premier gouvernement qui ait jamais pu se maintenir après l'érection des barricades; et, comme lô pays désire l'ordre, et que le sentiment monarchique ne saurait puiser de force dans aucun attachement personnel , cette circonstance peut pour aujourd'hui consolider la République.
Cavaignac est l'homme du moment; son inOuence est très-grande aujourd'hui. Il me semble qu'on peut appliquer à son avenir le dicton trivial mais souvent vérifié — et juste plus que jamais dans cette crise révolutionnaire : — « Il faut prendre l'occasion aux cheveux. » Si la constitution est promptement adoptée par l'Assemblée, il sera probablement élu président, — pourvu qu'il profile toujours des conjonctures qui peuvent se présenter pour montrer que, comme homme
KXTREVLE AVEC M. BASTIDE. 130
d'Klat, il a une cxistcncr politique indépendante de celle des écrivains du Xaliu/ial.
27 juin, 10 heures du malin.
J'ai trouvé, ce matin, M. Bastide à l'hôtel du président de la Chambre, résidence actuelle du général Cavaignac, maintenant chef du Pouvoir Exécutif. J'ai dit à M. Bastide que, ne connaissant pas personnellement le général , je lui serais obligé de vouloir bien me présenter à lui, et de me permettre de lui faire agréer mes félicitations sur le résultat de la dernière tentative d'anarchie, avec les remercîments des amis de l'ordre de tous les pays, pour le triomphe que son énergie avait obtenu. Le général m'a reçu très-cordialement; il était sur, a-t-il dit, qu'à Londres, et même j)artout, on éprouverait une vive satisfaction de la défaite d'un parti qui visait à la destruction de toute société. Je n'ai retenu le général que quelques instants, sachant combien son temps doit être occupé.
Je suis fâché de recevoir à toute heure de nouveaux récits des cruautés exercées j)ar les insurgés sur ceux qui tombaient entre leurs mains; tous ces détails montrent qu'aucune tribu sauvage n'aurait plus sùiement qu'eux abusé du pouvoir, si malheureusement ils avaient eu le dessus.
Tous les hommes de la garde mobile, — pour la plupart jeunes gens de seize à dix-huit ans, — dont
ils ont pu s'emparer, ont été affreusement mutilés. On cite, de l'autre côté, des exemples frappants d'héroïsme donnés par la force militaire de toutes armes, qui avait à lutter avec un désavantage évident contre des positions extrêmement fortifiées. Les insurgés, assure-t-on , étaient certainement dirigés par. des hommes qui ne manquaient pas d'expérience dans l'art militaire.
Hier, à minuit, notre attention a été éveillée par une vive fusillade, plus rapprochée qu'aucune de celles que nous ayons encore entendues. L'alerte a été donnée, et on a bientôt entendu la cavalerie qui bivouaque aux Champs-Elysées se mettre en mouvement. Il paraît que quelques centaines de prisonniers renfermés aux Tuileries ont réussi à s'emparer des armes de quelques gardes nationaux formées en faisceaux sur la place du Carrousel; après une vive escarmouche, deux cents d'entre eux environ sont parvenus à s'échapper avant que les renforts fussent arrivés.
Aujourd'hui tout semble parfaitement tranquille, et la circulation dans les rues est rétablie ; mais le gouvernement affirme que l'on doit s'attendre, pendant quelques jours, à apprendre de lous côlés les effets d'une telle désorganisatiçn sociale, parce qu'un grand nombre de ces forcenés vont errer dans la campagne. La garde nationale arrive encore de fort loin, avec l'intention de renverser la tyrannie de la canaille de Paris.
LOI SIR I, A DKPORTATIOV. iM
2S juin , 8 lipuros du matin.
Je suis allé à TAssemblée hier soir. Elle s'est réunie à huit heures, alin de discuter la loi sur la déportation des prisonniers. La loi a été appuyée |)ar une immense majorité de la Chambre; en réalité elle n'a été combattue que par la Montagne; mais les représentants de cette partie de r.Assemblée ont proposé un grand nombre d'amendements, afin d'ajourner la décision. Quand je me suis retiré, leur tactique paraissait devoir réussir, car à minuit on n'avait encore discuté que le premier article. On supposait que la partie la plus importante de la loi , celle qui soulèverait la plus vive opposition, serait celle où Ton maintient l'application de la loi martiale à certaines classes de personnes, et, par conséquent, le droit de les fusiller. Il paraît qu'hier, dans l'après-midi, il y a eu une réunion du club des représentants appelés « les DciLv Cents, " qui par le fait dispose de l;i majorité de l'.Assemblée; on y a discuté la question de savoir ce que Ton devait faire à propos du pouvoir exécutif. Thiers et IJerryer ont parlé tous les deux et ont produit l)eaneoup d'elfet, mais jls ont refusé d'être nommés ministres pour le moment. La liste que la réunion a arrêtée contenait les noms suivants : Vivien, autrefois ministre avec Thiers, était désigné pour l'intérieur. Dufaure; on 4i'avait pas décidé le ministère qu'il devait occuper, mais on pensait
138 LNE ANNÉE DE RÉVOLUTIOX.
qu'il serait très-utile à la tribune; Drouyn de l'Huys recevait les affaires étrangères. On ajoute Lamoricière pour le ministère de la guerre. Il n'y a pas beaucoup de républicains bien prononcés parmi eux, mais tous déclarent n'avoir pas d'intentions ultérieures. On doit proposer ces collègues à Cavaignac , et s'il consent à gouverner avec eux , on le laissera à leur tête en qualité de Président temporaire. S'il refuse, comme cela n'est pas improbable , car c'est un républicain sincère, alors personne ne peut dire ce qui arrivera. Si Bastide quille, je le regretterai, parce que, dans ce moment, un bomme sur la parole duquel on peuf compter est inestimable.
Il y a eu deux ou trois assassinats, la nuit dernière, dans cette partie-ci de la ville ; je ne sais s'il y en a eu d'autres. Un dragon et deux gardes nationaux sont tombés, en différents endroits, sous des coups de feu tirés par des passants.
Le Momleur de ce malin donne de la morl du pauvre archevêque de Paris une version bien différenle de celle qui avait élc déjà répandue, et qui fixait la date de cet événemenl au lundi soir. Comme ces détails paraissent dans ce journal officiel , je présume qu'ils sont publiés avec l'autorisation du gouvernement, et qu'ils ont pour but de rectifier l'impression qu'on a essayé de produire hier, à l'Assemblée, en annonçant que cette morl était le résultai d'un coup perdu parti du milieu des troupes.
ï/arlicle est ainsi conçu ;
" Dimanche, M. Tarcheveque de Paris a quitté l'ar-
DERMERS MOMENTS I)E LARCHEVKOIE DE PARIS. 139
clicvèclié à cinq heures el demie, se rendant chez le ^'énéral Cavaignac pour lui demander s'il lui serait interdit d'aller au milieu des insurgés porter des paroles de paix. •
» Le général a reçu le prélat avec les démonstrations d'une vive émotion , et lui a répondu qu'il ne pouvait prendre sur lui de donner un conseil en de telles circonstances, qu'une telle démarche était nécessairement très-périlleuse, mais qu'en tous cas lui-même ne pourrait qu'en être très-reconnaissant, et qu'il ne doutait pas que la population de Paris n'en fût aussi vivement émue.
» M. l'archevêque a annoncé aussitôt que sa résolulion était prise. Il est rentré rapidement à l'archevêché, a pris quelques dispositions personnelles, et, vers huit heures, il se présentait au pied de la colonne de la Bastille.
» On a dit, par erreur, que le prélat avait demandé ou accepté le secours de plusieurs représentants. M. l'archevêque a bien reçu, il est vrai, plusieurs offres empressées, mais il les a toutes refusées. Pendant le trajet de l'archevêché à la Bastille, il s'entretenait avec une extrême sérénité du texte saint : Pas/or bonm flat animam suani pro nvihiis suis. Ses deu.x grands vicaires seuls raccompagnaient.
« L'autorité militaire a lait cesser le (eu. On a cueilli une branche d'arbre sur le boulevard, et cet insigne de paix a précédé seul le prélat et les deux ecclésiastiques, qui sont montés ensemble sur la barricade, où les insurgés avaient accueilli, queUjues
instants avant , un parlementaire annonçant la démarche de M. l'archevêque.
5) Le vénérable pasteur leur avait adressé à peine quelques paroles pleines d'onction, lorsqu'un coup de feu est parti, comme au hasard, sans qu'il soit possible de préciser de quel côté. Ce coup de feu a jeté aussitôt les insurgés dans une extrême agitation. Une décharge est partie de leurs rangs. La garde mobile y a répondu avec énergie. La nature de la blessure laisse supposer que le coup, venu de haut en bas, aurait été tiré probablement d'une fenêtre. Quoi qu'il en soit, M. l'archevêque est tombé atteint d'une balle dans les reins, et a été relevé par les insurgés. Bientôt ils l'ont transporté dans leur quartier, chez AI. le curé des Quinze-Vingts. Il y a reçu les soins d'un des médecins des insurgés, et le lendemain matin, lorsque les négociations de trêve ont été entamées, on s'est hâté de déposer le prélat sur un brancard et de le ramener à l'archevêché.
5) Le trajet de ce convoi presque funèbre a été l'objet de démonstrations dont aucun témoin ne pourra perdre le souvenir.
"D'heure en heure, l'état du vénérable malade s'aggrave. Il avait reçu les derniers sacrements avant de quitter le faubourg Saint-Antoine, craignant de rendre le dernier soupir dans le trajet. Il avait exigé dès le soir même que son grand-vicaire et son ami, M. l'abbé Jacquemet, lui révélât la gravité de sa blessure, et aussitôt, sans aucune émotion de trouble ni de regret de la vie, il en offrait sans cesse le sacri-
UKRXIICRS MOMEXTS DE LARCHEVKyLK I)K I'ARIS. 141
lico à Dieu pour Ja France et pour sou avenir. Aucun autre retour vers les biens de la terre ne s'est écliappé de ses lèvres. '>
J'ai appris ce matin une autre anecdote des derniers moments de ce martyr de la charité clirétienne. Il était escorté, depuis le laubourrj Saint-Antoine, par une compagnie de gardes mobiles, et reconnaissant dans un soldat qui marchait à côté de son brancard, et qui le regardait attentivement avec une symj)athie mélancolique, un jeune homme qu'il avait vu se comporter avec une bravoure toute particulière dans le combat dont il avait été le témoin involontaire, il leva les bras , prit une petite croix attachée à un chapelet de grains noirs, et la lui donna en disant : « Ne quitte pas cette croix, mets-la sur ton cœur, cela te portera bonheur, j* Le garde mobile, dont le nom était François de laVignière, s'agenouilla et promit de ne pas la quitter.
J'ai été enchanté de voir arriver lady \. .. hier soir, quoique je n'espérasse pas (jn'elle pût partir avant ce matin; elle a quitté Chantilly aussitôt après avoir reçu de moi une passe, avec un mot pour lui dire qu'à mon avis elle serait mieux à l*aris maintenant, parce qu'on n'a plus de danger à y craindre, tandis qu'on ne peut pas être certain , pendant quelque temps, que la campagne sera sûre, à cause des bandes détachées d'insurgés qui errent dans le voisinage. Lady \'... n'avait pas de voiture, mais elle est venue jusqu'à la station en omnibus , avec une douzaine d'autres personnes; elle m'a dit que c'étaient, pour
la plupart, de pauvres femmes qui venaient à Paris, dans une grande anxiété , pour s'informer de leurs maris et d'autres parents dont on n'avait pas entendu parler depuis qu'on s'était battu. Elle m'a raconté aussi que, dans tout le voisinage de Paris, elle a vu des détachements de gardes nationales rurales qui fouillaient la campagne , parce qu'on supposait que beaucoup d'insurgés s'étaient réfugiés dans les blés. Lady N. .. a montré dans cette occasion, comme dans toutes les autres depuis février, une grande présence d'esprit; mais le premier incident qui s'est produit après son retour n'était pas rassurant, car hier soir, assez avant dans la nuit, nous avons entendu distinctement deux coups de feu au bas de notre jardin. Ayant pris des informations, j'ai appris que deux gardes nationaux y avaient été assassinés.
29 juin.
J'ai demandé à M. Bastide si l'on s'était assuré de ce qu'il y avait de vrai dans les récits des cruautés que l'on prétendait avoir été commises par les insurgés. Il avait, m'a-t-il répliqué, le regret de penser qu'il n'y avait pas eu d'exagération sur ce point; il était parfaitement vrai qu'on avait attaché à beaucoup de balles du linge empoisonné, et que ce linge avait causé la mort dans bien des cas où la blessure ellemême n'était pas mortelle. Les balles aussi étaient fabriquées de manière à faire les blessures le plus dan-
CllLALTKS KXKRCIOKS PAR LliS I.VSl UGKS. 143
<j[C'reusçs possible ; (|n(lqu('fois un morceau de cuivre y avait été piaulé '.
La décomposiliou des cadavres a été exlraordiuairement rapide. Lu paquet de charpie (.'mpoisonnée a été porté dans un des hôpitaux ; ce n'est qu'après avoir constaté les affreuses douleurs provoquées par l'usa'je de cette charpie que les médecins l'ont examinée et se sont assurés qu'elle avait été trempée dans quelque liquide corrosif. On s'est emparé , derrière la barrière Rochechouart, d'un réservoir à moitié plein d'huile de vitriol, que ces brigands jetaient an visage des assaillants '^. Tout ce que l'on a dit des cruautés exercées sur la garde mobile n'est que trop vrai. Dans un endroit, les insurgés ont pris quatre ou cinq de ces enfants , qui s'étaient rendus prisonniers, leur ont enfoncé une pique dans la gorge, sous le menton, leur ont lié les mains, et les ayant placés devant une fenêtre , tiraient entre leurs jambes, pensant que les soldats ne ré|)ondraient pas à leiy feu lorsqu'ils verraient les mobiles. Ils ont aussi coupé la tête à l'un d'eux, lui ont rempli la bouche de poix, y ont mis le-feu, et ont dansé à l'entour sur Tair des Lampions. Ayant surpris un petit corps de garde plein
' M. Baslide, depuis (|iu' ces [)a<i[(>s ont vtô publii'cs, a adressé aux jolirnaux une lettre écrite av(>c la pensée mal fondée que je prétendais avoir recueilli de sa bouche tous les détails contenus dansée para;jraplie, tandis que le premier alinéa se réfère seul à ses comniunicalioiis. Il in'a suffi d'ailleurs de lui signaler cette circonstance pour qu'il m'exprimât le rcjjrct d'avoir commis celte mépi ise
- On a contesté ces deux dernières anecdotes. A cette dénéj^aliou voici (out ce que je pu's répondre : je me rappelle que la personne qui me les a racontées tenait la première d'un nu'decin de service à un liopilal militaire, et la seconde de quelqu'un (jui s'est battu sur la barricade de ce quartier.
(le mobiles, ils les out tous tués de sang-froid, et quelques monstres femelles se sont amusés à couper les lan- «jues de ces malheureux et à les enfiler dans une corde. On passe avec quelque soulagement, de ces détails révoltants, aux circonstances où l'intérêt commun de la cause de la civilisation et de l'ordre a réuni les membres de classes bien différentes , et qui sans doute, avant ce moment, avaient vécu aux deux pôles opposés de la société. Ainsi se sont trouvés rapprochés le marquis de la Ferté et un garde mobile en fiice d'une des barricades les plus formidables des boulevards. M. de la Ferlé est bien laillé pour laire un grenadier, et avant la dissolution des compagnies d'élite, il avail été, naturellement, un « bonnet à poil. ■> Il servait depuis comme simple garde national dans la l"" légion ; mais les epaulettes de laine ne pouvaient lui ôter ce cachet ineffiiçable de geutlenian imprimé sur toute sa |)ersonne. Les gardes mobiles, pour la plupart enfants de quinze à dix-sept ans, appartiennent toys à la famille du « gamin de Paris, » dont le type général , quelque varié qu'il soit par les qualités individuelles, est un mélange plus ou moins heureux Ôl imoucianre et de dasli (fougue) '. La résistance derrière celle barricade monstre avait un peu faibli , quoiqu'une fusillade irrégulière, partie du sommet et du liane, se fit toujours entendre; il y avait eu aussi
' On me pardonnera cello entente cordiale d'ppitin'lcs, parce que i lin de ces mois est aussi difficile k rendre exaetenient en anjjlais, (|nc rautie l'eîsl à rendre en franrais ; Ions les deux cependant sont égaicmeni caraclérisliqncs.
I'RlSK I)L'\ DRAPKAL ALX l\Sl RiiKS. 145
III) temps (l'arrêt du côté des troupes, qui attendaient probablement des renforts avant d'en tenter l'assaut. M. de la Fcrté se trouvait nu peu en avant, à côté d'un petit garde mobile qui sV'tait déjà bravement battu. Un drapeau rouge flottait, par déli, au sommet de la barricade, lorsque son compagnon, garçon de quinze ans, s'adressant à lui : a (Jrand garde national, « ditil, a veux-tu prendre ce chapeau à nous deux? — Soit, petit garde mobile, avançons. ;> Ils avaient lait les deux tiers du chemin, lorsque le petit bonhonmie tomba, atteint à la jambe, et regardant d'un air piteux son gigantesque compagnon , lui dit : u Hélas! grand garde national, je n'aurai donc pas, moi, ce drapeau? — Si lait, petit garde mobile, tu l'auras. " Il prend alors l'enfant doucement dans ses bras, le place sur ses épaules, s'élance sur le sommet de la barricade, et, sous le feu général de ceux qui la défendaient, encourage le blessé à étendre sa main avide de saisir le drapeau rouge, et à l'agiter au-dessus de sa tète avec un sentiment d'orgueil qui, dans le moment, lui faisait oublier sa douleur et sa faiblesse. Ils redescendirent ensuite sans autre accident ; M. de la l'erté, chargé toujours de son intéressant fardeau, le transporta à l'arrière du détachement pour lui faire donner les secours nécessaires, et le héros enfant conserva le trophée qu'ils avaient conquis ensemble et qu'il tenait serré dans ses mains. La dernière nouvelle est que Alarie a été élu président à une grande majorité contre Dufaure : 414 contre 297. Ce résultat était presque inévitable dans une assemblée républicaine. Il eût été fort étrange qu'on