‹ Une année de révolution (volume 2)Chapitre 14 sur 51 · II · texte numérisé non relu

II

préférât un ancien ministre de Louis-Philippe au seul des dictateurs de février dont le caractère soit sans tache

5 heures du soir.

Les renseignements que j'avais reçus hier soir à la Chambre sur les noms proposés pour un ministère, se trouvaient être prématurés ; cette liste a reçu une modification considérable, par suite de la négociation entamée avec Cavaignac. Il a été convenu depuis que Cavaignac serait nommé Président du Conseil, sans porlefeuille , c'est-à-dire, au fond, Président temporaire de la République ; qu'il aurait la nomination des ministres , après que le choix en aurait été réglé avec ceux qui représentent la majorité de l'Assemblée. La liste a donc subi un grand changement, tous les anciens ministres de Louis -Philippe ayant été mis de côté, ce qui, dans ce moment, me paraît présenter quelques avantages. Ces nouveaux ministres auront beaucoup de mesures très-pénibles à prendre, et il faut se garder d'user un plus grand nombre de réputations politiques qu'il n'est nécessaire, car la France n'est pas très-riche, à présent, en hommes d'Llat.

Voici quelle est aujourd'hui la liste : IJaslide, je suis lieureux de le dire, reste aux affaires étrangères, Lamoricière est nommé à la guerre, Senard (le président), à l'intérieur , Lacrosse, à la marine, Barlhélemy Sainl-Hilaire, à l'inslructioïi publique, RecurJ, aux

NOUVEAU MINISTKRE. I VT

travaux publics; Bclhmonl garde la justice. Il peut y avoir des modifications ultérieures, puisque cf.'lte lislr n'est pas encore publiquement annoncée. On trouve, parmi ces hommes, quelques caractères énergiques; mais, dans l'ensemble, cela ne promet pas beaucoup : on a été, m'a-t-ondit, obligé de céder sur bien des points, parce que Cavaignac « est un homme très-cassant; » et, d'un autre côté, il est indigné lui-même qu'on lui ail imposé quelques noms. J'attends avec impatience la réponse de Bastide à ma note : cette réponse a été difficile, je suppose, parce qu'il n'y a pas encore de ministère constitué; mais, pendant ce lemps-Ià, les .anglais se plaignent beaucoup d'être exposés à d'injustes soupçons, et désirent aussi ardemment, j'en suis sur, de s'en aller, que je désire moi-même de les faire partir; cependant on n'a pas encore délivré de passeports, et comme l'état de siège est toujours maintenu, on ne peut pas se plaindre de ce délai.

Un employé du ministère de l'intérieur, qui y est resté pendant quelque temps sous différents gouvernements, a dit hier" à ***^ qu'il était sur qu'avant cinq jours Lamartine, Ledru-Rollin , Caussidièrc, Lagrange et Louis Blanc seraient en prison, et qu'avant un mois ils seraient tous en route pour les îles Maiqtiises. On annonce que plusieurs chartistes et quelques Irlandais rebelles ont été fusillés. Je crains un peu, qu'un certain nombre de gobe-mouches ne se trouvent mêlés avec eux. Il est très- irritant de voir la quantité d'Anglais qui viennent ici en |iartie de plaisir, toutes les fois qu'ils entendent parler de ce que, dans

leur ignorance heureuse , ils appellent a du tapage. ?» Les Français, qui ne peuvent pas nous croire possédés à un tel degré de cette niaise curiosité, attribuent le vol de ces oiseaux de tempêtes à un certain désir de se mêler de tout. **^* lui-même, l'autre jour, malgré toute son expérience et sa généalogie diplomatique, ayant essayé de se frayer un chemin avec un passe-port qui n'était pas régulièrement visé , a été obligé d'attendre en prison, à Saint-Denis, que j'eusse obtenu son élargissement '.

'Tous les détails des horreurs mentionnées dans ce chapitre, je les tiens de personnes qui avaient été enjjagces dans le plus fort de la mêlée, et avaient pu, par conséquent, constater par elles-mêmes le sauvage caractère de cette lutte. Voici en quels termes s'exprime le rapport présenté, quelques semaines plus lard, par la commission d'enquête, à l'Assemblée Nationale, sur les actes de barbarie qui furent alors commis : t Ainsi, l'assassinat, le pillage, l'incendie, l'introduction de matières empoisonnées dans les cartouches préparées pour l'émeute, tout revêlait le caractère d'une guerre sauvage, digne des temps de la plus affreuse barbarie. ^

EXPLICATIONS DK M HASTIDK. 149

CHAIMTRK (UIXZIKMIv

Correspondante avec M. Bastide. — Mort de l'enfant- héros Martin. — On se prt^pare à renouveler la Iiiltc. ■ Bravoure et discipline de la garde mobile. — Obsèques des morts de l'armée et de la ^arde nationale.' — Retraite de M. Carnot. — Fundrailles de l'arelievéque. — Arrestation du colonel Constantin. — Opinion de Cavaijjnae sur Lanioricière et Cliangarnier. — Anniversaire de la prise d;' la Bastille. - - F'ro;[raninie du club des représentants. — Discussion sur le» affaires d'Italie. — .-Ippel à M. fiouddianx en faveur des Anglais dépositaires aux caisses d'épargne.

l'^'' juillet.

J'ai été, pendant les deux derniers jours, retenu à la maison par une indisposition assez grave ; toutes mes communications avec M. Bastide ont eu lieu conséquemment par écrit; mais comme il est encore, au moins pour le moment, ministre des affaires étrangères, je lui ai envoyé un message où je lui exprime l'opinion qu'il s'est écoulé un temps plus que suftisanl, depuis le jour du 27, où je lui ai écrit pour lui signaler les dangers de tous les jours auxquels sont encore exposés mes coujpatrioles, par Ks calomnies dont ils ont été l'objet à la suite des paroles imprudentes prononcées par quelques-uns des déposilaiics de l'autorité.

J'ai reçu dans le cours de la soirée une réponse de M. Bastide. Considérée comme désaveu général, de lu part du gouvernement, de tout soupçon immérité, cette lettre est parlaile en elle-même ; elle est égale-

150 UNE ANNEK DE REVOLLTIOIV.

meut satisfaisante par les assurances qu'elle me donne ties dispositions amicales de la France. Mais elle omet complètement toute mention des griefs que j'avais expressément indiqués comme les seuls motifs de ma protestation , à savoir : la proclamation du maire de Paris, qui attribue à des agents étrangers la désaffection dont le gouvernement est la victime, et le discours d'un ministre, qui désigne ceux par qui ces agents sont mis en mouvement, en imputant cette désaffection « à la malveillance d'un pays voisin. «

J'ai donc écrit une nouvelle note particulière à M. Bastide ; j'y constate que je suis parfaitement satisfait de l'esprit qui a inspiré sa réponse, mais que j'y remarque une omission qui , à ce qu'il me semble , pourrait être réparée, s'il publiait, en même temps que sa lettre, celle que je lui ai adressée. Il a laissé complètement de côté, lui dis-je, les faits qui ont donné lieu à ma plainte. Je ne m'étais pas préoccupé de combattre quelque vague préjugé accrédité dans l'opinion publique ■ j'avais formellement signalé une inculpation dangereuse et mal fondée, dirigée contre mes compatriotes, et qui résultait des termes employés par ses collègues.

Placée en regard de ma lettre, sa réplique serait parfaitement satisfaisante; isolée, elle donnerait certainement une idée fausse des motifs qui avaient dicté ma démarche.

Je voudrais faire comprendre par cette lettre a M. Kastide , que je ne lui demandais pas de désavouer ses collègues, si ce n'est par son silence même, et eu

MORT DK LK\KA\T-HKR()S MAHTIX. loi

plaçant l'assurance qu'il me donnait de sa conliance dans l'Anglelerre en ("ace des imputations dont ceux-ci l'avaient chargée. J'aimais mieux aussi lui insinuer cette idée sous la forme d'une note privée, pensant que si AI. Bastide éprouvait quelque opposition de la part de ses collègues, il serait peut-être plus à propos de ne pas insister sur ce détail secondaire. Le désaveu est complet; une |)ul)lication de toute raffairc est un remède auquel on peut toujours avoir recours sans dilïiculté, et elle paraît être une réparation nécessaire pour l'entière justification du caractère national.

Pendant les premiers jours de l'insurrection , il n'en faut pas douter, le langage que les agents suballcrnes répétaient après leurs chefs, exprimait la défiance à l'égard des Anglais, et beaucoup d'entre ceux-ci, par suite de cette défiance, ont dû subir de petites avanies dont, quand la ville était en état de siège, ce n'était pas une occasion favorable pour eux de se plaindre.

2 jiiillrl.

J'apprends que le pauvre petit Martin, Tenfant-heros du moment, est mort. Il n'était pas blessé, comme Tami de M. de la Ferté, mais il avait été décoré par Cavaignac pour la bravoure dont il avait lait preuve au plus chaud de la bataille. Le général prit un ruban à la boutonnière du colonel Cbarras, et le donna au |)auvre garçon , qui ne répondit que ces mots : « ;\h ! que mon

152 l\E AWÉE DE RÉVOLUTIO.V.

père va être heureux ! « Martin saisit la première occasion de le montrer à son père et de recevoir sa bénédiction. Il est mort depuis, et l'on a conçu de graves soupçons d'empoisonnement. On prétend que le poison avait é((^ introduit dans des cigares qu'on lui avait offerts.

3 juillet.

J'ai été incapable de sortir de chez moi pendant ce? trois derniers jours, et je suis resté moins bien informé que de coutume; je me trouve mieux aujourd'hui, et j'espère que je serai tout à fait bien dès demain. Mole, avec lequel je n.'ai pas cessé d'entretenir les plus intimes relations depuis la Révolution de Février, a été obligé de garder la chambre par un mal de gorge; sans cela, je n'en doute pas, il m'aurait apporté quelques nouvelles. Je suis heureux d'apprendre que son élection à Bordeaux est maintenant regardée comme certaine. Il sera fort utile à l'Assemblée, pour donner du courage aux timides et modérer les impatients. Il faut, pour la plus grande stabilité du régime qui viendra plus tard, quel qu'il soit, laisser encore à la République le soin de délaire beaucoup de ce qui a été fiiil. depuis février. Le temps n'est pas encore venu où elle pouirnit être, d'une manière satisfaisante, renq)lacée par toute autre forme de gouvernement, et comme elle est maintenant en bonne voie de contenir la populace, de supprimer les clubs et les journaux incen-

LKS I'AVSAXS SO\T OPPOSKS AL COMMl VrSMF. ir,3

(liaires, on aurait lorl do se mêler de ses alCaires tant (ju'elle n'aura pas accomj)!! lout cela, et peut-être un j)eu plus encore. Chan^arnier dit à ses amis, m'apprend-on, que, dans tout son voyage de Marseille à l'aris, il n'a pas j)u trouver un seul individu qui eût du goût pour la République; toutefois, ajoule-t-il, les choses sont si bien organisées encore à l'aris et dans (juelques grandes villes, que, quant à présent, toule lentative de révolution aboutirait à une terrible guerre civile. Mon ami Roger, qui est allé parloul au j)lus épais de la mêlée, m'a dit hier que sur tous les points, et jusque dans la banlieue, les sympathies de toutes les basses classes sont pour le camp des insurgés, même là où elles ne se joignaient pas ouvertement a eux. Les ouvriers de Paris pris en masse ont été complètement pervertis par les docirines |)ar lesquelles on prétendait défendre leurs droits, et qui ont été pendant si longtemps propagées.

\.a meilleure chance de salut (|ui reste au pajs, c'esl (jue ces sentiments ne sont en aucune façon partagés |)arles paysans. Ceux-ci, grâce à la grande subdivision (le la propriété, ont à peu près tous leur j)elil morceau de terre, et sont par conséquent vigoureusement opposés aux docirines du communisme. C'est |)our cela qu'on a vu, de toutes les parties du territoire, se succéder à Paris un si grand nombre de gardes nationales de la province. Je suis heureux de pouvoir dire que les classes supérieures en France, accusées d'avoir beaucoup manqué de courage moral quand il s'agissait d'arrèler les progrès de la revolution, se sont mou-

trees, lorsque le moment décisif est arrivé et lorsqu'elles ont senti que tout était compromis, à la hauteur des circonstances, et ont héroïquement combattu pendant les quatre jours , sans aucune distinction de parti.

3 juillet.

J'ai sous les yeux le Moniteur de ce matin, pii je trouve un compte rendu, publié par le ministère des affaires étrangères, de tout ce qui s'est passé entre M. Bastide et moi, au sujet des calomnies dirigées dans l'Assemblée, contre le gouvernement et le peuple anglais.

. Paris, lo 2 juillet 1848.

» Les insinuations portées à la tribune de l'Assemblée nationale contre un pays voisin , par un des membres du dernier gouvernement , ayant justement ému AI. l'ambassadeur d'Angleterre, Son E.\cellence a cru devoir protester énergiquement , par une note adressée au ministre des affiiires étrangères, en date du 27, contre toute application possible de ces paroles au gouvernement et au peuple anglais, dont la loyauté et le caractère repoussent d'eux-mêmes de semblables atteintes. Le ministre des affaires étrangères, appréciant la noble susceptibilité de lord Xormanby, a répondu par la lettre que nous reproduisons ici.

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