‹ Une année de révolution (volume 2)Chapitre 15 sur 51 · LETTRE DE AI. BASTIDE · texte numérisé non relu

LETTRE DE AI. BASTIDE

« Le Ministre des aj/aires étranfjères à Son Excellence

Monsieur l'Ambassadeur (PAngleferre.

» MlLORI),

)) Mon opinion et colle de mon gouvernement est que le gouvernement de Sa Majesté la Reine est trop loyal pour avoir pris aucune part d'excitation dans les affreux événements de Paris. Je ne vois nul inconvénient à ce que vous donniez à cette déclaration, en même temps qu'à votre note, toute la publicité que vous jugerez convenable. Je le verrai même avec d'autant plus de plaisir, que ce sera une nouvelle preuve des sentiments réciproques de bonne amitié qui animent les deux gouvernements.

' J'ai l'honneur d'être, Milord, votre tout dévoué,

» Ji'LES Bastide. »

Je trouve que le paragraphe dont M. Bastide a fait précéder la publication de sa lettre est, à tous égards, satisfaisant pour nous. Ce n'était pas précisément, je le comprends, la publication de ma note tout entière qui soulevait des objections, mais l'insertion, dans un journal ofiiciel français, de toute allusion aux actes d'un fonctionnaire encore dans l'exercice de ses fonctions. M. Bastide a mieux aimé publier sa seconde réponse, d'un caractère plus personnel, (jue la première lettre oUicielle ; il a pensé, avec raison, quo

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c'était celle qui exprimait avec le plus d'exactitude les sentiments de loyauté qui l'avaient animé dans toute cette affaire.

4 juillet.

Le calme qui a succédé aux luttes terribles de la semaine dernière ne ressemble nulle part à de la confiance en l'avenir. On fait déjà des préparatifs pour renouveler le combat. Us consistent , parmi les défenseurs de l'ordre, en un très-grand accroissement de la garnison de Paris, à laquelle on ajoute un ou plusieurs camps dans les environs; on discute aussi avec le savant corps du génie de nouveaux plans pour l'attaque des barricades, enfin on continue de rechercher les armes cachées. Du côté des anarchistes , je j)ense qu'on n'a encoreréellement fait que peu de chose. Découragés cominr ils le sont par leur dernière et complète défaite, ils entretiennent leur colère en imaginant des projets pour prendre leur revanche, et en cherchant à étendre leur influence sur la masse de la population ouvrière, qui, je le crains, n'est que trop disposée à les écouter. Il s'est présenté d'ailleurs plusieurs cas d'assassinat.'isolés conimis spécialement sur des sentinelles, el avant-hier dix-sept hommes ont été trouvés dans une cave du faubourg Saint-Antoine occupés déjà à fondn (les balles pour une nouvelle occasion. On me dit aussi que, dans plusieurs hôpitaux, oii les insurgés blessés

CHAXCKS D'UXK LLTTK XOUVKLLE. 157

sont places dans les nirmes salles que les gardes nationaux, les premiers se livrent anx injures de la nature la plus odieuse contre leurs compagnons d'infortune. Avec cette race indomptable, toujours déterminée à faire le mal, il est impossible de ne pas prévoir encore des scènes de sang et des calamités publiques; mais je suis convaincu, quant à moi, que ce parti ne pourra plus désormais engager la lutte avec d'aussi grandes chances de succès que la dernière fois. Le gouvernement actuel n'est plus capable de perdre des heures précieuses , comme cela est arrivé lorsqu'il a été permis aux émeu tiers d'élever des barricades sans que la Commission Executive fit rien pour les en empêcher.

La commission d'enquête garde jusqu'à présent le secret sur ses découvertes, mais quelques-uns de ceux qui entourent le général Cavaignac parlent avec une grande amertume de plusieurs des membres de la Commission Executive. Ceux-ci, d'un autre côté, disent que le général avait exagéré, dans le rapport qu'il leur avait l)résenté, le chiffre des troupes réunies à Paris. Ce chiffre avait été porté à 30, (MM) hommes, tandis qu'au moment oii la luKe commença il n'y avait pas réellement dans Paris plus de 8,(KK) hommes de troupes de ligne. Une minorité considérable de la garde nationale, ou s'était jointe aux insurgés, ou n'avait pas pris parli contre eux.

En général, la bourgeoisie ne seirouvaitpasen mesure de soutenir le combat un second jour. Les gardes nationaux se précipitèrent avec une grande impétuosité

contre les premières barricades, mais lorsqu'ils y eurent laissé quelques-uns de leurs amis ou de leurs voisins tués derrière eux, et furent revenus au milieu de leurs familles pour leur raconter l'histoire de cette journée, ils ne reparurent pas avec autant d'entrain, et quelques-uns des officiers supérieurs affirment que tout ce qu'ils purent faire , ce fut de donner à leurs bataillons une attitude respectable.

Il est pourtant juste de dire que quelques-uns des jeunes gens de la société combattant comme simples soldats dans les rangs de la garde nationale , accomplirent des actes d'héroïsme dont se seraient fait gloire les époques les plus guerrières. C'est surtout à la bravoure et à la discipline de la garde mobile, pendant les trentesix premières heures de l'insurrection , que la société doit d'avoir été préservée du plus grand danger qu'elle ait jamais couru depuis l'invasion des anciennes tribus barbares. Ce corps, composé d'enfants qui, il y a quatre mois à peine, comptaient parmi les plus turbulents gamins de Paris, avait dans ce court espace de temps été rompu à la plus parfaite discipline militaire ; nouvelle preuve qu'un Français est, par-dessus tout, soldat par nature. Peut-être les traitements que les gardes mobiles eurent à subir de la part des insurgés ne furent-ils pas sans iniluence sur leur conduite ultérieure; ceux-ci, en elfel, dans le désappointement qu'ils conçurent d'une résistance qu'ils considéraient comme une trahison , exercèrent d'atroces cruautés sur les premiers de ces jeunes gens qui tombèrent entre leurs mains. Pendant les ([ualre journées tout entières,

LES I\Sl RCKS PRKSQIK MAITRES DK PARIS. \y.)

la garde niohile comhallit avec acharnoniciil pour la cause de l'ordre.

Le samedi malin, lorsque j'allai trouver M. liastide à l'Assemblée, le langage qu'il lint à la fois à la tribune et à moi personnellement, me parut plus découragé que je ne pus le comprendre. Il disait que dans sa conviction , pas un d'entre eux ne pouvait conserver l'espoir de vivre encore à la fin de la journée. Pendant toute la durée du jour, ai-je appris depuis, le général Cavaignac pensa qu'il était de son devoir de faire tout son possible pour maintenir jusqu'à la fin sa position dans Paris ; mais la perte des bonimes était si grande , particulièrement celle des officiers, que, à moins de recevoir promplement des renforts, il s'attendait à en être chassé. Plus de la moitié de Paris, et de beaucoup la partie la plus populeuse, était alors au pouvoir des insurgés. Ce fut seulement au moment où des canons arrivèrent simultanément de lîourges et de LaFère, que le' général retrouva sa confiance dans l'issue de la lutte. Ce résultat fut dii en grande partie à la judicieuse mesure que l'on prit d'interrompre toute circulation dans l'intérieur de la ville, et de ne laisser passer personne qui ne fût muni d'un ordre.

L'avantage réel qu'on relira de celte victoire, important parce qu'il permettait de ne plus redouter une reprise prochaine d<' la bataille, ce lut la caplure «le plus de 100, 0<M) fusils; tandis que d'un aulre côlé la résistance définitive à ces doctrines comniunisles qui ont envahi les grandes villes , puise une grande force morale dans la situation régulière rendue à l'armée.

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et dans l'opposition des populations rurales de la France, attachées à leurs petites propriétés, et auxquelles les liens de la famille sont chers.

Quelque chose cependant se trame encore ici. Des lanternes de diverses couleurs placées comme des signaux au sommet des maisons s'observent encore la nuit dans différents quartiers de la ville, et l'on a découvert une autre grande fabrique de balles.

En même temps, l'attitude prise par le gouvernement à l'égard soit des Ateliers nationaux , soit des questions financières, a eu pour effet, hier, de rendre quelque confiance aux capitaux.

0 juillet.

J'ai été ce malin, d'une fenêtre qui donne sur la place de la Concorde , témoin du service religieu'x célébré en plein air en l'honneur des soldais et des gardes nationaux tués pendant la dernière insurrection. Le nom de l'emplacement que l'on avait choisi formait un singulier rapprochement avec le sort de ceux qui étaient tombés en résistant à une des allaques les plus désespérées auxquelles noire temps ait jamais vu exposées les institutions sociales. Je ne pouvais oublier que, pas phis de six semaines auparavant, précisément à la même j)lacc, j'avais regardé cette fête qu'on appelait la fêle de la Fraternité, où s'étaient associés les vainqueurs et les vaincus de la dernière lutte

FLXKRAILLES DKS GARDKS \ATIO\ALX, KTC. IGl

pour jurer ensemble dc rosier éternellement unis dans la défense de la République. (]eu\ qui les avaient convoqués, les fondateurs et les protecteurs prétendus do celte Uépublique, chassés maintenant, avaient perdu tout crédit pour avoir été soupçonnés de conspiration contre cette assemblée, qu'eux-mêmes avaient constituée comme l'émanation de la volonté nationale.

Le temps était maf|nilique , et le plain-cbant produisait un excellent ellét dans cette atmosphère encore pure. La cérémonie cependant n'a pas produit une impression aussi vive qu'on aurait pu l'attendre de la triste commémoration qu'elle avait pour objet. Si l'on excepte un très-petit nombre de personnes favorisées, il n'y avait dans toute l'étendue de cet amphithéâtre que l'Assemblée, les autorités et les troupes. Celles-ci, à cause du service constant qu'on exige d'elles sur d'autres points, étaient juste en nombre suffisant pour assurer l'ordre , et ne produisaient aucun effet comme déploiement militaire.

Une anxiété générale absorbait aussi tous les esprits; elle avait pour cause une niodilioation introduite dans le programme, qui, au lieu de comprendre une procession à la place de la Uastille, lixait à la Madeleine le terme de la solennité. Ou donnait pour raison de ce changement que les \oùtes qu'on devait exécuter sous la Colonne de Juillet n'étaient pas encore prêtes, mais, selon ro|)inion unanime, il avait pour cause la découverte, faite fort à j)ropos, d'un complot (jui devait éclater pendant le passage du cortège sur les boulevards. Les détails m'en ont été diversement ra|)portés;

les uns disent qu'il s'agissait d'une machine infernale destinée à frapper les membres de l'Assemblée , d'autres prétendent qu'il devait se borner à la tentative faite par quelques bons tireurs, de tirer des fenêtres des maisons sur Cavaignac et sur les autres principaux généraux à mesure qu'ils passeraient. Je n'accorde une foi absolue ni à l'un ni à l'autre récit, fondés tous deux sur la rumeur générale. Il suflit pour expliquer ces bruits de la modification apportée au programme sans une raison particulière, et de la présence à Paris dans ce moment de quelques milliers d'enragés qui ne reculeraient devant aucun moyen, si horrible et si hasardeux qu'il fut, pour tenter d'obtenir une revanche signalée. Ceux qui étaient plus rapprochés que moi du général Cavaignac ont été frappés de son air soucieux et inquiet. Etre la figure principale dans un groupe d'hommes rassemblés pour un si douloureux motif, c'en était certainement assez pour assombrir l'aspect d'un homme si bon et si honnête, qui, au milieu du triomphe même de ses idées, a vu sans doute s'évanouir plus d'une de ses illusions.

() juillet.

Je n'ai pas essayé , jusqu'ici , d'évaluer le nombre des personnes tuées ou blessées des deux côtés pendant la dernière lutte. J'ai entendu, enelfel, avancer des chiffres si différents, qu'il me paraît impossible

EVALIATIOX DES PERTES DA\S LES DEUX CAMPS. lO-i

de considérer aucun d'eux comme autre chose qu'une liypodièse hasardée sans réflexion ou une erreur répandue à dessein. Communément on varie entre dix et vingt mille. Des membres du gouvernement m'ont assuré que les tués et les blessés des deux côtés sont audessous de trois mille. L'ne évaluation si réduite me paraît d'ailleurs tout à fait incroyable. Tandis qu'une révolution triomphante s'est toujours montrée disposée à exagérer le nombre de ses martyrs, dans cette circonstance, au contraire, on s'est surtout proposé pour objet d'atténuer autant que possible les pertes qu'on avait subies. Quant à celles des insurgés, on ne saurait en calculer l'importance avec exactitude, car beaucoup d'entre eux certainement ont été jetés à la rivière, et tous les jours on retrouve quelques-uns de leurs morts dans les champs et dans les faubourgs, particulièrement du côté de Romainville et de toute la campagne située au delà de la barrière du Trône. La Gazelle des Tribunaux , qui jouit généralement d'une certaine autorité dans ces matières, affirme ce matin qu'en comptant les prisonniers faits j)endant le combat, et les arrestations opérées plus tard, le gouvernement tient maintenant sous les verrous 12,000 personnes compromises dans cette affaire. Il semble improbable (pi'une telle quantité d'hommes bien déterminés se soient laissé prendre, sans avoir éprouvé d'abord, en tués et en blessés, des pertes supérieures à celles qui résultent des rapports otticiels '. Comme j'ai été

' Des rapports puisés à des sourcos antli(Miti(]UPs, bien qu'elles ue soicnl pas ofliciilles, ont t'ii- publies depuis; ils portent les perles en tués

retenu chez moi pendant quelques jours par une indisposition passagère, je n'avais pas, jusqu'à hier, visité le théâtre de l'action. Quand on voit des rues entières dont toutes les maisons sont criblées des traces innombrables de la mousquelerie, des édifices de toute espèce mis en ruines par les boulets, on sent qu'une pareille lutte n'a pas pu continuer pendant quatre jours sans entraîner une grande perte d'hommes. Je ne me faisais pas une idée de l'acharnement avec lequel avait été soutenue la bataille avant d'en avoir vu les effets , faciles encore à constater dans une grande partie de la ville. Comme je suivais lentement la rue Saint-Antoine et les boulevards, j'ai vu un grand.nombre de mes compatriotes qui bayaient au\ corneilles et paraissaient accabler de leurs questions les habitants de ce quartier, extrêmement contrariés d'être contraints à reporter leur souvenir vers ces événements récents. Beaucoup semblaient faire du combat luimême, et de la condition des maisons endommagées ou ruinées, l'objet de leur enquête; précisément de l'air dont ils auraient demandé à un cicerone, payé pour cela, des renseignements sur l'état de quelques anciennes ruines. C'est ce manque de tact, devenu chez nous un défaut national, qui nous rend si import blessés à 16,000, plus 8,000 prisonniers. Le pn-judice maléricl, perte (le Iravail, ruine des familles, mort des hommes cl drsiruclion dos propriétés, qui est plus difficile à apprécier avec cxaclitudc, a été approximativement porté à 30,000,000 de francs. Combien de familles dans la détresse cette somme aurait nourries, s'il avait été fuit un autre usafje des valeurs qui la représentent ! On dirait que l'érection des barricades est un luxe plus coûteux que la construction des palais.

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