CL'RIOSITK INCORRIGIBLE DES ANGLAIS
polaires. Sur lout le conlincnl, les dispositions inquisitorialcs du voyageur anglo-saxon donnent lieu à de fréquentes méprises. Tandis qu'il est tout simplement curieux, on lui fait souvent la réputation de porter partout son intervention malfaisante. Je n'ai jamais pu comprendre pourquoi l'Anglais, si taciturne et si réservé chez lui, s'imagine, aussitôt qu'il en est sorti, que les étrangers (et par là il entend tout ce qui dépasse les limites de son ile) ont été créés et mis au monde uniquement pour concourir à son amusement. Je me raj)pelle avoir rencontré dans des temps plus calmes plus d'un John Bull voyageur, qui, avant d'avoir séjourné vingt-quatre heures dans un lieu quelconque, avait déjà trouvé quelqu'un qu'il put inviter, en employant un vocabulaire de sa façon, à lire des traités, à copier la Constitution britannique, et à résister à l'intolérable oppression dont il avait eu déjà la bonté de souffrir pour son naïf auditeur qui ne la soupçonnait pas lui-même.
J'ai dit plus haut (jue le résultat, trop longtemps douteux, de ce combat sanglant, fut dû en grande partie à la judicieuse mesure qui avait pour objet d'interrompre toute circulation dans la ville. Il est établi maintenant que les cons|)ira(eurs, dans ce quartier-ci et dans d'autres , attendaient des ordres de leurs chefs , pour se lever et faire une diversion destinée à les rendre maîtres de la place de la Concorde, et |)ar là de l'Assemblée. Hier, dans la maison d'un dos meneurs, on a trouvé le plan d'attaque de ces forces combinées; deux tentatives isolées ont été faites, tout près
166 UKê AWÉE D1-: RÉVOLLTIOX.
d'ici, pour commencer à élever des barricades, trèspeu de temps avant que la loi martiale fût proclamée, mais la première légion de la garde nationale a réussi , par son activité, à empêcher les émeutiers de continuer.
L'adoption, par l'Assemblée, de l'amendement qui a eu pour effet la retraite de M, Carnot, ministre de l'instruction publique, a été hier pour le parti modéré un triomphe important et inattendu. Les considérations qui ont amené ce résultat avaient été provoquées par un petit livre intitulé u Manuel républicain de l'homme et du citoyen, par Charles Renouvier, publié sous les auspices du ministre provisoire de Finstruction publique. ••> C'est AL Bonjean qui a appelé l'attention sur ce petit livre, dont il a In quelques extraits. Il est écrit sous forme de dialogue entre un maître et un écolier, et il a évidemment pour oi)jet de propager dans les campagnes ce que l'on appelle les doctrines socialistes. Je me contente de noter ici une seule citation : « Existe-t-il au moins des moyens d'empêcher les riches d'être oisifs; et les pauvres d'être manrjés par les riches? — Oui, il en existe, et d'excellents. Les directeurs de la Républi(|ue trouveront ces moyens aussitôt qu'ils voudront sincèrement pratiquer la fraternité. « liien que ce petit manuel, prolégé et répandu par le ministre Carnot, fut le véritable sujet de la discussion , il a été convenu des deux côtés que l'adoption ou le rejet d'une petite réduction dans le crédit demandé par <;c ministre serait considéré comme un vote de censure ou de confiance embrassant tout rensemble de son
KU.VKUAILLKS DK 1/ AUCIIKVEQ LIC Hi; 1V\I!IS. HiT
adrninislralioii , ct notamment sa lamcuse circulaire à propos des élections. Après une séance fort tumultueuse , le blâme a été voté par une majorité de 1 1 voix , — 314 contre 303.
Il faut espérer que cette décision sera un salutaire avertissement pour le général Cavai<]nac, trop abandonné à ce qu'on appelle la coterie du Xaliotiul. Je crains cependant que la nomination de M. de Vaulabelle , à moins qu'il n'ait modilié quelques-unes de ses anciennes opinions , ne soit pas de nature à satisfaire ceux dont les votes ont déterminé la retraite de M. Carnot.
7 juilli't.
Quel est l'homme, s'il n'est abîmé dans son égoïsme ou endurci par le péché, qui aurait pu assister sans une profonde émotion à la scène dont je viens d'être le témoin? Denis Affre, dernier archevêque de Paris, a reçu, il n'y a qu'un moment, dans la cathédrale de \otre-I)ame de Paris, les derniers honneurs qui lui étaient réservés sur cette terre. Ce vénérable édilice est situé, comme chacun le sait, dans ce centre populeux de Paris qui, récemment encore, a été une des citadelles les plus fortes de l'insurrection. M'y étant rendu de bonne heure pour occuper la place qui m'avait été destinée dans le chouir au nnlieu de mes collègues, je ne puis dire si une nombreuse assistance suivait le cortège, mais dans le voisinage de la cathé-
168 U\'E AXXEE DE RE\ OLl TIO.V.
drale un grand nombre de maisons étaient fermées, et les traces des balles, imprimées autour des fenêtres vides, montraient que les habitants avaient pris une part active dans cette lutte si ftîtale à l'illuslre victime, à laquelle ses amis et ses proches allaient tout à l'heure dire un si mélancolique adieu. Quelle terrible condamnation de l'état social d'un pays qui se vante de ses progrès et de sa civilisation, qu'en plein dix- neuvième siècle les troupes rassemblées pour rendre les derniers honneurs aux restes mortels du premier ministre de la religion aient toutes reçu un supplément de cartouches! Cependant il en a été, je crois, ainsi, et, en effet, une conduite contraire aurait été, dans la situation présente de la capitale, le résultat d'une négligence impardonnable. C'était pour la première fois que se réunissaient en corps les agents des puissances étrangères, qui tous avaient été accrédités auprès de Louis-Philippe, et depuis étaient demeurés en France sans caractère officiel , pour continuer les relations internationales. C'était là le spectacle auquel assistait l'Europe dans la personne de ses représentants; c'était là ce que semblait avoir produit la résolution unanimement et très-convenablement adoptée par elle de s'abstenir de toute intervention dans les affaires intérieures du peuple français. Pour quelques nations qui ont montré juscju'à présent une certaine disposition à suivre l'exemple de la France, cette cérémonie peut devenir une leçon salutaire et opportune. Les auteurs de la révolution ont fait appel, non sans succès, au dévouement du peuple, et par
funI':railij;s dk larchkvkqlk di: paris. 109
CO mot j'entends les masses, pour qu'il contribuât par trois mois de misère à l'établissement d'une République fraternelle; nous sommes arrivés mainlcunnl au terme du quatrième mois; îa misère s'est aggravée, et c'est ainsi que l'inauguration de cette Républiqu<! a été célébrée !
Six cents ans se sont écoulés depuis que ce temple célèbre a été pour la première fois consacré au service de la Divinité, et jamais les traditions même des temps les plus barbares n'ont fourni à son histoire religieuse un fait aussi honteux que celui dont la présente solennité rappelle le souvenir, et aussi digne d'exciter le remords du peuple qui vil à son ombre.
Exposer aux regards, dans une circonstance quelconque, les traits d'un cadavre, c'est leur offrir un spectacle bien propre à choquer nos habitudes protestantes, mais dans le cas présent l'émolion était rendue plus vive pour quiconque conleniplail l'expression calme et pleine de bonté du vénérable prélat , sur le visage duquel il ne restait plus trace de chagrin et de douleur, et où la main de la mort n'avait |)as encore imprimé sa marque. Il y aurait certes j)rcsom])tion à signaler une imitation de la divine doctrine du Sacritice dans les actes ou le dévouement d'un homme sujet à l'erreur; il y avait là cependant un digne disciple de son divin Maître, qui, s'acheminanl vers sa fatale mission, avait dit: u I.c bon Pasteur doit donner sa vie pour ses brebis. » Puisse sa dernière prière être entendue! Puisse son sang être le dernier qui soit versé en France dans de (elles conjonctures ! Il s'est jeté
170 L'\E AXXKE DE REVOLLTIO.V.
entre les vivants et les morts , — hélas ! pour prendre place lui-même parmi ceux-ci, — et la contagion s'est arrêtée; car c'est sous les derniers coups tirés de la forteresse des insurgés qu'est tombée cette victime volontaire !
8 juillet.
Le général Cavaignac a déclaré hier à l'Assemblée que, malgré la pénible responsabilité dont celle mesure inaccoutumée fait tomber sur lui le fardeau, il est bien décidé, convaincu comme il Test de la nécessité d'en agir ainsi , à maintenir l'état de siège dans Paris pendant quelque temps encore.
Cette communication d'une résolution qui prolonge indéfiniment la situation actuelle lui a été sans doute uniquement dictée par la conviction qu'il y a dans l'état de la métropole des motifs bien fondés de concevoir encore quelque alarme. C'aurait été certainement le désir d'un républicain aussi sincère que je sais être le général Cavaignac, de ne pas laisser l'établissement d'une forme de gouvernement qui a pris pour devise les mots : " Liberté, lùjaUté , Fraternité^ " se
* AI. V'iennct, homme d'esprit et ancien pair de France, expliquait ainsi le sens «le la de\ i.se républicaine, peu de temps après la revolution :
Liberie de mourir de faim, Eyalité dans la misère, Et fraternité de Cuïn.
AURESTATIO.V 1)1 COI.OXKL COXSTAXTIV. 171
consolider sous la direction d'un pouvoir arbitraire et sans limites , rendu nécessaire par les discordes civiles et la haine populaire.
On m'assure que les dispositions des classes ouvrières dans Paris sont aigries au point de faire craindre quelque tentative désespérée , mais ce qui me rassure contre tout danger politique, c'est la saisie en masse des armes, qui devra produire le meilleur effet, et qui m'inspire une grande confiance. Les journaux de ce matin font mention d'un seul incident, à la source duquel je n'ai pas encore eu l'occasion de remonter. Ils disent que le colonel Constantin a été arrêté. Il était sous-secrétaire d'Etat au département de la guerre pendant les premiers temps qui ont suivi la Révolution. On le supposait l'auteur de la mesure qui avait eu pour objet de mettre à la retraite un si grand nombre d'officiers généraux. Il n'y a pas plus de deux jours, il faisait paiiie de l'un des conseils de guerre convoqués pour le jugement des prisonniers, et maintenant on dit qu'il a été arrêté comme accusé par un grand nombre d'insurgés compromis dans les affaires du faubourg Saint-Antoine, où lui-même il réside, de leur avoir personnellement donné des instructions pour la construction des barricades. Cela a tout l'air d'une histoire fort peu probable, mais, comme l'arrestation est annoncée dans les journaux du gouvernement, je suppose au moins que la nouvelle doit être exacte.
Les procédés dont on a usé envers M. Emile de (jirardin, propriétaire de la Presse, restent encore
172 U\E AXXEE DE REl OLUTIOX.
complètement inexpliqués, La suppression arbitraire de son journal, comme aussi celle de r Assemblée Aatiofiale, feuille qui reçoit une immense publicité, et qui n'a cessé de combattre pour la cause de l'ordre, ont particulièrement mauvaise grâce, venant d'un gouvernement dont les membres, pour la plupart, sont en rapport avec le National, organe d'opinions extrêmes, écrit avec un grand talent, mais qui n'a jamais été assez beureux pour fournir cette |)reuve matérielle de succès, — une vente considérable.
10 juillet.
Cavaignac et ses collègues comprennent l'importance qu'il y a pour eux à agir de concert avec l'Angleterre dans toutes les questions de politique étrangère, et spécialement dans tout ce qui concerne l'Italie. Ils paraissent être tous parfaitement d'accord sur ce point. Quant à la politique intérieure de la France, c'est un point très -essentiel pour eux de conserver pour quelque temps encore l'état de siège. Il serait nécessaire de fusiller quelques-uns des meneurs de la dernière insurrection. Constantin parait avoir été le coquin à double face le plus fieffé de la bande. Il avait siégé à la tète d'un tribunal pour juger des centaines de ces pauvres diables, instruments avilis qu'il avait abusés, et c'est au conseil de guerre mènje qu'il présidait qu'il a été arrêté, sous l'accu-
DISCUSSION' DK LA COYSTITI T10\ I)A\S LKS IJLRKAIX. 173
sation d'avoir dlrif^ô kii-nirme la conslruclion des barricades. II sera iiirailliblcineiit lusillé, et il n'y en a aucun certainement à l'é^jard duquel on ait moins à regretter de faire un exemple. Les représentants, à ce qu'il paraît, se sont livrés, dans les bureaux, à de si longues discussions métaphysiques à propos des principes qui régissent les gouvernements, qu'il se passera longtemps avant que les débats sur la constitution soient ouverts dans l'Assemblée! Quant à Bastide, rien n'est encore décidé. Il m'a dit qu'il avait conçu un plan qui lui paraissait très-propre à satisfaire tous les partis; qu'on trouverait quelque autre personne, probablement un amiral, pour le ministère de la marine; qu'il resterait lui-même aux affaires étrangères, et que Bedeau serait envoyé comme ambassadeur à Londres. Bedeau conviendrait parfciitement à ce poste. C'est, d'ciprès tout ce que l'on dit, un véritable et agréable fjentlemdu^ qui sait donner et manger d'excellents dîners. Si au contraire il devait .ve'i'i' J^u^ affaires étrangères. Bastide m'assure que je le trouverais imbu des mêmes principes de politique pacifique que lui-même.
Il y a, m'assure-t-on , une maison tenue par une Française, mariée à un Irlandais, où tous les Irlandais rebelles se réunissent , et continuent à babiller entre eux de la confiance qu'ils ont déjà exprimée de voir l'Irlande capable, après la moisson, de laire quelque chose de sérieux. Ils disent aussi, dans celle maison, que, quant aux émissaires français, ils échappent avec une grande facilité aux dispositions de Valien ad (loi
174 IXE AWEK DK REVOLUTIOX.
sur les étrangers) en allant à Douvres par le paquebot de nuit, au moment où l'officier qui devrait les examiner est toujours au lit. Cela me paraît une étrange histoire , mais elle est d'autant plus digne de foi qu'elle vient d'un endroit où Ton en parle non pour s'en plaindre , mais pour s'en féliciter.
11 est juste de dire, en ce qui touche les communications que Bastide m'a faites sur lui-même, qu'un effort sera tenté demain, pour le renverser, par le parti qui veut arracher le gouvernement du pays à toute la clique du National. Je pense que , personnellement , ce serait nue grande perte, car nous ne pouvons avoir à la place personne qui soit animé de sentiments plus amicaux vis-à-vis de l'Angleterre. Cavaignac ne s'en séparera pas sans lutte.
12 juillcl.
Le Moniteur de ce matin contient deux projets de décrets lus hier à l'Assemblée par le ministre de l'intérieur : l'un destiné à limiter la liberté de la presse, l'autre pour régler celle des clubs. Tous les deux, incontestablement, ont été rendus nécessaires par l'étal actuel de la société dans ce pays; mais il est probabh' que , lorsqu'on les discutera , ils mettront en évidence une divergence d'opinions de plus dans le parti républicain.
Le projet de décret relatif à la presse fait revivre l'ancien système, aboli par la révolution de l'Y'vricr, eu
LOIS SLK L \ rRKSSi: Kl S[ K LKS CLLHS. IT.",
vcrlii duquel on doit fournir un rnulionnemont avanl d'établir un nouveau journal. Ce cautionnement doit être également versé par les journaux qui existent maintenant, s'ilsveulentcontinuerlcurpuhlication. La somme exigée est, il est vrai, moins considérable que sous la monarchie, mais l'obligation de déposer 24,(X)0 fr. pour cha(jue journal quotidien publié à Paris serait une condition fort difficile à remplir pour quelquesuns des aventuriers littéraires qui ont mis au jour des publications éphémères depuis Février. Le décret relatif aux clubs — tout en professant, comme tout gouvernement républicain est obligé de le faire, le plus grand respect pour les droits de discussion illimitée et de libre réunion — déclare qu'aucun club ne devra être ouvert sans qu'une notification préalable ail été faite au gouvernement, et sans qu'il ait reçu de lui une autorisation qui ne devra jamais être donnée qu'aux conditions suivantes : Des places seront réservées à un commissaire de police, qui peut, quand il le juge convenable, requérir l'interruption de toute discussion de nature, dans sa pensée, à présenter des inconvénients, afin qu'il puisse en exiger l'insertion au procès-verbal. On assure aussi la publicité des séances en exigeant qu'un quart des places soit réservé à des personnes qui ne sont pas membres du club. Le bureau doit tenir un procès-verbal de tout ce qui se passe dans la séance, afin que le gouvernement puisse en être informé. Enfin, le président et les secrétaires encourent la peine de l'amende ou celle de la prison, s'ils ont toléré des paroles ou des actes qualifiés séditieux par la loi, ou s'ils ont
176 U\E AXXEK DE REl OLUTIOX.
omis de les consigner dans le procès-verbal , où ils auraient servi de témoignage contre eux-mêmes.
Telles sont, je crois, en résumé, les dispositions des deux décrets que j'ai entendu lire hier, et que le Monileur publie aujourd'hui.
La petite partie de la bonne compagnie qui reste encore à Paris s'est inquiétée plus que de coutume à propos de la journée de vendredi prochain , 14 juillet, anniversaire de la prise de la Bastille ; on fait courir le bruit que ce jour a été fixé pour devenir la date de quelque terrible catastrophe. D'après un rapport auquel on ajoute réellement foi dans des lieux où il semblerait que de tels motifs d'alarme doivent être dédaignés, une grande partie de Paris aurait été minée, et nous serions tous menacés de sauter. Certainement, après ce qui est arrivé, on doit s'attendre à ce que le peuple ne donne à ses machinations d autres limites que celles du possible; mais colle-là paraît les dépasser de beaucoup. On parle d'un autre projet : les bandes d'émeutiers se disposent à faire une descente dans les (Quartiers delà ville où on les allend le moins; ils se muniront de grenades et d'autres matières incendiaires; ils brûleront et pilleront avant qu'on ait pu rassembler une force armée suffisante pour leur résister. C'est là évidemment un brillant coup de main qui ne j)ourrait |)as être souvent répété; mais il làut accueillir avec indulgence ce |)elit effort d'imagination d'une société qui a maintenant, à la lettre, pour unique objet de conversation, de se demander quel sera son j)remier danger, et le moment où il éclatera. Il est certain que
IvVTRKVLK AVEC M. I)K LAMARTI.VK. 1T7
l'exaspération s'accroit chaque jour parmi les classes ouvrières, et je crains beaucoup que leur dénùment ne s'accroisse en même temps qu'elle, et ne suffise eu partie pour l'expliquer. Des groupes ont encore commencé à se reformer à l'entrée des faubourgs, et des femmes, hier, ont parcouru la ville en criant : Du pain ou des barricades. Je ne suis pas sorti moi-même autant que de coutume, car je ne me rétablis pas aussi promplemenl que je le voudrais, et je suis en conséquence obligé de veiller sur ma santé. Hier, cependant, je suis allé au bois de Boulogne pour voir Lamartine, qui y a fixé sa résidence, et qui , lui aussi, a été malade. Il m'a paiti fort changé, et évidemment très-affecté de sa position présente, bien qu'il la considère comme le résultat de l'injustice populaire à laquelle il devait survivre. Il est revenu avec moi sur notre vieille querelle relativement aux motifs qui l'ont engagé à rester uni à Ledru-Bollin. Je n'aurais vu certainement aucune raison de modifier à cet égard ro])inion que je lui avais exprimée si mon avis avait pu être pour lui de quelque utilité, mais je n'ai pas cru nécessaire, dans les conjonctures présentes, d'approfondir celle (jueslion. Quant h l'avenir de la République, il pense qu*' jusqu'ici il n'y a rien à craindre qui ressemble à une nouvelle bataille générale dans les rues; qu'on est seulement exposé à voir les ouvriers lenler (pielques efibrts pour se venger, mais que dans trois mois environ — lorsque la (iOnslilulion sera votée — les divisions qui déchirent la Chambre auront pour résullnl, dans les rues de Paris, une lutte d'une violence jusqu'à présent sans
exemple : tel est son sentiment pour le moment; mais comme il ne s'était pas montré prophète quand il occupait le nouvoir, je ne vois pas pourquoi il le serait devenu depuis qu'il s'est retiré à la campagne.
La nouvelle la plus inquiélante pour la solidité de la situation présente que j'aie reçue dans ces derniers lemps, c'est celle de la jalousie croissante qu'inspirent à la fois Lamoricière et Changarnier à Cavaignac. Cette opinion est maintenant si généralement répandue, que je la note ici, bien que je ne réponde pas de son exactitude. Cavaignac dit-on, se repent déjà d'avoir placé Lamoricière au ministère de la guerre , non pas qu'il eut pu faire autrement, car, après tout, Lamoricière est l'homme qui, en juin, a rétabli les affaires; il avait essuyé toute la chaleur du combat; il encourageait les troupes, tandis qu'il jurait après les députés qui croyaient pouvoir, en leur qualité de délégués, discuter ses plans, et il réussit à la fin. Plus d'un Solon présomptueux, paré de son écharpe de représentant, voulut se mêler d'émettre une opinion sur la tactique militaire, que l'impétueux général, fatigué enfin, rudoya d'importance, se souciant fort peu que ce donneur d'avis fût un atome de son souverain , l'Assemblée.
C'est en méprisant le conseil déshonorant d'accorder une capitulation, concession fatale à toute autorité, qu'il emporta le faubourg Saint - Antoine , considéré comme imprenable, tant il avait été vigoureusement fortifié par Constantin et quelques autres militaires renégats. S'il faut en croire un bruit répandu dans l'armée, ce n'était pas par l'enlenlc des détails que
CAVAIGXAC COXSIDKRK COMMK GKXKRAL. 179
Cavaignac brillait comme général. Au pont Saint-Michel, il fit avancer un seul canon , mal appuyé, et donnant à l'officier qui commandait le détachement l'ordre de prendre le pont , il s'éloiyna; aussitôt que le canon eut été déchargé, les insurgés se précipitèrent dessus et s'en emparèrent. Le vieux général de Castellane, qui avait été misa la demi-solde par ces gens-là, s'égayait beaucoup aux dépens de cette manœuvre, disant qu'un général alricain, qui n'entendait rien au maniement du canon parce que les Arabes n'en avaient pas, était seul capable de cette bévue. Cet incident ne fut probablement pas perdu pour Lamoricière, et comme Cavaignac sait fort bien que ce dernier et Changarnier ne sont .£ rien moins que républicains » , la défiance, dit-on, s'est introduite entre eux. D'un autre côté, je pense que cette mésintelligence n'en viendra pas à une rupture ouverte, car ils sont mutuellement nécessaires les uns aux autres , surtout si Cavaignac a réellement l'intention de conformer sa conduite au langage imprudent qu'il a tenu, il y a quelques jours, à certaines personnes qui l'entouraient. Il paraît que , Aitigué des embarras de sa position , il a dit ; « Si cela continue , quoique je ne désire pas la guerre, il faut la chercher quelque part. »
14 jiiilIcL
Rien ne s'est encore passé qui justifie les appréhensions si généralement répandues dernièrement à Paris,
180 UXE ANNER DE REVOLUTIOM.
et qu'avaient fait naître les événements prévus pour cette journée.
De grandes précautions avaient été prises tout à coup pendant la nuit, mais en réalité aucune tentative coupable ne permet de s'expliquer contre quel danger on avait voulu se prémunir. Lorsque M. Bastide était chez moi, ce matin, il m'a parlé d'une grande fermentation qui règne dans beaucoup de quartiers de la ville et surtout vers le faubourg du Temple. Il pensait qu'il pourrait bien être tenté, avant la fin du jour, quelque entreprise, aux auteurs de laquelle il faudrait donner encore une rude leçon; mais il ajoutait que toutes les mesures avaient été prises pour que cette fois, à coup sur, la leçon fût efficace.
Je n'ai jamais pensé, |)our mon compte, qu'il y eut lieu de craindre une insurrection pour un jour (pi'on avait désigné si longtemps à l'avance. \ous avons eu, la nuit dernière, une alerte de peu de durée. Une amie de lady N... , madame ***, avait laissé sa jeune tille dans un couvent à Cbaillot, du côté des Cliaujps-Klysées, e( lady N. .. avait promis de prendre l'enfnnt ici en cas de danger. Une des leligieuses est venue dire que le curé de la paroisse , qui connaît la plupart des émeutiers de cette partie de la ville, leur avait recommandé d'abandonner leur couvent, parce qu'il était certain, à n'en pas douter, qu'un des projets des perturbateurs était d'envabir les écoles et les couvents, et de s'cnq)arcr, à litre d'otages, desenfantsetdesjeunesgcns. Nous ne pouvions dédaigner complètement un avis qui nous venait d'une telle source, et qui nous était donné à la veille du
L'X'K XOUVELLE PRISE D'ARMES AJOURNEE. 181
jour anuoncc'(ic'j)uislon;{lemp.sconirne celui que duvaieiit signaler les plus horribles attentats. Telles lurent les instances avec lesquelles les pauvres religieuses sollicitèrent la permission, au moins pour quelques-unes d'entre elles, d'accomjjagner leur jeune pupille, et d'amener en même temps d'autres pensionnaires de leur établissement, auxquelles elles avaient promis protection, pour partager avec elle la sauvegarde dont on était assuré de jouir à l'ambassade, que l'on fit les préparatifs nécessaires dans la grande salle de bal, devenue inutile depuis la révolution. Si la panique, ([ui paraissait si bien fondée, ne s'était pas évanouie, ces saintes recluses auraient pu reposer à l'abri des dangers qui les menaçaient dans leur habituelle retraite, et sans être troublées par aucune vision de ces plaisirs mondains auxquels leur refuge passager avait été jusqu'à présent consacré.
17 juillet.
Il y a une manière d'expliquer la tranquillité de vendredi dernier qui m'a été indiquée par plusieurs personnes, et qui, si elle est la bonne, est loin d'être satisfaisante. Il parait que dès le commencement de la dernière insurrection, en juin, quelques-uns des montagnards de la chambre, et quelques-uns des chefs du ^i Club des clubs 5' de Sobrier, offrirent à la Commission Llxécutive, moyennant certaines conditions, d'arrêter le mouvement. Lamartine, disent certaines
182 IXE AXXEE DE REVOLLTIOX.
personnes, était disposé à entrer en arrangement, mais Cavaiguac alors s'y opposa, et le combat continua. On suppose que les mêmes négociateurs ont repris jeudi dernier leur tentative, et sont, celte fois, parvenus à se faire écouter par le gouvernement; il en serait résulté l'ajournement de la catastrophe, par suite de certaines représentations concernant les prisonniers. Que ce marché ait réellement eu lieu, je ne saurais encore l'assurer. Il peut être arrivé simplement que ces personnes aient pris sur elles d'avertir les chefs du mouvement qu'une nouvelle insurrection exercerait une fâcheuse influence sur le sort de leurs camarades détenus ; le mal se bornerait alors à cette circonstance que les meneurs seraient connus, et ne seraient pas cependant arrêtés; mais s'ils arrachaient au gouvernement, pour prix de leur abstention momentanée, quelque chose qui ressemblât à une promesse relativement aux mesures à prendre à l'égard de ceux qui sont déjà en prison, cela véritablement serait une telle preuve de faiblesse, qu'elle donnerait à fout le monde la plus mauvaise idée de l'avenir. D'un autre côté, un curieux manifeste est émané du club des Représentants, qui siège au Palais-National, et qui est le ])lus démocratique des deux clubs entre lesquels s'est divisée r.'\ssemblée. Les auteurs de ce programme protestent qu'ils ne prétendent établir aucune distinction entre les ré|)ublicains « de la veille " et ceux u du lendemain, r II est signé par la plupart des personnes qui ont des rapports avec le \((lioii(d . et il est un désaveu de toute la politique continuellement suivie par ce journal depuis février.
OPI\I()\'S DK LA I'IU)\ IXCK. 183
On m'a rapporté do nouveau un bruit d'oîi il résulte (jue plusieurs départements pourraient bien se constituer en Ktats particuliers. Quant à moi, je ne les crois pas assez guéris de la vanité native et innée que leur inspire la formule : u Une et indivisible, n pour tenter rien de pareil. Le département de la (iironde, cependant, devient tous les jours plus ouvertement antirépublicain; réleclion de Mole y est com|)lélement assurée. Je puis aussi m'apercevoir que Bastide est fort inquiet des sentiments qui se manifestent en Alsace, et que l'esprit de nationalité germanique lui paraît lutter dn s ces pays pour les détacber de la PVancc.
21 juillet.
11 ne s'est rien passé de particulier quant aux affaires intérieures, mais, on mémo temps, le gouvernement est fort embarrassé de la longue discussion, encore inachevée, qui s'est élevée dans le comité des affaires étrangères à propos de la question d'Italie. Je n'espère pas que Bastide m'apprenne rien de nouveau, pour compléter sa dernière communication, avant que la décision du comité soit connue.
Ce n'est pas que je croie que l'on doive nécessairement conclure, du rapport de ce comité, ou la marelie que le gouvernement se propose de suivre, ou l'opinion de l'Assemblée. Il est bon de se rappeler comment ces comités, qui se partagent les dillerentes
184 INK AWKE DE RKVOI.LTIOX.
affaires, ont élé constitués. Les membres qui croyaient posséder une spécialité pour une nature particulière d'aflaires publiques ont fait porter leurs noms sur la liste du comité dont les attributions étaient en rapport avec leur étude favorite, et chaque comité s'est ainsi trouvé formé des membres qui s'étaient ïàii porter, jusqu'à un certain nombre fixé. Ce sont naturellement ceux qui se livrent à la critique la plus ardente à l'égard des affaires étrangères qui, poussés instinctivement par leurs passions politiques, ou entraînés à la lutte par le besoin de faire parler d'eux, forment en réalité le parti de la guerre à l'Assemblée. Or, cette fraction, j'ai eu jusqu'à présent toutes sortes de raisons pour le penser, ne compose qu'une petite minorité dans l'ensemble de ce corps. Mais, avant que \e gouvernement se soit engagé à adopter quelque ligne de conduite, la direction de sa politique peut être chaque jour modifiée par la complication des embarras dont il est environné.
22 juillel.
Cavaignac a décidé, dit-on, qu'aucun des prisonniers arrêtés à propos des journées de juin no serait exécuté. [1 y aura un grand mécontentement dans la garde nationale et dans une partie de l'armée, si un traître à double visage comme Constantin et les meurtriers du général Bréa écha|)penl au châtiment. Pendant ces deux
CHOIX DIX AMBASSADEIR POCU L'AXGLETKRRK. 4 8L
derniers jours, le bruit, fort accrédité, a couru qu'on se pro|)osail d'envoyer Armand Marrast en Aujjlelern' comme ambassadeur, lorsque la Constitution serait votée, et que sa nomination à la présidence de l'Assemblée n'avait d'antre objet que de lui donner une position assez importante pour lui pcrnjcttre d'obtenir ce poste, A ne considérer que linleret particulier du ,q[Ouvernement, ce serait là un choix bien ridicule. Je ne suppose pas, d'ailleurs, qu'il eût pour nous la moindre importance; mais j\ii de la peine à y croire. Il est vrai que Marrast est un grand ami de Cavaignac et de Bastide. Lorsque Bastide m'a parlé dernièrement de l'ambassadeur de France en Angleterre, il m'a nommé Bedeau, qui serait un choix excellent; mais j'apprends avec chagrin que la blessure de celui-ci a pris pendant ces derniers jours un aspect inquiétant. IjC nombre de ceux qui sont morts parmi les blessés qu'on ne croyait pas en danger est vraiment extraordinaire, et semble prêter un sens sinistre aux paroles des insurgés, lorsqu'ils disaient : <<■ Les morts sont morts ; mais les blessés ne s'en relèveront jamais. ^
23 juillet.
J'ai fait encore un appel au nouveau ministre des finances au sujet de mes concitoyens qui n'ont pas jusqu'ici touché l'argent déposé par eux aux caisses d'épargne. Voici ma lettre à AL Goudchaux :
« Monsieur le Mimstre,
« Je me suis décidé à m'adresser directement à vous par suite d'une conversation que j'ai eue avec le ministre des affaires étrangères, et qui avait pour objet l'argent déposé aux caisses d'épargne par des sujets anglais, obligés, depuis février dernier, de quitter la France.
« Il est de mon devoir d'appeler votre bienveillante et immédiate attention sur la situation de ces pauvre» gens. Je me contenterai , pour ne pas abuser de vo^ moments, de vous signaler la correspondance qui a déjà eu lieu à ce sujet. Vous y verrez que j'ai reçu, il y a maintenant quatre mois, des promesses formelles de M. de Lamartine et de M. Garnier-Pagès , et que ces messieurs , en considération de la position particulièrement pénible oii mes compatriotes, en leur qualité d'étrangers, avaient été réduits par des événements dont ils ne pouvaient tirer aucun profit, s'étaient engagés à leur faire restituer immédiatement leurs dépôts en espèces.
5' J'ai été beureux d'apprendre de M. Bastide que, depuis que le ministère des finances a été placé entre vos mains, vous paraissez disposé à écouter favorablement ma juste requête. Ce que j'ai surtout à vous demander, c'est que vous vouliez bien y faire droit sans nouveau délai , car je verrais avec beaucoup de peine que le non-accomplissement de celle promesse devînt le sujet d'une discussion désagréable dans
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le parlement brilanniqiie, le fjoiivernement ayant été déjà interpellé plus d'une fois sur la cause du retard apporté à la conclusion d'une affaire que tout Je monde avait le droit de considérer comme désormais terminée.
» J'espère, Monsieur le ministre, que, prenant en considération les circonstances auxquelles je viens de faire allusion, vous voudrez bien m'excuser de vous avoir, en m'adressant directement à vous, importuné au milieu des pénibles travaux de votre charge.
» Je suis, etc. »
Il est vrai, par compensation, qu'on n'a pas toujours pris assez de soin en Angleterre d'examiner les réclamations que je pouvais recommander à l'attention du gouvernement français avec beaucoup de justice, ou avec la plus légère chance de succès. Un certain I. L. , par exemple, réclamait son passage sur le chemin de fer de Londres à Leeds, avec un excédant de bagage. C'était là une demande d'indemnité qui ne méritait guère du Gouvernement Provisoire de France une sérieuse considération, car aucun engagement spécial ne pouvait servir de prétexte pour exiger que L L. fût renvoyé gratuitement dans son domicile.
Je dois l'avouer avec regret, dans beaucoup de cas, l'apparente impunité qui a donné lieu à certains individus de penser qu'ils pouvaient faire appuyer les prétentions les plus mal fondées, a accru beaucoup la difiiculté d'obtenir des indemnités pour un nombre
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bien plus considerable de personnes réellement méritantes, qui ont eu à supporter les plus graves préjudices pendant les derniers troubles, et dont la situation était, à tous égards, digne de l'intérêt et de la sympathie qu'elle a excités.
M. MARRAST PRKSIDK \T DK 1/ ASSF^MRLKF: ISf)