CHAPITRE SEIZIEME
Cliaiif[('ni('nt dans l'admiiiistralioii. — Louis-.Xapoléon donne dp nouroau su démission. — La loi (■entre les cluhs. — M. Flocon le champion dos femmes.
— M. Tliicrs dans l'Asseniblée. — Madame C. et les conspirateurs irlandais.
— Proposition de M. Proudlion. — Persécution de M. E. de Girardia par le <|Ouvernement. — On émet l'idée de supprimer les journaux. — Le général Cavaijjnac dictateur. — Ra|)port du comité d'en(|uête sur les événements de mai et de juin. — Les ressources financières continuent à s'épuiser. — Impôt sur les prêts hypothécaires. — Les ministres accusés de dilapidation. — Leur défense. — Explication de Louis Blanc. — Louis Blafic et ses dupes. — Opinion du National sur la constitution et la condition sociale de l'Angleterre
— L'interdiction des journaux est rapportée. — Le gouvernement et les vacances de l'Assemblée. — Avenir de la France. — Force comparée des deux grands partis. — Grande différence dans leurs vues — Louis-Xapoléon et la dynastie de juillet.
24 juillet.
Le 10 de ce mois, la présidence de r.Asseinblce est de nouveau devenue vacante par rallrihution d'un portefeuille, dans l'administration du général Cavaignac, à M. Marie, qui n'avait occupé le fîuiteuil que pendant un très-petit nombre de jours après que M. Sénard avait été créé ministre de l'intérieur. Dans cette circonstance, les seuls candidats mis en avant et qui eussent une chance sérieuse d'èlre élus étaient M. Armand Marrast, principal propriétaire du Aatioiial , dont il avait été le rédacteur en cliel' pendant quelque temps avant la Révolution, et M. Lacrosse, membre de l'ancienne gauche. Au premier tour de scrutin, M. Marrast a obtenu i5 voix de plus que son compétiteur, mais sans réunir ce|)endant la majorité absolue ; au
second tour il a été élu par une majorité de 60 à 70 voix sur 800 membres.
Une indisposition ne lui a permis de prendre qu'hier possession de son siège; il a prononcé un discours inaugural où il a mêlé à ses remercîments pour son élection quelques mots d'oraison funèbre consacrés au pauvre AI. Dornès, un fort aimable homme, je crois, qui était aussi rédacteur dans le National en même temps que représentant, et qui est mort des blessures reçues dans la dernière insurrection. • L'intérêt sincère qu'inspirait l'orateur, déplorant la perte d'un ancien camarade enlevé par une mort si honorable , a arrêté sur les lèvres le sourire que, dans toute autre circonstance, il aurait été difficile de réprimer, lorsque M. Marrast a ajouté : « La République qu'il voulait (Dornès), que nous voulons, ce n'est pas la conquête des positions officielles pour un petit nombre. "
Si l'on veut bien considérer que la domination de ce qui est désigné sous le nom de clique da Xalional a été pendant quelque temps le sujet du mécontentement général, que, dans ce moment même, parmi ceu-x qui ont des rapports avec ce journal, on comptait le président du conseil, le ministre des affaires étrangères et le président de l'Assemblée, en même temps qu'une multitude d'employés inférieurs, on pensera peut-être que le nombre des écrivains attachés à ce journal et élevés à des positions officielles est hors de toute proportion avec celui de ses lecteurs.
Le premier acte qu'a eu à accomplir le nouveau
NOUVELLE DÉMISSIOV DE L()LIS-\ APOLÉOX. 191
«résident, ce jour-là, a été, après avoir reçu la nouvelle que Louis-Napoléon Bonaparte était régulièrement élu dans la Corse, de lire- une autre lettre du nouveau membre, qui donne encore une fois sa démission. Je cite plus bas celte lettre. Une partie de l'Assemblée a fort applaudi le passage où le prince signale comme une des raisons qui rempèchenl de paraître au milieu d'elle le désir « que sa présence en France ne puisse, en aucune manière, servir de prétexte aux ennemis de la République. "
» Londres, le 8 juillet 1848.
» MoxsiEUR LE Président ,
» Je viens d'apprendre que les électeurs de la Corse m'ont nommé leur représentant à l'Assemblée iXalionale, malgré la démission que j'avais déposée entre les mains de votre prédécesseur. Je suis profondément reconnaissant de ce témoignage d'estime et de conliauce, mais les raisons qui m'ont forcé à refuser les mandats de la Seine, de l'Vonne et de la Cliarente- Inférieure subsistent encore ; elles m'imposent un nouveau sacrifice. Sans renoncer à l'espoir d'être un jour représentant du peuple, je crois devoir attendre , pour rentrer dans le sein de ma patrie, que ma présence en France ne puisse, en aucune manière, servir de prétexte aux ennemis de la République. Je veux, par
192 UNE AXNKE DE RE\ OLLTIOX.
mon désintéressement, prouver la sincérité de mon patriotisme; je veux que ceux qui m'accusent d'ambition soient convaincus de leur erreur.
w Veuillez, monsieur le Président, faire agréer une seconde fois à l'Assemblée Nationale ma démission, mon regret de ne pas encore participer à ses travaux, et mes vœux ardents pour le bonheur de la République.
V Recevez , monsieur le Président , etc. , etc.
" Louis ROXAPARTE. v
26 juillet.
Aujourd'hui a commencé la discussion sur le rapport de la commission chargée d'examiner la loi contre les clubs qu'a proposée le ministre de Tintérieur. La situation du gouvernement , à propos de cette question, était quelque peu embarrassée, car, composé comme il l'est, le ministère ne pouvait pas déclarer hardiment qu'un club politique est malum in se. Cependant l;i loi tendait à détruire tout ce qui aurait ])u donner au\ clubs un caractère qui les distinguât des autres réunions politiques, lis ne pouvaient pas être ouverts sans une autorisation spéciale du gouvernement; ils étaient obligés d'admettre des étrangers et de supporter la présence constante d'un agent de l'autorité; entin il leur était interdit, dans aucun cas, de correspondre les uns avec les autres. Ces restrictions démontrent (pi'ninsi la
M. FI-OCO.V KT I,F,S KE.MMKS. 10;;
question se réduisait à ces termes : Jusqu'à quel point l'étal présent de la société permet-il aucune sorte de réunion politique ?
Ln incident burlesque a un peu égayé le commencement de cette discussion, qui autrement aurait été assez froide. Une des premières dispositions avait pour objet d'interdire aux femmes ou aux mineurs le droit de faire partie d'un club. Son ex-Kxcellence Flocon a proposé de supprimer les mots ^ des femmes. " Au milieu de ses galants efforts pour obtenir la suppression de ces mots, il a dit : « A mon avis, la présence des femmes dans les réunions du genre de celles dont nous nous occupons est une garantie d'ordre , de modération et de convenance, " et cette profession de foi ayant été accueillie par des éclats de rire et les cris ironiques de: « Oui, oui, oui, « piqué de ce genre d'interruption, il est devenu irritable et a ajouté : « Chacun peut avoir son avis; c'est le mien (interruption encore plus bruyante). J'ajoute que je ne crois pas qu'il convienne, dans la République française et dans les institutions qui s'y rattachent, de traiter les femmes comme des mineurs. Une voix de s'écrier : « Elles sont beaucoup plus contrariées quand on les traite comme des majeures ! «
L'avocat du beau sexe est descendu de la tribune au milieu de ce qu'on appelle a hilarité générale, » et les pauvres dames, aussi bien que les jeunes garçons, ont perdu leur cause et restent exclues des clubs.
27 juillet.
Le grand incident de la journée , celui qui présente pour le moment un intérêt fort supérieur à celui des querelles que soulève la loi contre les clubs, a été le premier et très-remarquable début de mon ami Tbiers à l'Assemblée Nationale. Il avait été chargé par le comité des finances de présenter au nom de ce comité un rapport sur une proposition du fameux Proudhon , proposition qui avait pour but la spoliation d'un cinquième d'une certaine nature de propriété. On est obligé d'avouer que, même dans une assemblée où l'orateur probablement rencontrait bien peu de sympathie pour sa personne , AI. Thiers, ayant à dénoncer, en s'appuyant sur la réprobation unanime du comité, des théories semblables à celles dont Proudhon s'était fait le promoteur, ne devait pas trouver qu'on mît son ancienne réputation et ses rares talents à une bien rude épreuve ; mais je n'ai ici à m'occuper que du résultat. Il était impossible de remplir cette tâche avec une plus merveilleuse perfection L'orateur a déployé, dans toute la discussion , cette délicatesse de tact, qui rend son éloquence entraînante, et il a fait toucher du doigt la fausseté de toute cette arithmétique avec une précision qui n'appartient qu'à lui ; car c'est le seul honnne au monde que j'aie jamais entendu qui, pour moi du moins, rende à l'aide des mots que perçoit l'oreille une démonstration j)lus claire qu'elle ne le
M. THIERS A 1/ ASSEMBLKK. 195
serait au moyen de figures tracées sur le papier cl placées devant les yeux.
« Donc — IGO millions pour remplacer plus de 300 millions d'impôts et pour créer toutes ces merveilles; voilà comme dans les nouvelles écoles économiques on ajuste la lin et les moyens. "
Puis au milieu d'applaudisseujenls chaleureux, dont le bruit relenlit encore à mes oreilles , il a conclu par jine péroraison que je dois copier ici mot à mot, comme un modèle de solide philosophie, péroraison inspirée par une vue sommaire, mais pénétrante, des faits, présentée dans le langage le plus convaincant, et prononcée précisément dans le moment le plus favorable pour soustraire son pays à des illusions si attrayantes, mais si funestes :
« On a trouvé pour tous ceux qui doivent ces fermages, ces loyers, ces intérêts, un moyen de ne pas les payer. Dénoncez votre dette, leur a-t-on dit , et on vous en remettra le tiers, et de ce tiers sera moitié pour vous, moitié pour TKtat, auquel il servira à détruire une foule d'impôts odieux. On a espéré mettre ainsi pour soi les fermiers, les locataires, les débiteurs; on a espéré mettre pour soi les cultivateurs, les patentables que l'impôt des i5 centimes écrase, et même les classes plus aisées, que l'impôt progressif sur les successions a profondément inquiétées. On ne pouvait pas, nous le reconnaissons , mieux appeler à soi les mauvaises passions , et plus habilement armer la propriété contre elle-même.
1) L'invention, nous le reconnaissons, est nouvelle;
I'JG rXE AW'EE DE REVOLUTIO\.
elle suppose une certaine fertilité d'esprit, dont, à noire avis, il n'y a pas fort à s'honorer; et, à cet égard, le projet, de puéril qu'il était, sous le rapport financier , devient sérieux , habile même , mais en même temps digne d'éclatante réprobation.
•^ C'est cette réprobation dont voire comité des finances m'a chargé d'apporter ici l'énergique expression.
« Le langage que nous avons employé est sévère sans doute, mais , s'il y a des erreurs qu'il faut savoir plaindre et respecter, il y en a qu'il ne faut payer d'aucune indulgence. Que certains philosophes, à vues bornées, inspirés par une misanthronie qui se rencontre souvent chez des esprits mécontents de la société et d'euxmêmes, méconnaissent les grandes vérités nécessaires aux hommes, mettent en doute Dieu, la famille, la propriété , substituent à ces idées profondes et éternelles des idées fausses et funestes, cela s'est vu souvent, et cela ne mérite que compassion et respect; respect, entendons-nous, pour la liberté de l'esprit humain, qu'il faut respecter dans celui même qui se trompe, car, en voulant arrêter Spinosa , on arrêlerail Platon, Descaries, et Xcwton. Mais que, sortant de leurs méditations chagrines et solitaires, ces mêmes esprits osent, dans des temps de guerre civile comme les nôtres, où les idées fausses font mouvoir des bras criminels, osent se servir de leurs erreurs comme d'un moyen d'excitation pour soulever la multitude égarée, alors c'est un devoir, tout en respectant la liberté chez ceux qui en usent si mal , d'en blâmer le déplorable usage avec tout l'éclat d'un jugement national.
LOI COXTRi; LES CLUBS. J*.>7
» Telle a été l'intenlion de voire eomité ties finances dans le rap|)ort (|u'il m'a chargé de vous présenter, .l'espère que, dans l'intérêt de la société, si profondément ébranlée,, l'Assemblée Xationale voudra bien s'y associer. »
28 juillet.
I,a loi contre les clubs a été enfin adoptée à une majorité d'environ (î contre 1. La seule question sur laquelle l'.Asserablée ait paru divisée, a été celle de sa- \oir si les contraventions prévues par la loi seraient justiciables du jury ou de la police correctionnelle, et le triomphe de la dernière opinion n'a été assuré que par une majorité de «S voii, — IHO contre 3G2. Le ;(ouvernemenl s'est joint à cette majorité, composée de loule la fraction modérée de l'.^ssemblée, contre la- (|ueile a volé presque tout ce qui se rattache à la {(('publique de la rrillr.
M juillet.
On m'a fourni des renseignements détaillés el nouveaux sur la maison dans laquelle se poursuit la correspondance déloyale des conspirateurs irlandais avec la France.
Madame ' , qui joue un rôle si actif dans ce drame.
198 l.\E AWEE DE REVOLLTIOX.
est line belle personne française mariée à un Anglais. Le couple occupe , je crois, dans la société, celte position équivoque qui leur permet de recevoir des gens de toutes les classes, depuis O'Brien jusqu'à Buckeens, qui se forme à l'art des barricades. Les républicains irlandais sont, dit-on, en correspondance avec cette moderne madame Roland. Elle est l'auteur d'un petit livre assez gai intitulé Amour et Liberté. Je ne me hasarderai pas à dire si elle pratique le premier avec une philanthropie aussi active que celle avec laquelle elle prêche la seconde.
l^"'' août.
Peu de mots suffiront pour faire connaître le sort de la proposition du citoyen Proudhou , bien qu'il l'ait développée lui-même dans un discours de trois heures et demie. Je n'aurais jamais pu m'imaginer, avant de l'avoir entendue, qu'une chose aussi nouvelle et aussi monstrueuse [jiit être en même temps aussi incurablement maussade. Aj)rès avoir exposé, dans le plus grand détail, ses divers et vastes plans de spoliation, il a ainsi résumé l'ensemble des moyens d'exé^ culion comme il les entend.
1° Dénonciation à la proj)riété , à la classe bourgeoise, du sens et du but de la Révolution de l'Y'vrier ;
2" Mise en demeure adressée à la proj)riété de pro-
PROPOSITION' I)K M PHOLDHOX I'.m
céder à la liquidation sociale, et, entre temps, de contribuer pour sa part à l'œuvre révolutionnaire; les propriétaires rendus responsables des conséquences de leur refus et sous loulcs réserves.
Beaucouj) de membres se sont écriés tout naturellement : « Comment, sous toutes réserves? "
On a entendu a^ors M. Dupin répondre pour l'orateur. «C'est très-clair, —la bourse ou la vie! » Le président, invitant M. Proudbon à expliquer sa pensée, celui-ci a ajouté: «Cela signifie qu'en cas de refus, nous procéderions nous-mêmes à la liquidation sans vous. » «Qui i^ohs? qui êtes-vous?» interrompent un grand nombre de voix. Puis un membre : «Estce de la guillotine que vous voulez parler?» — « Lorsque j'ai employé les deux pronoms vous et nous, il est évident que dans ce moment-là je m'identitiais , moi, avec le prolétariat, et que je vous identifiais, voîfs, avec la c/asse hourr/coise. » Cris de : « C'est la guerre sociale! c'est le 2.'î juin à la tribune! " Sans aucune discussion, l'Assemblée a ensuite stigmatisé la proposition et les doctrines sur lesquelles elle s'appuyait, par un ordre du jour motive, qu'a volé, dans les termes suivants, une majorité de ()î)l voix contre 2 : — « L'.^ssemblée \alionale, considérant que la proposition du citoyen Proudbon est une atteinte odieuse aux principes de la n)orale pul)li(|ue, (prelle viole la propriété, qu'elle encourage la délation, qu'elle fait appel aux plus mauvaises passions;
5' Considérant, eu outre, (pie l'orateur a calomnié la révolution de LStiS, en prétendant la rendre complice
200 L'\K AW'Ei; DC RI- V OLl TIOX.
des theories qu'il a développées, — passe à Tordre du jour. »
Le dernier considérant a été une iiabile addition de Senard, le ministre de l'intérieur, à l'aide de laquelle il a rattaché à là majorité les plus violents, parmi les auteurs de celle révolution et les promoteurs des mesures qui ont amené les plus funestes mécomptes, — Louis Blanc, par exemple, qui a volé contre l'exposé un peu trop effronté qu'a fait Proudhon de ces mesures décevantes, en l'honneur de leur propre et commun ouvrage. Lne personne du nom de Greppo a eu seule le singulier mérite de se séparer de la majorité, et de soutenir l'impudent et dangereux auteur de la proposition. Mais ce vole a-l-il été complètement, de la part de tous les 691, un honorable vote de réprobation ? Je voudrais voir la même unanimité contre quelque autre projet un peu plus soutenablc, et contre une iniquité d'une pratique à quelques égards plus facile.
2 août.
Hier, il s'est passé une scène assez curieuse à l'Assemblée, à l'occasion des interpellations de \\. Crespel de Latouche sur la suppression de onze journaux qui continuent à ne pas paraître, et sur la dernière arrestation tout à fait inexpliquée de M. Linile de Girardin. l^armi ceux des journaux sup|)rimés, donl les opinions étaient signalées comme réactionnaires ou comme con-
PERSKCLTIOX C()\TRK M. KMILK DE GIRARDIV 201
servatrices, selon le parti auquel apparlcuail la personne qui les qualifiait, il faut compter non-seulement la Presse , mais l'.lsseinblce Xationale , feuille qui avait été fondée avec le plus remarquable eourajje et dirijjée avec la plus yrande énergie, pendant les plus mauvais jours du (jouvernement Provisoire, et qui en conséquence aurait j)u trouver quelque faveur auprès de tous les amis de l'ordre, monarchiques ou républicains. L'impression j)roduile par la conduite cruelle et sans motif du gouvernement contre M. Emile de Girardin est restée entière après cette discussion, tandis que, l'un des orateurs ayant par hasard cité Armand Carrel comme un de ceux qui, dans d'autres temps, avaient été unanimement défendus contre les conséquences d'actes également arbilraiies , ce nom a rappelé à l'esprit de tous que l'ancien rédacteur du Xational avait tristement péri à la suite d'une rencontre avec ce même Kmile de (îirardiu ; comme cette circonstance ne pouvait manquer de réveiller en même temps le souvenir des Jiens étroits, sociaux et politiques, qui unissaient cet écrivain distingué et tous ceux qui composent aujoind'hui le gouvernement, ce (|ui était, ])ersonne ne pouvait le contester, un abus de pouvoir inexplicjué, a pris le earacicre d'une vengeance individuelle. Le droit de prendre une telle mesure a été assez mal établi par le .ministre de la justice W. Marie, en réponse au fait avancé |>ar M. Crespel , que les jurisconsultes les plus éminenls avaient signé une consultation et .; qu'ils ont établi que l'état de siège n'est |ias la dictature, et qne si l'état de siège déplace
202 U\E AXXEK DE RKl OLUTIOM.
les juridiclions, il ne change pas la loi. n Maintenant, en faisant revivre la plus rigoureuse des anciennes lois contre la presse, c'est-à-dire celle de 1828, il ne fallait pas oublier que cette loi imposait certaines conditions précises ; lorsque l'on se conformait à ces conditions, la suppression arbitraire et indéfinie de publications périodiques ne pouvait pas être considérée comme légale, tandis que, sous une dictature, elle jiouvait invoquer le droit suprême fondé sur la seule nécessité.
La question de savoir si le pays est maintenant sous un dictateur, ou simplement sous le régime de l'état de siège, a été examinée de noGveau par M. Victor Hugo, qui, dans cette occasion, a modifié son langage habituel , et a donné l'assurance que son désir était d'offrir au gouvernement des conseils amicaux, et non de lui faire des reproches, parce qu'ils se proposaient tous deux le même objet. — « Il peut se résumer en deux mots : — Armer Tordre social, désarmer ses ennemis, r Puis quand il a ajouté : «.Si le Pouvoir donc désire être investi d'une autorité dictatoriale, qu'il le dise et que l'Assemblée décide, » le général , avec un peu plus de calme qu'on n'aurait voulu lui en voir, s'est écrié en interrompant l'orateur : « Ne craignez rien , monsieur, je n'ai pas besoin de plus de pouvoir; j'en ai assez, j'en ai trop; calmez vos craintes. "
\I. Victor Hugo a terminé en priant le général Cavaignac de lui ré|)ondre clairement s'il croyait que les feuilles supprimées pussent reparaître à la condition de se conformer aux dispositions des lois existantes, ou si cesjournaux devaient rester, sous son bon plaisir, « dans
F,r: GEXKRAL CAVA IC VAC DICTATKLR 20:;
l'étal oil ils sont, ni vivants ni morts, non pas seulement entravés par l'état de siège, mais confisqués par la dictature? " Le général Cavaignac n'a tenu aucun coniptf de cette interpellation, et s'est contenté de répondre : « Je persiste à dire que je ne veux pas nie défendre ; je serai accusé ou défendu par le vote de l'Assemblée. " Il a été proposé un ordre du jour motivé où l'on engageait l'Assemblée à déclarer qu'en conférant au général Cavaignac les pouvoirs dont elle Tavail investi, elle avait entendu y comprendre celui de supprimer les journaux. Cette proposition étant accueillie par des murmures, le général est intervenu avec beaucoup de tact; bien, a-t-il dit, que, sans aucun doute, le sentiment qui avait dicté cette motion fût celui d'une grande bienveillance pour lui, il préférerait que, pour le justifier, l'Assemblée se contentât de passer simplement à l'ordre du jour. L'ordre du jour pur et simple a été substitué à la première proposition, et enfin adopte. Certainement, si rAssemblée n'avait pas eu d'abord l'intention de créer un dictateur, elle l'a lait par cetio décision. Le général ne peut pas être accusé d'avoir rien usurpé, mais on lui confirme les droits de dictateur délégué. Peut-être d'ailleurs faut-il se féliciter, pour la j)ai\ du pays, que, quant à présent, il conserve ce pouvoir. Telles sont les mesures arbitraires que la nécessité impose aux peuples dans les temps de révolution triomphante.
204 L'XE AXXEE DE REVOLITIOX.
3 août, 6 heures du soir.
Je suis allé à l'Asseniblée, où j'ai entendu la lecture du rapport de la commission d'enquête sur les événements de mai et de juin. Les motifs qu'on attribuera aux membres de la commission et la justice qu'on rendra à leurs intentions dépendront nécessairement des sentiments politiques au travers desquelson examinera ce rapport, mais je crois qu'il ne peut y avoir qu'une opinion sur la maladresse avec laquelle ils se sont acquittés de leur tâche difficile. Cette maladresse est d'autant plus extraordinaire que la manière dont la coumiission a été élue avait semblé promettre un résultat tout différent, car un membre était choisi, dans chacun des quinze bureaux dont se compose l'.'lssemblée , comme l'homme le plus capable de diriger cette enquête avec succès, Vitt écoulant moi-même la lecture de ce rapport, je pensais que peut-être l'impression qu'il produisait sur mon esprit dépendait de la grande quantité de preuves fondées sur des oui-dire qu'on y avait introduites, par un procédé qui diffère bien plus de nos formes judiciaires que de la pratique communément adoptée ici. Celte irrégularité d'ailleuis n'était pas la seule, et M. Ledru-Hollin. a élal)ii (jue la plupart des laits allégués contre lui ne lui avaient j)as été communiqués dans ses interrogatoires. .Aussi ro|)inion générale a-t-elle été que ces procédés n'étaient pas coulormes à la bonne foi, et elle a été partagée par ceux mêmes (\uï auraient voulu arriver à une conclusion contraire.
HAPPOI'.T DU CO M IT i. DK.VQLI'ITK 20.-|
Jc suis encoro oMij^é de dire ([110 la maiclie adoptéi* [»ar M. liCdrii-IîoIlin lui a clé, j)our la première l'ois, très-favorable, et même en présence des impressions qu'a fait naître uneobseriation attentive de sa conduite publique pendant les cinq derniers n)ois, je dois avouer que, dans celte circonstance, toute son attitude a été celle d'un honnête homme. Toutefois, malgré tous les avantages que l'inhabileté de la commission a donnés à ses justiciables, le rapport a mis en évidence autan! de faits qu'il en faut pour prouver que le gouvernement de la France, depuis le mois de février jusqu'à l'insurrection de juin, a commis, soit collectivement, soit dans la personne de quelques-nn^ de ses membres, toutes les fautes qu'un gouvernement peut commettre, si j'en excepte la cruauté et des persécutions individuelles. Ce gouvernement se présente aux yeux du monde entier comme un jiouvoir dépourvu, dans beaucoup de cas, de sincérité, hésitant dans toute sa conduite, arbitraire et corrompu en lui-même, et provoquant par tous les moyens dont il peut disj)oser la désorganisation do la société.
L'accusation portée contre M. Caussidière etM. Louis Blanc peut être encore soutenue. J'ai entendu dire que l'on possède de nouveaux documents compromettants pour le (iouvernement Provisoire, (jue quelques-uns avaient voulu les supprimer atin de ne pas pousser les choses trop loin, mais qu'ils seront également produits. Le choix de M. Odilon Barrot comme président de la commission a été malheureux. Il élail évident que ce choix fournirait l'occasion d'imputer au
206 UNE AXiXKE DE RKVOLUTION.
rapport un caractère réactionnaire, quand bien même la facilité avec laquelle on a accueilli de vagues insinuations, comme celles dont j'ai parlé, ne lui aurait pas donné l'apparence d'un document dicté par i'espril de parti.
Un fait assez singulier, c'est que dans ce rapport on avance, comme une allégation établie par les témoignages recueillis, que M. Ledru-Rollin, en sa qualité de ministre de l'intérieur, a réellement organisé l'expédition de Belgique. Tout en protestant avec indignation contre les autres imputations dont il est chargé, M. Ledru-Rollin n'a pas dit un mot de celle-ci; et pourtant c'est après ce coup de ma^ , déG jeté en face aux assurances contenues dans le manifeste de M. de Lamartine, que ce dernier cimenta volontairement son alliance politique avec M. Ledru-Rollin.
' 3 août.
Le 1" de ce mois , à la lin de la séance . le ministre des linanccs, Goudcliaux, sous l'apparence d'une franchise excessive , a accueilli avec une extrême irritation les objections opposées par le comité des finances à son projet de loi relatif à l'impôt hypothécaire. Il en est résulté que, dans le cours de la discussion d'hier, le président de ce comité , (louin , en même temps que deux hommes revêtus d'une autorité plus grande encore , Thiers et Berrycr, se sont plaints du
IX'CIDKM SOLLKl'K PAR M. HK H R V K U . 207
peu (le honno foi du iiiiiiislre, et ont raf)[)<'l('' l'a[)|)ui qu'ils ont généralcincnl prêté à tous ses plans tinaticicrs. En exposant avec beaucoup de clarté les danjjcrs de ce projet spécial , le seul à propos duquel la majorité du comité des finances ne soit pas (ornhée d'accord avec le ministre, M. Berryer a dépeint l'épuisement de plus en plus con)[)let de toute ressource financière depuis février, et s'est exprimé en ces termes, d'autant plus remarquables qu'ils ne contiennent pas son opinion personnelle, mais l'aveu de l'homme qui avait été le premier ministre des finances de la Révolution, et (jui maintenant encore remplit cette charge :
« Il ne l'aut pas se le cacher, c'est un événement terrible qu'une révolution, et une révolution qui, comme le disait tout à l'heure l'honorable M. Goudchaux, de l'avis de ceux qui la désiraient le plus, est arrivée trop tôt! Fille a pris le pays à l'improviste, au moins dans ropinion du cabinet. "
M. IJerryer, dans ses efforts pour calmer la susceptibilité du ministre des finances, l'a assuré que tous étaient prêts à se joindre à lui - pour servir riionneur et les intérêts de notre chère France, parce qu'ils sont gens de cœur, parce qu'ils sont gens dMioinicur, parce que, quel que soit le parti auquel ils appartiennent , (piel que soit le gouvernement qu'ils aient servi et ([u'ils aient regretté, ou (ju'ils aient désiré ou (j,irils puissent désirer encore pour la France, c'est pour la France qu'ils veul(>nt un gouvernement, ce n'est pas pour eux-mêmes. "
\ous aurions cru (pie, de la pari d'un j)ersonnage
aussi distingué, c'était là une allusion à ses opinions bien connues aussi voilée que le permettait la nécessité; mais c'en était trop pour la triomphante intolérance de ceux qui avaient prétendu combattre pour la liberté de la parole, et, au milieu de nombreux murmures, un certain citoyen, nommé Charton, s'est écrié: « Il ne fallait pas dire qu'on pourrait espérer un autre gouvernement! v En premier lieu, le mot dont s'était servi M. Berryer était « désirer » et non « espérer " , comme on le lui reprochait. Quoi qu'il en soit, lorsqu'on faisait un crime de « désirer un autre gouvernement « , ni AI. Charton, ni aucun autre dans l'Assemblée n'aurait eu le courage d'ajouter : « Un autre gouvernement que celui qui a réussi si bien. >>
Le projet du gouvernement a été mis aux voix à la fin de la séance , et le premier article enlevé par une majorité de 39 sulfrages , 378 contre 339. Il y avait beaucoup d'absents dans les rangs des notabilités républicaines , mais tous les républicains qui étaient présents ont voté avec le gouvernement.
5 août.
Le projet de loi de M. Goudchaux, qui fraj)pait les prêts hypothécaires d'un impôt égal au cinquième de l'intérêt annuel, a été retiré hier par ce ministre, à cause d'un amendement qui fixait la taxe à un huitième au lieu d'un cinquième. Cet amendement a été
RAPrORT I)K LA COMMISSION' I)' F.VQI KTi:. 209
appuyé par tous ceux qui laisaient opposition au |)rojet, ct volé par '.\'2[) voix contre .'il 3. Les ressources que le ministre espérait trouver dans cette nature de revenu étant diminuées d'autant, M. (joudchaux a renoncé à insister et a pris son parti avec j)lus de bonne humeur qu'il n'en avait montré d'abord.
5 aoùf.
Un examen attentil du japport de la commission d'enquête confirme l'opinion que je m'en étais formée lorsque j'en ai entendu la lecture. Il est conçu avec une singulière inhabileté, diffus sans être complet, superficiel sans embrasser le sujet tout entier. Quand on considère que quelques-uns des faits les plus importants établis dans ce rapport, contre le pouvoir qui fjouverna la France (sans que sou personnel reçût une seule modification) depuis la révolution de février jusqu'aux journées de juin, ont été puisés aux sources les plus dignes de foi, et résultent d'une enquélc dirigée.par des hommes habiles et honorables, appartenant il tous les partis, on reste convaincu qu'il est, à la vérité , des plus compromettants pour le caractère politique de tous ceux dont les actes sont mis en cause.
li'accusation de dilapidation des fonds publics, spécialement à l'égard du ministère de l'intérieur, est ("ondée sur des documents qui, n'ayant pu être falsities, n. u
ne peuvent être contestés. Il paraît qu'on ne trouvait pas les commissaires suffisants pour la tâche de désorganisation qu'ils avaient à remplir ; un grand nombre d'agents, choisis par les clubs les plus violents,. sorte de commission ambulatoire envoyée en leur nom par toute la France, étaient payés sur les fonds du ministère de l'intérieur. Je vois aussi qu'en dépit de toutes les assurances contraires que je reçus, dans le temps, de AI. de Lamartine, l'expédition de pillards envoyée en Belgique était fournie d'armes tirées des arsenaux de lEtat, pcn/ée sur les fonds du ministère de l'intérieur, et dirigée par les agents de ce département.
Au moment où M. Ledru-Rollin prétendait être complètement étranger aux Bulletins de la République, et désavouait la plupart des opinions qu'ils professaient, il est bien connu, à ce qu'il paraît encore, des employés de ce ministère, que, chaque matin, « une femme célèbre par ses travaux littéraires " envoyait à son cabinet trois projets de bulletins, différant un peu par la forme, et que l'un de ces trois projets était choisi,' sinon par le ministre, au moins eu son nom. On cite, dans ce rapport, une phrase de ce fameux seizième bulletin du 15 avril, plus forte, je crois, que tout ce que je lui ai emprunté dans le temps. On y déclare que, si les élections ne sont pas telles qu'il convient aux républicains (élections faites, a-t-on soin de le remarquer, par le suffrage universel, conformément à la méthode imaginée et déterminée par ce même ministère), « il n'y aurait aJors qu'une voie de salut pour le peuple qui a fait les barricades : ce serait de manifester une