‹ Une année de révolution (volume 2)Chapitre 18 sur 51 · DISCOURS DR M LEI)RU-ROLLI · texte numérisé non relu

DISCOURS DR M LEI)RU-ROLLI

seconde fois sa volonté et d'ajourner les décisions d'une fausse représentation nationale. -^

Je joins ici, en citant d'après le Monileur, les principaux passages du discours où M. Ledru-Roliin a dénoncé en termes généraux l'injustice avec laquelle il a été traité' par la commission d'enquête. Il a profité, comme je l'ai indiqué plus haut, avec grand succès, de la position qui lui était faite de victime de l'esprit de parti.

« Citoyens, j'ai demandé, pour mon compte, sans attendre les pièces justificatives, à m'expliquer... ; mais personne ici ne peut être meilleur juge que moi de ce qui regarde mon honneur. J'entends quelquesuns de mes honorables amis qui me disent : « Attendez les pièces imprimées. « Mais vous n'avez pas réfléchi, vous qui parlez ainsi, à la nature de l'œuvre qu'on vient de vous lire.

V Comment les pièces imprimées ! Mais qu'en ai-je besoin pour défendre un principe"? Car ce n'est pas pour me défendre que je suis ici , c'est pour faire respecter un principe sacré qui peut être violé pour moi aujourd'hui, qui peut l'être pour vous plus tard.

5' (Qu'est-ce donc que cette enquête ? J'ai été entendu une fois, et il n'est pas un seul des faits au bout desquels mon nom est accolé, il n'en est pas un seul qui ait été articulé devant moi. Je l'affirme sur l'honneur; qu'on nie démente si cela h'est pas vrai; produisez votre procès-verbal.

" Consultez votre mémoire, je fais appel à votre souvenir, à votre honneur, \iez-vous que j'ai été

entendu une seule fois ? Un des faits qui m'ont été reprochés, un des actes qui ont été énoncés , un des noms qui ont été prononcés, tout cela m'a-l-il été dit? Non, vous ne pouvez pas répondre que cela m'ait été dit.

" Et vous croyez que pour vous confondre j'ai besoin de vos pièces imprimées? Eh bien, voilà ce que je veux constater, et ici, messieurs, je fais appel à toutes les consciences ; je fais un appel à toutes les nuances d'opinions, je dis que l'Assemblée doit être consternée de l'œuvre qu'elle a entendue. Oui, consternée, car je mets en fait qu'aux plus mauvais jours des Assemblées législatives, j)areil précédent n'a jamais existé.

;î Vous avez accusé les ups, vous avez frappé les autres, et vous ne les avez pas confrontés avec un seul témoin, pas un seul! Vous n'avez pas tenu de procèsverbaux, et vous dites : « Mais cela n'est rien, car, enfin, la justice plus tard pourra intervenir. -^ La justice ! oui, quand l'opinion du pays nous aura frappés de réprobation, interviendra votre justice tardivement réparatrice! Et que me fait, à moi, votre justice? Une peine matérielle , la privation de ma liberté. Eh ! qu'est-ce que cela peut me faire ? Est-ce que le 24 février je n'ai pas sacrifié tout cela ? est-ce que je n'ai pas pensé qu'un jour il me faudrait compter avec les ennemis vaincus de la République ? J'ai pensé à tout cela. Je vous demande alors ce que c'est (|ue voire rapport, et si, pour le confondre, j'ai besoin de vos pièces imprimées. »

On doit remarquer que M. Ledru-Rollin, dans sa réplique improvisée (qui n'a pas été sans produire

UISCOLRS DE M. MIDRL-ROLLIV 2i:{

une certaine impression favorable, même sur moi ), n'a pas nié un des faits allégués contre lui, pour prouver qu'il avait détourné les fonds secrets de son département à des emplois qui avaient pour objet de propager Je désordre. Sur la question fort importante de savoir jusqu'à quel point les doctrines insurrectionnelles des bulletins avaient été répandues sous la garantie de son autorité, il donne la plus misérable des excuses, la plus inacceptable, si ce n'est quand elle s'applique à la négligence de détails de peu d'importance, — les occupations dont il était accablé.

« Je serais coupable de la publication du fameux bulletin. Ainsi donc, j'ai lancé un bulletin incendiaire. Avez-vous dit au milieu de quelle situation je me trouvais? Je suis obligé de le rappeler moi-même, car enfin je me défends. J'organisais la garde nationale sédentaire, c'est-à-dire un million d'bommes, la garde nationale mobile ; j'organisais le suffrage de la garde nationale, 1,500,(100 voix; j'organisais les gardiens de Paris; j'organisais le suffrage universel, que vous aviez déclaré impraticable; je veillais, quoi que vous en disiez, à la sécurité de Paris, car Paris, pendant tout ce temps, n'a pas été j)rofondément troublé. Et quand je faisais tout cela, (juand ma journée et ma nuit suffisaient à peine, on vient me dire que je lançais je ne sais quel bulletin qui était contraire au droit. Le droit, je l'ai professé toute ma vie ; c'est pour lui que je veux mourir.

^' Ce bulletin n'est pas de moi ; en le déclarant, j'ai dit la vérité. Mais que l'on mette en regard du bulletin

214 IXE AXXKE DK REVOLUTION.

les occupations dout j'étais assiégé, et on comprendra qu'il ait pu échapper à ma sollicitude, âmes soins, jj

M. Louis Blanc n'a pas été écouté avec autant de laveur, et cependant on ne peut pas dire qu'il eût eu encore l'occasion de se défendre. Mais il lui aurait été difiBcile de triompher de l'opinion qu'on s'était formée du mal qu'il avait fait, et qu'on avait puisée dans le témoignage apporté devant la commission par son ancien collègue M. Arago. Ce dernier avait compris , dès le commencement, dit-il, «que de pareilles idées mèneraient à des troubles sanglants Lue de nos premières dissidences avait sa source au Luxembourg. Louis Blanc voulait un ministère de progrès j je m'y suis opposé, parce que je trouvais le principe mauvais, parce qu'on disait « le peuple le veut, « parce qu'il eût fallu donner ce ministère à Louis Blanc lui-même, et qu'on eût pu nous soupçonner de nous associer à ses doctrines.

» Les théories du Luxembourg ont été funestes; elles avaient fait naître des espérances qu'il était impossible de satisfaire , et , lorsque l'Assemblée nationale est venue, qu'elle n'a pu répondre à des exigences audessus de toutes les volontés et de toutes les forces, ou s'est porté contre elle à un alfreux attentat. C'était une conséquence de telles utopies. »

Je tombe d'accord sur ces questions avec M. Arago, et j'honore la franchise et l'indépendance avec les- (juelles il les expose aujourd'hui; mais, s'il j)rofessait ces opinions au commencement même de la Révolution ^j'aimerais à lui demander comment il se lit qu'il

DISCOURS DK AI. LOliS DLAXC AL LLXKMIJOLIKI. 215

admit M. Louis LManc à partager avec lui-même un pouvoir provisoire, mais absolu, sur le peuple français, sachant, comme il le savait, qu'il n'y avait pas le moindre prétexte pour prétendre qu'une telle nomination avait été sanctionnée par un vote populaire , car Arago avait signé le décret par lequel lui et six autres étaient nommés pou-r former un Gouvernement Provisoire, avec ce même Louis Blanc et trois autres simplement comme secrétaires.

.Le rapport de la commission poursuit en disant : « Cette opinion de M. Arago doit être fortifiée par quelques citations des discours inédits de M. Louis Hlanc prononcés dans les réunions du Luxembourg. La commission d'enquête a été informée que ces discours n'avaient pas été intégralement publiés. Elle a appelé le chef des sténographes attachés au palais du Luxembourg, et lui a donné l'ordre, après avoir reçu son serment, de reproduire fidèlement ces discours, dont les notes sténographiques avaient été conservées. "

Voici ces fragments :

« — Nous parlons d'avoir, de former une assemblée de députés; vous êtes une assemblée de députés, vous êtes l'assemblée des députés du peuple, et que l'Assemblée nationale s'installe ou non, celle-ci, j'en ai la confiance, ne périra pas

1' — Ktant presque enfant, j'ai dit: «Cet ordre social est inique; j'en jure devant Dieu, devant ma conscience, si jamais je suis appelé à régler les conditions de cette société inique, je n'oublierai pas que j'ai été un des plus malheureux enfants du jxuple, (jur la

société a pesé sur moi; v et j'ai fait, contre cet ordre social qui rend malheureux un si grand nombre de mes frères , le serment d'Annibal. ...

j' — Et quand je dis que le prolétariat est l'esclavage, je dis un mot dont j'ai approfondi la portée, croyez-le bien. On a proclamé le suffrage universel. Est-il l'expression de la volonté du peuple? Oui, chm.'< une société où toutes les conditions seraient égales ; oui , dans une société où chacun aurait le libre développement de son esprit et de son cour. Dans la société

actuelle , non ! non ! mille fois non !

" Mes amis, sachez-le, vous serez non-seulemenl puissants , vous serez non-seulement riches , vous serez rois. — Car tous les hommes sont égaux, tous les

hommes sont rois !

" Sentiments de modération tempérés par une résolution de vigilance, sentiments d'ordre, mais tempérés par la volonté de rester frères , et s'il le fallait, doulouretise nécessités nécessité bien comprise de se faire soldat !

» Vive la République ! qui fera qu'il n'y aura plus

de riches ni de pauvres

5' Au point de vue moral comme au point de vue matériel, le système sur lequel est basée la société est un système infâme !

» Votre concours peut nous être utile par la force que vous nous communiquez, force morale qui doit nous mettre en état de dire à l'Assemblée : \ oici les projets de lois que nous présentons ; ces ))rojets de lois, ce n'est pas Albert, ce n'est pas Louis Hlanc qui

M. LOUIS BI,A\C K\ l'KV RIKFt ET K\ AOIT. 21T

les présenicnt; c'est le peuple représenlé par ses délé- ♦jués; trailez avec lui, et maintenant qu'il est organisé, repmissez-les si vous l'osez ! «

Il faudrait toute l'ingénuité de M. I^ouis Hlanc pour expliquer comment il a pu, lorsque la responsabilité du gouvernement de son pays pesait sur lui, exprimer de tels sentiments, comment il a pu déclarer qu'il avait prêté contre « l'ordre social un serment d'Annibal,» et cependant rejeter avec mépris, cette semaine-ci même, et non-seulement rejeter, mais, en votant l'ordre du jour qu'on connaît , faire bien plus encore, stigmatiser le plan que M. Proudhon avait proposé pour mettre en pratique une partie seulement, un faible prélude de la doctrine que lui-même avait défendue lorsqu'il s'écriait en s'adressant au peuple, en février : « Vive la Ré|)ublique, qui fera qu'il n'y aura plus ni de riclies ni de pauvres ! » Louis HIanc déclara pourtant que la proposition de Proudhon était K une atteinte odieuse, » parce que « elle viole la propriété 5> , cette « propriété >' qu'il avait traitée comme un « système infâme. « Bien plus , il a sanctionné de son vote cette grave objection opposée à Proudhon , que « il a calomnié la Révolution de février eu prétendant la rendre com|)lice des théories qu'il a développées, 5' lui-même (|ui, dans les premiers jours de cette révolution, faisant allusion à ses propres plans de confiscation, bien plus gigantesques encore, s'était écrié, en s'adressant à la multitude, que, soutenu par elle, il pourrait dire à l'Assemblée nationale : « Voilà nos projets, repousse/-les si vous l'osez ; » et c'était lui

218 UXE AXXLE DE REVOLUTIOX.

qui, bieu loiu d'en agir ainsi, flélrissait comme une atteinte odieuse un plan beaucoup plus modéré '.

Véritablement le citoyen Preudhon aurait bien pu lui répondre : « Appelez-vous cela appuyer los amis?» Aussi d'autant plus profonde doit avoir été la reconnaissance de ce réformateur pour le vote solitaire du moins célèbre mais plus fidèle Greppo! Entre le Louis Blanc du mois d'août et le Louis Blanc de Février, il y avait la même différence qu'entre les deux saisons. Etait-ce là le résultat de quelque tardif repentir, ou simplement l'effet de quelque récente panique (ju'avait fait naître en lui l'attente des révélations prochaines auxquelles l'exposait le rapport ])rès de voir le jour?

Si jamais Louis Blanc voulait de nouveau, par des doctrines telles que celles dont, on le lui a prouvé, l'apologie est sortie de sa bouche, tenter d'abuser ses dupes à leur grand préjudice, on pourra, je crois, lui opposer ce jugement prononcé contre lui par lui-même et 690 autres membres de l'Assemblée Rationale, le

' Voici les termes dans lesquels les liails (|ui (lislin<[ueiil le système de M. Louis Blanc sont décrits en peu de mois par M. de Lamartine : a Tel était surtout \c caractère de l'école de M. Louis Blanc, sorte de communisme industriel et mobilier (|ui ne dépossédait nominalement ni le propriétaire du sol, ni le propriétaire du capital, mais qui eu les dépossédant de leur liberté les anéantissait réellement dans leur action, et équivalait à une confiscation de tout capital, puisqu'il était la confiscation de tout intérêt

- Ce système, a une épocpie et dans des villes où l'industrie accumulait des masses flottantes et souffrantes de travailleurs oisifs ou «-xlenues , devait rallier au plus vite une armée de propagande au communisme sous un nom qui trompait tout le monde, même ses propres soldats. '

Page 1