M. MARUAST KT LE 10 AVRIL
)U juillet 1848, et on lui dcoiandera de qui étaient, sinon de lui, ces théories dont on ne pouvait, sans la calomnier, rendre con>plice la Révolution de Février. Encore une observation sur une partie toute différente du rapport, — une simple question de fait, — et alors on pourra réserver son opinion sur le reste de ce document jusqu'au moment de la discussion générale. M. Ledru-Roilin a établi clairement qu'il avait donné des ordres pour que le rappel fût battu le 16 avril, et son assertion a été, de la façon la plus inattendue, confirmée par le président de l'Assemblée, Marrasl. Ce dernier, en effet, a affirmé que ce jour même, de bonne heure, étant occupé de quelque autre affaire avec le général Courlais, il avait entendu le ministre de l'intérieur donner cet ordre. Maintenant, si M. de Lamartine et le général Changarnier ont été tous deux induits en erreur, et si par là ils ont commis une injustice envers M. Ledru-RolIin , la faute en est entièrement à AI. Marrast. Il a été, je le vois bien, fort prudent de tenir compte de la manière dont ces laits étaient présentés au moment même où ils se passaient, et je trouve que ni M. de Lamartine ni le général Changarnier, — qui tous deux m'ont appris les détails de celte journée, ne font la moindre mention d'une communication de M. Marrast d'oîi il résulterait qu'à sa connaissance Ledru-Rollin avait donné un tel ordre. D'après leur récit, au contraire, M. Marrast, à une heure, consentit, sur leurs instances, à donner de lui-même un ordre, en sa qualité de maire de Paris, sans en référer au nHiiistre de l'inlérienr.
220 IIXE AN.\'i;t: DE REVOLUTION.
Lorsque M. de Lamartine vit le général Courtais, il lui dit qu'il devait faire battre le rappel, puisque le ministre de l'intérieur lui avait donné l'autorisation nécessaire ; le général Courtais ne répondit pas : « Oui, telles sont les instructions que j'ai reçues, " bien que cette entrevue eût dû être bien postérieure au moment auquel a fait allusion M. Marrast, qui était déjà à l'Hôtel de ville. Le général Courtais se borna à offrir des piquets tirés de chaque légion , et qui pouvaient être fournis sans qu'il fût besoin de battre le rappel. Quel que soit dans cette occasion celui qui a mérité le blâme , le fait en lui-même est à l'abri de toute contestation ; ce fut grâce à l'ordre signé de M. Marrast, à l'instigation du général Changarnier ', un peu avant une heure, que Paris échappa aux conséquences de la conspiration.
6 août.
Il a paru dans le \alional d'hier un article des plus blessants contre la constitution et la condition sociale de l'Angleterre. Je n'aurais pas fait plus d'attention à cet article qu'à beaucoup d'autres que publient les journaux, si l'on n'y avait donné à entendre qu'il était une défense, et, à quelques égards, une défense assez bien fondée delà politique étrangère du gouvernement,
' Je n'ai (cnu d'ultoril le récit du {jéiioral Cliaiiyaiiiicr (|uc de seconde main.
ARTICLI-: DU XATIO.VAr, SLR 1/ AXGLETi: RUE. 221
(Je ce gouvernement qu'ici, dans la conversation familière, on appelle celui de la clique du National.
J'avais eu Tintention d'abord d'entretenir confidentiellement M. Bastide de cette affaire , niais comme je l'ai rencontré hier avecle générai Cavaignac, j'ai pensé que le mieux était, après que nous avons eu terminé notre conférence, d'appeler sur ce point leur attention ; j'ai expliqué que je ne pensais pas à me plaindre, bien convaincu, comme je l'étais, que le gouvernement français ne voyait avec aucune sympathie de tels sentiments, si peu d'accord avec ceux qui inspiraient toutes nos relations; cependant ils avaient peut-être, ai-je ajouté, quelques moyens d'inviter qui de droit à ne pas continuer la publication de tels articles, publication qui pouvait être attribuée par d'autres, j'étais bien sur qu'ils le comprenaient, à leurs plus dévoués appuis.
Le général a lu l'article, qu'il n'avait pas encore vu, et il a dit : « Oui, cela est du proj)agandisme tout bonnement. y> J'espérais, ai-je répondu, qu'il voudrait bien remarquer qu'il y avait plus que cela; c'était une provocation à la guerre sociale; c'était la conclusion des accusations qu'un des derniers ministres avait fail si injustement peser sur l'Angleterre, dans des ternies que le gouvernement actuel avait éncrgiquomenl désavoués.
Le général m'a assuré qu'il désapprouvait beaucoup de semblables articles, mais qu'il n'avait aucun moyen d'en empêcher la publication. M. Bastide a fait observer que ces procédés étaient des plus irritants, qu'il avait
fait tout son possible pour inspirer un meilleur esprit , et qu'il ne pouvait pas comprendre comment un tel travail avait été inséré. Le général m'a dit qu'il verrait encore jusqu'à quel point il lui serait permis, par son influence, d'obtenir qu'on s'exprimât d'une façon plus convenable; il l'essayerait, a-t-il ajouté, bien que tous deux protestassent qu'ils ne possédaient aucun pouvoir sur ce journal. Si je leur avais signalé ce iait, ai-je répliqué, c'était tout simplement avec le désir qu'il pe provoquât pas dans les feuilles anglaises, sur aucune desquelles nous n'exercions le moindre contrôle , d'autres articles capables de troubler les sentiments amicaux dont les deux nations étaient animées. Quant à la constitution actuelle de l'Angleterre, qui était, je suppose, ce que l'auteur de l'article désignait sous le nom d'aristocratie , elle consistait, à nos yeux, dans l'équilibre exact et bien entendu des droits de toutes les classes, — et, de quelque nom d'ailleurs qu'on voulut l'appeler, une récente expérience avait montré qu'elle n'avait aucun lieu de craindre les attaques de ses adversaires de quelque côté qu'elles vinssent.
Le président du conseil et le ministre ont renouvelé tous deux l'expression du regret que leur faisait éprouver l'esprit dont cet article s'était inspiré, et de leur désir de prévenir le retour de semblables publications.
LA SrSPE\SI(>\ DES .lOLRXAUX F:ST LKl KE. 22:i
7 août.
Dans le Moniteur de ce matin paraît un décret, daté d'hier, et signé E. Cavàignac, qui lève rinterdiclion el le séquestre des onze journaux dont la distribution avait été arrêtée, et dont les bureaux avaient été fermés depuis les journées de juin,
II est évident que l'Assemblée, en confirmant, la se-. maine dernière , le pouvoir absolu entre les mains du général, lui a fourni l'occasion, qu'il a saisie, je n'en doute pas, avec empressement, d'adopter cet acte de clémence sans compromettre son autorité , dont la consolidation est aujourd'hui d'une si grande importance pour les autres autant que pour lui. Il est cependant difficile d'imaginer que , s'il était nécessaire de prendre une mesure aussi violente et de la maintenir pendant six semaines, on puisse aujourd'hui, en toute sûreté, y renoncer.
11 août.
Hier, dans l'Assemblée Xatiouale, il s'est produit un incident qui mérite d'être rapporté, parce qu'il permet d'apprécier les étranges contradictions auxquelles les événements ont condamné un gouvernement qui fail profession de son attachement à une liberté complète , et qui se trouve dans l'obligation d'en supprimer entièrement l'exercice.
Les partis, en certaines occasions, comme nous l'avons vu , présentent dans F.'^ssemblée une force presque égale. Des vacances produites par la mort' de quelques membres, dédoubles élections oudes élections annulées, ont laissé dans la chambre un nombre de sièges vides très-suffisant pour déplacer la majorité. Beaucoup de ces vacances se prolongent depuis près de deux mois. Je crois bien que la difficulté a consisté pour le gouvernement en ce qu'il ne voulait pas se hasarder pour le moment à faire faire des élections dans Paris, et en ce que, d'un autre côté, il voulait aussi peu que possible faire pour la capitale une exception signalée. Quel que puisse être son motif, il n'est en même temps douteux pour personne que tous les nouveaux représentants viendraient fortifier le parti modéré. Un membre de ce parti a proposé hier à l'Assemblée une résolution semblable à celle qui a été votée en mai, et qui fixait une date pour les réélections.
Le général Cavaignac a combattu cette proposition. Il a donné pour motif que , bien qu'il exerçât un pouvoir délégué, la convocation des collèges électoraux cependant était dans les attributions du Pouvoir Exécutif Si l'Assemblée, a-t-il ajouté, voulait émettre l'avis qu'il avait, sans motif suffisant, ajourné les élections, il se soumettrait, mais il considérerait ce vote comme l'expression d'un manque de confiance. Cette interprétation a été désavouée; néanmoins, l'Assemblée, à une grande majorité , a passé à l'ordre du jour.
Le Monilaur. jetait feu et llammc contre la pensée d'autoriser des élections. Il était curieux de voir les
I'OilCKS UKI.A'I 1\ i:S DKS I'AUTIS. iïô
ultrurépiiblicains redoutant l'exercice du suHrafje universel, parce que probablement , sur toutes les questions aujourd'hui pendantes, il donnerait la majorité à ce qu'ils appellent le parti de 1^ réaction, même lorsque ce parti est opposé au (gouvernement.
IV août.
Quand on veut chercher à pénétrer l'avenir de la l'rance pour deviner à quelle l'orme de gouvernement elle est réservée et quels hommes devront la diriger , il laut toujours se garder d'être inlluencé, dans la manière dont on apprécie les probabilités, par les espérances tous les jours changeantes des divers partis qui divisent le pays. Mais lorsque ces chances relatives semblent avoir subi l'épreuve de l'opinion publique , elles doivent alors être étudiées avec attention, et il est juste de leur allril)uer une importance plus ou moins considérable , selon que l'influence sur laquelle ellçs s'appuient est plus ou moins durable. Considérant les choses à ce point de vue, je suis disposé à accorder quelque autorité k l'opinion, généralement répandue, depuis quelques jours, que le parti légitimiste gagne des l'orces. Dans les élections municipales qui ont été faites en France, quand il y a eu lutte , les républicains de conviction ont été généralement battus par les républicains de nécessité (on les distingue encore en irjwh/icains de II. I j
la veille et du lendemain.) Il s'est trouvé en outre que partout où les légitimistes consentaient à se mettre en avant, ils l'emportaient sur les orléanistes. C'est précisément, il n'en fqpt pas douter, dans des élections comme celles-ci , que l'influence exercée par les légitimistes, — composés, généralement parlant, de la petite noblesse des provinces , — doit acquérir la plus grande force. Le choix a été fréquemment fait parmi ceux qui étaient connus comme les plus capables de conduire les affaires locales, sans qu'on s'inquiétât beaucoup de leur couleur politique. Ce sentiment prédominait surtout dans les contrées où les commis-, saires de M. Ledru-Rolliu avaient tout bouleversé. Or, par sa nature même , l'ascendant de cette classe est évidemment permanent, et probablement susceptible de s'accroître. J'ai, il me semble, exprimé l'opinion, dans quelques observations générales destinées à décrire l'état de la société en France sous le règne de Louis-Philippe, qu'une retraite de dix-huit ans pendant lesquels ils étaient restés étrangers aux affaires publiques avait eu une action favorable sur le caractère de beaucoup des représentants de ces fbmilles qui avaient fourni des courtisans à la restauration. Comme il leur paraissait impossible, avec les fortunes amoindries que leur avait laissées la loi des successions, de conserver un établissement à la fois à Paris et à la campagne, et comme ils n'avaient aucun motif particulier de rechercher le voisinage d'une cour d'où ils s'élaicnt eux-mêmes exclus, ils ont beaucoup vécu dans louis terres, et sont, dans beaucoup d'occasions, deve-