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une assemblée législative une communication quelconque ; il n'est rien de semblable ; l'Assemblée est souveraine, il sera fait ce qu'elle voudra qui soit fait. Mais nous lui déclarons que , dans notre pensée , il y aurait danger (danger en ce sens que ce serait exposer la médiation à ne pas obtenir son effet désirable) à nous obliger à faire en ce moment une communication plus étendue, plus développée que celle que je viens de faire.

« Avant de descendre de cette tribune , je veux répéter ce que je disais tout à l'heure à l'Assemblée, parce que c'est une pensée qui , comme elle doit le croire , me revient souvent ou plutôt ne me quitte jamais. Dans notre pays , Messieurs , dans un pays aussi susceptible , aussi facile à inquiéter sur toutes les questions qui touchent à son honneur (et ce n'est pas un reproche que je lui adresse, c'est un fait que je constate et qui l'honore, sans aucun doute), dans un pays comme le nôtre, il faut souvent plus de courage pour plaider en faveur de la paix que pour conseiller la guerre. Si, dans l'histoire du pays, je vois plus d'un homme qui s'est fait un grand nom par la guerre, j'en vois aussi beaucoup qui ont fini obscurément pour n'avoir voulu servir que les intérêts pacifiques de leur pays.

5) Quant à moi, je le déclare solennellement, ma pensée s'est toujours portée avec plus de respect sur ceux-ci que sur les autres. Je pense que la Réj)ublique ne sera fondée en Trance, (juc l'éducation républicaine du pays ne sera faite que lorsque les hommes qui dis-

KXPLICATIOXS DE CAVAIGXAC SLR L'ITALIE. iVi

posent, pour un temps plus ou moins long, de la puissance du pays, sauront se réduire à ce rôle modeste, et ne pas trop penser à eux-mêmes.

5> Si la ligne de conduite que je suis bien fermement décidé à suivre, aussi longtemps que l'Assemblée le permettra, doit assurer au pays une paix honorable, une paix digne de la République, je ne demanderai pas d'avoir rendu au pays un plus grand service, je me croirai assez digne de son estime.

« Si, au contraire, j'avais un jour, Messieurs, — et ce n'est pas une crainte que j'exprime, mon espérance est tonte contraire , — si j'avais un jour à conseiller au pays d'entrer dans les voies de la guerre, — eh! mon Dieu, j'ai fait la guerre! — il me sera bien facile de reprendre les habitudes, d'obéir aux instincts de toute ma vie de soldat; ce me sera, je ne veux pas dire bien doux, mais au moins plus facile que toute autre chose. Si une pareille né( essité venait à se produire, si j'avais à ressaisir mon épée, eh bien, alors j'aurai fait tout ce que mon devoir envers la République m'impose, et, cette épée, je ne l'aurai pas mise au service de passions dangereuses ou d'intérêts personnels, mais au service des intérêts sérieux, des intérêts d'honneur de ma patrie, et ce sera avec un grand repos de conscience , avec une grande tranquillité d'esprit que je rentrerai dans cette voie qui pour moi n'est pas nouvelle.

>^ Jusque-là, je le déclare, je résisterai avec une fermeté inébranlable à tous les entraînements qui me paraîtraient dommageables à l'avenir de la République. »

Il est inutile, j'en suis convaincu, de faire remarquer ici la justesse des vues qui ont inspiré ces observations, et que le général a traité ce sujet en homme d'Etat. Tout ce discours a été prononcé avec beaucoup de dignité et de modération, et très-bien accueilli par l'Assemblée. La réplique du général à M. Jules Favre, qui accusait le gouvernement français de s'être mis à la suite de l'Anglelerre a produit aussi beaucoup d'effet. Les termes dont il s'est servi pour caractériser les différentes espèces d'opinions publiques étaient l'expression des plus judicieuses doctrines constitutionnelles , bien qu'ils aient dû sonner étrangement aux oreilles de quelques-uns de ceux qui devaient leur existence politique aux barricades de Février. Pas un des orateurs qui ont tenté de combattre la politique du gouvernement n'est parvenu à se faire entendre avec faveur. Il était évident que l'Assemblée désirait esquiver cette discussion, et si je crois nécessaire de mentionner les réflexions anti-anglaises de M. de la Rochejaqueleiu, c'est uniquement pour prémunir contre l'erreur qu'il y aurait à le considérer comme le représentant d'un parti. Le nom dont il a hérité, et qui longtemps encore rappellera en France le dévouement persévérant à de nobles principes et à une cause ])erdue , il en a fait, dans sa propre personne, un si misérable trafic, poussé par un amour maladif de la célébrité, que, malgré quelque facilité de parole et beaucoup de qualités morales, il a essentiellement compromis son importance politique.

DISCUSSIOX DU RAPPORT DE I.A COMMISSION D'EXQIKTE. 2«

26 août.

Après avoir écouté avec attention le débat qui a a«jilé liier l'Assemblée, une première fois pendant la plus grande partie du jour, et plus tard, à la suite d'une courte suspension , pendant la nuit tout entière, je suis assez disposé, je l'avoue, à penser, après mûre réflexion, que dans tout ce que j'ai entendu il y a bien peu de chose qui soit digne d'être rapporté, car bien peu de chose présente quelque nouveauté ou est capable de fournir à Thistoire des données utiles. S'il m'avait paru d'abord que l'impression qu'étaient destinés à produire des faits semblables à ceux qu'on avait recueillis dans le rapport relatif à des événements récents devait être un peu affaiblie par le souvenir des sentiments politiques dont était animée la majorité de la Commission , notoirement hostile aux accusés, je conviens que celte manière de voir ne peut en aucune façon s'aj)piiquer à la discussion elle-même. La confirmation la plus convaincante des charges produites dans le rapport est venue exclusivcnient de ceux mêmes qui avaient été les collègues et, à quelques égards, les alliés des accusés. Lue discussion préliminaire , de la nature la plus perfide, avait, contre toute justice, cherché à enlever à AI. Ledru-Rollin le bénéfice de moyens de défense j)réparés non sans habileté. Pour éviter la répétition inutile d'interruptions pleines d'amers reproches, je rappellerai en peu de mots qu'un incident s'était élevé relativement à une partie de la déposition

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de M. Arago, dans laquelle ce dernier avait fait allusion à cerlains conciliahules ^ ou , comme on protestait contre ce mot, à des réunions choisies, tenues, dans la première partie du mois de mai , au ministère de Fintérieur, sous les auspices du ministre Ledru-Rollin , qui les présidait, afin de délibérer sur le meilleur moyeu à prendre pour se débarrasser de la partie modérée du Gouvernement Provisoire, et, si cela était nécessaire, pour dissoudre l'Assemblée Nationale. M. Portails et M. Landrin, autrefois magistrats de la République, se levèrent l'un après l'autre pour protester contre l'usage qu'oo avait fait de leurs noms en les mêlant à de tels projets; voici comment cette accusation leur avait été indirectement appliquée : M. Arago, dans le cours de sa déposition, interrogé sur les discussions qni avaient constamment régné dans le sein de la Commission Executive, peignant sous des couleurs peu flatteuses la y)a/er«/Ye des Cinq , avait raconté un incident qui s'était passé dans cette Commission. Lu jour, avait-il dit, Ledru-Rollin, y parlant d'abandoimcr les poursuites dirigées contre Louis Blanc , s'était étonne que Landrin et Portails se montrassent si ardents à les soutenir, quand ils s'étaient rangés parmi les plus violents dans leurs projets, en proposant eux-mêmes, aux conciliabules du ministère de l'intérieur, « de dissoudre l'Assemblée Xationale et de casser le Gouvernement Provisoire. 5) AI, Arago, dans les explications qu'il donna, affirma qu'àl'époque de son premier interrogatoire, il avait mentionné ce fait sans prononcer aucun nom propre, que, rappelé devant la Commission et tenant pour ccr-

DISCL'SSIOX DU RAPPORT DE LA COMXHSSIOX D'EXQLKTE. 247

lain que les noms lui seraient demandés, il s'était, en conséquence, avant de compromettre personne, et pour être tout à fail précis dans l'exposé des faits, rendu chez M. Ledru-Rollin. Ne l'ayant pas trouvé chez lui, il lui avait demandé une entrevue pour le lendemain matin, et, en arrivant, lui avait simplement posé cette question: «Est-il vrai que, à une réunion tenue au ministère de l'intérieur, le 3 mai ou environ , M. Landrin et M. Portalis ont cherché à démontrer qu'il était nécessaire de dissoudre l'Assemblée Nationale , et de se débarrasser du Gouvernement Provisoire ? :' «Oui« répondit M. I.edru-Rollin, « parfaitement exact, et M, Portalis montra une vivacité particulière à ce propos. " «Après cela,» continua M. Arago, «je retournai vers la Commission , et je nommai les deux personnes , parce que je m'appuyais pour le faire sur l'autortlc de M. Ledru-Bolli/i. ^•

Jamais encore je n'avais vu dans ma vie M. Ledru- Rollin éprouver le moindre embarras à la tribune, mais qu'il en eût ressenti en un pareil moment , cela peutêtre n'avait pas lieu d'étonner. .\u lieu d'aborder le point principal, il s'est mis toute de suite à discuter les mots «des conciliabules, '^ mois, dit il, qu'il n'avait pas pu employer en parlant des réunions du ministère de l'intérieur, puisqu'ils impliquaient une action coupable, il semble admettre que dans ces réunions lui et ses amis avaient discuté la convenance de se défaire de cette partie du (louvernemeni Provisoire qui n'était pas homogène, et cela, au moment où ce pauvre Lamartine était sur le point de tout sacrifier, par

un sentiment mal entendu de confraternité ! Si l'on considère le caractère officiel des relations entre collègues, dans une situation régulière, il pourra sembler que Ledru-Rollin avait de justes motifs de se plaindre, comme il le fit en effet, d'Arago, et de soutenir qu'il ne pouvait s'attendre à voir des paroles prononcées par lui dans le conseil devenir la matière d'une déposition dans une enquête judiciaire. Mais M. Arago a ramené la question à ces termes, à savoir : L'intérêt de premier ordre qu'avait le public à connaître la vérité. « Vous devez vous rappeler, » a-t-il dit en effet, « que je suis allé vous trouver avec l'intention de m'assurer que je vous avais exactement compris. Je vous ai fait savoir que je devais faire ma déposition devant la Commission d'enquête, et je vous ai demandé : « Est-il vrai que vous ayez signalé M. Portails comme prêt à renverser l'Assemblée Nationale , à se débarrasser du Gouvernement Provisoire et comme impatient de le faire ? >) Vous ne m'avez pas opposé alors que je n'avais pas le droit de divulguer ce qui s'était passé dans les conseils de la Commission Executive , mais vous m'avez répliqué : « Oui, je raftirmc sur riionncur. 5'

La discussion à laquelle a donné lieu le rapport , et qui avait fait craindre de si funestes conséquences, a été poursuivie avec plus de calme et de décorum qu'on ne l'aurait cru d'abord possible. Elle a été fermée ce matin à six heures, après une séance qui n'a pas duré, si l'on y comprend une courte suspension, moins de dix-huit heures. Je suis resté là jusqu'au moment où, à cinq heures, ce matin, l'Assemblée,

DISCLSSIO.V DL' RAPPORT DE LA COMMISSIO.V DEXQLF.TE. 2+9

dans un premier scrutin do division, à la majorité de plus de 200 voix , a rendu une declaration d'nrfjence^ ce qui équivaut à ce qu'on np|)elle, dans le Parlement anglais, la suspension du rcglemenl [suspensioti of the standi nfj orders).

On a voté plus lard sur la question principale j la proposition a été adoptée à une majorité bien plus considérable, — 504 contre 252, — et Tautorisatiou a été donnée de poursuivre Louis IJlanc « comme ayant participé, soit comme acteur, soit comme complice, à l'attentat du 15 mai, ayant pour but de détruire ou de cbanger le gouvernement , et d'exciter la guerre civile en portant les citoyens à s'armer les uns contre les autres. «

Je suis obligé de dire que cette discussion a été plus remarquable par la prudence politique de ceux qui ont gardé le silence, que par le talent de ceux qui ont pris la parole. Les discours de MM. Louis Blanc et Caussidière n'ont pas duré moins de quatre heures, et ont provoqué un ennui qui, si les orateurs n'avaient pas été j)rotégés parleur caractère d'accusés, aurait soulevé de IVéquentes interruptions. AL Ledru- Rollin , dans son discours, a eu d'assez beaux moments sur la question générale, mais, bien qu'il oui alors complètement recouvré l'empire extraordinaire qu'il exerce sur lui, il n'a pu ni oublier lui-même, ni encore moins faire oublier aux autres, la défaite signalée qu'il avait subie dans le débat préliminaire auquel j'ai fait allusion.

Sur la question de l'expédition belge , sa défense a

été complètement insuffisante, parce qu'il n'a pas pu nier que les fonds du ministère de l'intérieur eussent été appliqués à cette entreprise. Quant au choix de ses commissaires, en expliquant que le forçat libéré qui avait commis un meurtre postérieurement à sa nomination et pendant la durée de ses fonctions était seulement un sous-commissaire et non un commissaire, il n'a réussi qu'à faire éclater les rires moqueurs de la Chambre. Toute la partie de son discours, préparée avec beaucoup de soin, où il tendait à attribuer à la Commission des vues réaclionnaires , et où il cherchail à démontrer que sou rapport était la conséquence d'un complot tramé contre la République, a manqué l'effet que l'orateur en attendait, venant immédiatement après que sa réputation politique avait reçu le coup mortel du chef du dernier gouvernement républicain dont lui-même avait été membre, d'un homme qui apportait dans ses convictions politiques une sincérité à l'abri de tout soupçon, autant, au moins, que la sienne propre.

Les tentatives pour contraindre de nouveau les modérés , à force de railleries et de reproches , à donner encore à la discussion le ton de l'esprit de parti , ont été impuissantes en elles-mêmes et trompées par le succès. La faction qui avait fait la révolution et, pendant quelque temps, avait dirigé la Héj)ublique , n'a reçu de secours d'aucun autre côté de l'Assendilée, cl ceux qui la composaient ont eu toute liberté de se déchirer mutuellement. La fermeté et l'énergie du général Cavaignac lui assureront une plus sérieuse

DISCOLIIS DK M. I.OLIS IILAXC 25i

inilucnce sur la grande majorilô du peuple français, et il est heureux qu'une occasion se soit présentée d'elle-même où il pouvait si ncdenient briser avec le parti ultra, sans paraître compromettre ses principes républicains bien connus.

Je ne crois pas que j'eusse jugé nécessaire de faire aucune mention du discours prononcé par M. Louis Blanc , discours diffus et sans effet , très-indigne à tous égards du talent que l'on se plaît à reconnaître à son auteur, si M. Louis Blanc n'avait pas essayé d'expliquer les citations de ses discours du Luxembourg insérées dans le rapport, et que j'ai coj)iées l'autre jour. Pour se défendre sur ce point, il .s'est borné à prétendre qu'il n'avait pas, de dessein prémédité, composé un discours pour le Luxembourg et un autre pour le Moniteur, le premier en vue d'affermii- son influence sur son auditoire, le second destiné à ménager les scrupules de ses collègues absents et à esquiver leurs objections ; mais " il a j)u arriver souvent » , a-t-il ajouté, u que , dans l'élan d'une improvisation dont il m'était impossible de rester toujours maître, il me soit échappé des expressions qui dépassaient ma pensée, qui avaient un peu trop de vivacité peut-être." Il a cité quelques passages où il avait introduit des changements , qui certainement avaient complètement modifié le sens, mais il n'a pas expliqué s'il avait mis seulement dans ses paroles ^i un peu trop de vivacité" lorsqu'il avait annoncé au peuple qu'il dirait à l'Assemblée nationale : « Tels sont nos projets, repousse/.les si vous l'osez. "

Proudlion, si justement flétri par lui i'auire jour, n'a rien dit de si fort.

Louis Blanc a opposé un démenti formel, accueilli d'ailleurs avec peu de confiance , au témoignage de M. Trélat, affirmant qu'à l'époque oii il allait révoquer M. Emile Thomas, cet employé lui avait répondu : « Si j'avais su cela le 15 mai, j'aurais mieux fait d'écouter les avis de M. Louis Blanc et de me joindre à lui. Cent mille hommes, placés alors sous mon commandement, eussent pu changer le résultat de la journée. ?' Je veux citer ici, en reproduisant les propres termes dont s'est servi M. Trélat, la réplique par laquelle ii a repoussé ce démenti , et je le fais d'autant plus volontiers que, dans une occasion précédente, j'ai involontairement jeté un peu de ridicule sur la carrière ministérielle de M. Trélat. Maintenant qu'il est retourné à ses occupations hahituellcs et que , sans murmurer, il a repris l'exercice de son premier métier et visite les malades dans un des quartiers les plus pauvres de Paris, nul, je le crois, ne connaît mieux que lui la véritable situation des classes ouvrières et ne prend à leurs souffrances une part plus sincère. Au milieu d'une certaine amertume contre Louis Blanc, amertume rendue plus profonde par la nature de la contradiction à laquelle l'orateur répondait, on sent facilement, dans toutes les paroles qui suivent, une sérieuse et active sympathie pour les victimes abusées du démagogue.

« Le citoyen Trélat. Je viens d'être, pour la première fois de ma vie, accusé de n'avoir pas dit la

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vérité; je n'ai à fairo d'autre réponse que celle-ci :

5> Cinquante années d'une vie sans menson,f{e, voilà mon unique réponse.

» Citoyens, lorsque M. Emile Thomas fut appelé dans mon cabinet, il le fut entre M. Boulajje, secrétaire général du ministère des travaux publics, et moi. C'est à M. Boulage et à moi qu'il fit celte réj)onse que je ne voudrais pas répéter ici , parce que, je le dis et j'ai besoin de le dire , je considère ce rapport de la Commission d'enquête comme une mauvaise chose, mais je ne puis pas cependar^t rester sous le coup sous lequel on m'a placé, je ne puis pas mentir à toute ma vie en ne disant pas ici ce qui est vrai.

» Lorsque j'ai dit à M. Emile Thomas : « Vous allez, Monsieur, me donner votre démission, » il m'a répondu : « Je ne serais pas ici, il n'en serait pas ainsi, '» si j'avais écouté les propositions de M. Louis Blanc. '' — Ouelles propositions , monsieur? Et si c'étaient » de mauvaises propositions, vous avez eu raison de » ne pas les écouter. — Je ne sais pas si j'ai eu raison, w. car j'avais une armée de 100,000 hommes, et » 100,000 hommes d'un côté ou de l'autre eussent " pu décider autrement la question du 15 mai. »

» Citoyens, j'ai entendu ces paroles, et, comme je l'ai dit à la Commission d'enquête, de pareilles paroles ne s'effacent pas, ne se transforment pas; je les ai entendues, et M. Boulage les a entendues aussi.

» Il y a une autre partie ; celle-là ce n'était pas une déposition. Le jour où vous avez ordonné que toutes les pièces fussent publiées, je conçois qu'elles l'aiept

été toutes par la Commission d'enquête. Il y a eu deux parties dans cette visite faite à la Commission d'enquête, dans cette réponse à l'appel qui m'a été fait : ma déposition, ensuite une causerie. Je n'avais pas entendu faire une déposition , car je savais bien que ce qui était ime impression racontée de ma part ne pouvait avoir aucun caractère judiciaire; je le savais bien, mais il est de ces impressions profondes, qu'on éprouve dans des moments aussi solennels que ceux-là, qui équivalent, non pas extérieurement aux dépositions judiciaires, mais qui établissent une conviction profonde.

>' Eh bien, moi qui ai vécu six semaines là, je n'étais pas ministre des travaux publics , j'étais au milieu de l'insurrection; je n'ai pas pu travailler comme ministre des travaux publics ; je n'ai pu que réprimer de toutes mes forces, de toute ma puissance, de toute ma volonté, de toutes mes supplications, de toute mon autorité, alternativement employées, successivement employées chaque jour, réprimer Tiusurreclion ; c'était mon devoir. Je ne reconnaissais pas l'ouvrier de France, si vertueux, si dévoué, si bon; je ne le reconnaissais pas. Eh bien, citoyens, j'en cherchais partout l'explication ; ce n'étaient plus ses habitudes, ce n'était plus sa patience, ce n'était plus son langage, ce n'étaient plus ses vertus. Tout cela se réparera; cela revient môme déjà, et je suis dans un arrondissement, le plus malheureux de ceux de Paris, oil je vois reparaître chaque jour les anciennes vertus, Ip patience, la bonté du peuple, au milieu de ses mi-

RKl'LIQLK DE M. THKLAT A M. LOI IS BI-A.VC 255

scres, qui sont ,'jraiuk's. K\\ bion, j<' ne le reconnaissais pas, et il m'a bien été permis, à moi, lorsque je ne reconnaissais rien du lanfjafje ordinaire du peuple, il m'a été permis de faire un rapprochement (|ue je ne pouvais pas ne pas me faire.

5» J'ai été frappé d'entendre les mêmes paroles, les mêmes expressions, les mêmes images, la même accentuation, comme je l'ai dil. Kh bien, citoyens, ce n'a pas été de l'interprétation de ma part; c'a été une conviction chez moi , et je me suis consolé en me disant que je ne pouvais pas accuser les ouvriers français, car je reconnaissais une action étrangère, car je reconnaissais une haine espagnole, quelque chose d'ailleurs que je n'avais jamais trouvé chez les hommes de mon pays. Oui, j'ai reconnu parmi eux plutôt les sentiments des Antilles, et plutôt, comme je l'ai dit, la haine espagnole que la fraternité française. «

28 août.

Les alternatives d'actes accomplis avec une énergie extraordinaire et de cette faiblesse chronique dans laquelle il retombe toujours, qui distinguent l'administration du général Cavaignac, sont dues probablement aux influences contradictoires qui Tassiegeul tour à tour, plutôt (|u'à aucune indécision de son caractère. Il y a trois jours, la conliance a été rendue aux amis de l'ordre par la mesure tout au moins inaccDu-

tumce, sinon irrégulière, qu'a prise le gouvernement en présentant après minuit, sans en avoir donné aucun avis, une demande d'autorisation de poursuite contre deux représentants, à propos des affaires de mai et de juin.

La discussion sur le rapport de la Commission d'euquête a duré jusqu'à cette heure avancée, et lorsque le général a été accusé d^escamoter une discussion et de faire un coup de théâtre, il a donné des raisons très-sensées pour inviter l'Assemblée à clore un débat dune nature si irritante et pour combattre un ajournement à demain, puis il a conclu ainsi, encouragé par les témoignages unanimes d'adhésion de la majorité : « En descendant de cette tribune, je proleste contre cette pensée d'escamotage ou de coup de théâtre, parce que, je le répète sans affectation, ni moi ni aucun des membres du conseil que j'ai l'honneur de présider n'éprouvent un empressement coupable à poursuivre les hommes qui ont contribué à proclamer la République ; nous le ferons parce que c'est notre devoir, mais nous n'y trouvons ni plaisir ni entraînement. » . Mais le coup de théâtre dont on accusait le général a manqué d'une façon que personne alors n'attendait. Le succès de tout coup de théâtre, nécessairement, dépend de la catastrophe qu'il amène. Le résultat de cette demande en autorisation de poursuite, présentée si avant dans la nuit, a été que les deux accusés, présents à la Chambre au moment du vote, ont trouvé le moyen de s'échapper pendant que la nouvelle de cette poursuite se répandait dans les cafés.

ABSEXCK DF> DISCIPMXK D.WS LE r.Ol \ RR\i:.\IK\T. 257

» Cet incident ne semblera pas fort merveilleux si j'ajoute que le préfet de police du jjénéral Cavaignac avait quitté son poste à l'Assemblée, et n'a pas voté sur la proposition destinée à donner au gouvernement les pouvoirs nécessaires pour procéder à Tarreslation, et dont l'exécution rentrait dans ses attributions. Si les accusés avaient été arrêtés à l'aide de quelques mesures habilement prises, l'absence de M. Ducoux aurait naturellement été attribuée h la nécessité où il était de prendre les dispositions convenables; ce n'est pas, au contraire, manquer de charité que de supposer qu'il a concouru, pour sa part, à faciliter les arrangements d'où est sorti un résultat bien différent, plus conforme certainement à ses sympathies personnelles bien connues , mais en opposition directe avec les devoirs de sa charge. Le directeur général des postes, M. Etienne Arago, a voté contre le général sur cette question de poursuite. Il suit de là que, des deux membres du gouvernement que leur position officielle mettait le mieux à même de protéger l'évasion de ces deux accusés, l'un a fait une opposition ouverte à ses supérieurs, tandis qu'il a été permis à l'autre de s'absenter.

Un fait curieux, qui prouve à quel point manquait tout contrôle supérieur et efficace sur la marche de l'administration, c'est que ce même M. Ducoux, voulant donner aux Parisiens, dans une proclamation ofTicielle, des renseignements généraux sur l'état de la cité, ne dit pas un mot de la ligne de conduite qu'a adoptée le gouvernement qu'il sert , mais persiste à affirmer que le seul danger pour la paix publique vient

de la réaction bourbonienne , et que les journées de juin sont l'ouvrage des bonapartistes! J'extrais, pour les reproduire ici, deux paragraphes de cette fantasque élucubration du Préfet de police, qui a paru dans le Moniteur de ce matin :

« Citoyens ,

3) Paris est enfln délivré de toutes les rumeurs colportées et grossies depuis quelques jours par des hommes qui, n'osant pas attaquer la République en face et par les armes, essayent de la tuer traîtreusement et par la défiance. Dans leur impatience, ces propagateurs de panique allaient jusqu'à indiquer le jour et presque l'heure où la France devait s'incliner devant un nouveau prétendant. On recommençait, cette fois au nom de la dynastie bourbonienne, l'ignoble parade qui fut jouée, dans les premiers jours de juin, au profit d'un prétendant impérial. Par bonheur, les comédiens ne peuvent plus donner à leurs bouffonneries un dénoûment tragique. Une cruelle expérience est venue dessiller les yeux des moins clairvoyants, et personne n'est empressé de se battre pour un roi.

» Ceux qu'un funeste égarement a, un moment, armés contre leurs frères comprcnuent aujourd'hui que toute insurrection n'a profité et ne profiterait encore qu'aux ennemis de la République. La garde nationale et l'armée, dont les inventeurs de mauvaises nouvelles ont osé soupçonner le palriotisme et la fidélité, témoignent par leur attitude de l'accueil qu'elles réservent aux anarchistes, quel que soit leur drapeau.

PROPOSITIOX SIR L'KLKCTIOV PHKSIDKXTIIlMJv 2r)9

Kn un mot, lout \e monde veut Tordre dans la Hépuhlique, et le gouvernement est déterminé à faire respecter énergiquement ce besoin. Si, parmi les mesures employées à cet effet , il en est quelques-unes qui semblent atteindre la liberté, les bons citoyens n'en accuseront que ceux dont l'incorrigible audace nécessite ces moyens transitoires sans lesquels la Réonblicpie ne pourrait s'affermir. »

31 août.

La nouvelle s'est répandue, pendant ces deux ou trois derniers jours, que les amis du gouvernement ont l'intention de présenter à l'Assemblée Nationale une proposition tendant à faire élire par elle, et non par le suffrage universel, le premier Président de la Uépublique. M. Goudcbaux , ministre des linances, m'en a fait part hier comme d'une détermination prise parson parti. Naturellement, cette proposition, si elle était adoptée, aurait pour effet d'élever à la Présidence l<^ général Cavaignae. Il serait impossible de faire un meilleur choix pour la tranquillité du pays, et pour assurer, quant à présent, quelques chances de durée à la République. Mais beaucoup de personnes, qui aujourd'hui ne se hasarderaient pas à combattre directement l'élection du général Cavaignae, se fonderaient, pour rej)Ousser cette mesure, sur cette considération que l'Assemblée, en agissant ainsi, usurperait

260 IXE AXXEK 05-: RÉV0LLT10X.

un droit clout la Constitution elle-même, à peine imprimée et non encore votée, n'a pas l'intention de Tarmer, et cette entreprise, jointe au dessein, avoué par elle, de prolonger sa propre existence au delà du moment oii elle aura achevé d'exercer les fonctions pour lesquelles elle a été élue, pourrait proroquer une résistance qui amènerait une crise plus tôt que, dans toute autre circonstance, les partis hostiles à la République n'auraient été disposés à la faire éclater '.

' Le 29 du mois d'août j'ai adresse ma dernière communication au ministre des finances relativement aux caisses d'épargne. Cette question, si cruellement différée pendant longtemps, était alors en bonue voie, et devait être résolue par une loi que M. Goudcliaux avait préseiîtée à l'Assemblée.

Il était à peine digne du gouvernement d'un grand pays de proposer une transaction à des créanciers de cette classe. Cependant tous paraissaient considérer avec plaisir la perspective de recevoir tout de suite plus qu'ils n'espéraient dernièrement obtenir. Je comprenais parfaitement, ai -je dit à M. Goudchaux dans cette dernière lettre, que les Anglais demeurés en France n'avaient le droit de rien attendre au delà du remboursement proposé par le présent gouvernement , mais ceux qui avaient été réduits à abandonner leur travail et à quitter le pay> depuis février, sous le coup de la contrainte, de quelque nature qu'elle fût, conservaient encore des titres bien fondés à obtenir leur remboursement eu espèces, conformément aux engagements clairement pris par le Gouvernement Provisoire au mois de mars dernier. Afin que personne, en debors do cette catégorie, ne pût élever de prétentions à un privilège, j'avais revu les listes déjà envoyées au gouvernement et supprimé tous les noms de ceux que j'avais quelque raison de croire encore en France.

L'KTAT l)K SIl'tlK KST MAiMKM. Sfil

31 août.

J'ai eu un entrelien avec M. Sénard , ministre de rinlérieur, sur les troubles de Montpellier. 11 n'avait reçu d'autre renseignement que la dcpèclie télégraphique par laquelle il était informé que l'affaire avait été sérieuse, mais que la tranquillité matérielle était rétablie. Il avait appris, a-l-il ajouté, que l'opposition au gouvernement était très-violente dans cette partie de la France.

■i sppleniljre.

il a été décidé hier, dans l'Assemblée, à une trèsforte majorité (529 contre 140), que l'état de siège serait maintenu, et que néanmoins la discussion de la Constitution serait ouverte. Ce qu'il y a eu lieu surtout de remarquer, dans le court débat qui a précédé cette décision, c'est la première inq)rudence que le général Cavaignac ait encore conmiisc à la tribune. La diflioulté qu'il éprouve à s'exprimer a été pour lui, jusqu'à présent, un grand avantage dans sa position particulière. Elle a donné le caractère d'une opinion mûrement délibérée au petit nombre de mots à l'aide desquels il a lentement et solennellement fait part de ses idées à l'Assemblée ; mais, malheureusement , ébloui |»ar le succès qui a couronné ses premiers efl'orts, il en a

2G2 UXE ANXEE DE REVOLUTION.

perdu de tue la source, et la première fois qu'il a voulu en dire davantage, il en a trop dit.

Il ne peut pas avoir été dans sa pensée d'affirmer qu'il était déterminé à faire une guerre perpétuelle et irréconciliable à quiconque osait attaquer le principe républicain, à quiconque osait prétendre que la République était « une chose mauvaise ou insuffisante ; " il n'a pas été dans sa pensée de dire que, pour de telles gens, lui et ses amis n'avaient d'autre réponse que l'état de siège, parce que ses amis et lui étaient prêts à sacrifier à la République leur repos, leur vie, et même leur honneur, si ce sacrifice était nécessaire. Dans tout cela, on découvre plutôt la lutte de convictions énergiques aux prises avec les entraves qui gênent l'exposition oratoire de la pensée, et, comme il arrive assez souvent, l'embarras de l'orateur éclatant en véhémence involontaire. Je suis bien éloigné de croire que le général voulut aller si loin , car il avait été décidé, une heure seulement auparavant, qu'il ferait un appel au parti modéré de l'Assemblée pour obtenir son appui , et que M. Odilon Rarrol se chargerait de lui répondre. Cependant, après cette sortie inattendue, où son ardeur républicaine était allée jusqu'à menacer de réprimer par la force toute manifestation d'opinions contraires, il était évident qu'aucune assistance ne pouvait lui être prêtée par ce côté de la Chambre, cl le général Cavaignac est convenu plus tard, en s'adressant à une personne de ce parti, qu'il avait perdu tout droit d'y compter.

Ce débat a donc eu pour résultat de rallier autour du

PAROLES IMI'RLDEXTES DK CAVAIGXAC 263

gouverneinenl, en faveur de cet acte arbitraire, la plus forte majorité que l'Assemblée ait encore produite, mais la manière dont il a été obtenu ne pouvait être agréable (ju'au parti extrême, qui a en même temps exposé au grand jour sa propre insignifiance numérique.

« On discute sur la définition et sur la portée de Tétat de siège.

» Voici, quant à nous, quelle est noire opinion. Elle'se résume en peu de mots. Quand l'état de siège a été prononcé et mis entre nos mains, l'état de siège, c'était la loi du salut public. A l'époque, et cette époque s'éloigne cliaque jour, à l'époque récente où nous avons pris la détermination nouvelle qui motive la proposition que je combats en ce moment, qui est-ce qui assiégeait encore Paris? C'était, d'un côté , l'esprit de désordre, spéculant sur la misère d'une partie de la population ; c'était, d'un autre coté, Tesj/rit de caste et de légitimité, spéculant aussi sur la misère.

« \ous ne sommes point autrement curieux de nous préoccuper de faire la guerre, soit aux discussions philosophiques sur les questions d'ordre social, soit aux espérances, aux désirs illégitimes qui peuvent se reporter sur le passé. Mais je crois qu'il est de notre devoir de nous poser comme les ennemis irréconciliables de tous ceux qui traduisent ces discussions philosoj)hiques ou ces vœux en faits, et q>u, s'a|)puyant sur les uns ou sur les autres, déclarent que la Uépublique est une chose mauvaise ou insuffisante, et ne négligent aucun moyen de la renverser.

264 UXE ANXEK DK REVOLUTIOY.

55 Eh bien, c'est à cela, messieurs, que nous nous croyons appelés à fiiire , je le répète, une guerre d'hommes irréconciliables; c'est à cela, je le déclare, qu'en ce qui me concerne et en ce qui concerne tous les hommes dévoués qui se sont associés à moi, c'est à cette lutte que nous sommes décidés à livrer tout ce que nous pouvons lui livrer, notre responsabilité, notre repos, notre honneur même, si la République pouvait jamais exiger un pareil sacrifice,

55 Mais, je le répète, et je le répète avec une intention que l'Assemblée doit apprécier, il n'y a qu'une seule chose en présence de laquelle le calme nous reste à grand'peine ; il n'y a qu'une seule chose contre laquelle nous emploierons, à nos risques et périls, sous notre responsabilité, toutes les armes que l'Assemblée nous a données, c'est l'attaque contre le principe républicain. 55

Ces expressions sont celles mêmes que le Moniteur de ce matin prête au général. Elles ont provoqué la plus vive indignation au sein de cette majorité dont les membres lui avaient promis un cordial appui pour le maintien de l'ordre social, à la condition sous-entendue, comme ils l'affirment, que leurs dissentiments, destinés à se faire jour plus tard, seraient, quant h présent, étouffés. Et cependant telle est, maintenant, la nécessité unanimement sentie de soutenir le gouvernement du général Cavaignac, que la majorité de l'Assemblée, tout en murmurant beaucoup de ce discours, n'y a pas fait un mot de réponse, et que la presse.

QL'KHKLLE KXTRI-] CAVAKÎVAC KT CHAXCiARMIiR. 2';5

compléfcnicnt intimidée par les dernières ri^jncurs dont elle a été l'objet, n'eu contient ce matin aucun commentaire hostile.

3 sppleiîibic.

Il y a eu, ces jours derniers, une querelle fort désagréable entre (Javaignac et Changarnier. Celte histoire est très-répandue, et l'on en doit, dit-on , !a connaissance à un officier d'état-major qui était présent. Cavaignac parlait des opinions de la garde nationale, dont Changarnier est le général , et déclarait que , s'il y découvrait des intrigues monarchiques, à l'existence desquelles il avait lieu de croire, il l'anéantirait. « Je les ferai éreinter, » telles furent ses expressions. <i Peut-être, » répliqua Changarnier, « les gardes nationaux de Paris ne seraient-ils pas disposés à se laisser éreinter par un général de cinquième ordre. » Cavaignac, par sa première boutade, s'était mis tellement dans son tort, qu'il ne |)ut, sur le moment au moins, relever cette apostrophe. Mais tout cela ne présage rien de bon ])onr l'union de ceux qui exercent le pouvoir. Cependant, ils passent maintenant ensemble une revue de la garde nationale et de l'armée au Champdc-Mars.

6 septembre.

Il doit toujours y avoir, dans des temps de révolution comme ceux-ci, des moments critiques où un seul acte, presque un seul mot, peut changer entièrement la position de ceux qui gouvernent, et modifier la nature de leur influence sur les événements à venir. Lamartine nous offre une preuve remarquable de cette vérité. Sa chute a été aussi soudaine que méritée , lorsque dans un seul jour il fatigua la faveur publique et dépensa sa popularité en contraignant une assemblée à peine constituée à sanctionner l'odieuse association qu'il avait contractée avec Ledru-Rollin, des méfaits politiques duquel personne ne doute maintenant que Lamartine n'eût une pleine connaissance ; — je le savais moi-même pour avoir entendu de sa propre bouche le récit de quelques-uns d'entre eux. Dans une apologie que Lamartine vient de publier, il prétend qu'il n'avait qu'un de ces trois partis à prendre, ou s'emparer seul de la dictature, ou se retirer complètement de la vie publique, ou poursuivre dans la voie dans laquelle il s'était engagé , en insistant auprès de l'Assemblée pour qu'elle nonnnât une Commission Executive et y comprît à la fois Ledru- Rollin et lui. S'il avait, comme il manifesta d'abord l'intention de le faire, laissé la nomination d'une administration temporaire au choix indépendant de l'Assemblée, il serait resté ministre des aifaires étrangères , et les représentants lui auraient donné des collègues dont on n'aurait pas eu à redouter l'insurrection de juin.

s ITU A TIG M COMPROMISE DK LA MA HUM:. 207

Le soir môme du vole, je lui dis avee une franchise qu'il avail toujours encouragée chez moi, mais qui était autorisée par une intimité de vieille date ()lul(>l que par nos relations publiques, (|u'il ruinait sa position dans le pays. Il convint avec moi que tel serait l'effet immédialcmcnl produit, mais il ajouta que cet effet ne dun-rait pas plus de Irois semaines. Il n'y a pas un de ses amis qui ne soit certain maintenant de le voir durer toujours.

Mon opinion à cet égard ne s'est pas modifiée beaucoup lorsque Lamartine a reparu à la tribune. Ln succès oratoire , avec le talent qu'il possède, il est toujours maître, jusqu'à un certain point, de le remporter; mais il ne semble plus pouvoir recouvrer, par un tel succès, la solide position politique à laquelle il élait parvenu. De nobles sentiments revêtus d'un magnifique langage, de quelques lèvres qu'ils s'échappent, trouveront toujours momentanément faveur auprès d'une assemblée française, mais il a rendu manifeste à tous les yeux, dans son dernier discours, à quel point, sans qu'il s'en doute peut-être, son jugement est habituellement faussé. Il commence par dénoncer avec énergie ce qui a toujours été la suite inévitable d'un système qui est l'objet de ses sympathies; il s'efforce de séparer la cause de l'effet, et de plaider pour les principes, tandis qu'il repousse les conséquences : les connnunistes les plus dangereux l'oiil écoulé non sans plaisir.

Al. de Lamartine est épris du sl^le vigoureusement Cguré ; il n'y a pas longtemps il se comparait à un

paratonnerre ; mais il serait peut-être beaucoup plus exact de peindre sous des traits précisément opposés le rapport qui existe entre lui et les éléments. Jamais on ne vit jusqu'à présent un feu JoUct s'allumer plus mal à propos au milieu d'un grave débat, pour éblouir et pour en troubler le cours régulier. Si grande que fût l'admiration qu'on éprouvait pour son talent, lorsqu'il a regagné sa place, M. Bérard, qui n'a pas de prétention à l'éloquence, a détruit en grande partie, peu après, l'effet de ce discours par cette simple remarque : « Qu'ont produit pour nous de belles paroles pendant les six derniers mois.'' 11

Le général Cavaignac se trouve maintenant dans un de ces moments critiques qui décident de la destinée d'un chef révolutionnaire. Jusqu'à samedi dernier il a été surtout connu dans toute la France comme le défenseur énergique de l'ordre social. Personne n'avait entièrement oublié ses anciennes relations politiques, ni la vigueur de ses principes républicains, mais sa sincérité incontestée à cet égard était en quelque façon considérée comme une preuve de plus du zèle qu'il apporterait à défendre la cause sacrée de laquelle il était devenu le premier champion, depuis que, dans l'intérêt du salut public, il avait consenti à tant de mesures arbitraires, j)oiir lesquelles naturellement son amour de la liberté devait lui inspirer tant de répugnance.

J'ai déjà eu l'occasion de lapportcr que le vœu général, parmi ceux auprès drs(|uels la Révolution de Février ne trouvait |)as faveur, élait de voir faire d'une

KFFKT DKS I'AKOLKS l)K CAl Alfi VAC. 269

République une o.\|)éii('nco loyale. Toutes ces personnes élaieut heureuses que le résullat de celle expérience fût confié aux cfforls du général Cavaignac. Les plus soupçonneux républicains ne pourraient jamais prétendre plus lard qu'il avait trahi leur cause, tandis que la fermeté avec laquelle il avait déjoué les espérances d'un règne de terreur donnait aux amis de l'ordre le droit de croire qu'il accepterait sans hésiter l'expression mûrie de la volonté nationale, se prononçàt-elle décidément contre une république, et que, bien que ses principes ne lui permissent pas déjouer pour son compte le rôle d'un Monk , il se retirerait devant l'autre alternative de gouverner par une sanglante et tyrannique minorité. Telles eussent été, j'en reste encore convaincu, la disposition naturelle de son esprit et probablement sa dernière détermination. Mais la confiance générale que l'on avait dans cette conclusion est bien ébranlée par le discours prononcé samedi dernier. L'impression que ce discours est en train de produire maintenant dans tout le pays, ne saurait être jugée par l'cfTet qui en est immédiatement résulté sur ceux auxquels il était adressé. Mon expérience des assemblées délibérantes françaises me porterait à croire qu'elles brillent rarement par ce courage moral qui, sous l'empire de circonstances difficiles, éclate en une réplique improvisée, et la conviction oii l'on est que Cavaignac est maintenant nécessaire, peut avoir fourni un motif de plus de garder un silence prudent. Quand ses j)aroles résonnaient encore à mes oreilles, j'ai exprimé l'opinion qu'on ne devait pas scruter avec trop de

sévérité les expressions dont s'élait servi un homme à qui manque la facilité d'élocnlion , et qui évidemment luttait contre une gêne intérieure qu'il ne se souciait pas de montrer.

Tout le monde, sans en excepter le gouvernement, a été convaincu, pendant ces deux derniers mois, que si l'état actuel des choses peut, faute d'une autre éventualité à laquelle il soit facile de recourir, èlre supporté pendant quelque temps encore , la République en réalité n'a pas pour elle un parti considérable dans le pays, à moins qu'on n'y compte ceux qui voudraient en faire le synonyme de l'anarchie. En annonçant donc qu'il userait de tous les pouvoirs extraordinaires confiés à ses mains, même au prix de tout ce qui est cher à l'homme, pour la défense de cette République, le général Cavaignac a fait an fond l'acte d'un fanatique politique capable de se porter à toutes les extrémités. La triste conclusion qu'il faut tirer de tout cela, c'est qu'il devient iujpossible de garder longtemps la paix intérieure. Mais à quelle époque éclatera le conflit? Quelle en sera la gravité? Cela dépend de la solution que recevront beaucoup de questions agitées maintenant,

L'Assemblée a décidé hier, h une grande majorité, qu'elle prolongerait son existence après le vote de la Constitution jusqu'à ce qu'elle ait adopté ce qu'on appelle les lois organiques. Pour apprécier l'opportunité de cette décision , il faut savoir ce que sont ces lois organiques. Certainement, comme la Constitution me paraît ne rien conslitner, si rAsseml)lée croit pouvoir

INFLUFA'CE PROBABLE D'L'VE GUERKF': KTRAXGKRK. 271

y ajouter quelques lois destinées à la consolider, et en suffisante harmonie avec ses dispositions, il est naturel que cette œuvre soit accomplie par les mêmes mains. Mais le pays ne verra dans cette résolution qu'un vote fondé sur des motifs égoïstes, et le désir de prolonger une existence politique qui assure au grand nombre des membres des avantages personnels. Il ne faut pas s'étonner si telle rsl l'impression publique, lorsque Sénard , le ministre de l'Intérieur, m'a dit, dan? la conversation , l'autre jour, qu'à en juger d'après l'opinion actuelle du pays, s'il y avait des élections générales, des neuf cents représentants il n'en reviendrait pas deux cents à la Chambre.

Je renvoie à un autre moment mes observations sur la proposition qui aurait pour objet de confier à l'Assemblée, au lieu du peuple, l'élection du président, car j'apprends que les amis du gouvernement ne sont pas encore décidés à soumettre cet amendement à la Chambre.

L'influence qu'une guerre étrangère exercerait sur la durée de la République est appréciée diversement. Les difficultés nouvelles que j'ai dernièrement rencontrées à modérer l'impatience du général Cavaignac sur ces questions de politique étrangère, dont la discussion est très-prochaine, viennent, je le crains, de la conviction toujours croissante, et fortifiée chez lui par l'insistance de beaucoup de gens, où il est que la meilleure chance de salut pour la République est dans la guerre. J'ai vu avec un grand regret quelques passages d'une lettre de lui à un agoni diplomalicjue où

il faisait allusion à l'agitation révolutionnaire des autres pays, agitation, ajoutait-il, dont ii profiterait s'il était abandonné par l'Angleterre et attaqué par le reste de l'Europe. Je crois que ces paroles lui sont inspirées par d'autres et n'expriment pas ses propres sentiments. J'ai encore à apprendre, par une plus longue expérience, si le général ne serait pas par hasard, sous une apparence de grande fermeté , un homme d'une volonté irrésolue et très-maniable. Il a un vif désir de paraître ferme , et ce désir le pousse à des mouvements d'énergie passagère ; mais, sitôt qu'une difficulté ou un incident imprévu se présente, il pourrait bien être une de ces personnes qui, presque sairs s'en apercevoir, s'abandonnent, même contre leurs pro|)res convictions, aux suggestions des autres, pourvu que ceux-ci y mettent de la persévérance et s'y prennent avec habileté. Le sort non -seulement de la France, mais de l'Europe, dépend à un tel point, dans ce moment, du caractère' personnel de cet homme d'Etat, qu'il est bien naturel de chercher, avec une attention obstinée, à juger exactement du degré de fermeté de ce caractère, aux prises avec des influences qui luttent entre elles et des difficultés qui s'accumulent tous les jours.

DI.VKR A I/AMIÎASSADF. — PKKSiiAX CKS.

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