‹ Une année de révolution (volume 2)Chapitre 24 sur 51 · scpicmbio · texte numérisé non relu

scpicmbio

Toutes les lois que j\ii considéré la situation du jjénéra! Cavaignac , entouré, dans un moment difficile, de l'unique clique du Xalional, il m'a toujours semblé qu'il était complètement impossible de tenter de gouverner pendant quelque temps le pays en employant exclusivement les services d'bonimes qui ne possèdent ni l'babilude des affaires ni les sympathies de la grande majorité de la nation. Cette opinion , je me suis hasardé à la lui insinuer dans des occasions que la franchise de notre connnerce me fournissait sans peine, et je suis heureux de voir qu'il semble maintenant s'efforcer d'attirer, petit à petit, dans son gouvernement, des hommes qui, par leur capacité, puissent être les plus utiles à leur pays, sans s'inquiéter de savoir s'ils sont, comme lui, républicains de conviction, ou s'ils le sont simplement devcinis par la force des circonstances. L'envoi fait par lui de M. de Heaumont à Londres peut être considéré comme son premier pas dans cette direction. En proposant M. Vivien en qualité de plénipotentiaire aux conférences qui doivent bientôt s'ouvrir, il semble prouver qu'il entend persévérer enfin dans la même voie. L'intention où il est, comme j'en ai été informé, d'olfrir d'ici à peu de jours un portefeuille à

M. Dufaure, l'y engage encore davantage. Le général a souvent parlé, en homme qui en est pénétré, des difficultés contradictoires dont il est environné j il disait que si les républicains formaient une minorité incontestable dans le pays , ils n'en étaient pas moins une minorité considérable, et d'autant plus formidable qu'ils sont hommes d'action; telle était, ajoutait-il, le caractère du peuple auquel il avait affaire, que beaucoup de gens qui n'aiment pas la République n'étaient pas préparés encore au retour de la monarchie, absolument discréditée en France.

Mes conversations avec le général Cavaignac ont eu pour moi un résultat satisfaisant. Bien qu'il ne puisse pas déployer toujours dans sa conduite cette énergie que lui communiquerait une plus grande confiance en ses forces , elles montrent qu'il est disposé à considérer sans passion et par les yeux de la raison l'état du pays et les difficultés de sa propre position.

26 septembre.

J'arrive de l'Assemblée où j'ai été témoin de l'admission de Louis Bonaparte. Il est entré tranquillement par une porte latérale, et a pris place (sans être d'abord aperçu) sur une des dernières banquettes pendant qu'on prononçait un discours ennuyeux dont sa présence semble avoir ou pour effet d'abréger la durée. Après avoir été admis, il a fait une courte allocution,

LOLIS-XAPOLi;0\ A I/ASSK.MBLKE. 287

OÙ il a repoussé les calomnies dont il avait été l'objet, proclamé son amour pour son pays et le désir de concourir à l'achèvement de ces institutions démocratiques que le peuple avait k droit d'attendre. Il désirait, a-t-il ajouté, contribuera l'affermissement de la République. Ces paroles ont été favorablement accueillies, mais pas cependant avec un enthousiasme bien remarquable.

27 septembre.

Voici le discours du prince Louis-Napoléon Bonaparte tel que le donne le Moniteur de ce matin :

« Louis -Napoléon Bonaparte fait son entrée à la Chambre, et prononce le discours suivant :

(c Citoyens représentants, il ne m'est pas permis de garder le silence après les calomnies dont j'ai été l'objet.

» Après trente-trois années de proscription et d'exil, je retrouve enfin ma patrie, et tous mes droits de citoyen !

» La République m'a fiiit ce bonheur; que la République reçoive mon serment de reconnaissance, mon serment de dévouement, et que les généreux compatriotes qui m'ont porté dans cette enceinte soient certains que je m'efforcerai de jusiilier leurs sulfrages en travaillant avec vous au maintien de la tranquillité, ce premier besoin du pays , et au développement des

288 UXE AXMEE DE REVOLLTIOY.

institutions démocratiques que le peuple a droit de réclamer.

» Longtemps je n'ai pu consacrer à la France que les méditations de l'exil et de la captivité. Aujourd'hui la carrière oii vous marchez m'est ouverte ; recevezmoi dans vos rangs , mes chers collègues , avec le même sentiment d'affectueuse confiance que j'y apporte. Ma conduite, toujours inspirée par le devoir, toujours animée par le respect de la loi, ma conduite prouvera à l'encontre des passions qui ont essayé de me noircir pour me proscrire encore , que nul ici plus que moi n'est résolu à se dévouer à la défense de l'ordre et à l'affermissement de la République. »

2S scptembro.

L'Assemblée, dans la séance d'hier, a achevé la discussion du projet de loi sur l'impôt progressif, et a commencé celle de la question des deux chambres. Os débats ont fait naître deux incidents qui, tous deux, sont de nature à exercer une certaine intluence sur la durée de l'ordre de choses présent en France; mais tandis que le premier a montré tout ce que pourrait ("aire un peu de fermeté de la part des dépositaires du pouvoir, le second a signalé le danger que court la République d'être ruinée par ceux mémos qui avaient été commis il son établissemonf.

Le discours de M. L'Mlru-Kollin , présideul diin bau-

BAXQIKT 1)1 CHALK T. 2S9

quel donné au Clialel pour crlébrcr rannivorsaire do la première' Uépubliquc Française, avail eu pour effet d'alarmer le bon sens el d'exciler le ressentiment personnel des membres du gouvernement, et je prévoyais bien qu'ils saisiraient la première occasion pour répudier les doctrines subversives qu'avait proclamées Ledru-Rollin. Telle est la cause à laquelle on peut attribuer les paroles cnergi(jues, quoiqu'un peu eu dehors des habitudes reçues, qu'a prononcées le général Cavaignac pour appuyer les considérations présentées timidement d'abord par son ministre des finances, et l'on a droit d'espérer que l'immense majorité par laquelle a été rejetée la proposition équivoque de la commission sera disposée, dans la crainte de laisser pendante celle question de spoliation compliquée qu'on a|)pelle impôt progressif , à fortifier le gouvernement.

La discussion sur le point de savoir si l'on aurait une seule chambre ou deux, a été ouverte par un discours habile de M. Duvergier de Hauranne, qui renferme beaucoup de vérités bonnes à dire, et placées, de manière à produire un grand effet, dans une lumière nouvelle et frappante. Mais, bien qu'il ait conclu en soutenant, avec beaucoup de raison, que l'adoption de son amendement pouvait seul sauver délinitivement la Uépubiique, les hommes qui professent les opinions républicaines se sont décidés, presque à l'unanimité, comme cliaeun le savait d'avance , à tourner le dos à l'expérience el à tcnler leur essai avec une chambre unique.

28 septembre.

Le discours de M. Odilon Barrot, sur l'amendement proposé au projet de constitution en vue d'instituer deux chambres législatives, a produit une impression immense. C'a été certainement, à considérer toutes les qualités qui composent un orateur, l'un des meilleurs discours prononcés jusqu'ici dans l'Assemblée Nationale. Il a été plein de considérations solides , de chaleur, de clarté; il a été concis et par-dessus tout courageux. L'auditoire s'est senti profondément remué lorsque l'orateur, avec un mà!e orgue'il , a fait allusion à l'intégrité et au désintéressement de sa carrière |)ublique. Quelques reproches qu'on ait pu adresser parfois à M. Odilon Barrot sur le peu de sagacité politique qu'il a déployée dans la recherche des moyens de gouvernement, personne ne saurait avec justice révoquer en doute qu'il ne fût dirigé par un patriotisme éclairé. On est bien fondé, il est vrai, à blâmer l'agitation réformiste à laquelle il a pris part l'année dernière , et surtout l'idée qu'il s'était formée de l'aptitude de ses concitoyens à garder une juste mesure entre la torpeur polilique et la violence révolutionnaire.

Quant à la question en elle-même, le |)oinl faible de tous les amendements consistait dans la difficulté de trouver les éléments propres à constituer une seconde chambre capable de remplir le rôle auquel on l'appelait. 11 ne pouvait écbaj)pcr à aucun esprit, pour peu qu'il voulût réfléchir, que cet^élément man(|uait

OLKSTIOY DKS DF-IX CIIAMnRI'S. 291

absolument; aussi cloil-on s'étonner beaucoup moins que j'aie rencontré, dans le cours de communications conlidenlielles entretenues, pendant les six derniers mois, avec quelques-uns des républicains les' plus distingués, un grand nombre d'entre eux qui regrettaient, comme la cause de tous le^iis embarras, l'absence en France d'une institution sociale semblable à l'aristocratie angl lise. Le discours de Lamartine a été plus pratique que de coutume, et l'orateur s'est contenté de prendre spécialement en considération les exigences du moment , pour combattre la création d'une seconde cliambrc.

Une objection m'a particulièrement Irappé, parce qu'elle me paraît tenir compte de la réalité des cboses et qu'elle est en même temps solidement établie; c'est celle où il a signalé la seule véritable différence que l'état actuel de la société en France permette d'introduire entre la composition d'une chambre et celle de l'autre. Il a tait tout son possible pour montrer le néant de toutes les distinctions, hors une, dans laquelle la nature triomphe de toutes les prétentions au nivellement : celle qui résulte de l'âge. La ligne de démarcation (pi'elle établit, et qui s'était présentée à l'esprit de tous comme un expédient au(juel on pouvait recourir, AL de Lamartine a fait voir, dans le passage suivant, combien elle était vaine. « Qu'est-ce qui marquera " , a-t-il demandé, u la différence entre vos deux chambres? Fsf-ce l'âge? Mais vous déferiez ceJte œuvre admirable, celte combinaison divine de la nature, qui mêle les âges divers dans la même génération pour que les faiblesses d'un

292 U\E AWKE DE RF.VOLLTIOW

age soient corrigées par la force et la maturité d'un autre âge, pour que la vieillesse et la jeunesse, Tenfance et la virilité , forment cette moyenne qui fait l'équilibre des facultés dans le genre humain. Quoi! vous scinderiez ces forces différentes dans votre Corps Législatif à deux actes de naissance! Vous placeriez, comme la Constitution de l'an III, là tous les hommes d'expérience et de tradition, tous les vétérans de la politique; ici tous les jeunes enthousiasmes, toutes les fougues, toutes les impatiences; là la nécropole des vivants, /c/ l'inexpérience et l'entraînement naturel à la jeunesse.

5) Vous vous priveriez même, vous, chambre démocratique, de toute la majesté, de (oute l'autorité que Dieu, la nature et les hommes ont attachées de tout temps au signe des années glorieusement et laborieusement employées au service du pays. "

La majorité a été considérable, 530 contre 289. Beaucoup de membres, en efiet, désiraient se placer du côté du succès dans une question populaire, une fois qu'il était devenu certain que la proposition de la commission serait adoptée, et, il faut l'avouer, l'amendement de M. Duvergier de Hauranne n'était pas suffisamment développé dans ses détails, qui présentaient en eux-mêmes beaucoup de difficultés pratiques. Mais qu'avaient à faire ici des difficultés qui n'étaient insurmontables qu'en apparence? Si, d'un côté, M. Odilon lîarrot avait prouvé jusqu'à révidence qu'une assemblée populaire unique doit être, quand elle est temporaire, une constituante, et doit, (|unnd

CHOIX D'I'V ^lODK I) KI-KCTIO.V PIUiSîDKVriKIJ.K. 2'J:J

elle csl pciinaiit'iilr , dcucnir iino coiucnlion, qu'clli? ne pourrait jamais se niaiiilcnir en face d'un pouvoir exéculil temporaire, qui entrerait avec elle en lutte d'attributions; — si, d'un autre côté, M. de Lamartine avait rendu également incontestable qu'on ne pouvait espérer de rencontrer en France les éléments nécessaires à la division du pouvoir législatif en deux chambres , que toute tentative de ce genre serait une erreur et un malheur à la fois ; — si la création qui s'efforce maintenant de vivre est incapable de fonctionner telle qu'elle est, et s'il n'existe aucun moyen de la corriger, la conclusion est inévitable : La Constitution de 1848 en est réduite à l'impossibilité de durer.

29 septembre.

FiC choix d'un mod« d'élection pour le Président de la République menace de devenir une source de discorde entre les amis de l'ordre, et la cause d'une confusion prochaine. La Réunion de la Hue de Poitiers, sauf quelques exceptions insigniliantes, a décidé qu'elle ne consentirait pas à transporter l'élection, des comices populaires dans le sein de l'Assemblée. Son langage à cet égard est dés plus fermes; elle déclare que, si la majorité de l'Assemblée se prononce contre elle, elle se retirera et ne prendra pas de part au vote détinitif. Cette abstention enlèverait à l'élection toute autorité morale, et provoquerait parmi les électeurs des provinces une grande irritation contre l'Assemblée, qui déjà, dat!s

294 UNE AWEE DE REVOLUTIOX.

leur opiuion, a dépassé les pouvoirs dont elle avait été investie, en prolongeant sou existence après l'adoption de la Constitution. La Réunion de la Rue de Poitiers, sorte de club parlementaire, se compose, comme je l'ai indiqué plus haut, de la fraction la plus modérée de l'Assemblée; elle est beaucoup plus nombreuse qu'aucune autre portion de cette Assemblée, mais ne suffit pas à elle seule pour former la majorité. J'ap- . prends cependant que, dirigée par M. Garnier-Pagès , une partie considérable de la Réunion de l'Institut, rameau du club primitif du Palais-Xational, a l'intention de se réunir à ceux de la rue de Poitiers pour s'opposer à l'élection par l'Assemblée, en vue de renverser le général Cavaiguac.

Dans le Palais-Xational, lieu de réunion des. purs républicains d'opinions avancées, mais hostiles encore à ce qu'on appelle la République rouge, l'opinion se déclare presque unanimement ^-n faveur de l'élection par l'Assemblée.

La rue Taitbout, oii se rassemblent les membres de la Montagne, en y comprenant les communistes et les socialistes, ne s'est pas encore prononcée d'une manière délinilive. Quelques-uns ne veulent pas de Président du tout; d'autres attendent j)our prendre le parti qui leur permettra le plus sûrement de mettre à exécution les projets extrêmes qu'ils ont en vue; il en est qui sont déterminés à appu\er (Javaignac, qu'ils haïssent, en sacriliant le suffrage universel, qui a été leur mot d'ordre, parce qu'ils sont convaincus (jue toute autre conduite les mènerait an renversement d(

CHOIX DL'X MODE D'KLKCTIO.V I'RKSIDKVUKI.LI.. 295

la République. Il est assez sinjjulier île voir avec quelle défiance les membres de celle assemblée envisagenl, en général, les effets du suffrage universel, dont ils sont à la fois les créatures et qu'ils sonl chargés de constituer pour l'avenir.

J'ai quelque lieu de croire que le gouvernement n'a pas encore pris une résolution définitive sur la question de savoir s'il veut persévérer dans l'inlenlion d'obtenir, en tant que la chose soit possible, que l'élection soit faite par l'Assemblée, malgré les obstacles qui s'opj)Osenl au succès de celle mesure, et qui cerlainemenl paralyseraient le pouvoir ainsi conféré. On doit se rappeler que maiuleuaDt l'Assemblée ne peut pas durer plus de quelques mois encore ; il s'ensuit que le Président resterait ainsi pendant trois ans comme l'ombre d'un gouvernement qui aurait lui-nième disparu, et, comme les nouvelles élections seraient probablement hostiles, sous l'influence de l'exaspération à laquelle les électeurs seraient en proie, à un acte par lequel ils se croiraient frustrés de leurs drolls, le Président pourrait se trouver en opposition directe avec la majorité du Corps législatif. Si , au contraire , une nouvelle assemblée inaugurait ses opérations par la nomination d'un Président, et s'ils avaient tous les deux, Président et Assemblée, à fournir ensemble leur carrière, probablement au moins ils s'inspireraient du même esprit, quelque insulllsanle que j)ùl être l'indépendance du pouvoir exécutil.

D'un autre côté, il n'est pas probable dans ce moment-ci que personne, soumis an sullrage universel,

296 LNe AMXEE DE REVOLUTIOX.

réunisse la majorité absolue nécessaire pour rendre son élection définitive. Le candidat qui pourrait aujourd'hui obtenir l'appui du plus grand nombre d'électeurs serait le due de Bordeaux , mais il serait aisé d'établir que, en vertu des lois existantes, il n'a pas qualité pour se présenter, et que les voix qui lui seraient données seraient des voix perdues. Il n'en est pas de même avec Louis-Bonaparte; une fois admis comme représentant, il ne peut pas être traité en prétendant. S'il n'y avait pas de majorité absolue et si le général Cavaignac obtenait un nombre de voix à peu près égal à celui des suffrages accordés à Louis-Xapoléon, il serait facile à l'Assemblée de choisir son nom parmi ceux qui lui seraient présentés; mais il y a beaucoup de raisons de penser que sa place sur la liste du scrutin rendra cette marche impraticable. La grande majorité des chefs de parti, en France, désirent encore vivement que dans les circonstances présentes Cavaignac devienne président; tous cependant désespèrent d'atteindre ce but à l'aide du mécanisme que l'on propose d'introduire dans la Constitution, et tous désapprouvent l'expédient au moyen duquel on voudrait y parveuir.

C'est un fait curieux que, dans leurs efforts pour constituer définitivement la République Française , ceux qui l'ont fondée sont à chaque pas embarrassés par l'absence de ce qu'ils ont détruit et par l'opposition de ce qu'ils ont créé. On ne peut pas douter que celte élection n'amène une crise périlleuse, d'autant plus que les républicains rouges se préparent à profiler sans délai do la confusion.

BA.VQl'KTS DU MIDI. 297

!«'' octobre.

Un incident qui est survonii liier dans l'Assemblée Nationale montre que le parti modéré n'attache pas sans raison une «pande importance aux clianjj^emenls qu'en certains déparlomcnis il voudrait voir iniroduire dans le gouvernement intérieur du pa\s. Il est particulièrement désirable que dans les provinces, |)lus encore qu'à Paris, la cause de l'ordre social ne soit j)as (rallie par les autorités locales et subalternes dont le jfénéral Cavaignac a la nomination et la révocation à la ibis. L'affaire des récents banquets démocratiques célébrés dans le Midi a été exposée à l'Assemblée par M. Denjoy, qui malheureusement n'a pas montré une prudence égale à son courage et à son talent, et qui, paraissant en même temps attaquer le banquet auquel M. Ledru-Rollin et la plupart des membres de la Montagne avaient assisté, au Chalet, le 22 du mois dernier, en l'honneur de la proclamation de la première République, a soulevé un tel orage que le président a été obligé de se couvrir et de suspendre pour quelque temps la séance. L'orateur a enfin établi d'une manière incontestable qu'à Toulouse le prélèt, le procureur de la République et les autres fonctionnaires de rendroii, avaient assisté à un banquet destiné à glorifier - la République démocratique et sociale v , et à combattre ^1 la République réactionnaire qui a coiinnence le 4 mai dernier ^ , c'est-à-dire le jour oîi s'est réunie l'Assemblée, et que l'objet spécial de la réunion était

208 UNE AXXÉE DE REIOLUTIOX.

de protester contre le vote récent par lequel l'Assemblée avait refusé au peuple ses droits légitimes.

M. Denjoy a ajouté alors, sous sa responsabilité, que les banqueteurs avaient parcouru la ville en cortège pendant une grande partie de la nuit en criant : « Vive Barbes! Vive Robespierre! live Marat! Vive la Montagne! Vive la guillotine! » Le seul de tous ces cris qui ait été nié avec énergie est celui de « Vive la gtiillotine! '? et s'il a été, comme M. Denjoy l'a affirmé avec insistance, véritablement poussé, c'a été probablement par quelques-uns de ceux qui avaient fait d'un peu trop copieuses libations du généreux vin rouge d'alentour. Mais après tous les désaveux de quelques-unes des personnes compromises dans ce banquet, après les explications du ministre de l'Intérieur, il en est resté bien assez pour montrer que c'était là une fête à laquelle ne devait assister aucun de ceux auxquels avaient été confiée quelque autorité pour le maintien de la tranquillité publique.

3 ocloljie.

J'ai appris hier de M. Bastide que le gouvernement s'était enfin décidé à abandonner l'idée de toute tentative pour obtenir l'élection du président par la Chambre. Il y avait, m'a dit M. Bastide, tant de diificullés dans la prati(jue de ce système, que lui et ses collègues étaient déterminés à courir les chances du suffrage universel.

PRIISIDK.XTS DKS IJLUKALX DE L ASSIiMIJU:!:. 2yi»

Ces chances, il ne les croit pus encore absolument contraires à la nomination du «jénéral Cavai^jnac, car il est persuadé que le clergé ne lui est pas défavorable. Tout cela, à mon avis, dépendra beaucoup de la lijjue de conduite que suivra Je général pendant le temps qui s'écoulera entre le moment où nous sommes et le jour de l'éleclion. (Jomme les légitimistes n'ignorent pas que le duc de Bordeaux ne peut pas être un candidat légal, il est bien possible qu'ils n'en proposent aucun autre, mais celui qu'ils adopteront avec ensemble réussira probablement, à en juger par l'état de l'opinion dans les provinces.

11 n'est j)as inutile de remarquer, comme un témoignage des fluctuations de l'opinion publique, le renouvellement mensuel des bureaux de l'iAssenjblée Xationale. La liste d'hier contient les noms suivants, parmi ceux des quinze présidents :

Odilon lîarrol ,

Léon de Maie vil le,

Mole,

Thiers,

Lacrosse ,

de lîémusat,

Dufaure,

Duvergier de Hauraiine,

de Trac;^ .

Toutes ces personnes faisaient auhelois partie de ce qu'on appelait 1 opposition dynaslicjue, et la plupart d'entre elles ont ligure à dillérenles époques daus les

300 L.\E AXNEE DE REVOLLTIOM.

cabinets de Louis-Philippe.. Parmi les six autres noms il n'en est aucun qui appartienne à un représentant du parti ultra-démocratique, et l'on y voit figurer seulement deux membres du Gouvernement Provisoire, Arago et Dupont de l'Eure, qui ont tous deux, à la célébrité, des titres plus universellement admis.

3 oclobie.

Voici, sur une question de politique étrangère, un scrutin qui certes demande quelque explication.

Pour l'ordre du jour pur et simple, accepté par le général Cavaignac, 441 voix; pour un ordre du jour motivé, appuyé par AIM. Flocon et Ledru-Rollin , 336 voix. Si tel était le véritable rapport des opinions dans l'Assemblée , tntre la politique du gouvernement et celle de la Montagne , sur la question de l'interven lion armée, la paix du monde serait beaucoup plus sérieusement menacée que, jusqu'à présent, je n'ai eu lieu de le croire. Mais une grande partie de cette confusion est due à l'inexpérience, en fait de tactique parlementaire, de tous ceux qui tiennent par quelque lien au gouvernement. Cette absence de discipline, si l'on y joiut le tumulte qui termine presque chaque débat, et que rien ne peut apaiser, met souvent un grand nombre de représentants hors d'état de comprendre la nature de la question qu'ils ont à trancher.

Le général Cavaignac demaridail tout simplement un

I/^SSKMHLKK DKSJHK L\ i'.\lX. ;iOI

vote (le confiance qui approuvât la manière dont il avait conduit la néfjocialion et sanctionnât le refus qn'il faisait de doiiner de plus amples explications. Le ton sur lequel s'était exprimé M. Ledru-Hollin faisait beaucoup incliner l'Assemblée à accorder ce vote. D'un autre c()lé , celle-ci était divisée par un amendement qu'avait proposé avec beaucoup d'habileté M. Flocon , et qui, s'en référant simplement à la délibération de l'Assemblée elle-même, du 24 mai, l'acceptait comme base de négociation, et puis, également, prononçait l'ordre du jour. Le vole a eu lieu sans aucune discussion sur cet amendement, et il a produit ce malheureux effet que cette minorité considérable, en se séparant, sans aucune explication, du gouvernement, semblait adopter la politique de M. Ledru-Rollin qui, seul parmi les orateurs de ce côté de la Chambre, avait pris la parole.

Le colonel Charras, sous-secrétaire d'Etat au ministère de la guerre, le capitaine Bertrand, un des aides de camp du général Cavaignac, de même que M. Ducoux, le préfet de police, ont montré, eu volant contre le gouvernement, à quel point la discipline parlementaire fait défaut. Voici la conclusion à laquelle j'ai été amené après avoir attentivement observé tous les incidcnls de celte discussion : La grande majorité de l'Assemblée désire sincèrement la paix, et elle serait pleinemenl satisfaite de toute politique qui assurerait à l'Ilalie les bienfaits essentiels d'un gouvernement national ; la susceptibilité du caractère français cependant, en même temps que la netteté des déclarations antérieures, soil

302 rXE AWF-K DE UK VOLl TîOX.

([u'elles émanent du pouvoir délibératif ou du pouvoir exécutif, réclament quelques ménagements. Enfin, dans un moment d'irritation, celte majorité pourrait être entraînée à prendre un parti dont elle déplorerait les conséquences, mais auquel nul gouvernement ne serait assez fort pour opposer aucune résistance.

5 octobre

J'ai annoncé, il n'y a pas plus de deux jours, en m'appuyanl sur le témoignage de M. Bastide, que la dernière résolution du gouvernement était de renoncer à l'idée de toute tentative pour obtenir réieclion du président par l'Assemblée. J'apprends que celte décision, résultat du vote intervenu dans la connnission de constitution, où l'amendement proposé a été rejeté par neuf voix contre cinq , avait eu j)our conséquence un arrangement en vertu duquel M. Dufaure et M. de Tocqueville deviendraient membres du cabinet; mais que le jour suivant, pour quelque raison qui n'a pas été publiquement expliquée, le gouvernement ayant changé d'avis et s'élant décidé à tenter de faire triompher ses vœux dans l'Assemblée , M. de Tocqueville et M. Dufaure ont compris qn'apparlenaut à la majorité de la commission où une opinion diflerenle avait prévalu, ils ne pouvaient pas, quanta présent, accepter de portefeuille.

Il est évident pour moi que le général Cavaignac voit

EMBARRAS Dl G K \' K R A (- <;A\ M(;\ AC :'.ty.',

très-bien la difficulté de la position qui lui i;erait faite si ce mode d'élection était adopté seulement à une faible majorité. Mais sa préoccupation dominante est que tout autre parti aurait pour résultat la nomination de Louis- Xapoléon, bientôt, croit-il, transformé en empereur, et qu'alors ou Ton tomberait dans la guerre et dans la confusion, ou l'on aboutirait à une restauration légitimiste.

Il ne serait pas convenable d'insister auprès du général pour lui faire remarquer que sa conduite même est une censure du suffrage universel, la seule des institutions fondées en Février qui soit jusqu'à présent restée intacte; mais il serait à propos d'appeler son attention sur les embarras qu'il se prépare à lui-même. Il peut à peine espérer que la proposition dont il s'agit réunisse plus de suffrages qu'il n'en faut pour former la simple m;ijorité. Cette majorité représenterait l'opinion hésitante d'une législature qui, avant que plusieurs mois se soient écoulés, aura cessé d'exister. Il se trouverait alors, en contact avec une Assemblée nouvelle, nommée sous l'influence de sentiments peu favorables pour lui , aigrie encore par le procédé à l'aide duquel il aurait été élu , »et auquel on ne pourrait trouver d'excuse qu'en avouant la défiance inspirée par le pays. Les embarras qu'il éprouverait dans la pratique du gouvernement ne lui viendraient pas seulement du pouvoir législatif, mais de l'exécutif. Il a souvent déclaré (|u'il ne pouvait pas gouverner longtemps avec de.s hommes qui ne possédaient ni la connaissance des aff^iires ni les sympathies de la nation. Il se trouverait

304 IIXR AMNÉK DE RÉVOLUTION.

donc bientôt dans la nécessité de sacrifier ceux mêmes qui auraient contribué à son élection, et de choisir ses ministres dans l'autre parti, parmi ceux qui auraient combattu avec le plus d'énergie la forme adoptée pour lui conférer ce pouvoir, qu'ils seraient appelés à partager.

Le général paraît sentir la force de toutes ces objections. Il ne prend personnellement aucune part dans cette discussion, et s'abstient même, tant qu'elle se continue , de paraître à l'Assemblée ; mais il déclare que si l'on se décide à faire appel au suffrage universel , il montera alors à la tribune et demandera que le pays soit mis en mesure de décider la question dans le délai d'un mois, ajoutant qu'il est tout prêt à résigner le pouvoir que les circonstances ont |)iacé entre ses mains, ou à continuer de l'exercer si telle est la volonté de la nation, mais qu'il ne peut supporter indéfiniment la responsabilité d'une autorité provisoire.

Si le général persiste dans ce sentiment, que l'on Irouve bien naturel de sa part quand l'on considère l'élat présent du pays, il fera naître de grands embarras, car beaucoup de républicains modérés espèrent lui persuader de garder encore six mois de ))lus le pouvoir aux conditions où il le possède, et il serait certainement fort désirable qu'il prît ce parti dans la situation actuelle de l'Europe.

AI. de Tocqueville vient de terminer un discours fort habile où il ex|)liqu(' pourquoi la commission n'accepte pas l'amendement. 11 conteste énergiquement à une assemblée constituante le droit de nommer un

CHOIX DIX MODK D'IOLLGTIOV l'HIiSlUE.V'MKLLK. 30r>

gouvernement pour raicnir. Ses fonelions ont pour terme l'adoption d'une Constitution, et elle n'a pas qualité pour désigner les personnes qui eoniposeronl le gouvernement après qu'elle aura elle-même achevé sa carrière.

8 oc(ol)re.

Après une discussion qui a duré quatre jours, et qui n'a pas toujours présenté un égal intérêt, la grande question de principe relativement au mode qui doit être adopté pour rélecHon du président de la République a été enfin décidée à une majorité de près de trois contre un, qui s'est prononcée contre la nomination par l'Assemblée, et, en même temps, contre les vœux du gouvernement. Les voix se sont réparties ainsi : 204 contre GOl. 11 reste encore à fixer l'époque de la première élection.

On peut admettre comme dislinction fondamentale entre les institutions monarchiques et les républicaines, que le pouvoir exécutif doit, pour les secondes, prendre directement sa source, sous une forme ou sous une autre,danslavolontcnationale manifestée par l'élection, et que, dans les premières, ce pouvoir est transféré d'un possesseur à l'autre, en vertu de quelque droit reconnu.

Les différents modes d'élection ont été discutés dans l'Assemblée, et il aurait é(é impossible au j)lus habile avocat du système monarchique de déterminer en l'a-

M. ÎO

veur de son opiDioii une conviction plus irrésistible que celle à laquelle un observateur impartial arrive nécessairement après avoir entendu les arguments contradictoires de ceux qui, chacun à leur tour, et une ou deux fois avec beaucoup de succès, ont fait ressortir les inconvénients du système qu'ils combattaient, sans pouvoir contester les inévitables dangers du système qu'ils défendaient.

On se rappellera que c'était une discussion dans laquelle personne, quant à présent, ne se hasardait à avouer une préférence pour la forme monarchique, et cependant, si les orateurs étaient sincères dans leur argumentation , il leur était impossible de ne pas rester intérieurement convaincus qu'un souverain constitutionnel pourrait aussi bien que leur président remplir les fonctions qui sont dévolues à ce dernier, sans exposer l'Etat à ces dangers toujours renaissants attachés à une élection, et que tout le mondé a prévus.

11 est inutile de faire remarquer la justesse incontestable de ce dilemme : si, d'un côté, il est élu par l'Assemblée , le président sera la créature d'une faction parlementaire, et tous ses adversaires ne manqueront pas de dire qu'il a obtenu son élection à force de corruption et d'intrigues; si, d'un autre côté, il est l'œuvre du suffrage universel, il y a toutes sortes de chances pour que, à un moment donné, les titres les plus superficiels et les plus éphémères à une espèce de célébrité rallient la majorité , et pour que la voix populaire inflige au pays, pour quatre années, un chel profondément incapable d'exercer les fonctions qui lui ont

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