‹ Une année de révolution (volume 2)Chapitre 25 sur 51 · DANGERS GRAVES DE TOUT SYSTEME · texte numérisé non relu

DANGERS GRAVES DE TOUT SYSTEME

été confiées, et cependant mal disposé, naturellement, à s'abaisser à cette inaction personnelle que, lorsque les chances de la succession héréditaire ont été le plus défavorables, on a généralement considérée comme la condition régulière d'un souverain constitutionnel. On trouverait, je crois, à peine un républicain maintenant qui ne préférât, à un président élu, un roi constitutionnel, enclin par caractère et formé par son éducation à bien comprendre et à apprécier justement la nature de ses royales fonctions', choisissant avec un patriotique discernement les rares occasions où il devient de son devoir d'exercer directement une influence toujours respectée parce qu'il n'en abuse jamais. Quant au dernier roi, Louis-Philippe, s'il est tombé, c'est, il n'en faut pas douter, parce qu'il n'a jamais voulu comprendre la maxime de M. Thiers : « Le roi règne.et ne gouverne pas. » Et même dans ce cas beaucoup de gens seraient aujourd'hui portés à penser que Taction perturbatrice provoquée ainsi dans le mécanisme constitutionnel est un mal médiocre, si on le compare aux luttes incessantes qui, à chaque élection présidentielle , dans un pays comme la France, menacent d'entraver la marche du gouvernement.

Le discours le plus remarquable de tous ceux qui ont été prononcés dans cette discussion, a été certainement celui de M. de Lamartine. Je ne l'ai jamais entendu parler si bien depuis la révolution. Mais ce discours lui-même était, dans son ensemble, la plus éloquente condamnation du gouvernement dont il avait fait partie, et un décourageant tableau de l'avenir

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réservé à celte République dont il a été le principal fondateur. Sa péroraison tout entière est un spécimen si heureux du style oratoire qui le distingue , et dans lequel il est sans rival , que j'en reproduis ici les derniers passages, pénétré moi-même d'admiration.

Le citoyen Lamartine. « Je sais bien qu'il y a des dangers graves dans les deux systèmes, qu'il y a des moments d'aberration dans les multitudes, qu'il y a des noms qui entraînent les foules comme le mirage entraîne les troupeaux, comme le lambeau de" pourpre attire les animaux privés de raison.

» Je le sais, je le redoute plus que personne, car aucun citoyen n^a mis peut-être plus de son âme, de sa vie, de sa sueur, de sa responsabilité et de sa mémoire dans le succès de la République.

5) Si elle se fonde , j'ai gagné ma p,artie humakie contre la destinée! si elle échoue, ou dans l'anarchie ou dans une réminiscence de despotisme, mon nom, ma responsabilité, ma mémoire, échouent avec elle et sont à jamais répudiés par mes contemporains !

« Eh bien, malgré cette redoutable responsabilité personnelle dans les dangers que peuvent courir nos institutions problématiques,' bien que les dangers de la République, bien que ses dangers soient mes dangers, et leur perte mon ostracisme et mon deuil éternel, si j'y survivais, je n'hésite pas à me prononcer en faveur de ce qui vous semble le j)lus dangereux, l'élection du Président par le peuple.

" Oui, quand même le peuple choisirait celui (|ue

DISCOURS I)K M. I)F: L\M\UTI\K. :i09

ma prévoyance, mal éclairée |jeul-clie, ledouterail tie lui voir choisir, n'imporle : A/ea jacta est! Que Dieu e( le peuple prononcent. H faut laisser quelque chose à la Providence; elle est la lumière de ceux qui, comme nous, ne peuvent pas lire dans les ténèbres de l'avenir.

" Invoquons-la, prions-la d'éclairer le peuple, et soumellons-uous à son décret. Pcul-élre périrons-nous à l'œuvre. Nous? Xon, non, en effet, et il serait même beau d'y périr en initiant son pays à la liberté.

» Eh bien, si le peuple se trompe, s'il se laisse aveugler par un éblouissement de sa propre gloire passée, s'il se relire de sa propre souveraineté après le premier pas, comme effrayé de la grandeur de l'édiflce que nous lui avons ouvert dans sa République et des difficultés de ses institutions , s'il veut abdiquer sa sûreté, sa dignité, sa liberté entre les mains d'une réminiscence d'empire, s'il dit : Ramenez-moi aux carrières de la vieille monarchie , s'il nous désavoue et se désavoue lui-même, eh bien, tant pis pour le peuple! ce ne sera pas nous, ce sera lui tpii aura manqué de persévérance et de courage.

» Je le répète, nous pourrons périra l'œuvre par sa faute, nous, mais la perte de la République ne nous sera pas imputée! Oui, quelque chose qui arrive, il sera beau dans l'histoire d'avoir lenlé la République, — la République, telle quo nous l'avons proclamée, courue, ébauchée quatre mois, la République d'enthousiasme, de modération, de iValernilé, de paix, de protection à la société, à la propriété, à la reli-

giou , à la famille , la République de Washington.

» Ce sera un rêve, si vous voulez! mais elle aura été un beau rêve pour la France et le genre humain ! mais ce rêve, ne l'oublions pas, il a été l'acte du peuple de Février pendant ces premiers mois. Nous le retrouverons.

5) Mais enfin, si ce peuple s'abandonne lui-même, s'il venait se jouer avec le fruit de son propre sang, répandu si généreusement pour la République en Février et en Juin , s'il disait ce mot falal, s'il voulait déserter la cause gagnée de la liberté et des progrès de l'esprit humain pour courir après je ne sais quoi météore qui brûlerait ses mains! qu'il le dise!

5) Mais nous, citoyens, ne le disons pas du moins d'avance pour lui!

» Si ce malheur arrive , disons-nous au contraire le mot des vaincus de Pharsale : l ictrix causa diis placid t^ sed victa Catoni!

5' Et que cette protestation contre l'erreur ou la faiblesse de ce peuple soit son accusation devant luimême , et soit notre absolution à nous devant la postérité. »

9 oclobi*'

La question sur laquelle le gouvernement doit prendre une décision est renvoyée à demain. J'a|)prends que la proposition faite le mois dernier au

LK GKNKRAL CAVAIGNAC ET LA MAJORITi:. Mi

«général Cavaignac par la Réunion de la rue de Poitiers, qui dans cetlc circonslancc représente la majorité de l'Assemblée, lui a été présentée de nouveau. Cette proposition a pour objet de lui assurer la présidence jusqu'à ce que les lois organiques aient été volées, ce qui renverrait à environ une année l'élection par le pays. La réunion ne lui impose aucune condition relativement au cboix de ses ministres, mais on espère naturellement qu'il ne se renfermerai pas plus longtemps dans les limites de cette clique qui, si on fail une ou deux exceptions, est à la fois incapable et impopulaire. Il a de nouveau refusé cette offre et a déclaré qu'il ne consentirait, à aucune condition, à conserver le pouvoir au delà du vole qui suivra l'adoption de la Constitution. Comme il a consenti cependant à attendre jusqu'à demain pour se prononcer définitivement, je doute pou qu'il ne soit amené à accueillir cette proposition par son entourage, à qui il reste encore quelque cliance de se maintenir au pouvoir avec lui.

L'incident de la séance a été la présentation d'un amendement dont le but est d'interdire la candidature à la présidence aux membres de toute famille qui a régné sur la France. Comme une loi empècbe déjà les llonrbons de paraître dans le pays , cet amendement est dirigé contre Louis Napoléon personnelleincMil. La Commission l'a combattu, mais tous ceux qui ont parlé en fiiveur du prince ont été rudement interrompus par les représentants de la Montagne, qui sont maintenant ses plus violents adversaires. Louis-Xapoléon est monté

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à la tribune pour prononcer quelques mots convenables en eux-mêmes, mais peut-être plus modestes qu'il ne sied à sa position. Il n'a rencontré aucune indulgence dans cette partie de l'Assemblée. M. Antony Thouret, auquel son style oratoire ne donnait guère le droit de se poser en critique, a dit un peu brutalement qu'après ce qu'ils avaient entendu il retirait son amendement comme inutile.

Un amendement tout pareil à celui qui Venait d'être ainsi retiré avec impertinence, a été rejeté à une grande majorité.

loiis-\.\]'om;o\ a la tiubi \i:. ai3

CHAPITRM I)IX-\EUIII':MK.

Louis-Niipolt'ou à l'Assemblée. — llcinarqiie dt'S(il)lifjcanlc dc M. Tlioiirel sur le discours du prince. — Le «jouvcrnemcnl se décide à procéder à l'éleclion d'un l'i'ésident. — Tentalivc d'assassinat contre M. Bastide. — Clianjjement dans le ministère. — Commission spéciale pour examiner la question du maintien de l'état de siège. — l.,ctlre dn préfet Ducoux. — Pureté des motifs qui dirigent Cavaignac. — Le pays est antirépublicain. — L'assemblée lève par un vole l'étal de siège. — Discussion sur le remplacement militaire — Eloge de l'armée anglaise par M. Tbiers. — Faiblesse du gouvernement de Cavaijjnic. — Progrès des sociétés secrètes. — Décrets pour restituer à la famille d'Orféans ses biens. — Tumulte dans l'Assemblée. — Attaques personnelles contre Louis -Mapolcon. — Les candidats à la présidence. — Situation du parti modéré. — Louis-Napoléon l'bomme de l'avenir. — Sa ligne de conduite probable. — La défaite de C ivaignac est assurée. — On renouvelle la motion tendant à exclure la famille Bonaparte. — La Constitution est votée. — Mouvement dans les provinces en faveur do Napoléon

10 octobre.

J'ai note hier soir, à mon retour de rassemblée, i'im|)ression que j'avais reçue du procédé brufai, et, comme nous dirions, indigne d'un (jenllcman , que Louis-Napoléon a éprouvé de la pari d'une partie de l'Assemblée. II n'a dit que fort peu de mots, ainsi rapportés par le Monileiir :

^'Citoyens représentants, je ne viens pas ici pour parler contre l'amendement; certainement j'ai été assez récompensé en retrouvant tout à coup mes droits do citoyen, pour n'avoir maintenant aucune autre ambition. Je ne viens pas non plus réclamer, pour, ma conscience, contre les calonniies et le nom de prétendant qu'on me donne; mais c'est au nom des trois

cent mille électeurs qui m'ont nommé par trois fois que je riens réclamer et que je désavoue complètement ce nom de prétendant qu'on me jette toujours à la tête.

» Le citoyen Antony Thoiirct. Citoyens représentants, en présence des très-courtes paroles que rous venez d'entendre, je comprends l'inutilité de mon amendement, et je le retire. »

Il était évident , à en juger par l'affectation avec laquelle le citoyen avait prononcé les mots « très-courtes paroles", que, dans sa pensée, l'orateur avait €u d'abord l'intention d'en dire davantage ; mais je n'ai pas recueilli de son discours l'impression qu'il ait paru , comme il arrive à beaucoup de nouveaux membres qui n'ont pas l'habitude de s'adressera de grandes assemblées publiques, se persuader qu'il fallait absolument en prendre son parli et dire quelque chose, et qu'il ait élé heureux de s'échapper de la tribune le plus tôt possible. Quelques défauts que le goût raffiné du ciloyen Thouret puisse découvrir dans ses paroles, Louis-Napoléon a certainement montré qu'il possède quelques qualités propres à recevoir une application plus générale, — je veux dire la possession de soimême et le sang-froid avec lequel il a supporté ce traitement peu généreux. Il n'a semblé ni irrité ni déconcerté.

J'ai appris ce malin de M. lîasfide que le gouvernemenf persiste dans sa délerminalion de ne cousenlir à aucun arrangement qui ait pour effet de prolonger l'autorité d'un pouvoir exécutif provisoire, mais que

TKX'TATIVK D" ASS ASSIXAT. COVTRK M. IJASTIDF;. :5I.-)

I'cleclion (In Président doit êlrc fixée à un mois après le vole de la Conslitnlion, ce qui la renverrait à environ deux mois à partir d'aujourd'hui.

Il a été arrêté par le général Civaignac que, pendant l'intérim , toute sécurité serait donnée à l'opinion dominante du pays par l'adoption de mesures conservatrices, parla répression énergique de toutes tentatives anarchiques, et par l'introduction graduelle dans le gouvernement d'hommes dont le passé sera pour la nation la plus solide garantie de l'intention où l'on est de persévérer dans cette ligne de conduite. Je suis heureux de pouvoir constater ici qu'enfin cette résolution a été prise, car tandis qu'elle assure, dans un moment critique , la continuation de cette politique étrangère dans laquelle il y a eu si peu à reprendre depuis l'entrée du général Cavaignac au pouvoir, elle augmente les chances que le général pourra avoir d'être élu à la présidence à l'époque maintenant fixée.

Il octobre.

Je vais partir ce soif pour ('hanlilly, oii j'ai laissé lady N**, qui lundi était loin d'être en bonne santé. Je me suis d'abord rendu à l'Assemblée. On s'y préoccupait surtout d'une attaque qui vient d'etre dirigée contre Bastide dans la salle des Pas- Perdus par un homme dont il avait déjà reçu souvent des menaces de mort. 11 parait que ce coquin avait été nommé consul

par Lamailine, et que Bastide, le trouvant complètement incapable d'un tel emploi , l'avait transféré à Naples comme chancelier. Sa conduite dans cette ville fut encore si honteuse , que Bastide se vit obligé de le rappeler, et, depuis ce moment, ce personnage l'a continuellement menacé de l'assassiner. C'est Bastide luimême qui m'a raconté cette histoire.

Je crains qu'il ne se présente quelque difficulté pour opérer dans le ministère une modification partielle. Cavaignac paraissait très-fatigué et très-inquiet hier au soir, et se plaignait beaucoup des nombreuses transformations de lopinion publique dont il avait été témoin depuis deux ou trois jours. Bastide a dit, celte après-midi, que lout cela pourrait bien finir par leur commune retraite. Il n'est rien arrivé cependant qui justifie une lelle détermination, mais je sup|)ose, quand ils en viennent à choisir des victimes, que la chose n'est pas tout à fait aisée. Ceux qui ont été bien surpris de se trouver au pouvoir ont été plus surpris encore de se trouver sur le point d'en sortir. Cavaignac est un homme d'un cœur excellent, et a puisé dans ses habitudes militaires le sentiment du devoir qu'elles imposent de soutenir ses camarades. Je m'abstiendrai de prendre aucune part dans cette affaire, et je ne suis pas fi\ché, — à moins qu'une circonstance particulière ne me rappelle, — de me voir demain à la campagne et hors de portée. Ce n'est pas là une question sur laquelle il me serait jamais agréable de donner un avis, et cependant, s'il m'était demandé, je donnerais celui (|ii(' je croirais le meilleur; mais si par laiblesse de

XOUVEAUX ARRA\GEMF,\TS MIXISTKRHaS. 517

caraclère, Cavaignac ne persévère pas dans la voi« qu'il a adoptée, et si, par siiile, il doit loiiihcr du pouvoir, personne nalurellenicnt n'a le droit de pousser plus loin son intervention.

13 octobre.

On annonce qu'après beaucoup de combinaisons essayées et rompues, les nouveaux arrangements ministériels, quoiqu'ils n'aient pas été commoniqujés à l'Assemblée aujourd'liui, ont été définitivement arrêtés.

M. Dufaure succède à M. Sénard comme ministre de l'Intérieur; M. Vivien remplace M. Recurt comme ministre des Travaux publics, et M. Kiandrin prend le portefeuille de l'Instruction publique, dont est chargé aujourd'hui M. de Vaulabelle; M. Bastide reste aux Affaires étrangères, et M. de Beaumont garde son poste à Londres. Je reviens à l'instant de r.Assemblée, où l'on a donné plusieurs raisons afin d'expliquer pourquoi ces arrangements ne sont pas annoncés à la tribune ; mais voici la véritable cause : on avait assuré que la Montagne avait l'intention d'accueillir les noms des nouveaux ministres aux cris, de lire le roi ! et l'on a mieux aimé s'épargner cette salutation.

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13 octobre.

Le général Cavaignac a proposé aujourd'hui à l'Assemblée de nommer une Commission spéciale, chargée de s'entendre avec le gouvernement sur la question de savoir si l'état de siège doit être maintenu. La fjauchc a combattu cette motion, en exprimant le désir que le gouvernement expliquât publiquement ses motifs devant l'Assemblée; mais l'Assemblée a décidé, à une grande majorité , qu'elle nommerait une Commission.

On considère comme certain que le Pouvoir exécutif ne désirait le renvoi de l'affaire à une Commission qu'afin d'obtenir la sanction nécessaire pour prolonger l'état de siège, mais j'ai entendu former ce matin différentes conjectures sur ce sujet; l'une de "celles qui ont cours maintenant est qu'il a pour but unique, en maintenant cet état de siège, de conserver le pouvoir arbitraire de supprimer lesjournaux, dont cette situation l'investit. On ajoute qu'une fiiible majorité de cinq voix (339 contre 334) ayant seule consacré par son vote la nécessité de laisser plus longtemps ce pouvoir entre les mains du gouvernement, celui-ci sent l'impossibilité où il est de l'exercer avec indépendance, et qu'en conséquence les ministres sortants ne voudraient pas laisser à leurs successeurs l'honneur d'avoir fait cesser cette situation exceptionnelle.

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