novembre
Je ne sais comment décrire la fêle de la Constitution, qui a eu lieu hier, si ce n'est par des négations. Il n'y a eu ni enthousiasme, ni trouble, ni foule. Sous beaucoup de rapports c'est précisément le contraire de la description publiée dans le National que je viens de lire. Il est étonnant qu'un écrivain , en jjréscncc de
MALADIE DK M. BASTIDK. 36îJ
faits avérés, s'aventure à affirmer que la proclainalion a été accueillie par les acclamations bruyantes de 200,000 personnes. Je ne pense pas qu'il y ait jamais eu jJus de 3,000 spectateurs, y compris ceux des tribunes. Le temps était du reste fort peu favorable, ce qui, sans doute, a déterminé l'absence de beaucoup de curieux.
Je regrette do dire que Bastide est aujourd'hui trèsmalade. Il seniblait désirer avec tant d'ardeur de voir les représentants des puissances étrangères assister en corps a la cérémonie d'hier, que j'ai persuadé à mes collègues de venir, au grand risque de nos vies ; nous étions exposés, en effet, sur une estrade élevée en plein air, à une véritable avalanche de neige. Nous ne sommes restés cependant que pendant la première partie de la fête. Je conclus de la maladie de Bastide qu'il s'est exposé plus encore que nous, car il n'est pas d'une vigoureuse santé. Il est couché aujourd'hui, souffrant d'une fièvre cl d'une diarriyt^e et il a craché le sang. En tout cas, je crains qu'il ne lui soit pas possible de se livrer aux affaires d'ici à longtemps
\ous donnons une petite soirée aujourd'hui , avant le départ de lady \. .. pour l'Angleterre, afin qu'elle puisse voir (Quelques amis que sa maladie l'a empêchée de recevoir ; mais comme c'est la première réunion qui a lieu depuis la Révolution , excepté celles dos ministres,,elle sera passablement curieuse, car il ^ en aura de toutes les couleurs,, sauf les rouges. Beaucoup de personnes ont le |>lus grand désir de se trouver en présence.
14 novembre.
On lit dans la Presse d'hier le compte rendu d'une conversation très-curieuse entre Cavaignac et Véron, le rédacteur en chef du Constihitiotuiel. Il est singulier que le général se soit fourvoyé de ce côté , mais, pour quiconque le connaît, beaucoup de phrases de cette conversation portent en elles-mêmes un caractère de vérité, et l'on y retrouve, reproduite avec exactitude, sa manière de s'exprimer. Lorsqu'il avoue que la République est l'œuvre d'une « minorité despotique » , ce n'est pas là une concession sans valeur. — - L'animosité excessive avec laquelle Emile de Girardin l'attaque journellement dispose quelques personnes en sa faveur.
* ' 15 novembre.
Quelques chefs des différentes fractions de ce qu'on nomme le parti modéré ont saisi maintes occasions d'expliquer les raisons qui les ont portés à retirer leur appui à Cavaignac et h favoriser la candidature de Louis-Napoléon Bonaparte.
II paraît qu'ils avaient tout d'abord tenté des démarches indirectes pour s'entendre avec le général. Voici à peu près quelles étaient les conditions, sur lesquelles du reste on n'est pas d'accord , qu'ils metlaieiil à leur concours; ils deinaiidaicnl que le général
CAVAIGiXAC KT LE r.\RTI JlODliHi:. 365
prît des mesures immédiates pour fermer les clubs révolutionnaires de Paris, qu'il préparât des modifications à la loi du recrutement et à celle de l'instruction publique , qu'il consentît à diminuer le nombre des lois organiques qu'on devait proposer dans l'Assemblée, afin de donner au pays une plus promjjfe occasion de se prononcer sur la conduite de ses représentants, qu'il leur donnât enfin quelques garanties, non pas à l'égard de celui qu'il proposerait, mais à l'égard de celui qu'il ne proposerait pas pour la viceprésidence. Cette tentative d'arrangement avec le général ayant échoué , ils avaient à considérer à quelle situation, s'il était nommé sans condition, sérail réduit le pays. Pour résister à l'élan des campagnes vers un nom que l'on considérait comme le symbole des tendances anti-républicaines, le général Cavaignac aurait à compter avec le vigoureux mouvement républicain de quelques villes. Comme il n'avait aucune chance d'être élu d'emblée par une majorité, il serait obligé de s'adresser à la fraction la plus violente et la moins populaire de l'Assemblée pour y négocier plus tard sa nomination avec ce corps politique, et il avait déjà fait voir qu'il y était disposé, en consentant à prolonger jusqu'au dernier moment la durée de celte Assemblée qui avait déjà dépassé la limite de ses attributions naturelles. On s'était assuré de plus que Cavaignac avait promis à M. Armand Marrast de le proposer à l'Assemblée comme vice-président, avec deu\ autres noms sans importance, et de la contraindre ainsi à l'accepter. Malheureusement, M. Armand Marrast
366 UNE Ax\iVEE DE REVOLUTIOX.
exerce une grande influence sur l'esprit de Cavaignac, et comme, en outre ^ son pouvoir est indissolublement lié à- la domination de la clique du National, il est détesté personnellement par un grand nombre de ceux qui partagent ses opinions politiques, mais qui le regardent comme l'incarnation de l'esprit de basso intrigue.
Le côté modéré de la Chambre prétend que dans ces circonstances il n'avait pas deux partis à prendre ; il devait accepter pour candidat la seule personne capable en ce moment de réunir sur sa tête le nombre de voix populaires indispensable pour que le suffrage universel, dans son action indépendante, produisît, sans avoir besoin d'être complété, le résultat définitif qu'on a le droit d'en attendre. Il résolut cependant de ne s'arrêter à cette détermination qu'à la condition d'obtenir de Louis- Xapoléou ce que Cavaignac n'avait pas consenti à lui accorder. Il paraît avoir été complètement satisfait sur ce point. Il est de toute importance , on le comprend, que, portant un tel nom. Napoléon offre à l'Europe des garanties pour le maintien de la paix. On me dit qu'une déclaration formelle à cet égard sera introduite dans le manifeste qui doit paraître d'ici à quelques jours.
Représentant d'une puissance étrangère, je ne pouvais offrir un avis sur une pareille question, ni pour ni contre, et je devais me coulenler de souhailer que le choix de la nation assurât le bonheur du pays et la l)erpétuité de ces bonnes relations qui se sont hcureusemenl maintenues entre l'.Angleterre et la France.
CHA\(:i:s i)i:s divkus candidats. iQi
iO novembre.
Les chances des principaux candidats ne paraissent pas avoir beaucoup changé depuis mes dernières notes. On dit que, parmi les gens de finance de Paris, la majorité se montre bien disposée pour Cavaignac, parce qu'elle considère son succès comme le meilleur moyen de retarder du moins le combat des rues. Il jyrive en même temps chaque jour des deputations des différents départements auprès de MM. Mole, Thiers et Odilon Barrot pour leur demander des avis. D'après ce qu'on dit, ces avis sont toujours favorables au prince Louis lîonaparle, pour la raison dont j'ai déjà parlé, que sa nomination est la seule chance, quant à présent, de soustraire le pays pendant quatre ans à la domination de la coterie incapable qui* depuis Février, a plus ou moins accaparé le pouvoir.
On assure que ce choix est également recommandé par le maréchal Bugeaud , le duc de Broglie, l'exchancelier Pasquier, et la plupart des hommes éminents du dernier règne.
Le parti légitimiste, pris dans son ensemble, refuse, au contraire, de suivre le conseil des chels et de voter, quoi qu'il arrive, pour un Jiomme qui porte le nom de Bonaparte. Le résultat, selon moi, dépendra beaucoup de la ligne de conduite que le gros de ce parti adoptera au dernier moment. Si les légitimistes se décident à voter oi masse pour Louis-Napoléon, il sera probablement élu à la majorité absolue; mais s'il reste quelque doute à cet égard, comme je l'ai déjà fait prévoir
a68 L\E AXXEE DE REVOLLTIOX.
plus haut, et si alors le général Cauaignac parvient à persuader au public que son élection est probable , j'ai assez de couBance dans le pouvoir des influences dont le gouvernement usera vigoureusement pour penser que le général pourrait toujours avoir quelque chance.
Il y a eu une violente rupture entre la Montagne, représentée par Ledru-Rollin, et les socialistes, qui ont Raspail à leur tête. Hier au soir, dans quelques-uns des clubs les plus exaltés, on a crié à plusieurs reprises : '. A bas Ledru-Rollin le réactionnaire! " La violence des clubs et le tumulte de la foule assemblée depuis plusieurs soirs dans le voisinage de quelques faubourgs font croire qu'on ne pourra pas pendant bien longtemps éviter les troubles; l'inactivité de la police donnfe lieu à toutes sortes de réflexions, et l'on suppose que le gouvernement ne serait pas fiiché de voir éclater une émeute d'ici au moment de rélection.
Je sens mieux chaque jour, je regrette de le dire, qu'il devient de plus en plus impossible de prévoir une solution satisfaisante et pacifique des difficultés de la crise présente.
Mon rôle est, comme de raison , celui d'un observateur qui s'efforce indirectement, lorsque l'occasion favorable se présente, d'éloigner l'excès du mal, et qui met tout son soin à soustraire autant que possible les relations internationales à la funeste influence d'événements inévitables. Ma tâche de ce côté est d'autant plus* facile qu'au dire de quelques-uns des Anglais fixés depuis le plus longtemps en France, il s'est fait en faveur de l'Angleterre, dans l'opinion de toutes les classes, si
RETOUR DE LOPIMOM PUBLIQIE E\ FAVEUR DES AYGLAIS. 369
l'on excepte les ultra-démagogues, une réaction dont ils ne trouvent pas d'exômples dans leurs souvenirs. J'en reçois moi-même chaque jour des preuves, et en quelques mains que le gouvernement tombe, les chefs devront à présent régler leurs actes sur ce sentimenl. Dans un pays où tout change si rapidement, il serait difficile d'en présager la durée, mais tant qu'il persistera, ceux qui sont chargés de la conduite des affaires internationales auront lieu de s'en louer, et rien n'est plus capable de nous encourager à espérer encore la paix du monde. J'ai vu Bastide depuis que j'ai écrit ce qui précède. Je lui ai demandé quelles nouvelles il avait des provinces. Un peu meilleures, m'a-t-il dit, de quelques endroits; les chances leur étaient contraires, mais cependant il leur en restait une. — Je lui ai demandé ce qu'il voulait dire par une chance. — Il s'est contenté de me répondre que Bonaparte n'aurait pas la majorité absolue, qu'il n'y avait pas de doute pourtant qu'il n'eût la majorité relative.
17 iiovombie.
• Les membres modérés de l'.^ssemblée ont commis, selon moi, une grande faute en faisant une question de parti de la réélection de son président. Le moment était mal choisi, car l'Assemblée venait de se convaincre que sa propre existence était inséparablement liée au mainlien du pouvoir entre les mains du général Cavaignac et de M. Armand Marrast. Le général était décidé à déclarer qu'il considérerait la défaite doM. Marrast comnïc
un coup mortel porté à sa propre influence. Aussi les membres qui désirent conserver leur position politique et leurs vingt-cinq francs par jour, pendant l'année prochaine, ont-ils trouvé un prétexte tout prêt pour se séparer de ceux avec qui ils avaient voté jusqu'à présent; ils ont allégué que ce serait un procédé fort dur que d'enlever si brusquement à un homme un poste où il avait été réélu trois fois. Les adversaires de M. Armand Marrast ont trop compté sur son impopularité personnelle; dans des moments de lutte politique les considérations de cette nature s'oublient, et le candidat qu'on lui opposait n'était d'ailleurs pas heureux ; M. Léon de Maleville est connu comme celui des lieutenants de M. Thiers qui a le plus de peine à supporter momentanément une République. Malgré tout ce que j'avais entendu dire, je n'ai pas douté que la réélection de M. Marrast n'eut lieu sans difficulté. Mais il est des hommes que leur nature même pousse à chercher dans l'intrigue une garantie plus assurée du succès de leur cause, alors même qu'en se bornant aux moyens honnêtes le triomphe n'en serait pas douteux ; ainsi M. Marrast a produit une impression très-défavorable dans le public, en rendant nécessaire, dans le plus bref délai, par une démission qui n'était qu'une lactique, une élection prématurée. Cette manœuvre avait pour objet de conserver les voix de ceux qui auraient été en congé au jour fixé par le règle-* ment. C'était là certainement un grief que ses adversaires auraient dû exposer, en montrant que, tout en s'assurant les votes de ceux qui allaient volonlaiieitHMil
VACAMCES DK L'ASSEMBLEE. 371
s'absenlcr, il excluait forcé men I , sans les prévenir, ceux qui auraient été disposés à revenir au jour déterminé par le règlement. Lue protestation ainsi justifiée aurait épargné au parti modéré une lutte dans laquelle sa défaite était certaine; mais au lieu d'eu agii* ainsi, il a accepté cette situation désavantageuse , a volé en silence et naturellement a fait une triste figure.
Après avoir assuré au gouvernement ce triomphe de parti, ses amis s'en sont allés par bandes, laissant à peine assez de monde pour achever les travaux qui , dans l'état présent des finances, pouvaient être considérés comme l'affaire la plus importante de la session , — la discussion du plus lourd budget que le pays ait jamais eu à supporter. — Abandonnant au hasard les intérêts qu'il est de leur devoir de défendre, un tiers des représentants parcourent, en ce moment, le pays, dépensant en frais d'élection, ou pour la satisfaction de toute autre vue personnelle, leurs vingt-cinq francs par jour. Le président, du haut de son lauteuil et à leur grande satisfaction , a déclaré en effet qu'aucun membre ne pouvait, sous aucun prétexte, refuser celle indemnité sans commettre un acte inconslilutionnel.
Rien n'est plus digne de l'attention d'un observateur que le nombre des occasions perdues, depuis quelques mois, de divulguer à la tribune les abus les plus criants ; le fait est qu'on semble Iu4ter, dans tous les partis, à qui commettra le plus de fautes et à qui tombera dans le plus de contradictions. En voyant se succéder si rapidement ces erreurs, où l'on se laisse entraîner à Tenvi, on se rappelle ce singulier règlement qui donne le prix de
la course au dernier arrivé, et l'on se persuade que l'avantage doit rester au parti qui l'aura gagné par le plus petit nombre de fautes.
Cette Assemblée, si elle en trouve Toccasion, se distinguera encore de toute autre assemblée connue jusqu'à ce jour par l'usurpation des fonctions qu'elle exerce. Produit elle-même du suffrage universel, elle répudierait l'autorité à laquelle elle doit son existence, et tout en prétendant personnifier la volonté du peuple, elle voudrait établir ifti gouvernement qui n'a pas encore de précédent dans l'histoire du monde, c'est-à-dire celui d'une minorité constatée et qui résulte de la supputation même des voix. Pour mettre le comble à toutes ces contradictions, elle chercherait par ce moyen à placer à la têt^ d'une oligarchie , si évidente à ses propres yeux mêmes, l'homme dont les paroles retentissent encore aux oreilles de la nation : — « Le vole universel, c'est la Révolution tout entière. 5»
20 novembre.
La seconde partie de la fête de la Constitution a eu lieu hier, et s'est passée sans aucun trouble. Le temps a favorisé les illuminations et le feu d'artifice. La foule était considérable aux Champs-Elysées. Je m'y suis promené pendant quelques instants avec lady K. ; on n'y discernait pas le plus léger enthousiasme. Je n'y ai pas entendu, et je n'ai pas appris que personne ait entendu dans tout Paris, ce qu'on pourrait appeler un