‹ Une année de révolution (volume 2)Chapitre 32 sur 51 · L.\.M.\KTI\K KT CAVAIGXA · texte numérisé non relu

L.\.M.\KTI\K KT CAVAIGXA

qiic l'on donnait pour remcllrc au lendcniain matin les opérations actives, sur beaucoup de points dans Paris.

On fait de nombreuses conjectures sur la conduite que tiendra M. de Lamartine dans cette circonstance. Pendant les trois mois qui ont suivi l'insurrection, il a dit à tous ceux qui voulaient l'entendre qu'il avait entre les mains la preuve de laits de nature à perdre le général Cavaignac , mais on prétend que dernièrement il Y a eu un rapprocbement entre eux. J'ai remarqué que M. Duclerc ne souhaitait pas l'ajournement du débat jusqu'à l'arrivée de M. de Lamartine, tandis que (juelques ministres exprimaient le vit" désir qu'il fut présent. Si M. de Lamartine n'est pas trop engagé avec ses amis par ses précédentes déclarations, i! ne me semble pas impossible qu'il prenne le parti de déclarer que son attachement à la Répubiicjue ne lui permet pas de satisfaire ses animosilés personnelles en accusant qui que ce soit.

Le style oratoire tout particulier à M. de Lamartine ferait ressortir avec un grand éclat des sentiments aussi magnanimes, et, tout en servant le général Cavaignac , cette apparente générosité pourrait faire reporter du général à l'orateur les sulfrages de beaucoup de républicains sincères. Si* la cause du général était défendue avec succès, et il y a peu de raisons iVcn douter, l'Assemblée, j'en suis certain, le soutiendrait par un ordre du Jour motive , car la majorité est toujours complètement à sa disposition pour un semblable objet; mais celte majorité a perdu beaucoup de son autorité sur le pays, et je crains que les événements

ne puissent pas être expliqués assez clairement pour ne pas laisser peser à jamais sur le général le blâme d'avoir donné lieu à des soupçons, à propos de celte conduite qui est son plus grand et peut-être son seul titre à la position qu'il occupe en ce moment.

On doit s'abstenir, quant à présent, de toutes conjectures sur l'avenir ; elles dépendront entièrement de la tournure que prendront les choses samedi, et c'est là ce que personne ne peut prévoir avec certitude.

24 novembre.

Le cabinet et ses agents font des efforts infatigables et de toute nature pour assurer l'élection du général Cavaignac à la présidence. J'ai plus d'une fois déclaré quo, dans mon opinion, la corruption générale et la vénalité en matière d'élection n'avaient pas diminué depuis la Révolution; si, en conséquence, les ministres parvenaient à persuader à la nation que l'élection du général Cavaignac est probable , elle serait assurée. Jusqu'aujourd'hui on n'a guère avancé de ce côté, mais on compte que ^e résultat de la séance d'hier sera favorable au gouvernement. On affirme que, quelle que soit la majorité relative, si le prince Louis-Napoléon n'obtient pas la majorité absolue, l'Assemblée nommera le général.

Je ne doute nullement qu'elle ne soit disposée à le faire, mais je doute quelque peu qu'elle en ait le cou-

SITLATIOM I)K LASSKMHLKK. :{7«)

rage. II j a cu dans l'Assombléc beaucoup de mauvais votes et quclques-utis de bons, mais il serait diflicile, parmi ces derniers, de trouver un seul vote courageux. On a dii généralement à des craintes pressantes et de diverses espèces toutes les mesures utiles. Ala vérité, il est difficile de dire quelle influence exerceront les motifs puisés dans le sentiment de la conservation personnelle. On comprend qu'avec le général on pourra paisiblement, pendant les deux années à venir, suivre la route tracée, tandis que le pays, avec un autre président, aura la force d'exiger de nouvelles élections. Il ne s'agit pas seulement, pour les membres de l'Assemblée, d'obtenir le triomplie de leurs principes , mais de conserver leurs moyens d'existence, qui sont en question. Il s'en trouve beaucoup qui n'ont jamais possédé 7,000 francs de rente, et qui probablement ne les auront plus, ni comme représentants ni de toute autre manière. Il leur faudrait rentrer dans leur obscurité, où les accueillerait la risée des adversaires qu'ils avaient, quelques mois plus tôt, quittés triomphalement, et les reproches de leurs partisans, qui accuseraient leur incapacité d'avoir compromis leurs rêves, naguère encore brillants, de démocratie universelle. On n'a donc jamais vu des motifs si compliqués s'accumuler pour influencer une assemblée d'hommes qui ne se distinguent certes pas par un désintéressement scrupuleux.

25 novembre.

J'avais tort de croire que tout intérêt était suspendu jusqu'à samedi, car le grand débat promis pour ce jour-là a été précédé, dans ia séance de vendredi, dequelques questions adressées par M. Jules Favre, et qui avaient pour objet les abus d'influence dont le gouvernement s'est rendu coupable à propos des élections,

La discussion a été surtout remarquable par les dispositions qu'a manifestées à cet égard celle assemblée républicaine. Son dévouement au général Cavaignac donnait lieu d'espérer qu'elle s'empresserait de tlémon- Irer par des preuves solides la fausseté de ces allégations; elle a paru, au contraire, considérer comme un litre de gloire la distribution des promesses ministérielles et l'intervention directe des agents du gouvernement, et elle a montré, en termes assez clairs, que dans une si bonne cause ces moyens lui paraissaient légitimes. Quand M. Jules Favre s'est rais à exposer avec détails l'influence corruptrice à laquelle était livré en ce moment le pays tout entier, et l'intimitlation qu'on faisait peser sur lui pour favoriser l'élection du chef actuel du gouvernement, il a été assez naturellement interrompu par quelques voix qui lui ont rappelé le système qu'avait adopté le ministère de l'intérieur dans les mois de mars et d'avril. Il a essayé de s'expliquer. 'Quand j'étais, a-t-il dit, fonctionnaire subordoimé d'un homme dont j'étais, dont je n'ai pas cessé d'être l'ann ; « à celle déclaration la Chambre a fait un accueil

I\TI:RPELLATI0\S de m. JLLKS KWRIv :38I

que le Mnnitevv (l(''si<]nc par ces mots : « Hilarité ,^énérale , » et AI. Ledrii-IioIIin a paru y prendre cordialement sa part; le souvenir de certaines inilexions de voix qui n'étaient rien moitjs qu'amicales, et qui, de celte* tribune, s'adressaient, dans le mois de juin, à Tancien chef de M. Jules Favre, est revenu à la mémoire de chacun des auditeurs. Si les accusations que M. Jules Favre avançait, selon sa coutume, avec beaucoup d'adresse, avaient été dirigées contre M. Duchàtel, on aurait jeté les hauts cris ; mais l'Assemblée était disposée à croire bel et bon tout ce qui avait été fait par M, Dufaure dans l'intérêt du général Cavaignac. Outre ce débat, dans lequel l'Assemblée a trouvé l'occasion de manifester son sentiment, nous avons assisté à deux incidents qui méritent d'être notés : l'un était une allusion à une correspondance entre M. Dufaure etM.Odier', l'autre se rapportait à la question des clubs mentionnée incidemment par le ministre. Tout est étrange et irrégulier dans la situation présente de ce malheureux pays ,

• Ceci se laKacho à un l'ait qui ccrfaiuemciil n'était pas conforme aux usages. M. Odicr, membre de la Cliambre du Clommcrcc de la Seine, avait écrit à M. Dul'aure pour lui demander son opinion sur les différents candidats à la présidence. M. Dufaure, dans sa réponse, chercliait à démontrer, au milieu d'autres raisonnements, pourquoi, comme ami de l'ordre, il donnerait la préférence au général Cavaignac. Ce fnit a été rapporté ii l'Assemblée par M. Jules Favre, qui a montré l'absurdité de la position (|ui en résultait. « Le ministre se pose comme le patron du candidat dont il tient un portefeuille, et le candidat reçoit de celui auquel il a donné un portefeuille un certificat de moralité. « Lorsqu'il a ajouté un peu plus loin : « Messieurs, nous avons renversé un gouvernement de privilège, d'abus, d'influence, tâchons de nous respecter nous-mêmes, et n'altérons pas les mœurs publiques i , on a entendu une voix dire : » Au mois d'avril pensiez-vous de même? »

mais il semble étounaut qu'un ministre soil appelé à donner un cerficat d'honorabililé à son chef.

M. Dufaure semble avoir compris la fausseté de sa position lorsqu'il a donné , pour seule excuse de sa réponse, qu'on aurait pu mal interpréter son silence. Son excuse perd beaucoup de sa valeur pour ceux qui savent que toute l'affaire avait été arrangée d'avance, et qu'on n'a écrit la lettre qu'après s'être assuré de la réponse. M. Dufaure doit sentir que, quel que soit eu ce moment, dans l'opinion du National el des journaux républicains, le poids de cette recommandation d'un ex-ministre de Louis-Philippe, d'autres diront avec raison : « Pour Dufaure, cela va sans dire, le général Cavaignac est tel qu'il le dépeint; autrement il n'aurait pas consenti à le servir; s'il a été trompé, cette lettre ne rectifie rien, j) Mais l'opinion du ministre de l'intérieur, de celui qui dispense toutes les faveurs dans le pays, et qui entend bien continuer de les distribuer si l'élection du général a lieu, cette opinion donne un poids de plus à ses efforts dans les départements. La démarche de M. Odier permet de discerner le sentiment qui, je pense, anime non-seulement les capitalistes comme lui, mais aussi les petits commerçants de Paris; beaucoup d'entre eux sont disposés à croire avec lui qu'on s'assurera, par l'élection du général Cavaignac, la meilleure chance qu'on puisse obtenir de jouir d'une tranquillité momentanée, et leur grand désir est d'arriver à la fin du mois prochain sans combat, afin de ne pas augmenter la difficulté qu'ils éprouveni à faire honneur à leurs engagements annuels. La ligne

M. DIFALRE ET I,ES CLIUS. 38:i

de conduite adoptée par M. Diifaure dans la même séance à l'égard des clubs n'était pas digne d'un ministre dont la parole devait suffire pour [garantir que le vœu de son chef était de maintenir l'ordre public. J'ai dit ici, il y a un mois, que le général Cavaignac, d'après le conseil qui lui avait été donné, était disposé à supprimer les clubs, mais que M. Dufaure refusa de prendie une pareille mesure. M. Dufaure déclare maintenant que la position délicate du général Cavaignac, comme candidat, ne lui permet pas d'intervenir dans la question des clubs, qui pourraient prendre à présent le nom de réunions électorales. J'ai vu dernièrement les comptes rendus des débats de quelques clubs; ils prouvent qu'il n'y a aucune limite à l'atrocité du langage que M. Dufaure croit devoir tolérer, à cause de l'élection prochaine.

Il y a environ douze mois que M. Dufaure , invité à assister à un banquet réformiste, répoudil qu'il appuierait la question dans la Chambre , mais qu'il ne prendrait part à rien de ce qui pourrait causer des troubles dans le pays.

26 novembre.

Le débat engagé dans l'Assemblée Nationale sur la conduite du général Cavaignac et de la Commission Executive pendant les événements de juin ne s'est terminé que tard, hier au soir, et le verdict du 28 juin

a été, par ce nouvel arrêt, confirmé à une immense majorité. Un ordre du jour proposé par M. Dupont (de l'Eure), et qui était conçu dans ce sens, a été voté par 583 membres ; mais ou me dit que 170 membres, qui avaient assisté au débat, se sont abstenus de se prononcer.

Comme j'ai attentivement observé tout ce qui s'est passé, et comme j'ai été le premier à féliciter le général Cavaignac'^du résultat de la discussion, je me fais un devoir de rapporter fidèlement mes impressions sur un fait qui a tant d'importance pour l'histoire; ces impressions sont fondées sur de nouveaux incidents. Les relations qui se sont établies, après les événements, entre moi et le général, n'en altèrent pas la sincérité et ne me rendent pas parti.al ; elles sont indépendantes, enfin, du jugement qui vient d'être prononcé avec tant de chaleur par l'Assemblée Nationale.

Il faut le remarquer : en premier lieu , rien ne pouvait être plus maladroit que la conduite de ceux des anciens collègues du général qui se constituaient ses accusateurs. De plus, en toute justice, il est évident qu'ils avaient à choisir entre deux partis, ou de garder un silence absolu jusqu'à ce que fut arrivé le moment où ils croiraient trouver une occasion favorable de j)arler, ou, tout de suite, proclamer publiquement leurs griefs. Au lieu de cela, ils ont fait circuler au milieu d'un petit nombre d'amis un récit travaillé avec soin (ju'ils appelaient un fragment d'histoire; ce récit, qui n'avait jamais été destiné à la tribune, et qui, au milieu d'allégations graves, contenait beaucoup de d^n-

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mérages, ils ont manqué de sens à ce point de le lire comme une sorte d'acte d'accnsation, au lieu d'en extraire la substance sous l'orme de discours. Le premier elfet de cette tactique a été de procurer au général un tiiomplie oratoire tel que ses meilleurs amis ne l'auraient jamais espéré d'après ce qu'ils copnaissaient de lui. On lui avait remis, deux jours auparavant, copie de ce quasi-acte d'accusation, et, comme il l'a avoué franchement, ses amis lui ont fourni les moyens de répondre. Ainsi, mieux pourvu de munitions de guerre que ne l'avaient été les troupes en juin, il a fait manœuvrer ses documents avec autant de facilité qu'il eût fait manœuvrer des bataillons. Pendant près de trois heures, il a, du haut de la tribune, dominé l'Assemblée, et il a tiré le meilleur parti de tous ces avantages qu'a toujours un homme qui se défend contre d'odieuses imputations, à propos de faits qui, au moment où ils s'étaient accomplis , avaient produit une impression favorable pour lui, et en présence d'hommes dévoués à sa cause. 11 a dit qu'il avait plaidé comme un avocat, et il est certain (ju'il a parlé en suivant un plan habilement préparé, mais, lorsqu'il a repoussé l'idée d'avoir été mù par d'indiennes motifs, la sincérité évidente de son langage; a produit tout rellèt qu'il pouvait désirer, et Ton a, par conséquent, d'autant plus regretté que, à deux reprises, vers la lin de son discours, il ait menacé d'échanger, pour se défendre, le rôle d'avocat contre celui do soldat; wwc telle menace était inconvcnanie dans un pareil moment et absurde dans sa position.

:î81) LXE AXXEE DE UE\ OLL'TIOX.

Je vais essayer maintenant, en peu de mois, do mettre en regard certains faits nouveaux qui, bien que maladroitement maniés par les adversaires du général , n'ont pas été démentis et ne doivent pas être oubliés dans une juste appréciation de la conduite des différents j)artis, Voici quelle était l'accusation dirigée contre la Commission Executive : soit négligence, soit trahison, (lisait-on, elle avait laissé faire de tels progrès à l'insurrection qu'il était devenu difficile de l'arrêter, el qu'on avait ainsi répandu inutilement beaucoup de sang. — On donnait pour preuve de celte faute que, pendant tout le premier jour, la garde nationale avait été exposée sans être appuyée par les troupes. AI. Lcdru-Rollin et AI. de Lamartine, dans l'après-midi du vendredi 23 , avaient été insultés et traités de traîtres, parce qu'on leur attribuait cet état de choses. Le lendemain, la garde nationale, découragée de cet abandon, avait refusé de sortir; à midi, on avait annoncé à la fois la nomination du général Cavaignac comme membre du gouvernement, et un nouveau système d'attaque, et toute la population s'était ralliée autour de son libérateur. On ne se doutait guère alors que les membres de la Commission Executive avaient été unanimes pour engager le général à adopter j)récisément ce système, el qu'en négligeant de le faire il avait amené à la fois leur disgrâce cl sa proj)rc élévation. 11 ne suKil pas de grouper et de rapprocher les fails, mais il ne landrail me donner rien moins qu'une preuve positive pour me persuader (pie le générai ail jamais trem|)é dans une intrigue déslionoi'anle. Il est hors de doute.

CONDUITE DL GEXKRAL E\ JUIX. 387

cependant (sans que, je crois, on j)ijisso lui iinpuler aucune coniplicilé), qu'une pareille inlriyiie se nouait depuis quelques jours ; que le '2'2, dans une réunion de représenlants, on avait proposé au (jénéral de le placer à la lèle des aifaircs et de forcer le «jouverncment à se retirer; que le même jour, dans une autre réunion qui ne lui avait fiiit aucune avance, on avait annoncé qu'il consentait à accepter le pouvoir, et que, depuis ce jour jusqu'au moment où l'événement s'était accompli , il avait gardé le silence sur ce sujet vis-à-vis de ceux dont il était le fonctionnaire. Je ne ferai qu'une observation à propos de cet incident : dans cette circonstance comme dans beaucoup d'autres, le général a été en quelque sorte l'inslrumenl aveugle d'bommes plus avisés que lui, et il s'est placé ainsi dans une situation (pii l'exposait à être soupçonné d'une conduite dont je le crois complètement incapable. La queslion la plus sérieuse, celle de la solution de laquelle dépend le plus l'appréciation de ses services, est celle de savoir si le nombre des troupes nécessaires j)Ourla sùrelé de Paris, et que le gouvernement avait ordonné d'y réunir, avait été appelé, et si on en avait fait le meilleur usage possible. Quant au nombre des troupes que le général avait sous ses ordres, les rapports du colonel Charras au ministère de la guerre prouvent qu'il était conforme à celui qu'avait exigé le Gouvernement Provisoire, et le général établit de plus (|u'il avait toujours voulu être fissuré de l'arrivée d'un réginioiit avant d'en laire parlir un autre, de manière que les seize régiments fussent toujours dans Paris. Il faut done simplement

388 UNE ANXrÎE DE RÉVOLUTIOX.

aUribuer à un mouvement de mauvaise humeur la réponse qu'il fil à la Commission Exéculive, dans la matinée du 23, quand il lui dit qu'il ne pouvait pas lui donner la moindre idée du nombre des troupes rassemblées dans Paris sans consulter auparavant le colonel Charras. D'après les rapports de ce dernier, on comptait en outre sur la présence h Bourges d'une division de l'armée des Alpes , selon l'ordre qui avait été donné par la Commission Executive. Mais cette division n'arriva à destination que quinze jours après les événements. Quelque déférence que Ton doive, en ces matières, aux résolutions de l'autorité militaire, il semble difficile d'entrevoir un motif autre que l'insuffisance des troupes qui puisse engager à permeKre l'érection des barricades dans une grande partie de la ville plutôt que d'en arrêter tout de suile la construction. Comme on suppose que les barricades constituent le grand avantage de la populace dans les combats des rues, il semble évident que le même nombre de troupes soutiendrait plus facilement la lutte en l'absence des barricades qu'exposées à la nécessité de s'en emparer. Après tout, pour juger le |)lan du général, il faut considérer les résultats qu'il se proposait d'atteindre, et ce qui nuit beaucoup à l'appréciation favorable (|u'on voudrait en faire, c'est que le général fut assez imprudent pour les révéler, dans la matinée du samedi 24, à la Commission Exéculive; il lui dit, en effet, qu'il n'était pas là pour défendre les Parisiens et leurs bouti(jues; que s'il était rejeté bois de Paris, il se retirerait dans la plaine Saint-Denis, et là, livrerait bataille

COXOtlTK 1)L (ÎKXKRAL KX J I IX. 381)

aux insui'fjés, monlrant ainsi qu'il se trompait romplctcnicnt sur la nature des devoirs qu'il avait à remplir. Avec le système si parfait de centralisation dont la France est afiligée, si les insurgés s'étaient emparés de l'Hôtel de ville et avaient fait jouer le télégraphe, ils se seraient fort peu occupés du général et de son armée dans la j)Iaine Saint-Denis. Telle fut, en effcl, la réponse bien simple qui lui fut faite, comme l'a établi dans le temps M. Barthélémy Saint-Hilaire, et elle a été répétée hier au soir dans l'Assemblée, ainsi que la déclaration du général assurant que si une seule compagnie avait été désarmée, il se serait brûlé la cervelle sous le poids d'une pareille honte. Kn reproduisant tous ces récits, je ne dois pas oublier que les ennemis du général, inspirés par une malveillance imméritée, se sont sans doute entendus pour reproduire avec une précision mîilicieuse tout ce que leur mémoire pouvait leur fournir de détails défavorables au général ; mais, d'un autre côté, on doit les croire incapables de chercher à attribuer au général des paroles qu'ils ne lui ont pas entendu prononcer. Il faut donc croire que ces paroles lui auront réellement échappé dans un moment d'impatience. .'\u fond, il lui était impossible de les nier; il a seulemenl contesté qu'il ait pu s'exprimer sur le compte des Parisiens dans les termes méprisants qu'on lui reprochail. M. Barthélémy décrit ainsi un incident qui a eu lieu dans la soirée du 23 :

« Une dernière tentative fut faite au|)rès du général. MM. Arago, Marie, I.amnriine, Ledru-Rollin, avec M. Barthélémy Saint-Hilaire, le pressèrent de com-

niencor l'attaque. Le général fut inflexible, et les instances dont il était l'objet irritant sa colère : « Croyezvous, » dit-il, « que je sois ici pour défendre vos Parisiens, votre garde nationale? Qu'elle défende elle-même sa ville et ses boutiques. Je ne veux pas disséminer mes troupes. Je me rappelle 1830, je me rappelle Février. Si une seule de mes compagnies est désarmée, si nous subissons encore une fois cet affront, je me brûle la cervelle, je ne survivrai pas à ce déshonneur. « On eut beau représenter au général que son suicide ne remédierait à rien , qu'il s'agissait d'enlever les barricades qu'il avait laissé former, aucun argument ne put le décider à donner l'ordre de l'attaque; le moment décisif ne lui parut pas encore venu. On ajouta que les insurgés gagnaient à tout instant du terrain, a Que m'importe ? » répondit le général; « eh bien, s'ils sont maîtres de Paris, je me retirerai avec mon armée dans les plaines de Saint- Denis, et je leur livrerai bataille. » « Oui, » dit M. Arago, a mais ils ne vous y suivront pas. 5>

Le général a senti hier l'imprudence de ces paroles et a taché de les atténuer. Il aurait désiré, a-t-il dit, que l'Assemblée \a(ionale l'accompagnât , mais il est évident que cette pensée ne lui est venue qu'après, et la première idée était purement stratégique, car, d'abord, la plaine Saint-Denis n'élait pas précisément l'endroit oîi l'Assemblée Nationale aurait pu se léuiiir, et c'élait le quartier de Paris directement oj)posé à celui oil il lui aurait été possible d'effecluer une retraite en cas de nécessité. On doit se raj)pcler que la

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discussion cngnfréo liior au soir n'avait pas pour ohjcl de peser les niérilcs généraux de» deux jjouvernenients, la Commission Executive, ou la dictature du général Cavaignac qui suivit, mais de découvrir celle des deux autorités, la Commission ou le général, qui était particulièrement digne de hlànie pour la ligne de conduite suivie pendant les premières vingtquatre heures de l'insurrection de Juin , et qui permit à l'émeute de prendre de telles proportions qu'on éprouva une immense perte d'hommes avant de pouvoir la réprimer. A cette époque on imputa généralement cette faute à l'hésitation , sinon à la traiiison de la Commission Executive, et l'on attrihua le salut de la société à la nomination du général Cavaignac. Ce fut aussi l'opinion que je me formai en conq)arant les renseignements que je reçus alors. La loyauté la plus vulgaire m'ohlige donc à affirmer aujourd'hui, comme un fait clairement démontré, que si les barricades ne furent pas attaquées et prises pendant qu'on les construisait, la faute n'en est pas à la Commission Executive; celle-ci a prouvé d'une manière irrécusable qu'elle avait à plusieurs reprises pressé le général d'adopter ce parti pendant la journée du 23.

Le général semble s'être laissé inspirer dans se? opérations par l'un des plus nobles instincts du soldai , une vive susceptibilité pour ce qui touche à riionniMir militaire. Mais certes il j)orla ce sentiment jusqu'à un excès impardomiable, lorscpie, prévoyant la possibilité qu'une partie de Tarméc IVil vaincue, il préféra saerilicr la garde nationale, qui, elle aussi, se battait sous ties dra-

392 U\E ANNKK DE RKVOLUTIOX.

peaux français récemment confiés à son courage par le gouvernement de' la République dont le général était également le défenseur. Bien que la garde nationale ne reçût pas de solde, la cause était la même, elle luttait aussi pour ses familles et ses foyers. Oui, et encore pour les boutiques, ainsi que le général semble avoir désigné un peu ironiquement leurs demeures. Après tout, en ce moment même où le général Cavaignac a obtenu un triomplie parlementaire dont on ne peut douter, je suis disposé à croire que cette seconde discussion aura à quelques égards cet effet durable, d'amoindrir la part de gloire que la postérité lui assignera pour les affaires de Juin. L'insurrection fut surtout arrêtée par la coopération de la grande majorité de la y)opulation , par la supériorité accablante du nombre , non pourtant sans une perte considérable, et je crois devoir ajouter qu'on n'en dut la répression à aucune manifestation particulière d'une babileté militaire supérieure. Le service décisif qu'a rendu le général, c'a été de résister avec une inébranlable énergie à toutes les démarches qui ont été tentées auprès de lui pour l'amener à traiter avec les insurgés encore en armes. Il a donné ainsi à l'Assemblée Nationale le courage de prendre des mesures de répression dont on aurait eu à regretter l'absence. Des faits irrécusables prouvent, il est vrai, que son mérite a été exagéré, mais la certitude où l'on était qu'il le possédait en réalité, a incontestablement servi à maintenir la tranquillité pendant ces derniers mois, La discussion d'Iiier a eu cependant, d'une manière indirecte, un excellent résultat pour la

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cause dc I'ordro, pciil-ôlrc aussi pour l'élcclion du général Cavaignac, en hii fournissant l'occasion, dans la chaleur do la discussion, do doclarei- qu'il n'y avait aucun rapport possible entre lui et M. Lcdru-Hollin. «Assurément oui, celte séparation existe, et quant à moi, je déclare que je ne prévois guère qu'elle puisse jamais cesser. »

Les nouvelles de Rome sont extrêmement graves. Après le meurtre du comte Rossi, le Pape a été assailli dans leQuirinal par la populace armée à laquelle s'étaient jointes les troupes et la garde civique ; il a été défendu seulement par quelques gardes suisses qui lui étaient restés fidèles. Un prélat a été tué dans le palais, et on a forcé en ce moment le Pape à accepter un ministère dont il agréait les membres à mesure qu'on les lui nommait. M. d'Harcourt a été autorisé par Sa Sainteté à demander un refuge en France, on au moins des secours qui le missent à môme do rétablir l'ordre parmi ses sujets.

M. Bastide m'a dit qu'il no savait pas comment on pouvait refuser une telle demande '. Je regretterais

' La nouvelle inallciuluo de l'inlcnlioii où rlail le «^oiiveiiicinenl me l'orra à prendre sur moi do faire des reinonlraïues. Ou ne croit pas manquer do charité en supposant que la pul)licité donnée à l'appel qu'on prétendait avoir reçu do Sa Sainteté et le bruit qu'on faisait à propos de la iijjnc dc conduite que l'on était disposé i\ adopter n'étaient pas élranj^ers aux intérêts clectorauc, et j'omets ici quelipies eoiiversalions inti-ressantes que j'eus avec le ^'jénéral Cavai;;iiae et M. liaslide. Ilien qu'on ail abandonné ce projet avant <pie mes paroles pour le condjatlre eussent pu exprimer autre cliose que mon opinion personnelle, je liens pour con. venabic, en foules circonstances, dc ne pas céder i\ la tentation de ce (|u'on pourrait appeler un abus de confiance offuielle. J'ai toujours pris pour

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beaucoup qu'elle devînt pour le pouvoir l'occasion de prendre des mesures immédiates, car je prévois qu'elle causera de grands embarras, bien que le gouvernement français la considère comme lui imposant des devoirs impérieux.

règle, en livrant à la publicilé les opinions de mes amis et des personnes avec lesquelles j'ai vécu sur les événements qui se passaient autour de moi, de faire foui mon possible ponr omettre ce qu'ils pouvaient désirer de tenir secret. Si j'ai fait quelques exceptions, elles sont, je puis l'assurer, involontaires. Lorsque je n'ai pas porté, sur quelques détails de leur conduite, le jugement que l'impartialité m'aurait commandé, j'ai fondé mon appréciation sur la notoriété publique et non sur les communications qui m'avaient été faites. Comme je l'ai déjà dit, c'est seulement pour ce qui se rapporte à Lamartine, tant qu'il fut membre du Gouvernement Provisoire, que j'ai donné in exlenso, ou avec un très-petit nombre d'omissions, tout ce qui s'est passé entre moi et un bomme placé dans une position officielle. AL de Lamartine avait lui-même, peu de temps après sa retraite du pouvoir, publié sans aucune réserve le détail de ses relations avec ses partisans, ses adversaires et ses collègues, et dans sou ouvrage il avait fait allusion aux « conversations presque journalières » qu'il avait eues avec moi en les présentant comme un exposé aulbcntique de sa politique étrangère, d'après lequel il désire être jugé. Comme il va sans dire qu'il n'avait pas le temps de tenir note de ces conversations, et comme je crois qu'en général elles lui feront honneur, je lui offre volontiers le bénéfice de mes souvenirs.

Missiox i)K M. \)K coiRci:i,i,r:s a romf: 395

CHAPITRK VINGT RT I'NIKMK.

Le Pape demande la prolcrtion du fiouvemcnienl franrais. — Préparalifii pour l'envoi de Iroiipes à Civila-Veecliia. — Conversation aver le fjénéral Cavaijjnar sur l'éleclion pré.sidenlielle. — Rcnionlranres au <{onverneii.enl sur le caraclèrc de l'expédiliou de Rome. — L'expédilion esl un moyen l'-leitoral. — Inslruclioiis à M. de Coni-felles. — Kffel proliable de l'expédition sur la politique de i'Kurûpe. — Discours de M. de Monlalenibeit cl de M. Jules Favrc sur l'autorité temporelle du Pape. — Fuite du Pape. — Uemercinienis du nonec apostolique à l'Assemblée. — Réponse du président. — On suppose au Pape le désir de venir en France. — Sa lettre à Cavaijjnar. — Le déirel proposé pour les récompenses nationales est retiré. -■ Le ;[ouvernenient a recours à une influence illéjjilime pour assurer l'élection du président.

27 novembi'c.

J'étais nalurellement impatient de connaître ce matin la détermination déjà prise par le gonvernement français relativement à l'appel que lui avait adressé le Pape. Il paraît qu'on a envoyé par le télé{]raj)lic Tordre de faire embarquer la brigade qui se trouve à présent à Marseille, et qu'on y avait laissée depuis quelque temps avec l'intention de l'envoyer à Venise. Cette brigade partirait pour Civita-Veccbia à bord de trois steamers de guerre pouvant contenir 2,500 liomnu^s , dès que M. de Courcelles (membre de TAssembléc) arriverait à Marseille. AI. de Courcelles, comme agent diplomatique, serait cbargé des instructions du gouvernement, et aurait les autorités navales et militaires sous ses ordres. Après son arrivée à Civita-l'eccliia, il devrait annoncer au Pape qu'il est envoyé pour répondre à

39G UXE AX'XEE DE REVOLL'TIOM.

l'appel fail au gouvernement français. Il offrirait de protéger la personne de Sa Sainteté, et s'il était nécessaire, de lui donner à cet effet asile à bord d'un vaisseau ; mais à moins de nouvelles instructions , les troupes ne seraient pas débarquées ; h plus forte raison elles n'occuperaient encore aucune position sur le territoire du Pape.

La situation du gouvernement français offre, sans nul doute, beaucoup de difficultés en ce moment; s'il tarde à répondre à la demande directe et pressante qu'il doit avoir reçue jusqu'à ce qu'il se soit écoulé un temps suffisant pour prendre l'avis des autres puissances, ses adversaires, il n'en faut pas douter, s'empareront précisément de cette circonstance pourl'atlaquer, car on dira que le moindre retard dans les conjonctures présentes pourrait amener effusion de sang et anarchie.

J'omets tous les détails d'une conversation que j'ai eue avec le général à ce sujet ' ; il est passé de la position critique du Pape à l'état encore plus précaire de son pouvoir et aux chances de l'clcclion présidentielle. Le général a fait en terminant une ou deux observations dont j'ai été très-étonné. Ses espérances de succès s'étaient certainement accrues, et comme il m'encourageait à parler sans réserve, je lui ai fait

' Je ne serai que juste envers le «jénéral Caiui{]nac en afIirmanJ qu'après ccUc conversalion je restai persuadé de la parfaite bonne loi qu'il apportait dans tonte cette affaire, où il «c préoccupait exclusivement de la sûreté personnelle du Pape. Il pensait en effet que le Pape ne pouvait courir (le dan<jer sans qu'il en rejaillît (|uel(|ue honte sur la Hi'-publifjue. Mais il est éjjalemcnt vrai de dire <|ue ses ajjcnts r.'c'prouvt rciit aucun scrupule à faire tourner cet ('K'netiient au profit de son élection.

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remarquer qu'à mon avis sa ruplurc déclarée avec la Moulayne lui avait déjà fait beaucoup de bien; il avail cependant , ai-je ajouté, un côté faible, c'était l'opinion accréditée dans le pays que son intention était de prolonger indéfiniment l'exislcnce d'une Assemblée dont tout le nionde croyait la mission accomplie. S'il consentait à diminuer sensiblement le nombre des lois appelées organiques, et dont la liste ne paraissait avoir été allongée que pour gagner du temps, il recouvrerait par cette mesure l'appui de beaucoup d'électeurs du parti modéré qui doutaient encore, et qui n'avaient aucune prédilection pour son concurrent. Le général s'est contenté de répondre que, pendant quelque temps encore, toutes nouvelles élections renverseraient la République. Il a fait d'autres remarques de môme nature, d'où j'ai recueilli l'impression que, dans sa conviction , le pays n'était pas et n'avait jamais été républicain ; qu'il se croyait pour mission de le rendre tel, et que le seul désir d'accomplir cette làcbe lui faisait recberclier la présidence. Je lui ai avoué que je ne pensais pas être juge compétent des meilleurs moyens d'arriver à ce but; qu'il était difficile, j)our quiconque n'est pas initié au système du gouvernement, de dire jusqu'à (|uel point on pouvait employer la contrainte sans se donner une apparence d'usurpation suffisante pour provoquer une résistance ouverte. Le général, plus tard, a reconnu pleinement avec moi, dans la conversation, que la difficulté s'était beaucoup accrue pour lui par la nécessité oii il se trouvait de se séparer des membres les plus actifs et peut-être les plus nombreux

de celle fraction de la minorité avec laquelle il se proposait de gouverner le pays.

Quelque étrange et anormale que soit, de son propre aveu, sa prétention , je suis convaincu que le général croit sincèrement travailler à établir le bien-être durable de son pays.

28 novembre.

J'ai fait tout ce que j'ai pu pour engager les membres du gouvernement français à modilier au moins le caractère de l'expéililion de Rome Je ne conqirenais pas exactement, leur ai-je fait remarquer, comment la nature des forces dirigées vers ces pays était applicable à l'unique objet ([u'en toute sincérité, je n'en doutais pas, ils déclaraient avoir en vue. L'embarquement des régiments d'infanterie paraissait moins propre à assurer un asile au Pape en cas de nécessité , que l'envoi à Civita-Veccbia d'une partie de la flotte de l'amiral Daudin. Le désir manifesté par le gouvernement français était de maintenir, dans la personne du Pape, le souverain constitutionnel qu'il prétend être lui-même. La France ayant aussi peu d'envie de voir établir une république à Kouie que d'y voir le despotisme restauré par une autre intervention étrangère, rien de plus prudent qu'une j)areille déclaralion ; mais elle devrait êlre aussi |)ublique qiu; l'expédition elle-même , car il faut considérer non-s(uilemenl l'iuîcntiou t?onl on est animé, mnis aussi rcffel probiible

i/i;xj'i:i)rno.\' romaim;. :}iy

ilii parli quo Ton va prendre. Eii aidanl le I*ape a (juiller Rome, on supprimernit du même coup le plus ;]rand obstacle que les anarchislcs lenconlrcnt à Télablissemcnt de ce qu'ils appellent un gouvernement républicain. C'était grâce au caractère de sainteté attaché à la personne du Pape, ai-je ajouté, que tout attentat contre sa vie ou contre sa liberté excilerait l'indignation générale; mais le Pape une fois amené, parla présence des troupes iVançaises, à abdiquer son autorité et à quitter ses Mtals, il était certain que, malgré les intentions les plus louables, la France par ses actes mêmes aurait concouru à la formation d'une République qui devrait son origine à un assassinat licureux.

Si l'on envoyait des forces insuffisantes avec un caractère menaçant, il pourrait en résulter de fâcheuses conséquences. J'ai toujours cru que c'était ])Our une grande puissance un parti très-dangereux à prendre et qui ne manquerait pas de faire naître des embarras. On pouvait dire que le but était déJini, mais alors les forces n'étaient pas j)roporlionnées à ce but; que pourraient trois ou quatre mille hommes pour imposer leurs conseils à une dislance de soixante-dix milles? Si le nom de la France et l'autorité d'un diplomate français envoyé tout exprès n'avaient aucun poids, celle expédition tendait à irriter ceux qu'elle devait persuader, et dans d'autres parties de l'Ilalie elle serait peut-éire prise pour un encouragement à la Révolution. 11 me semble que M. de Courcelles, envoyé sur un bâtiment de guerre et appuyé à Civila-Vccchia par une partie de la llolle de l'amiral Baudin, aurait parfaile*

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nient alleint le but. J'ai eu le plus grand désir d'arrêter l'exécution de cette mesure imprévue; je n'ai guère songé à autre chose depuis deux jours, et telles sont quelques-unes des raisons que je n'ai pas manqué de faire valoir auprès du gouvernement français contre une pareille expédition.

Il est certain que les nouvelles de Rome ont produit une vive impression. L'assassinat du comte Rossi a blessé les sentiments des personnes les plus favorables à l'essai que l'on fait en ce moment à Rome, et rien ne serait plus capable de soulever en France une indignation unanime que des outrages dirigés contre la personne du Pape. Je regrette cependant de le dire, la précipitation qui a caractérisé les actes du gouvernement français relativement à l'expédition de Civita- Vecchia est généralement attribuée h des vues électorales. Quelques chefs du clergé se sont vantés, dit-on, de pouvoir disposer d'un million de voix, selon que l'on prendrait ou non ce parti , et le temps pressait , car on devait, le dimanche suivant, vérifier l'effet de ces paroles. Les auteurs mêmes de cette mesure reconnaissent que tel était leur principal objet. Le lecteur trouvera ici un remarquable exemple de plus de l'action funeste qu'exerce le gouvernement républicain sur l'opération qui le caractérise tout particulièrement, — l'élection de son magistrat exécutif, il y a quelques jours, le chef du gouvernement nous déclarait ([u'il croyait l'action du pouvoir paralysée par l'incertitude que l'altente de cette élection produit, et maintenant celte action se trouve troublée, dans ses rapports ave

IXSTRL'CTIOXS A M. DE COLRCKLI.ES. 401

les puissances élrangères, par un coup d'Ktat soudain, afin que les prétextes les plus élevés et les plus nobles sentiments deviennent les auxiliaires du trafic des votes que le pouvoir est presse d'acquérir.

. Le général Cavaignac, en réponse à une question de M. Bixio, vient de lire à TAsseniblée les instructions données à M. de Courcelles. Je les mpporte ici; — elles sont en substance, à très-peu de cbose près, ce que je m'étais imaginé.

" Monsieur et cher CoLLiicuE ,

« Vous connaissez les déplorables événements (jui se sont passés dans la ville de Home, et qui ont réduit le Saint-Père à une sorte de captivité.

» En présence de ces événements, le gouvernement de la République vient de décider que quatre frégates à vapeur, portant à leur bord une brigade de .'J,500 bommes, seraient dirigées sur Civita-Veccbia.

" 11 a décidé également que vous vous rendriez à Rome, en qualité d'envoyé extraordinaire. Votre njission a pour but d'intervenir, au nom de la République française, pour faire rendre à Sa Sainteté sa liberté personnelle si elle en était privée

» Si même il entrait dans son intention, vu les circonstances actuelles, de se retirer momentanément sur le territoire de la République, vous assurerez, autant qu'il sera en vous, la réalisation de ce vœu, et vous assurerez le Pape qu'il trouvera au sein de la nation française un accueil digne de lui, et digne aussi des vertus dont il a doinié tant de preuves.

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