CHAPITRE TREI/IKME
On propose dc mobiliser la fjardc nationale. — Explications de M. Bastide. — Projet de constitution. — Effet d'une rérolntion sur les classes ouvrières. — Scène au tliéâlrc du Gymnase. — Le général Cavaignac et le hanquet » la fraternisation des travailleurs. » - Victor Hugo à l'Assemblée. — Politique pro- (losée par AI. Caussidièrc à l'égard de l'.lngleterre.- — Manière dont elle est reçue (le l'.lsseniblée. — Réclamation adressée à M. Bastide. — Insurrection générale. — Les insurgés élètent des barricades — «L'Assemblée se décide à donner au général Cavaiguac tous les pouvoirs exécutifs. — Progrès des insurgés. Kffusion du sang à l'atiaquc des barricades. — Le Moniteur accuse les nations voisines d'avoir poussé les insurgés à la violence. — Reraonirances faites par \i> ministre anglais.
18 juin.
L'Assemblée a consacré beaucoup de temps, bier, à des interpellations sur les récents événements du département de la Creuse , où il paraît qu'une résistance organisée, et jusqu'à présent soutenue avec succès, au payement des quarante-cinq centimes addiliouneis , a coûté inort d'bomme. Dans le département dc la Haute-Garonne et dans quelques autres, la même opposition a commencé à se manifester.
M. Pierre Leroux avait accompagné ces interpellations d'une telle rapsodie sur le socialisme, que IWssemblée s'est trouvée toute disposée à voir, dans toiilo proposition, un remède applicable aux maux du pays, pourvu qu'elle fût un peu moins absurde. Aussi a-t-ollc accueilli avec faveur, et comme quelque chose de praticable, les idées mémos exposées par M. Flocon au nom du gouvernement. A l'en croire, en fondani cm
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France des écoles d'agriculture, et en y établissant des colonies agricoles, on parviendrait à modifier complètement le rapport de population entre les villes et les campagnes; tout le superflu des villes où la population s'était accumulée, poussée par un excessif esprit de spéculation , refluerait dans les campagnes , la misère serait détournée, la paix et l'ordre rétablis. Les antécédents de M. Flocon, prétend-on , ne sont pas précisément de nature à développer les goùls simples et champêtres des bergers d'Arcadie, mais il attribue tous les maux présents à l'absence d'une école d'agriculture, qu'il aurait, dit-il, fréquentée lui-même, si elle avait existé. 11 est inutile d'ajouter que l'Assemblée n'a pas réellement cru possible de détourner les malheurs pressants du moment par le procédé lent de l'instruction ou par la fertilisation progressive des terrains incultes ; mais elle a accueilli l'exposé trèssommaire de celte proposition, comme un prétexte qui lui était offert de voler une somme plus considérable, afin, précisément, d'éloigner immédiatement de Paris ces hordes formidables qui composent les ateliers nationaux, et qui menacent journellement la tranquillité publique. On dit qu'elles se composent encore de 120,000 liommes parmi lesquels on couq)te 2,000 forçats libérés.
" L'esprit tout républicain du discours de M. Flocon ne pouvait pas naturellenjcnt lui jx-rmcllre d'atlribucr, en partie, à l'excessive division de la |)ropriélé, la situation iïicheuse de l'agriculture, (l'est cette trop grande division, pourtant, qui, en rendant iu)possible
MOIJIIJSATIOV I)K I, A CAHHK VATIOXAI.i; 71
I'npplicafion dii capilal à la cullurp du pays, osl imo (les principales causes du mal reconnu par fous.
19 juin.
Il paraîl que M. Hasiide, comnfic son prédécesseur, M. de Lamartine , passe principalement son, temps à essayer d'expliquer les erreurs et d'excuser les imprudences de ses collègues. Dans le Moniteur de samedi d(>rnier a paru un décret du ministre de l'intérieur relatif à la mobilisation de 300,000 gardes nationaux dans toute la France. M. Uecurt n'avait pas lu à l'Assemblée l'exposé des motifs de ce décret. Je n'ai eu connaissance de ce document, et je n'ai pu en apprécier l'esprit, que lorsqu'il a été publié dans le Moniteur comme s'il avait fait partie du discours du ministre. Cette phrase a éveillé ton! de suite mon attention: ic La Commission Executive conserve la ferme espérance du maintien de la paix. Cependant la France ne saurait assister sans prévoyance à des remaniements de territoires. File ne pourrait tolérer qu'un accroissement de la puissance de ses voisins, sans compensation pour elle, affaiblît sa propn^ puissance.»' .l'ai fait hier malin une visile à M. Hastide, pour le prier de me donner une explication personnelle sur le sens de ces mots; il était allé pa.«;ser la journée à la campagne; cependant il est venu me trouver ce matin. Je lui ai signalé les termes que je viens de citer, en lui
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faisant remarquer qu'on me paraissait avoir adopté une méthode un peu extraordinaire pour anuoucer une tliéorie nouvelle; que ces expressions seraient, à tort ou à raison, considérées comme l'indice d'intentions hostiles, de la part de leur auteur ; que, jusqu'à cette heure, nous avions entendu parler des sympathies des peuples et de la diffusion des idées comme des seules armes de la République. Bien que le gouvernement ait paru appuyer de ses vœux les plus ardents la (^use de l'indépendance italienne, le peuple italien avait, ajuste litre, été reconnu le meilleur juge de la méthode la plus propre à lui assurer cette indépendance, et cependant, à un moment critique de la lutte , la France semblait disposée à descendre de la place élevée qu'elle avait prétendu prendre, et à demander des compensations pour quelque préjudice prétendu porté à ses intérêts matériels. Tel me paraissait être le sens de ces paroles, à moins qu'il ne put les expliquer autrement. M. Bastide a reconnu que le paragraphe était malheureux; il ne voyait pas comment il pouvait donner, aux expressions du ministre de l'intérieur, un sens différent de celui que je leur avais donné moi-même, mais il n'avait été question au conseil d'aucun |)rojet de ce genre, et, certainement, on n'avait aucune idée de s'emparer de rien par la force des armes; le gouvernement, il est \rai, lorsque le Wémont avait cessé d'être une puissance de second ordre, et avait mis la main sur la plus grande partie de l'Italie, avait le droit de penser que la France ne pouvait guère envisager avec la même indifférence un état qui pénélr.iit jusqu'au
EXPLICATIOX'S I)K M. BASTIDE. 73
centre de son empire, à (juarante milles de Lyon; mais, répéla-t-il, il désavouait, dans cette proclamation là laquelle il était étranger), toute intention qui dépasserait un avertissement général; si cependant d'autres puissances, .parties au traité de Vienne, s'emparaient, selon leur bon plaisir, des territoires de leurs voisins, elles devaient auparavant s'entendre avec ceux qui n'avaient d'abord rien désiré pour eux-mêmes. Il ne croyait pas qu'il eût été déraisonnable, de la part de la France , de demander quelque augmentation de territoire du côté de la Savoie ou de Xice , mais il niait encore une fois qu'on eût l'intention de donner à un tel sentiment la l'orme d'une réclamation précise, bien moins de lever une armée pour le maintenir. Il aurait certainement conféré d'abord avec moi, si ses idées avaient été fixées sur ce point, parce qu'il désirait que nous nous entendissions sur les affaires d'Italie. J'étais fort content d'apprendre, ai-je répondu, que les termes du rapport avaient été employés mconsidérément, car on semblait, surtout par l'expression de « compensation, 5> marchander à l'Italie, non pas les conditions auxquelles on l'assisterait, mais celles auxquelles on lui permettrait de recouvrer son indépendance comme elle l'entendrait. Je ne voyais pas non plus qu'on pût, avec vérité, affirmer que la France dût être, sous aucun rapport, affaiblie par suite des événemmls qui s'étaient passés. Ce que la Sardaigne avait gagné, elle l'avait pris principalement aux dépens de l'Autriche, que la France, dans une guerre européenne, était accoutumée; à regarder avec plus de jalousie qu(?
la Sardaigne. Donner au.v projets du roi de Sardaigne une direction conforme à l'intérêt italien, n'était pas mettre en danger les intérêts de la France. Avec quelque regret que nous ayons vu Charles-Albert violer le premier les traites, il paraissait maintenant certain qu'il avait été provoqué à étendre les limites de son empire par ce suffrage populaire auquel il fallait attribuer tout ce qui avait été fait dans la République française. Je ne croyais pas nécessaire, ai-je ajouté, de relever l'allusion que M. Bastide avait faite incidemment à la Savoie, puisqu'il avait désavoué toute intention hostile, mais je pensais qu'une fois le principe de compensation mis en pratique, beaucoup d'autres intérêts étaient compromis. La Suisse ne pourrait voir avec indifférence une telle étendue de sa frontière entre les mains de la France , car cette situation nouvelle serait de nature à influer sur sa neutralité. Je n'ai noté celte observation incidente, que j'avais laissée tomber dans notre conversation, que pour mentionner la remarque à laquelle elle a donné lieu de la part de M. Bastide; il, pensait, m'a-t-il dit, (|ue la France serait parfaitement satisfaite si la Savoie était ajoutée à la Suisse comme un canton de plus. J'ai répondu que je n'avais pas, bien entendu, à donner une o|)inion sur une modilication quelconque, dans la distribution des territoires, quand je ne croyais pas qu'il y eût de raison d'en prévoir aucune; je n'avais fait que communiquer conlidenlirllemenl mes |)roj)res impressions, avec le désir d'obtenir quelque éclaircissement sur des paroles qui m'avaieni frappé connue une menace.
PROJKT DK COXSTITITIOX. 75
AI. Baslidc a dil que, lanl qu'il serait au pouvoir, on n'auiail à craindre de sa pari aticuiie iiitcnlioii pareille; qu'à son avis, Charles-Albert aurait dû consulter la France et l'Angleterre avant d'accepter la couronne de fer; que certaines démarches avaient été faites aussi en Allemagne, et principalement en Prusse, relativement àPoseu, démarches qu'il considérait comme contraires aux stipulations des traités de 1815; il |)ensait qu'il n'était pas hors de j)ropos d'adresser à l'Allemagne et à l'Italie quelque salutaire avertissement pour leur laire savoir que la France observait ce qui se passait. M. Dastide a cependant admis avec moi que la forme sous laquelle cette insinuation avait été rendue publique n'était pas heureuse.
Je viens d'entendre le projet de constitution lu à l'Assemblée parle rapporteur, M. Armand Alarrast; comme il se compose de 1 iO articles, et n'a pas été lu très-distinctement, il n'est pas facile d'en saisir tout de suite le contenu et de se le rappeler; je m'abstiendrai donc d'exprimer mon opinion jusqu'à ce que la lectuie du Moniteur de demain l'ait confirmée dans mon esprit.
Le projet a été écQuté en silence et l'Assemblée s'est ajournée immédiatement après pour le discuter. Ouand je me suis retiré, les représentants causaient encore entre eux dans l'hémicycle, et je n'ai rjcnconlré personne, en sortant, (jui pût avec quelque certitude me donner un aperçu de la première impression.
Avant la lecture de la constitution, nous avions assisté à une reprise très-curieuse de la dispute, entre M. de Falloux et M. Trélat, au sujet des ateliers natio-
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naux, mais il me faut remettre à demain mon récit de cet incident; il sera plus complet quand j'aurai lu le compte rendu des faits dans le Moniteur^ car l'intérêt plus grave éveillé par les articles de la constitution a un peu effacé le souvenir des expressions dont on s'est servi dans ce débat.
20 juin.
Le rapport de la Commission nommée l'autre jour, sur la proposition de M. de Falloux , pour examiner la situation des ateliers nationaux, a été présenté hier.
Il reconnaît qu'il y a lieu d'accorder les trois millions de francs destinés à faire face aux nécessités immédiates de celte institution, mais il déclare qu'on ne devra jamais faire, en un seul versement, une avance supérieure à un million, et il ajoute que la con)mission actuelle* doit continuer à remplir ses fonctions tant que l'Assemblée regardera comme nécessaire sa surveillance active.
Il ne faut pas s'étonner si le pauvre M. Trélat a commencé par se jeter dans un nouvel, embarras, bien qu'il fût si important de s'abstenir de toute parole irritante, quand il s'agissait de plus de cent mille hommes , qu'on savait prêts à une émeute au moment oii ils allaient voir que les promesses brillantes dont on les avail bercés ne pouvaient se réaliser, et qu'il fallait même leur retirer jusqu'à leurs moyens de subsistance. Le ministre s'est exprimé de manière à faire croire, bien que véritablement, selon moi, il n'eut pas cette inten-