‹ Une année de révolutionChapitre 10 sur 71 · CONDUITE DE LA CHAMBRE · texte numérisé non relu

CONDUITE DE LA CHAMBRE

que j'avais quelque pressentiment de cette douloureuse épreuve , lorsque, en commençant mon récit de ce matin , je montrais les dernières heures de l'année qui finit si pleines de sourdes menaces et de sinistres présages pour la maison d'Orléans.

7 janvier 1848.

Il y a toujours un certain temps d'arrêt dans les travaux publics de la législature après la lecture du discours du Roi, et l'intérêt, cette année, a été détourné des agitations préparatoires dont le Palais- Bourbon est le théâtre, par cette circonstance, où il faut voir sans doute l'intention d'une démonstration politique, que beaucoup de membres de la Chambre se sont abstenus de paraître aux Tuileries le jour de la solennité à laquelle ils étaient convoqués à l'occasion de la mort de la princesse Adélaïde. Une grande émotion avait été provoquée dans l'esprit public par le dernier paragraphe du discours du Roi, par lequel étaient accusées de déloyauté, sinon de trahison, certaines personnes qui avaient assisté aux manifestations politiques de ces derniers mois. L'impression commune de ceux qui se croyaient l'objet de ces imputations, et de la majorité de la Chambre, fut qu'il y avait là une attaque directe contre les actes d'une partie de l'assemblée à laquelle on s'adressait , et les partisans les plus dévoués du ministère espéraient déjà qu'un vote final sur

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l'Adresse, venant confirmer celte opinion, assurerait au gouvernement un triomphe de nature à faire évanouir les difficultés préalables qui pouvaient sortir des paragraphes relatifs aux affaires étrangères.

L'incident soulevé à l'occasion du compliment ordinaire de condoléance auquel j'ai fait allusion cidessus , est survenu inopinément , et a ouvert les yeux à tout le monde sur les graves conséquences auxquelles on s'expose en poussant les choses à de telles extrémités. Aladame Adélaïde est morte trois jours après la lecture du discours j la Chambre des députés a été aussitôt invitée à présenter le discours habituel de condoléance, et, dans celte circonstance, plus d'un tiers des membres se sont abstenus. De tous ceux de l'opposition, huit ou dix seulement, appartenant au centre gauche, et qui avaient été ministres, tels que M. Thiers et M. de Rérausat, étaient présents. Je n'ai pu m'assurer si ce fait était le résultat d'un arrangement préalable , pour la conclusion duquel , en réalité , on aurait eu peine à trouver le temps nécessaire ; mais chacun était tellement convaincu qu'il resterait comme une démonstration tacite, mais significative, qu'il n'a été annoncé dans aucun des journaux de l'opposition; et le nom de M. Odilon Barrot ayant été mentionné, par erreur, dans le Journal des Débats, parmi ceux des personnes présentes, l'assertion n'a pas été démentie. L'effet, cependant, n'en a pas été moins frappant pour n'avoir pas été publiquement constaté. C'est M. Guizot lui-même qui m'en a appris la première nouvelle. Tia majorité a commencé alors à s'apercevoir

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qu'il élail aussi dangereux que peu digne de pousser le Roi à stigmatiser personnellement les actes que la loi, de l'aveu de tout le monde, ne pouvait punir, puisque autrement les ministres auraient été impardonnables de n'avoir pas devancé une pareille appréciation par un appel aux cours de justice. Le résultat a été que, dans les différents comités de la Chambre, le paragraphe a été beaucoup critiqué, et repoussé par des membres de la majorité ; AI. Guizot a essayé de l'expliquer du mieux qu'il a pu , en prétendant qu'on n'avait jamais eu l'intention de l'appliquer à aucun membre de la Chambre, et l'on croit à présent que le paragraphe de l'adresse en réponse sera rédigé dans un esprit tout différent; telle sera l'impuissante conclusion de cette tentative sans exemple contre les formes établies dans tous les gouvernements constitutionnels. On dit, cependant, qu'à la Chambre des pairs, dont aucun membre n'a pris part aux banquets de la réforme, M. de Barante, le rapporteur, fera aux ministres la gracieuseté de reproduire l'amertume du discours royal. C'est là , dans une enceinte comparativement si favorable à des ministres, qu'aura lieu lapremière explication et qu'on donnera le ton à la discussion. Comme les ministres sont obligés d'assister aux discussions des deux Chambres, les débals sur l'Adresse ne peuvent commencer à la Chambre des députés que lorsqu'ils seront terminés au Luxembourg.

20 janvier.

Je ne puis pas dire que la manière dont la Chambre des pairs a traité les questions relatives à l'Adresse ait été de nature à diminuer, par l'estime qu'inspirent les qualités personnelles de ses membres, Tindiffcrence qu'on éprouve pour leurs actes, indifférence fondée sur le manque d'indépendance dans la constitution d'un corps élu à vie par la couronne.

La ligne de conduite suivie par le gouvernement français en ce qui touche la demande d'une réforme par le peuple est très-singulière. M, Duchâtel , dans son bref discours à la Chambre des pairs , n'a pas prétendu défendre le système actuel, et, lorsqu'un membre de l'opposition, M. Cousin, a constaté que les ministres, s'il les avait bien compris, ne s'opposaient pas à la réforme en principe, mais croyaient mal choisie l'époque de la législature à laquelle on la proposait , M. Duchâtel a paru adhérer par son silence à cette interprétation. Il avait dit cependant que si la chose était possible, il ne permettrait pas qu'une telle proposition fût même discutée à présent, et qu'il ne donnerait aucune espérance touchant son examen futur. Tel sera donc probablement le plan qui sera adopté à la Chambre des députés, où, selon moi, il pourra difficilement supporter la discussion , quoique le résultat puisse en être favorable, puisque c'est évidemment un appel direct aux intérêts de la majorité. On dit à la Chambre : — « Si la proposition de réforme passe, une dissolution

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doit s'ensuivre, et nous voulons gouverner avec vous et par vous pendant quelque temps encore. >> C'est là, après tout, de la part du cabinet, une provocation insidieuse aux intérêts personnels et aux sentiments égoïstes de ses partisans, précisément sur le point où ces intérêts sont identiques avec les siens; cela équivaut à une tentative de gouverner par une majorité expirante qui ne peut plus se renouveler, puisque, quand le changement aura lieu, le résultat inévitable de la concession faite aux vœux du peuple doit être d'éloigner celte majorité.

J'apprends que le nombre des électeurs qui existent aujourd'hui en France n'est que de 140,000, et n'équivaut pas, par conséquent, à celui des citoyens par lesquels un dixième environ de la Chambre des communes en Angleterre est nommé dans les assemblées électorales les plus nombreuses. Mais on dit ici que, même dans ce nombre, beaucoup ne prennent aucun intérêt aux opérations du scrutin, et l'un des meilleurs orateurs de la majorité, dans la Chambre des pairs, a affirmé, pour preuve de ce fait, que la Chambre des députés ne devait pas son mandat à plus de 40,000 votants. Ainsi l'on n'a pour garant de l'opinion de cet immense et populeux royaume qu'un nombre d'électeurs inférieur à celui qui vota dans le courant de l'été dernier pour ce que l'on appelle communément le district métropolitain en xAngleterre, c'est-à-dire la capitale, avec ses bourgs divisionnaires' et ses comtés adjacents.

L'abandon du devoir électoral en France aux der-

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nières élections, a été une preuve d'apathie politique où l'on pouvait difficilement voir un signe du contentement général , et, si on l'interprète bien, un symptôme de mauvais augure dans un pays où des changements ont été effectués par des méthodes moins régulières que le droit électif; les actes accomplis pendant l'automne dernier et dont le gouvernement se plaint, montrent que cet abandon n'a pas eu son principe dans une indifférence absolue.

Dans mes conversations avec plusieurs membres du <jouvernement, je trouve qu'ils sont disposés à justifier une si grande différence entre l'importance du corps électoral en France et en Angleterre, par l'absence, dans ce pays-ci, de toute institution qui puisse faire obstacle à la volonté populaire. La destruction de toute aristocratie peut, comme ils le disent, entraîner, comme conséquence nécessaire , la suppression de la démocratie ; mais alors, que reste-t-il, excepté la volonté arbitraire du souverain , ou l'influence plus dégradante encore de la bureaucratie? Et, en réalité, le système actuel, en France, doit maintenir le gouvernement personnel du Roi au moyen de la corruption exercée par toutes les classes de fonctionnaires publics. Pour la première fois ce principe va être combattu hardiment et sans scrupule à la Chambre des députés, et les quelques semaines qui vont suivre doivent montrer jusqu'à quel point il peut résister à l'action exercée, sur l'opinion publique, par les vigoureuses' attaques qui partiront de la tribune.

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