SITUATION DU PARTI UHEUM
tique cgoïsle et anlinalionale, au milieu dos applaudissemenls de ses adversaires, et sans qu'on entendît un seul murmure désapprobateur de la part de cette majorité qui les avait appuyés l'année dernière. 11 a été prouvé, par l'aveu même de son ministre de la guerre, qu'à l'époque où il proposait à l'Europe une médiation dans les affaires de la Suisse, il avait fait passer en contrebande, au profit du Sunderbund, des armes et des munitions tirées de l'arsenal royal de Besançon, cachées sous la forme de marchandises diverses, età l'aide d'une fausse déclaration aux douanes françaises elles-mêmes. Tous ces faits écrasants sont restes sans réponse, et le ministre n'a pu que prendre un air d'indifférence affectée. La position du parti libéral en France daiis ce moment est très-délicate. Il est impossible, après que tout droit à une discussion libre a été mis ainsi en question, qu'il reste passif, et pourtant, si l'agitation se prolonge trop longtemps, ou dégénère en violence, il y a grand danger pour ce parti d'alarmer quelquesuns de ses alliés modérés. Je crois cependant qu'il y a à peine un homme qui ne regrette les mois offensants introduits dans le discours du Roi. Les minisires, en réalité, ont profilé d'une forme conslitulionnelle pour lancer une accusation peu parlementaire contre leurs adversaires; imputer des desseins hostiles serait, en effet, un procédé peu parlementaire si un simple membre se h; permettait contre un autre, et rendre la couronne complice d'une offense qui ne serait pas tolérée de la part d'un individu est évidemment inconstitutionnel. Dans celte circonstance, cependant, on ne
se serait guère, si je ne me trompe, conformé que pour la forme aux usages habituellement pratiqués pour la rédaction des discours du trône. On suppose que les mois en question ont été arrêtés entre le Roi et M. Guizot, et que ceux-ci ont insisté pour les faire insérer dans l'Adresse, au grand regret, pour ne pas dire malgré la résistance de quelques-uns des autres ministres. La marche que l'opposition se propose de suivre est, si je la comprends bien, de persévérer dans la résolution de se réunir dans des banquets, d'y assister en grand nombre, et, si l'on veut mettre obstacle à celte manifestation par un déploiement de forces, de ne pas résister, mais de porter aussitôt la question, sous forme de plainte, devant les tribunaux. Il paraît qu'il y a quelque doule sur cette question, mais on m'assure que, selon toute probabililé, l'opinion la plus conforme au droit, en faisant abstraction de tout esprit de parti, est favorable à la légalité de ce genre de réunions politiques. Certainement, si l'on en juge par les arguments produits dans le débat, cette manière de voir paraît fondée ; cependant l'avis contraire a été soutenu avec une grande véhémence et sans aucune restriction ; car, comme je l'ai dit plus haut, AI. Hébert, ministre de la juslice, a professé des doctrines qui évidemment n'auraient jamais été soutenues en Angleterre depuis la révolution de 1G88. Quant à toute analogie qu'on essaye d'établir entre les usages constitutionnels des deux pays, je ne puis omettre de rapporter que le 12 de ce mois, à propos d'un amendement de M. Sallandrouze, dont le but était d'engager
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le gouvernement à l'adoption (rime réforme relative à la limitation du nombre des fonctionnaires publics à la Chambre, M. Guizot, tout en refusant de donner aucune assurance sur ce sujet, s'est servi de ces mots, rap])orlés dans le Moniteur : « Toutes les grandes réformes, presque toutes, qui ont été opérées en Angleterre, l'ont été parles hommes mêmes qui les avaient combattues jusqu'au moment où ils ont cru devoir les accomplir. « J'ai rencontré par hasard M. Guizot, hier au soir, dans un salon qu'il fréquente beaucoup, et, profitant de la liberté qu'autorisent les rapports sociaux, je l'ai repris en plaisantant de s'être ainsi exprimé la veille à la Chambre. J'ai dit que je n'avais pas la prétention d'émettre une opinion sur aucune partie de la discussion, excepté sur les points où nos propres coutumes avaient été mentionnées. Il a essayé d'expliquer ce qu'il avait dit; il voulait seulement faire entendre, a-t-il prétendu, qu'une grande partie des réformes avaient été obtenues, en Angleterre, par ceux qui s'y étaient d'abord opposés. J'ai répondu qu'il n'en était pas du tout ainsi, et je lui ai présenté une longue liste de. ces réformes, à commencer par cette limitation même des fonctionnaires publics, accomplie par ceux qui s'étaient toujours opposés à ce qu'ils appelaient l'influence croissante de la couronne. J'ai passé ensuite en revue — l'indépendance des juges, — la juridiction des jurys dans les cas de libelle, — l'abolition de la traite des noirs, — de l'esclavage lui-même, — la réforme dans le Parlement, — la réforme municipale, la réforme des Eglises en Angleterre et en Irlande, et
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ceci Ta amené aux questions où je savais qu'il puisait son argument principal, savoir : l'émancipation des catholiques et la loi des céréales. Je lui ai dit que ces deux réformes elles-mêmes ne pouvaient lui servir d'exemples, parce qu'elles n'avaient pas été accomplies par le parti qui s'y était opposé jusqu'au dernier moment, mais qu'on les devait à la résolution tout exceptionnelle d'un seul grand homme, encore vivant, et sur lequel l'histoire n'avait pas prononcé son verdict. Je croyais, ajoutai-je, que l'auteur de ces deux réformes serait toujours considéré comme un grand homme, non pas à cause mais en dépit de cette opposition persévérante entre ses dernières convictions et sa conduite politique pendant le cours d'une longue vie, dont les erreurs, si longtemps professées, formaient sans aucun doute une tache, rachetée d'ailleurs par tant d'autres qualités, dans le caractère de cet homme d'Etat pratique. — «Quoi qu'il en soit, » a dit M. Guizot, « ce fut le ministre qui réussit oii d'autres avaient échoué. » — « Dans l'un et l'autre cas, w observai-je, «il compta sur l'appui désintéressé de ses adversaires politiques, et en cela il ne fut pas désappointé; mais, dans le premier cas, il dégoûta ses anîis, et dans le dernier, il détruisit son parti et renversa son gouvernement. V Celte conclusion parut ne pas satisfaire le ministre, qui avait peut-être quelque vague espérance de jouer un jour le rôle d'un Peel français. M. Guizot écoute toujours à contre-cœur, si toutefois il écoute, tout ce qui tend à prouver qu'il a coinmis une erreur. Il a interrompu la conversation aussitôt que la politesse
COWER S.\TIO\ AVEC M. (IIIZOT. T.>
le lui a permis. C'est la seconde fois, pendant le cours de ces discussions, (jue M. Guizot, dans le débat, a mis en avant sa prétendue connaissance de l'Angleterre, et n'a trouvé personne qui fût prêt, sur le moment, à lui dire que (sans doute involontairement) il avait affirmé le contraire de la vérité (1).
* C'est la prcmii-re fois que j'ai inséré dans ces pages quelques-unes des nombreuses conversations, soit confidentielles, soit officielles, que j'ai eues avec M. Guizot. Et si je fais cette unique exception, c'est que le sujet de cette conversation est anglais et non franrais. ^lon but, dans cet ouvi'age , est de rappeler l'attention sur des faits auxquels des documents publics servent de preuves, et sur lesquels j'ai tâché, jour par jour, de me former une o])inion, après avoir entendu et comparé tout ce qui a été dit par des connaissances personnelles et des amis particuliersi au milieu des différents partis plus directement intéressés dans ces événements extraordinaires. Nous avons, dans un nouvel ouvrage de M. Guizot, publié cette année, te témoignage qu'il rend justice à l'impartialité qu'on doit s'attendre à trouver dans les informations indirectes tirées d'une pareille source : a Quand on a étudié avec soin dans les récits et les monuments nationaux un grand drame historique, il reste un témoin
important à interroger C'est surtout dans les correspondances des
agents diplomati(]ues qu'est déposé ce témoignage. Ils ont pour mission essentielle de bien regarder et d'être bien instruits. Ils ont dit sans gène tout ce qu'ils ont vu, appiis et pensé; leurs relations sont le complément indispensable et le meilleur contrôle des documents nationaux, i
Comme je l'ai dit dans la Préface, quoi(|ue ce récit ait été écrit, pour ma propre satisfaction, sous la forme d'un journal, et par conséquent contienne les détails de beaucoup d'incidents qui auraient été déplacés dans une correspondance officielle, tous les principaux faits cependant ont été, à celte époque, conmiuniqués à mon gouvernement, quelquefois presque dans les mêmes termes, quand les événements se succédaient si rapidement que je n'avais que le temps de garder une double copie de ce qu'il était de mon devoir d'écrire sans délai.
Pendant près de trois ans, après l'époque à laquelle ce récit se termine, j'ai été en rapport avec sept ou huit ministres étrangers différents, de toutes les nuances d'opinion politique, et je crois que je pourrais invoquer les relations amicales que j'ai constamment entretenues comme une preuve que, selon lis paroles de M. Guizot, j'ai rempli le devoir d'un diplomate, a d'observer avec liberté d'esprit et impartialité ».
CHAPITRK DEUXIEME.
Le banquet de la réforme. — Efforts du ministère pour maintenir la tranquillité. — La garde nationale et les troupes. — Ajournement du banquet. — ModiGcalicn des plans du <]ouvernement. — Imprudence des ministres. — Singulier symptôme de Tétat du sentiment public. ^ La Cour de cassation sur la légalité de la réunion. — Changement dans le langage du Roi. — Modification du gouvernement. — Abandon du banquet. — Motion pour la mise en accusation des ministres — Attitude de la garde nationale. — Renvoi des ministres. — Mole est appelé. . — ■■ Respectez le droit des gens. >■ — Enthousiasme du peuple. — Incident inopiné. — Barricades relevées. — Abdication et fuite du Roi. — Gouvernement Provisoire proclamé. — Démoralisation du sentiment public.
17 février.
La nouvelle s'est répandue ce malin qu'on a pris la résolution de donner le banquet de la réforme dimanche prochain, dans un restaurant des Champs-Elysées, près de l'Arc de triomphe. On a dit que cet emplacement, le plus éloigné des faubourgs populeux de Paris, avait été choisi en vue de reslreindre la démonslration , autant que possible, au.x seules classes qu'on désirait y voir assister. Une démarche a été faite auprès du gouvernement pour l'amener à permettre que les invités se réunissent tranquillement. Un commissaire de police leur aurait alors transmis l'ordre de se disperser, et ils prenaient l'engagement de se séparer immédiatement et de soumettre plus tard la question aux tribunaux. On dit que M. Duchàtel était disposé à entrer dans cet arrangement; mais, par une opposition qui venait d'un autre côté , il a été enfin repoussé, et il est
BAXQL'ET I)K LA RKKOUMK. 77
mainlonant décide que l'entrée sera défendue et que cet ordre sera exécuté par une force écrasante.
Il n'y a aucnnc crainte de résistance de la part des députés, des magistrats, des maires, du conseil municipal, ni des gardes nationaux qui peuvent assister au banquet; mais le gouvernement ne voit pas sans une inquiétude sérieuse la probabilité qu'une autre partie de la population, qui, on le sait, n'attend qu'un moment favorable , profite de cette occasion pour faire explosion.
Je ne partage guère moi-mêAe cette alarme. Tous ceux qui voudraient troubler la paix publique savent que le gouvernement a rassemblé une force imposante et l'a organisée de manière à agir efficacement. C'est pourquoi je suis porté à croire aux succès des efforts que fout, me dit-on, les chefs des partis politiques, même les plus violents, pour tenir le peuple tranquille; mais on ne peut jamais prévoir avec certitude les conséquences possibles d'un vaste rassemblement dont les éléments sont pris au milieu d'une population où l'on ne découvre ni attachement politique pour aucun individu, ni le moindre respect pour aucune des institutions qui la régissent.
(Cinq heures après midi, j Je ne suis nullement certain que quelques rapports ne soient pas exagérés à dessein dans l'intérêt du ministère. Cependant ceux que la police reçoit sur l'exaspération de la masse du peuple, et sur la haine manifestée contre le gouvernement, ne peuvent pas être tous inventés pour sa satisfaction.
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On (lit que vingt mille gardes nationaux , sans armes, mais en uniforine, accompagneront les convives du banquet, et le bruit courait, il y a deux jours, qu'on doutait un peu que les troupes voulussent agir si la garde nationale n'était pas aussi convoquée; ce bruit, toutefois, je ne crois pas qu'il soit fondé, au moins pour le premier moment. Le gouvernement n'osera pas faire usage de la garde nationale , mais il peut compter sur les troupes dans Iç cas d'une explosion inopinée. Si la lutte devait continuer un second jour, je ne sais pas si j'en dirais autant. C'est une folie inconcevable de la part du gouvernement d'avoir provoqué un tel conflit sur un point où , me dit-on (s'il s'appuie comme il l'a fait jusqu'à présent sur la loi de 1789), il est certain que la Cour de cassation, en dernier ressort, se déclarera contre lui. Le Roi m'a paru bien, hier au soir, mais très-abattu. Il a semblé un instant vouloir me parler de la question du banquet, mais je l'ai évité. II m'était impossible de lui donner raison, et il ne m'appartenait pas de lui dire qu'il avait tort.
(Six heures après midi.) Je viens d'apprendre que le banquet est ajourné , en tout cas , jusqu'à mardi. Les chefs craignent les conséquences d'une démonstration populaire un jour où les classes ouvrières ne sont pas occupées. Le gouvernement s'est aussi assuré aujourd'hui, me'dit-on, qu'il aurait à la Cour de cassation la majorité des magistrats en sa faveur sur la question de légalité.
AJOl :r\e.\h:\t dl ija\\)LKT.
19 février.
L'alarme, qui inaibeurcusenicnt règne ici dans tous les cercles de la sociélé , fait naître mille rapports exagérés sur le danger que l'on redoute. Je prends donc note de la dernière information que j'ai pu recueillir jusqu'à ce moment sur les résultats probables de la grande réunion fixée maintenant à mardi procbain. Le délai et l'incertitude où l'on a été, quant au temps et au lieu, n'ont été causés, me dit-on , que par la difficulté de trouver un endroit convenable, assez éloigné des quartiers les plus populeux de Paris , capable de contenir le nombre de personnes sur lequel on compte et qui put devenir immédiatement la propriété privée d'une des personnes de cette réunion, — condition que les jurisconsultes regardent comme ayant une grande importance dans la question de légalité. Même en ce moment on n'a pas fait connaître encore précisément l'emplacement choisi, mais on dit qu'il est situé dans la partie supérieure des Champs- Elysées, près de l'Arc de triomphe.
On dit de plus que la décision du gouvernement, sur la marche à suivre à l'égard de la démonstration ellemême , a subi une modification considérable depuis quarante- huit. heures. Il avait été décidé qu'on remplirait les Champs-Elysées de troupes, et qu'on s'opposerait par la force à l'entrée des souscripteurs dans le lieu de la réunion. Ce plan a été changé, principale-
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ment, me dit-on, par suite des conseils prudents de AI. Duchàtel et après une opposition considérable d'autre part; il est maintenant convenu qu'un commissaire de police, après que les réformistes se seront . çéunis , se présentera dans la salle et dressera un procès-verbal sur lequel doit être fondée une poursuite ultérieure. Le seul point sur lequel on ne soit pas encore fixé est de savoir si , après cet avertissement , il sera prononcé aucun discours. Quoi qu'il en soit, nonseulement les intentions pacifiques des deux partis engagés dans les événements de celte journée , mais l'opinion même que ces partis se forment de leur propre intérêt, medonncntlaconfiance qu'aucun trouble ne sortira de cette manifestation, et je serai un peu surpris si la réunion ne se passe pas tranquillement. Cependant il y a d'autres éléments moins faciles à contenter. Il y a une partie de la population de Paris radicale, révolutionnaire et très-formidable, qui, comme le gouvernement le sait depuis longtemps, épie l'occasion de faire naître du désordre. Ces liommes sont, jusqu'à uncertain point, organisés , beaucoup d'entre eux rompus aux habitudes militaires, et tous indifférents au danger lorsqu'ils sont sous l'empire de leurs passions politiques. Cependant, comme cette occasion n'a pas été prévue par eux , comme ils n'ont d'ailleurs aucune sympathie pour le mouvement de la réforme, dont le programme s'arrête bien en deçà. de leurs projets, et comme il n'y a aucun concert entre eux et les hommes qui provocjuent c(,' mouvement, j'es|)ère encore qu'ils ajourneront l'exécution de leurs desseins