‹ Une année de révolutionChapitre 23 sur 71 · FUITE DU MINISTERE · texte numérisé non relu

FUITE DU MINISTERE

d'accorder aux sujets anglais qui résident en France toute la protection possible, et d'être simple observateur des événements politiques qui se passent autour de moi. Je ne puis qu'espérer de voir la journée de demain apporter quelques signes d'un avenir plus certain; mais rieq ne saurait jeter des lueurs plus sombres sur les destinées futures d'un grand pays que la complète anarchie qui règne en ce moment.

Je crains, d'après les derniers rapports qui m'arriv^nt, qu'il y ait maintenant peu de chance ici pour tout autre gouvernement qu'une république. La forme de celui qui sera adopté dépend beaucoup de la manière dont nous passerons la nuit. Si les gardes nationaux ont encore assez d'énergie pour maintenir l'ordre et empêcher la populace de piller, il devra y avoir une réaction demain. J'ai vu Mole ce matin , à midi; il croyait encore que le Roi pouvait être sauvé par le ministère Thiers et Barrot. Comme les événements se sont succédé pendant les quelques heures qui viennent de s'écouler I

Lady Normanby reste ici et se montre pleine de courage, mais il n'y a maintenant à Paris ni police ni troupes, et beaucoup de gardes nationaux se promènent avec des compagnons d'une physionomie trèssuspecte, de sorte que nous n'avons aucun autre appui sur lequel nous puissions compter que nos solides portes et le droit des gens.

Le dernier cabinet, composé de Guizot, Duchàtel et autres, ne s'est échappé que ce matin du ministère de l'intérieur.

On dit que le Roi est parti pour Rouen par le chemin de fer.

10 heures du soir. — Si les événements qui occupent ordinairement trois ou quatre années de l'histoire se sont accumulés dans les dernières quarante -huit heures, il est impossible de condenser, dans un récit composé à la hâte, les critiques que provoquent les folies dont ils ont été la conséquence, et qui pourraient remplir des volumes entiers. Ce n'est pas le moment d'insister sur cette absence extraordinaire de toute, disposition militaire efficace, qui a beaucoup contribué à produire ce déplorable résultat. Pendant toute la durée de la lutte, c'est à peine si un seul ordre est arrivé à temps aux troupes concentrées dans Paris, et sur lesquelles l'obstination du gouvernement a persisté à compter exclusivement. Le ministère ne paraît pas avoir pris, d'avance, la moindre peine pour s'informer de leur esprit. Aussi, dans les quelques heures qui viennent de s'écouler, combien de réputations ont été perdues et se sont trouvées n'être pas à la hauteur des circonstances! Avec un peu de prévoyance, au lieu de faire sortir toutes les troupes de Paris, on aurait préparé une garde suffisante, une partie de la garde nationaJe à cheval, par exemple, pour protéger la Chambre des députes contre l'invasion des tribunes par la populace, et pour a.ssurer par cela même la proclamation du comte de Paris, et la régence de la duchesse d'Orléans; mais on dirait qu'une panique s'est emparée de tout le monde, et le gouvernement provisoire n'a été voté, dit-on, que par vingt députés.

PROBADILITK D'lXE RKACTIOX. 105

II semble presque impossible, dans le siècle où nous sommes, qu'il n'y ait pas une réaction. On ne peut pas croire qu'une grande nation comme celle-ci consente réellement à se soumettre pour longtemps à la dictature de quelques démagogues de bas étage, dont aucun, excepté Lamartine, n'a de valeur personnelle, niais qu'ont fait monter au pouvoir la force armée elle-même, par le lâche abandon de son devoir, et le bon plaisir de l'écume même de la terre. Dans tout autre pays, et à toute autre époque, je n'aurais pas craint d'affirmer qu'une réaction devait avoir lieu, mais le règne de Louis-Philippe a si complètement démoralisé le sentiment public, qu'il ne reste rien aujourd'hui sur quoi l'on puisse compter. Telle est malheureusement l'opinion générale sur la révolution de juillet, que la populace, en emportant, aujourd'hui, le trône des Tuileries, a dit qu'elle en agissait ainsi parce qu'?7 l'avait volé.

Je crois encore qu'après une nuit de réflexion, le courage peut revenir à ceux qui n'auraient jamais dû le perdre, et qu'il peut y avoir une chance pour le comte de Paris.

Les gardes nationaux de notre arrondissement sont à leurs postes et espèrent, disent-ils, pouvoir maintenir l'ordre, tant bien que mal, pendant la nuit.

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