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CHAPITRE TROISIEME

Les gardes nationaux à leurs postes. — Acte d'abdication. — Proclamation du Gouvernement Provisoire. — Amélioration dans l'aspect des rues. — Anxiété relativement à l'opinion de la Grande-Bretagne. — La duchesse de Montpensier. — Humiliation de la famille royale. — Madame de C. et ses bijoux. — Keuilly et Suresnes pillés et brûlés. — L'Elysée Bourbon menacé. — L» duchesse d'Orléans et ses enfants à la Chambre. — Le duc de Kemours. — M. Sauzet. — Invasion de la chambre par la populace. — Lamartine nommé président du Gouvernement Provisoire. — Le drapeau tricolore et le drapeau rouge. — Manifeste adressé à la marine. — Appui de la Grande-Bretagne, encouragement à la modération. — Cessation de mes fonctions comme ambassadeur.— Conversation avec AL de Lamartine sur les causes de la chute de Louis- Philippe et sur l'état de la France.

25 février.

La nuit a été comparativement tranquille. Les gardes nationaux se sont exactement rassemblés à tous leurs postes, et je n'ai entendu parler d'aucun pillage; mais, dans les Champs-Elysées et dans une partie du faubourg, ilyaeu une fusillade continuelle, entretenue principalement, je crois, par des gamins et d'autres personnes qui s'étaient emparées, hier matin , des armes et de l'équipement des troupes lorsqu'elles sortaient de Paris. J'ai dit hier que j'avais entendu plusieurs versions au sujet de l'ordre donné verbalement par M. Thiers et AL Odilon Barrot, aux officiers commandant les troupes, d'évacuer Paris, mais que, selon la plus accréditée de ces versions, ils avaient été mus par le désir de sauver la discipline militaire, l'armée ayant déjà montré qu'on ne pouvait en aucune façon compter sur sa fidélité. J'ai appris depuis cependant, d'après le témoignage

DliMORALISATIO.Y DÉS TROUPES 107

d'un général présent sur les lieux , et qui appartient au parti politique de MM. Thiers et Barrot, que cette opinion n'est nullement fondée, que les meilleures dispositions militaires venaient d'être prises par le maréchal Bugeaud, investi seulement le matin même du commandement de la garnison , que les troupes s'étaient senties animées d'une grande confiance en le voyant à leur tête, et qu'il y aurait eu encore moyen de sauver quelque apparence de légalité et d'ordre social; mais on ajoutait que l'armée a été complètement démoralisée par l'ordre de quitter Paris , qu'elle a alors fraternisé avec le peuple, a laissé prendre ses cartouches, et même, dans quelques cas, ses armes. S'il eu est ainsi, c'est à l'acte unique qui signale l'administration Thiers-Barrot que doit être imputée , en grande partie, la tournure honteuse qu'ont prise les affaires depuis ce moment. J'entends dire en effet que l'abdication n'a pas été conseillée par eux. Les gardes nationaux mêlés au peuple étaient en pleine marche sur les Tuileries, ce dernier menaçant la vie du Roi, lorsque Emile de Girardin, éditeur du journal la Presse, placé en avant comme officier de la garde nationale , a rédigé à la hâte un acte d'abdication et Ta présenté à Sa Majesté comme le seul moyen de salut. Le Roi a d'abord refusé de le signer, répondant qu'il aimerait mieux mourir; mais le duc de Moufpensier Ta pressé d'y consentir, non-seulement pour lui-même, mais pour sauver son pays du désordre. Le Roi l'a enfin signé, et l'a jeté avec colère au duc de Moufpensier, qui, je crois, s'est prononcé, dans toutes ces

circonstances, en faveur des mesures de conciliadon ^

La famille royale alors se retira à travers le jardin , le Roi disant à chacun, à mesure qu'il passait : « J'abdique, j'abdique. " L'acte par lequel la duchesse d'Orléans était nommée régente était malheureusement, quoique beaucoup moins arbitraire, aussi illégal que l'usage que les républicains ont fait de cette erreur, le duc de Nemours ayant été déjà, pour le cas où- le comle de Paris succéderait à la couronne, nommé régent par la législature.

L'événement de ce matin est la reddition du fort de Vincennes au peuple, et comme, par là, il a acquis une immense provision d'armes, ou m'assure que ce succès donnera une nouvelle vigueur aux conseils les plus violents.

J'emprunte au Moniteur les deux premiers actes du Gouvernement Provisoire; ils nous montrent comment sont constitués le Pouvoir Exécutif et son ministère.

1 J'ai entendu dire, à cette époque, que la Reine, qui avait apporté autant de sagacité dans l'appréciation de ses devoirs publics que de constance dans la pratique des vertus privées, exprima une opinion contraire, et, saisissant le Roi par le bras, s'écria : « Sire! n'abdiquez pas; montez à cheval, mettez-vous à la fête de vos troupes, et je prierai Dieu pour vous. I

Lamartine, dans son Histoire publiée pendant l'automne de la même année, met à peu près les mêmes paroles dans la bouche de Sa Majesté, et il ajoute, ce que je n'avais appris d'aucune autre source, qu'au dernier moment, avant que l'acte fût consommé, le maréchal Bugeaud, pour la dernière fois en présence de son souverain, combattit encore * un avis qui ne sauvera rien et qui peut tout perdre. »

PROCLAM ATIOX DU GOLVKR\E.VJK\T PROVISOIRE. lO'J

Paris, le 24 février.

« Au MO.M DU Peuple fraiVç.us.

« Proclamation du Gouvernement Provisoire au Peuple français.

« Un goiivernemenl rétrograde et oligarchique vient d'être renversé par l'héroïsme du peuple de Paris, Ce gouvernement s'est enfui en laissant derrière lui une trace de sang qui lui défend de revenir jamais sur ses pas,

» Le sang du peuple a coulé comme en juillet, mais cette fois ce généreux sang ne sera pas trompé. Il a conquis un gouvernement national et populaire, en rapport avec les droits, les progrès et la volonté de ce grand et généreux peuple,

» Un gouvernement provisoire, sorti d'acclamation, et d'urgence par la voix du peuple et des députés dos départements, dans la séance du 24 février, est investi momentanément du soin d'assurer et d'organiser la victoire nationale,

» Il est composé de :

« Am, Dupont (de l'Eure); » Lamartine ; » Crémieux ;

» Arago (de l'Iastitut); » Ledru-Rollin ; 55 Garnier-Pagès; 55 Marie.

55 Ce gouvernement a pour secrétaires :

« MM. Armand Marrast; 55 Louis Blanc ; 55 Ferdinand Flocon- 55 Albert.

55 Ces citoyens n'ont pas hésité un instant à accepter la mission patriotique qui leur était imposée par l'urgence. Quand la capitale de la France est en feu , le mandat du Gouvernement Provisoire est dans le salut public. La France entière le comprendra et lui prêtera le concours de son patriotisme. Sous le gouvernement populaire que proclame le Gouvernement Provisoire, tout citoyen est magistrat.

55 Français, donnez au monde l'exemple que Paris a donné à la France, préparez-vous, par l'ordre et la confiance en vous-mêmes, aux institutions fortes que vous allez être appelés à vous donner,

55 Le Gouvernement Provisoire veut la République, sauf ratification parle peuple, qui sera immédiatement consulté ,

55 L'unité de la nation , formée désormais de toutes les classes de citoyens qui la composent, le gouvernement de la nation par elle-même.

55 La liberté , l'égalité ef la fralernité pour principe, le peuple pour devise et mot d'ordre, voilà le

PROCLAMATION DU GOLVKRXEMEXT PROVISOIRE. Ill

gouvernement démocratique que la France se doit à elle-même , et que nos efforts sauront lui assurer.

n Dupont (de l'Eure) ;

» Lamartine;

» Crémieux;

» Ledru-Rollin ;

» Garmer- Pages;

» Marie ;

» Arago ;

» Louis Blanc ,

» Armand Marrast,

secrétaires.

Au Nom du Peuple français.

« Le Gouvernement Provisoire arrête :

» M. Dupont (de l'Eure) est nommé président provisoire du conseil , sans portefeuille ;

» M. de Lamartine , ministre provisoire aux affaires étrangères;

» M. Créraieux, ministre provisoire à la justice;

)> M. Ledru-Rollin, ministre provisoire à l'intérieur;

» M. Michel Goudchaux, ministre provisoire aux finances ;

» M. François Arago, ministre provisoire à la marine;

» M. le général Bedeau , ministre provisoire à la guerre ;

» M. Carnot, ministre provisoire à l'instruction publique." (Les cultes formeront une division de ce ministère.)

112 UNE AXi\EE DE REVOLUTION.

« M. Bethmont, ministre provisoire au commerce;

» M. Marie, ministre provisoire aux travaux publics;

V- M. le général Cavaignac, gouverneur général de l'Algérie ;

3) La garde municipale est dissoute.

« M. Garnier-Pagès est nommé maire de Paris.

» MM. Guinard et Recurt sont nommés adjoints du maire de Paris.

» M. Flotfard est nommé secrétaire général.

« Tous les autres maires de Paris, ainsi que les maires adjoints, sont provisoirement maintenus comme maires et adjoints d'arrondissements.

» La préfecture de police est sous la dépendance du maire de Paris.

» Le maintien de la sûreté de la ville de Paris est confié au patriotisme de la garde nationale, sous le commandement général donné à M. le colonel Courtais.

» A la garde nationale se réuniront les troupes qui appartiennent à la 1'^ division militaire.

w Ad. C rémieux ;

» Lamarti\e;

» Marie ;

» Garmer- Pages;

» DupoxT (de l'Eure) ;

» Ledru-Rolli\';

» Arago,

Membres du gouvernemeiil provisoire

VISITK DR M DALTOX SHKK. 113

J'ai visité à pied, dans l'après-midi, quelques parties de la ville, et j'ai trouvé une amélioration marquée dans l'aspect des rues. On y voyait même quelques femmes bien mises se promener dans une sécurité apparente. J'apprends que beaucoup de gens respectables se font inscrire dans la garde nationale, qui ne s'y étaient jamais montrés auparavant, et si ce n'était la complète démoralisation des troupes, on pourrait réellement espérer le triomphe de l'ordre ; mais quand on entend parler de la quantité d'armes enlevées aux arsenaux, abandonnées aux mains d'une population qui ne peut inspirer aucune confiance, on sent que les chances ne sont pas favorables. Les efforts du Gouvernement Provisoire , au milieu des difficultés extraordinaires de sa position, semblent être très-dignes d'éloges. J'ai reçu cette après-midi une visite particulière de d'Alton-Shée. Il n'appartient pas au gouvernement, mais il est grand ami de Lamartine, et il est venu me dire que ce dernier l'avait chargé , s'il me voyait , de m'exprimer avec quel zèle ils travaillaient à diminuer les dangers de la situation, que les membres du Gouvernement Provisoire (ou Lamartine du moins en particulier) n'avaient pas recherché cette position, qu'ils l'avaient acceptée parce qu'ils sentaient que c'était la seule chance de salut pour leur pays, et qu'ils désirent vivement connaître la ligne de conduite que suivra la Grande-Bretagne. Je lui ai répondu que c'était là un sujet sur lequel je ne pouvais émetire aucune opinion, — que l'abdication du Roi m'avait fait perdre, dans ce pays, tout caractère officiel j — mais

j'avais, ajoutai-je, entretenu, en d'autres temps, des relations intimes avec M. de Lamartine, je connaissais son caractère honorable, et (bien que mes opinions différassent presque complètement des siennes et que je regrettasse la position où il se trouvait placé), je ne doutais pas qu'il ne fit tous ses efForts pour rendre à chacun l'assurance que la sécurité des personnes ne courrait aucun danger. Il devait naturellement avoir le désir d'atténuer autant que possible l'impression produite par ces derniers événements, et comme Lamartine connaissait l'Angleterre et pouvait prévoir l'effet qui résulterait des premières nouvelles, je lui recommandai d'avoir soin que toute facilité fût donnée, dans les ports, pour l'embarquement de ceux qui s'en allaient, et que les personnes munies de mes passeports ne fussent point molestées par d'inutiles formalités de nature à leur rappeler ce qu'elles avaient entendu dire des mauvais jours de la première révolution. Le comte d'Alton-Shée m'assura que, dans sa propre conviction, ces mesures étaient parfaitement d'accord avec les vues de Lamartine. Je suis entré dans ces détails, pensant qu'ils pourraient, dans certains cas, avoir un résultat utile.

25 février.

Le bruit courait partout hier soir qu'on ne savait pas ce qu'était devenue la duchesse de Montpensier, ou-

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