EFFORTS DU GOUVERNEMENT PROVISOIRE. J
relativement à mon départ. Les communications du gouvernement de SaMajestc précéderont, en raison de sa situation géographique, celles de toutes les autres puissances; si, conséquemment, je recevais l'ordre de me retirer, cet ordre, qui serait la première démonstration hostile au Gouvernement Provisoire, provoquerait, sans aucun doute, dans la population, une grande irritation non-seulement contre l'Angleterre, mais peut-être aussi contre les personnes et contre les propriétés des sujets anglais qui restent encore au pouvoir du peuple français dans les différentes parties du territoire. Si malheureusement une anarchie désespérée l'emportait, la position ne serait plus tenable pour un ambassadeur; mais je crois sincèrement que le Gouvernement Provisoire, pour rétablir l'ordre, a fait, pendant les dernières vingt-quatre heures, des efforts prodigieux, et qui donnent , en tous cas , le droit de considérer comme des hommes d'une haute capacité les personnages qui le composent. Ils auront prouvé qu'ils sont capables d'exercer une haute influence sur leur pays s'ils réussissent à réprimer les mauvaises passions encore vivaces dans la population qui se trouve en armes , grâce à la soumission et à la connivence inexplicable des troupes.
En relisant ce qui précède, je puis m'apercevoir moi-même, par les variations que subit mon récit à mesure qu'il s'avance, au milieu de rumeurs contradictoires, qu'il est encore bien peu permis de prévoir avec quelque probabilité le résultat des événements de la journée.
26 février.
Toutes les fois que, dans les pages qu'on vient de lire , j'ai essayé de raconter les principaux incidents survenus dans le cours des discussions à la Chambre des députés, j'ai noté, à mon retour chez moi, le résultat de mes propres observations, et je crois les avoir ainsi reproduits avec assez d'exactitude , mais ici je commence véritablement à douter qu'il me soit possible d'en faire autant. En effet, je n'ai pas été témoin des événements qui ont signalé la dernière séance, tenue avant-hier, et je trouve tous les rapports qui me sont arrivés en désaccord sur des détails si essentiels que je ne sais auxquels me fier. Cette incertitude résulte peut-être de ce que, si l'on excepte quelques instants dans l'après-midi, le principal intérêt des événements n'était plus dans le Parlement. Qu'il fût possible ou non de sauver la monarchie, il était devenu évident que la Chambre était déjà condamnée et dans l'impuissance de se relever. Elle aurait pu cependant, in eœtremis, consacrer encore ses derniers moments à prendre des dispositions testamentaires qui avaient quelque chance d'être respectées , puisqu'elle était, après tout, jusqu'à sa dissolution officielle, hi seule institution qui restât debout pour donner une sanction légale aux résolutions qui devaient suivre, et c'est sous l'influence de cette pensée sans doute que la Régente d'un moment, la duchesse d'Orléans, accompagnée de ses enfants, prit le funeste parti de s'adresser à cette As-
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semblée. Quant aux incidents les plus importants de cette courte et confuse séance, j'ai toute confiance dans le rapport que j'ai reçu ce malin d'une de mes vieilles connaissances, député de l'ancienne gauche. Cette personne, un instant avant de pénétrer dans la Chambre, eut une conversation avec M. de Lamartine, qui lui avait promis d'appuyer la régence de la Duchesse de toute l'influence que plusieurs circonstances conspiraient à lui donner pendant les derniers jours'. On ne pouvait, sans se sentir ému par un touchant intérêt, voir l'entrée de la duchesse d'Orléans au Palais - Bourbon ; cette entrée, cependant, ne produisit point l'effet saisissant qui seul en France promet un heureux succès. S'il faut en croire le bruit général, la duchesse fut mal secondée par les députés fonctionnaires, qui auraient dii aussitôt venir en aide à une femme, à une princesse, à une veuve et à une mère, dans ces circonstances critiques. Rien ne pouvait être plus louable que le désintéressement et même le dévouement personnel du duc de \emours, accourant lui-même à la Chambre pour renoncer au pouvoir que la loi lui avait conféré, et appuyer sa belle-sœur dans la revendication de ses droits.
* M. de Lamartine rapporte, dans son Histoire, que, dans un des bureaux de la f.liambre, il eut une entrevue avec plusieurs chefs républicains; ils lui offrirent, s'il pensait que la France ne fût pas encore niùre pour une republique , d'appuyer la régence par rinfcrniédiaire de tous leurs frères républicains, et de mettre leur confiance en lui comme ministre de celte régence. Il donne assez longuement la réponse qu'il leur (it, et les raisons qui le porlt-rcnt à les étonner par celte conclusion : - Je n'entrerai que dans un mouvement complet, c'est-A-dire la république. « Il faut supposer que ceci eut lieu après qu'il eut parlé à la personne de qui je tiens le fait mentionné plus haut.
126 UNE ANXEE DE REVOLUTIOX.
Mais une résolution, quelque noble qu'elle soit, fondée sur la conscience de l'impopularité dont on est l'objet, n'excite pas l'enthousiasme, et Son Altesse Royale ne fut jamais démonstrative. Quelque gracieux , digne et intéressant que fût alors le maintien de la duchesse d'Orléans, elle ne fit rien, parce que personne ne lui suggéra ce qu'elle devait faire, et il lui manquait une qualité qui seule, dans une pareille crise, lui aurait permis de faire appel, avec succès, aux sympathies nationales;— elle n'était pas Française. Quant à la conduite de M. Sauzet comme président, des personnes de tous les partis se sont servies , pour la qualifier, de ce mot expressif ^^ pitoyable! » Il paraît avoir entièrement perdu la tète. M. Dupin n'a pas produit son effet accoutumé à la tribune; s'il avait occupé le fauteuil, au lieu de M. Sauzet, le résultat aurait pu être différent. Le général Oudinot, fils du maréchal mort dernièrement, a été le seul qui, par sa présence d'esprit et sa franchise militaire , ait paru pendant un instant rendre le triomphe de la régence possible'. A ce moment, mon ami s'est approché de M. de Lamartine, qui était assis sur son banc ordinaire, tout au bas de l'extrême droite , le visage enseveli dans ses mains , et lui a dit à l'oreille : « Voici maintenant le moment d'accomplir votre dessein et d'appuyer la régence. » Il
* M. de Lamartine rapporte, dans son Histoire, qu'à ce moment il se leva simplement de son siéye et demanda que la discussion fût ajournée, par respect pour la présence de la princesse. Je ne fus informe de cet incident par personne à cette épo([ue, peut-être parce qu'il ne produisit pas, au milieu du désordre, l'impression qu'en attendait celui qui l'avait provoque. M. de Lamartine dit qu'il ue moula pas à la tribune.