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PROJET DE DISCOURS DE LAMARTIXE

a répondu, presque sans lever la tète et sans écarter les mains : «Je ne parlerai pas tant que celle J'cnime y restera. » Mon ami a vu alors, tout de suite, qu'il n'y avait rien à attendre de Lamartine, et que tout ce qu'on pouvait espérer était qu'il ne proposât pas lui-môme la république'. AI. Marie, avocat très-respectable, ayant une nombreuse clientèle, mais dépourvu de toute autorité personnelle et très -avancé dans ses opinions politiques, a proposé alors un gouvernement provisoire. Cette proposition a été appuyée par M. Crémieux, qui a de plus émis l'avis qu'il fût composé de cinq membres.

Un chef très-populaire, dont le ministère avait com-

' M. de Lamartine, écrivaut quelques mois plus tard, donne une courte esquisse du discours qu'il fut tenté, dit-il, de prononcer en faveur de la régence ; je le copie mot pour mot.

« Levez-vous! vous êtes la veuve de ce duc d'Orléans, dont le peuple a couronné en vous la mort et le souvenir! Vous êtes les enfants, privés de ce père et adoptés par 1« nation! Vous êtes les innocents et les victimes des fautes du trône, les hôtes et les suppliants du peuple! Vous vous sauvez du trône dans une révolution! Cette révolution est juste, elle est généreuse, elle est française ! Elle ne combat pas des femmes et des enfants ! Elle n'hérite pas des veuves et des orphelins. Elle ne dépouille pas des prisonniers et des hôtes ! Allez régner! Elle vous rend par compassion le trône perdu par les fautes dont vous n'êtes que les victimes. Les ministres de votre aïeul ont dilapidé votre héritage. Le peuple vous le rend. Il vous a adopté, il sera votre aïeul lui-même. Vous n'aviez qu'un prince pour tuteur, vous aurez une mère et une nation i

Il m'est difficile de prévoir quel aurait été, à ce moment, le succès d'une telle conduite. En jetant un coup d'œil en arrière, M. de Lamartine croit qu'il aurait obtenu la régence; s'il en est ainsi, il est permis de s'étonner que, écrivant après avoir vu se dissiper si misérablement toutes les espérances fondées sur la résolution contraire embrassée par lui, il ne paraisse pas regretter, pour sou pays et pour lui-même, de n'avoir pas suivi sa première impulsion.

128 UNE AXNEE DE REVOLUTIOX.

mencé et fini dans le courant de cetle journée, M. Odilon Barrot, fît son entrée à la Chambre; il avait été retenu ailleurs. Quelque puissante qu'ait été son influence dans son pays, et quoique les Français conservent encore pour lui le sentiment le plus voisin du respect dont ils soient susceptibles, son arrivée dans ce moment a été cependant funeste. En effet, elle poussa à une résolution hostile l'esprit de celui qui dominait alors la situation. Tous les témoins de la scène avec lesquels j'ai parlé, s'accordent à dire que M. de Lamartine avait jusqu'alors caché son visage dans ses mains, comme absorbé dans la méditation du parti qu'il devait prendre, mais que, M. Odilon Barrot étant monté lentement à la tribune, il a rejeté la tête en arrière et l'a regardé fixement dans l'attitude du défi et de l'opposition. Je suis loin d'affirmer que la première pensée de M. de Lamartine ait été de se dire : — Si la régence est adoptée, voici son conseiller et son guide, — mais il y a dans le maintien de M. Odilon Barrot quelque chose de grave et un certain air d'intégrité confiante , mêlée à une sagesse supérieure, qui a dû probablement irriter singulièrement la susceptibilité de M. de Lamartine. Ce dernier a trop d'imagination, et. Ton peut ajouter, trop de bienveillance expansive, toutes les fois que son amour-propre n'est pas en jeu, pour analyser, avec une grande exactitude, les faiblesses du cœur humain, mais il ne j)eut pas ignorer que tous les hommes sont naturellement disposés à refuser à autrui un certain ensemble de qualités éminentes et diverses, et à le renfermer dans le cercle étroit de sa spécialité, comme

M. ODILON BAHROT KCHOLF-:. 129

on dit ici, cl qu'en admirant l'éclat de son talent comme poiite et écrivain inspiré, personne ne consentait à reconnaître en hii un homme d'État doué d'une sagesse pratique et rompu au maniement des affaires; or il se trouvait ici précisément en présence d'un homme qui avait la prétention de posséder ces qualités, et à qui tout le monde s'accordait à les attribuer'. Mais, dans cette circonstance, M. Odilon Barrol a complètement échoué et n'a point produit l'effet qu'il espérait. Il a été suivi à la tribune par M. de La ïlochejaquelein; celui-ci, en quelques mots passionnés, a revêtu de la phraséologie républicaine les prédilections légitimistes qu'il a reçues en héritage, avec les souvenirs chevaleresques que réveille son nom. Il a dit à la Chambre qu'elle n'était plus rien; que le peuple était tout. Bien que dans un autre moment M. de La Rochejaquelein, avec son courage incontesté, n'eut pas adressé à cette assemblée une semblable rapsodie, il faut dire cependant que cette doctrine n'était pas nouvelle pour ui> certain nombre de légitimistes; la Gazette de France, sous la direction de l'abbé de Genoude, a toujours soutenu que le résultat du suffrage universel serait la restauration de leur souverain légitime. Je ne voudrais certainement pas affirmer que , dans des moments de désappointement et de découragement provoqués par le dernier régime, cela n'aurait pas pu arriver; mais

• Le 7 mai, comme on le verra plus loin, j'eus encore l'occasion de remanjucr que la jalousie dont M. Odilon Barrol élait l'objel de la part de M. de Lamartine eut, peut-èlre à son insu, une certaine influence sur la conduite de ce dernier.

aujourd'hui l'expérience sera probablement faite dans des circonstances très-défavorables à la réalisation d'une telle espérance. Qui oserait d'ailleurs prévoir maintenant les conséquences inopinées que pourra produire le suffrage universel en France? La meilleure chance sera pour l'inconnu. Mais, dans cette occasion, le peuple a paru répondre à l'appel de M. de La Rochejaquelein, se soulever sous l'impulsion de sa parole, et prendre possession du pouvoir que les événements, selon l'orateur, avaient fait tomber entre ses mains. Des masses tumultueuses, animées encore par le triomphe des Tuileries, ont envahi la Chambre de tous côtés ; la panique a été générale et le désordre universel.

J'ai entendu, pendant les dernières vingt - quatre heures, blâmer sévèrement le général qui commandait alors les troupes sur la place Louis XV, pour avoir permis cette invasion du dernier sancluaiie des lois. Tout ce que je puis dire, c'est qu'il est homme d'une grande réputation militaire, d'une loyauté reconnue et d'un courage avéré , et quand tous ont négligé leur devoir, il n'est pas juste de faire retomber sur un seul la honte de l'avoir trahi. Chacun des mouvements révolutionnaires qui se sont succédé avec tant de rapidité pendant les dernières vingt-quatre heures, a mis en évidence de nouveaux hommes, représentant des opinions de plus en plus extrêmes. M. Ledrn- RoUin, qui avait été jusqu'ici à la Chambre ce que les Français appellent un homme déconsidéré , a pris pendant quelques minutes la direction des affaires, et a

L'K-MEITE DAXS LA CHAMBRi:. i:il

renouvelé la proposition d'un gouvernement provisoire, en demandant qu'il fût nommé, non coninu; le voulait M. Marie, par la Chambre, mais par le peuple, et il désignait ainsi, bien entendu, le peuple présent* — c'est-à-dire une bande de trois cents insurges, souillés de sang, qui venaient d'envahir la Chambre, conduits par un garçon boucher brandissant son couteau de boucherie.

C'est alors, enfin, queM. de Lamartine s'est prononcé, non sans un reste d'hésitation, qui a jeté quelque embarras dans son éloquence ordinairement si abondante et si facile ;■ mais il n'avait pas achevé, qu'une autre troupe de brigands, plus animés que les premiers, a annoncé son arrivée par une décharge de mousqueterie dans les couloirs, et a forcé quelques-unes des autres portes. La première impression semble avoir été que c"es hommes savaient quel usage ils devaient faire de leurs armes, et qu'ils étaient résolus à accomplir leur dessein. L'un d'eux ayant braqué son fusil sur le président, M. Sauzet a glissé de son fauteuil sans être touché, et, comme président, a disj)aru j)our jamais '.

La Chambre étant ainsi ajournée de facto , la plupart des députés l'ont quittée, tandis que la duchesse d'Or-

< il esl naturel de supposer qu'il faut un courage plus qu'ordiuaire pour rester assis dans une position isolée, sur un fauteuil Irès-élcve, où l'on sert de but h des fusils chargés, et l'on verra que, le 15 mai, un républicain austère, le premier président de l'Assemblée Nationale , ne montra pas plus d'énergie que le dernier président de la Cliambre des députes. Eu effet, la conduite de M. Bûchez, dans cette circousiancc , fut encore plus pilot/able.

leans est encore restée quelque temps avec ses enfants, privée de toute assistance , mais montrant, au moins à l'extérieur, le calme d'une héroïne, jusqu'au moment où elle a été entraînée précipitamment hors de l'enceinte. Le pauvre petit duc de Chartres, séparé de sa mère, a été perdu dans la foule, et ne lui a été rendu que le lendemain matin, après avoir échappé à des dangers de toutes sortes , par les soins de M, J. de Lasteyrie qui l'a conduit dans sa demeure. Avec l'innocente insouciance de son âge, il s'est endormi dès qu'il s'est trouvé à l'abri de ce toit hospitalier.

Il est impossible de recueillir aucune information précise sur ce qui s'est alors passé à la Chambre. M. de Lamartine a ouvert l'avis que M. Dupont de l'Eure occupât le fauteuil du président, et l'a pressé aussitôt de proclamer un gouvernement provisoire , en lui passant les cinq noms qui complétaient la liste proposée d'abord par M. Marie ; — il a placé en tète celui de M. Dupont de l'Eure; la vieille expérience de ce patriarche en matière de révolutions a fait donner à son nom respecté une prééminence à laquelle son grand âge même ne laisse qu'un caractère purement nominal. — MM. Dupont de l'Eure, — de Lamartine, — Ledru- Rollin , — Arago , — Garnier-Pagès et Marie ' ; mais il y a eu un septième nom ajouté, à la grande surprise de tout le monde, — celui de M. Crémicux. Comment cela est-il arrivé? Le bruit général aujourd'hui est que,

1 II est siD[(iilicr que les cinq premiers noms proposes par M. de Lamartine soient précisément ceux qui ont été conservés ensuite dans la malheureuse Commission Kxécutive.

LE GOLVER\KME\T PROVISOIRE PROCLAME. 133

au milieu du tumulte assourdissant, les noms écrits par M. de Lamartine n'ont pas pu être entendus lorsque le pauvre vieux Dupont de l'Eure les a lus du fauteuil de la présidence. Il a passé la liste h la personne qui était à côté de lui, laquelle, ayant une voix faible, n'est pas parvenue davantage à se faire entendre. Comme il était important de ne pas perdre de temps, ces noms ont alors été transmis h M. Crémieux , qui a des poumons de Stentor, et il y a ajouté le sien, qui a été, au milieu du désordre général, adopté avec les autres ' ; c'est ainsi qu'a été usurpé, pour le moment, un septième du pouvoir absolu sur trente - cinq millions d'habitants.

Le Gouvernement s'est donné rendez-vous à l'hôtel de ville, et les portes de la Chambre se sont fermées pour jamais sur les derniers vestiges de la révolution de juillet.

27 février.

Aussitôt qu'il fut permis de concevoir quelque espérance du rétablissement de l'ordre, j'éprouvai le plus vif désir, mes notes d'hier suffiraient à le montrer, que le gouvernement de Sa Majesté ne prît pas, par les instructions destinées à diriger ma conduite , une attitude qui pût être considérée comme hostile au Gouvcr-

' Quelque temps après, comme je raeonlais cette anecdote à un de mes amis, qui était alors au pouvoir, il me dit : i C'est très-vrai, car j'clais l'homme à la voi.\ faible. »

nement Provisoire de la France. Au moment où je consignais ces sentiments sur le papier, j'étais inondé de rapports qui m'obligeaient encore à m'exprimer avec une grande incertitude sur la tournure que pouvaient prendre les événements. Il y avait à peine une heure, qu'une tentative d'incendie, dirigée contre l'Elysée -Bourbon par la populace, avait été repoussée grâce à la fermeté de la garde nationale. En même temps on se battait à l'hôtel de ville, et le parti extrême essayait de renverser le Gouvernement Provisoire. La nuit précédente, j'avais reçu les nouvelles les plus alarmantes de personnes bien placées pour savoir à quoi s'en tenir sur la possibilité du triomphe prochain du parti anarchique , comme sur le massacre et le pillage qui devaient en être la conséquence. Quoiqu'il eût été d'une suprême imprudence, quand tout semblait en suspens, de mépriser complètement ces avis , j'avais cependant remarqué moi-même une amélioration manifeste depuis le moment où des hommes résolus et bien élevés de tous les partis et de tous les rangs s'étaient présentés la veille pour se faire inscrire dans les rangs de la garde nationale, pour y défendre leurs propriétés et l'existence de leurs familles. Néanmoins il semblait encore, à ce moment, que l'on ne pouvait compter sur une issue pacifique de la crise que si M. de Lamartine conservait son ascendant dans les conseils du Gouvernement Provisoire.

Pendant une semaine comme celle-ci, vingt-quatre heures font plus pour changer la face des événements que ne pourraient faire vingt-quatre années dans des

INFLUEXCE I)K M. l)K LAMARTIXK. 135

temps ordinaires. Depuis que j'ai écrit hier, lout a tendu à confirmer ma confiance dans la stabilité de l'ordre de choses actuel. L'ascendant de M. de Lamartine s'est consolidé, et tandis que ses efforts ont tous été dirigés dans le sens le plus louable, sa nomination à la présidence du Gouvernement Provisoire a suffisamment montré la puissance de son éloquence et le succès de son énergie ; Tàge et les infirmités de M. Dupont de*l'Eure l'avaient engagé, en effet, à résigner une charge qui, dès les premiers moments, n'était pour lui qu'un vain titre.

Le brigandage qu'on craignait de voir naître du désordre des derniers jours a été réprimé par des mesures vigoureuses. Une bande de vingt-quatre vauriens armés, surprise à piller, a été conduite à un corps de garde et fusillée.

Au moment même où cet acte de rigueur nécessaire était mis à exécution , M. de Lamartine annonçait au peuple, au milieu d'acclamations universelles, une mesure qui , la veille encore , rencontrait de l'opposition , — l'abolition de la peine de mort pour tous les crimes j)olitiques. Ce grand acte de courage sera considéré comme le plus noble triom|)lie personnel de cet homme d'État, surtout si l'on veut se rappeler, dans leurs détails, les événements qui s'étaient passés la veille. La plus grave contestation entre les deux partis portait sur la question de savoir si Ton changerait les couleurs nationales, et si l'on abandonnerait le drapeau tricolore pour adopter le drapeau rouge. M. de Lamartine a dit , avec beaucoup d'énergie, que le drapeau Irieolore avait

flotté victorieux d'un bout de l'Europe à l'autre , tandis que le drapeau rouge n'avait été connu qu'au Champ de Mars, où il s'était teint dans le sang des Français, et que, si l'on voulait renouveler les souvenirs de 1 793, il serait lui-même la première victime. Quand je réfléchis aux difficultés qui entourent le gouvernement, je crois que plusieurs des ordonnances publiées par lui pendant ces d*ernières quarante- huit heures font beaucoup d'honneur à la capacité politique de ses membres.

Il est survenu hier deux ou trois événements trèsimportants. M. Arago, ministre de la marine, a convoqué tous les amiraux maintenant à Paris, et, avec leur sanction , a arrêté les termes d'un manifeste à la marine. L'amiral Baudin a accepté le commandement de la flotte de la Méditerranée, et est parti pour Toulon. Hier, dans l'après-midi, j'ai reçu les visites de plusieurs personnes éminentcs de tous les différents partis de la France, — partisans du dernier gouvernement, membres de la dernière opposition et légitimistes; — tous semblaient être d'avis qu'il n'y a d'espoir aujourd'hui pour le pays qu'à la condition de se rallier autour du gouvernement actuel, et d'avoir confiance en ses eflorts pour modérer l'effervescence populaire , rétablir l'ordre et la confiance. Je vois dans le Journal des Débats de ce matin que M. Thiers et M. Odilon lîarrol, deux des ministres de la duchesse d'Orléans, ont donné leur adhésion au Gouvernement Provisoire.

Quoique la forme du gouvernement ou la nature de son origine soient bien peu capables d'éveiller les sym-

ROLK QUE PEUT PREXDRE l/AX'GLETERRK. !:j7

pathies dc l'An^jlftcrrc, je ne saurais voir, quand je considère l'élat présent de l'opinion publique en France, que danger de désastre (A d'effusion de sang dans foule tentative de réaction qui prendrait le principe monarchique pour mot d'ordre; si,- au contraire, la France doit être une république, il vaut beaucoup mieux certainement prêter un prompt aj)pui aux efforts courageux des hommes qui acceptent aujourd'hui le pouvoir, afin de rendre le changement aussi peu préjudiciable que possible aux personnes ou à la propriété.

Je ne préfends pas nier qu'il y ait beaucoup de périls contre lesquels ils auront à lutter. Toute résistance dans les provinces exaspérerait de nouveau la population de Paris, où les doctrines du communisme, quoique domptées pour le moment, dominent encore dans les esprits d'une partie de ceux qui ont accompli la dernière révolution. Néanmoins, toute assemblée élue dans ce moment maintiendrait probablement M. de Lamartine à la tète du gouvernement. On ne saurait imaginer, dans l'état présent des choses, un encouragement plus efficace à la modération et à la prudence dans la conduite des affaires que l'espérance que la Grande-Bretagne ne retirera pas son appui aux dépositaires du pouvoir, s'ils continuent à se comporter de manière .à le mériter. Voilà pourquoi, sans chercher à conjecturer la forme sous laquelle cet appui devrait être donné à un gouvernement qui n'a encore qu'une existence provisoire, je crois qu'il est à désirer qu'il me soit au moins permis, quant à présent, de rester ici pour surveiller le cours d'événements sur lesquels ,

i38 UNE ANMEE DE REVOLUTION.

par ma présence, je pourrais, il me semble, exercer indirectement quelque influence. Je pense avoir apprécié avec exactitude l'état de l'opinion publique en France; tout ce qui est arrivé pendant ces derniers jours rappelle vivement à mon esprit les craintes que j'exprimais dans ces notes, dès le 30 juillet dernier, et que m'inspirait l'aveuglement du Roi et de son gouvernement ; mes prévisions se sont accomplies plus tôt même que je ne m'y attendais alors.

Pendant que j'écrivais ce qu'on vient de lire, j'ai reçu une visite de M. Rush, le ministre américain, accompagné du secrétaire de légation, AI. Martin.

On avait annoncé dans les journaux de ce matin que le ministre américain s'était rendu à l'hôtel de ville et avait reconnu, au nom des Etats-Unis, le Gouvernement Provisoire; M. Rush m'a assuré qu'il n'était pas vrai qu'il eût encore fait une telle démarche ; mais il m'a avoué que c'était sou intention de la faire, probablement dès demain; qu'il m'en faisait la première communication ; qu'il croyait être placé dans une situation toute particulière à cause à la fois de la dislance considérable qui le séparait de son pays et de la sympathie qu'on devait naturellement éprouver en Amérique pour la nouvelle forme du gouvernement français. J'ai demandé à M. Rush s'il n'avait d'autre pensée que de me faire une simple notification, ou s'il désirait connaître mon sentiment personnel sur la résolution qu'il avait prise. M. Rush m'ayant exprimé le désir que je m'exprimasse franchement, je lui ai lépondu que je comprenais parfaitement l'impossibilité où il se trouvait

LI'] MIMISTRK AMKFUCAIN. 139

d'allendre des instructions do son pays avant de manifester aucune opinion sur les événements; que le second motif qu'il croyait avoir d'attribuer à sa situation un caractère particulier, ferait naître très-probablement un certain désaccord entre lui et quelques-uns, au moins, de ses collègues. La démarche qu'il se proposait de faire, me semblait d'ailleurs, ai-jc ajouté, peu conforme aux usages et prématurée. Je n'attachais j)as beaucoup d'importance à cette simple circonstance que ce gouvernement ne prétendait être que provisoire , et que peut-être, avant qu'il eût cessé d'avoir ce caractère, M. Rush aurait pu recevoir des instructions de son pays; mais, quant à présent au moins, M. Rush ne pouvait avoir la conviction intime que le temps fût arrivé de faire la démarche dont il me parlait, car je présumais qu'il n'avait, pas plus que le reste du corps diplomatique, reçu aucune notification du ministre provisoire des affaires étrangères ; je ne connaissais aucun précédent qui autorisât une personne dépourvue de lettres de créance à se présenter officiellement à un gouvernement qui n'avait |)as ouvert de communications avec le sien; probablement, ai-je poursuivi, lorsque AI. de Lamartine aurait adressé une circulaire au corps diplomatique, celui-ci se rassemblerait, à la demande du plus ancien , pour statuer sur le meilleur j)arti à prendre. M. Rush, en attendant cette occasion accoutumée, ne gênait en rien la liberté de ses mouvements. Il me semblait que ce serait pour lui le moment de suivre la ligne de conduite qu'il s'était tracée, en ne bornant pas sa réponse à un froid accusé de réception dont les

autres, en l'absence d'instructions plus précises, se contenteraient probablement, mais en se plaçant personnellement en face du gouvernement dans la situation qu'il désirait prendre ; j'ai soutenu enfin qu'étant seulement accrédité auprès du Roi Louis-Philippe, il ne pouvait guère s'engager plus avant, dans les relations qu'il avait en vue, avant d'avoir reçu de nouvelles lettres de créance.

M. Rush a écouté très-attentivement ce que je lui ai dit; il a admis qu'il y avait beaucoup de vérité dans mes paroles, et a ajouté qu'il y réfléchirait, mais je suis convaincu qu'il fera néanmoins comme il l'a annoncé, et que probablement, en réalité, il est déjà engagé dans cette ligne de conduite.

28 février.

Ce matin, à huit heures, j'ai reçu la première communication qui me soit venue de mon pays depuis la révolution, et, entre neuf et dix heures, j'ai fait une visite officieuse à AI, de Lamartine', à sa résidence pri-

^ J'avais connu intimement M. de Lamartine ù une époque qui remonte déjà fort loin, au milieu de spectacles bien différents de ceux qui forment le sujet de ce livre, lorsque, tous deux, nous pensious beaucoup plus aux belles- lettres et aux beaux- arts qu'à faire ou à comprimer des révolutions, et les sentiments de mutuelle bienveillance, qui s'établirent alors entre nous, se réveillèrent dès le premier moment, lorsque les événements politiques nous rapprocbèrent dans un commerce journalier. Les résultats de ces communications tels (jue , .«sous une forme ou sous une autre , ils ont été {][énéraU'ment reproduits peu d'heures après nos entretiens, sont ici recueillis et donnés au public

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