‹ Une année de révolutionChapitre 31 sur 71 · ENTREVUE AVEC M. DE LAM ARTIXK · texte numérisé non relu

ENTREVUE AVEC M. DE LAM ARTIXK

vée. J'ai expliqué à M. de Lamartine que, mes fonctions comme ambassadeur ayant cessé avec l'abdication du Roi, auprès duquel j'étais accrédité, je ne pouvais me présenter à lui avec ce caractère, ni engager en aucune façon mon gouvernement pour l'avenir par les paroles que j'allais prononcer; mais que je ne pouvais m'empêcher de saisir la première occasion où j'avais l'espoir de le trouver libre pour lui dire que, dans ma conviction, le gouvernement de Sa Majesté devait apprécier comme moi les services immenses qu'il avait rendus à son pays, a la cause de l'ordre et aux intérêts de la civilisation pendant ces derniers jours ; que mon langage devait être uniquement considéré comme l'expression de mon opinion personnelle, mais que notre règle , je le savais , était toujours de reconnaître

sans aucune addition ullérieurc. Quand bien même je ne serais pas convaincu que tout ce qui s'est passé entre M. de Lamartine et moi doit tourner complètement à son honneur et accroître son autorité, une considération suffirait ponr lever mes scrupules: c'est que lui-même, très-peu do temps après les événements, a publié les mêmes détails, sur la désorganisation du Gouvernement Provisoire, dans un ouvrage dans lequel , d'une façon si flatteuse pour moi , il fait allusion à ces mêmes conversations: « Mais, j dit-il, des conversations quotidiennes de l'ambassadeur d'Angleterre, lord XWmanby, avec le ministre des affaires étrangères, et la cordialité sans réticences de leurs rapports faisaient de l'ambassadeur français à Londres une superlluilé. « Et dans un autre endroit: « Les négociations verbales entre bommcs qui s'interrogent et s'ouvrent leurs cœurs sur le théâtre même des événements, avancent plus les choses que des notes échangées à distance pendant des années de négociations; le papier n'a pas de cœur, la parole en a; le cœur est pour quelque chose mêtpe daus la négociation des grands intérêts des empires. » Si les pages qui suivent prouvent que j'ai partagé l'amer désappointement éprouvé par l'immense majorité des populations qui avaient donné leurs voix à l'homme dont je viens de rapporter les paroles, lorsqu'elles l'ont vu, contre toute

tout gouvernement, quelle que fût sa forme, qui semblait présenter quelque garantie de durée, maintenait la sécurité au dedans et ne donnait à ses voisins aucun sujet de se plaindre. L'intimité personnelle qui avait autrefois existé entre M. de Lamartine et moi lui a fait recevoir cette ouverture de ma part avec la plus grande cordialité. Il m'a mis tout de suite sur le pied de la plus entière confiance, et m'a dit qu'il n'aurait aucun secret pour moi , que son premier désir était de rendre l'alliance anglaise parfaitement intime , que tous ses efforts seraient dirigés vers ce but, et qu'en agissant ainsi il était sûr de favoriser les seuls vrais intérêts de la France.

Quant à la politique étrangère, a-t-il dit, il y a eu d'abord beaucoup d'irritation au sujet des frontières et

attente, faire un si déplorable usagn de la conliancc qu'elles avaient placée en lui, je n'exprime pas ce sentiment dans des termes plus* énergiques que ceux dont je croyais que ma qualité d'ancien ami me donnait le droit d'user à cette époque.

Ceux qui pourront consacrer quelques moments inutiles à la lecture de ces mémoires verront, j'aime à le penser, qu'une justice tardive, mais méritée, est rendue aux grands services que la France a reçus de M. de Lamartine. Le récit fidèle et détaillé de tout ce qui s'est passé entre nous laissera également au lecteur cette impression que M. de Lamarline était un lionnèle homme, doué de talents extraordinaires, d'un courage pei'sonncl indomptable, qui, placé au milieu de circonstances d'une difficulté sans exemple, a bien mérité de la France et delà société, mais qui, à un moment critique, a commis une erreur bien vite cliàtiée, et de la manière précisément la plus douloureuse pour un homme anime de sentiments si patriotiques, c'est-à-dire en compromettant pour toujours la position que son nom occupe dans rbisloirc de .son pays. Un pareil résultat paraissait si évident à chacun, excepté à lui-même, qu'on en sera certainement touché quand on considérera le désintéressement qui a entraîné cet homme d'Etat à cette erreur pour lui fatale.

KNTREVUE AVVJ: M. DE LAMARTIMv \Vi

des trailcs de 1815, et l'idée avait commencé à se répandre qu'il était nécessaire de faire une jpierre de propagande; il avait calmé ce sentiment et avait eu soin d'insérer , dans la circulaire adressée au corps diplomatique, que la position de la France en Europe restait la même, bien que la forme du gouvernement intérieur pût être changée. Il a ajouté que le Gouvernement Provisoire n'avait aucun désir d'attaquer qui (jue ce fût, qu'au contraire il donnerait toute garantie contre une pareille intention, que si un État plus faible, travaillant à maintenir son indépendance, était l'objet d'une agression , il croirait de son devoir de voler au secours de cet Etat , qu'autrement il ne ferait appel, pour la diffusion des idées libérales, qu'au progrès des lumières et non à la force des armes, que ceci était bien entendu ; M. de Lamartine a ajouté que, ce matin même, il avait en elfet reçu la plupart des généraux présents à Paris, et venus pour apporter leur adhésion au Gouvernement Provisoire, que pas un seul n'avait demandé, dans une pensée de guerre étrangère, l'occasion de tirer l'épée. Il a dit ensuite : « Telle sera notre règle générale. Maintenant, pour en venir à une question qui vous a tous occupés dernièrement, les mariages espagnols, auxquels Louis-Philippe doit sa chute, j'ai toujours dit que celte entreprise égoïste serait sa ruine; elle l'a entraîné dans un système de politique où le pays n'a pas voulu le suivre. Le gouvernement saisira la première occasion pour stigmatiser celte politique à l'égard de l'Espagne comme anti-nationale; on désire trouver dans ce pays une alliance indépendante, mais non une

influence exclusive. » M. de Lamartine a fait ensuite tomber la conversation sur les affaires intérieures, et, me considérant comme un ami particulier, m'a parlé, sur quelques sujets, avec un abandon qui m'oblige, pour le moment, à respecter ses confidences, en m'abstenant même de prendre note de ses paroles. Le récit qu'il m'a fait des soixante heures qui avaient suivi le moment oii il avait quitté la Cbambre des députés, a révélé un état de choses sans exemple, je crois, dans toute l'histoire, selon le témoignage de M. Dupont de l'Eure, qui avait assisté aux scènes de la Convention; les membres du Gouvernement Provisoire avaient, dans ce court espace de temps, surmonté de plus terribles dangers et des difficultés plus grandes qu'il ne s'en était présenté pendant toute la durée de celte orageuse assemblée. En effet, pendant ces soixante heures, ils étaient en présence d'une populace furieuse, à moitié ivre, et presque tout entière pourvue d'armes. Près de soixante mille personnes remplissaient la place de Grève et ses environs, entre les mains desquelles se trouvaient douze mille fusils pris à Vincennes avant que le commissaire y fut arrivé pour les sauver. J'ai vu, sur la joue de M. de Lamartine, la cicatrice qu'une baïonnette y avait laissée lorsqu'il avait, pour la première fois, proposé l'abolition de la peine de mort en matière politique et avait ajouté : « Quoi! si Louis-Pliilippe était ici, personne ne voudrait faire de mal à ce pauvre vieillard! » Ces paroles excitèrent la rage de la populace; des épées et des baïonnettes furent dirigées contre sa personne. « Oui, dil-il, commencez par moi, s'il vous

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luut une victime. 'Bouchers! pensez -vous représenter la France? » et, saisissant parmi eux un moment d'hésitation, il parvint en quelques minutes à les calmer en leur faisant honte de leur fureur. Vingt-quatre heures plus tard il avait obtenu, d'un consentement unanime, l'abolition de la peine de mort pour délits politiques. Je ne crois pas qu'il y ait jamais eu, dans l'histoire du monde, un pareil exemple du triomphe d'une àme courageuse, inspirée par de nobles sentiments, sur la force brutale des masses.

J'ai eu une longue conversation, avec M. de Lamartine, sur l'avenir du gouvernement; il en parle avec la plus grande confiance. « Nous avons, dit-il, complètement battu les anarchistes. Chaque jour augmente notre force. Je reçois les meilleures nouvelles des provinces ; je connais leurs vœux d'un bout de la France à l'autre; nous ne verrons leurs forces que lorsque nous en serons aux élections. » J'ai insisté auprès de lui pour lui faire comprendre qu'il était de la plus haute importance que la première loi électorale fût conçue de manière à rétablir la confiance, car on semblait généralement penser que le suffrage universel, sans la sauvegarde qu'il reçut en 1795, c'est-à-dire sans la double élection, produirait une assemblée intraitable.

Il a reconnu tout l'intérêt qu'il y avait à conquérir, s'il était possible, celte sauvegarde. «Si nous pouvions obtenir cela, a-t-il dit, nous n'aurions plus qu'à dormir en paix; mais, quand je dis que les anarchistes sont battus, cela signifie que je n'ai pas la moindre crainte sur le résultat. Il est possible que nous ayons des articles

dans les journaux, des réunions de clubs, et peut-être des émeutes partielles, que nous réprimerons d'une main ferme , s'il est nécessaire ; mais il faut, à présent, lenir aussi unis que possible tous ceux, à quelque opinion qu'ils appartiennent, qui désirent véritablement le maintien de l'ordre, et faire du maintien de l'ordre le mot de ralliement du moment. Je combattrai donc pour la double élection et l'obtiendrai si je peux; mais je ne risquerai pas mon influence sur cette question , si je trouve trop dangereux^ les souvenirs de la Restauration, qu'elle pourrait raviver. Ne vous découragez pas à cet égard. Je prends l'engagement, quelles que soient les élections, d'avoir ce que vous appelleriez une assemblée « conservatrice " . Telle est l'horreur générale de l'anarchie qui règne dans tout le pays. A Paris, probablement, nous aurons *****, mais je suis sûr maintenant de pouvoir les battre ; la grande majorité sera tout à fait saine, » M. de Lamartine m'a dit ensuite qu'hier, comme il parcourait les boulevards en revenant de la cérémonie, il a été suivi par quarante mille personnes environ , qui criaient : « Vive Lamartine premier consul 1 » qu'il s'était tourné vers eux et leur avait répondu : «Je ne veux rien pour moi-même, mais ce que vous voulez pour moi, c'est me faire fusiller ce soir ; " qu'ils avaient pris ces paroles en bonne part , et avaient cessé leurs cris.

Lorsque j'ai dit h M. de Lamartine que je ne voulais pas le déranger plus longtem|)s de ses affaires : «Mon affaire, c'est vous», a-t-il répliqué avec énergie; « tout dépend de vous maintenant. Si l'Angleterre exprime

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