‹ Une année de révolutionChapitre 34 sur 71 · PANIQUE DES RÉSIDEMS ANGLAIS · texte numérisé non relu

PANIQUE DES RÉSIDEMS ANGLAIS

calmes en même temps, et ont (\iit preuve de beaucoup de prudence en se tenant hors des troubles lorsqu'ils ont, parcouru la ville pour recueillir des nouvelles.

L'ascendant de M. de Lamartine et des amis de l'ordre ayant paru assuré samedi dans l'après-midi, j'ai eu le plaisir d'annoncer à M. Hodgson, ex-reprcsentant de Barnstaple, et à M. Hughes, qui venaient, m'ont-ils dit, de la part de plusieurs résidents anglais, que je n'avais pas la moindre intention de quitter Paris, et qu'un ordre positif de mon gouvernement, ordre que rien d'ailleui's ne me faisait prévoir, pouvait seul me déterminer au départ. Cette assurance a causé un vif plaisir à ces messieurs, et j'aime à croire que la panique exagérée provoquée naturellement parmi les résidents anglais par les terribles événements des jours précédents , a beaucoup diminué maintenant. L'atmosphère d'une révolution triomphante était étrange, en effet, pour les nombreuses familles anglaises qui , sans que rien leur fit entrevoir la possibilité de pareilles agitations, avaient quitté leurs paisibles demeures pour venir passer l'hiver à Paris. Mais leur impatience de respirer de nouveau un air plus pur les avait poussées aux tentatives les plus insensées d'évasion, et, malgré les avis que leur donnait l'ambassade, pour les engager à rester où ils étaient pour le moment, beaucoup de familles nombreuses erraient dans la plaine Saint-Denis , faisant de vains efforts pour regagner le chemin de fer détruit. La conviction que mon départ ajouterait beaucoup à cette impatience immodérée de se sauver à lout hasard n'a pas été sans une légitime influence sur ma

propre conduite, et, en l'absence de nouvelles instructions, j'ai, une fois de plus, exprimé au gouvernement de Sa Majesté le désir de le voir accorder son appui particulier au Gouvernement Provisoire , sous la réserve, bien entendu, de la confirmation, par la nation, conformément aux règles qu'il se proposait de suivre pour constater l'opinion du pays , de la forme de gouvernement qu'il avait proclamée. Il ne me semble pas qu'on puisse élever l'ombre d'un doute sur le résultat de cet appel, et, par conséquent, je crois désirable que le pouvoir exécutif soit traité à tous égards (si ce n'est peut-être en ce qui concerne la forme particulière dans laquelle les communications officielles devront être ouvertes avec lui) avec la même confiance et la même franchise que si son établissement définitif était déjà décidé. Cette opinion , qui est la mienne , est aussi celle de presque tous les hommes éminents de la France qui ont pris part aux affaires politiques pendant les dix-sept dernières années, et qui ont conféré confidentiellement avec moi sur ce sujet. Le Gouvernement Provisoire continue de se conduire avec beaucoup de prudence ; il a à lutter contre des diCGcultés énormes de toute espèce; le prompt appui de l'Angleterre serait pour lui d'un grand poids, et aussi du meilleur effet pour notre influence future dans ce pays. Quand je dis que je ne vois pas maintenant la chance la plus légère d'une réaction en faveur de la royauté, on ne doit pas comprendre que dans ma pensée, si le pays avait été consulté avant la dernière catastrophe, il aurait généralement manifesté le désir d'un change-

CAUSES I)K LA RFOTRAITK DKS THOLPKS. I5:j

ment aussi radical dans le mécanisme du gouvernement ; mais c'est lu conviction unanime de ceux qui ont le plus travaillé en faveur de la dernière dynastie et qui lui ont fait le plus de sacrifices, qu'elle est complètement perdue dans l'opinion du peuple dont elle s'est aliéné l'affeclion, et que toute tentative présente, en sa faveur, ne ferait qu'exaspérer les esprits irrités qui commencent à se calmer, et préparer, par la violence et l'effusion du sang, la voie à quelque chose de bien pire que ce qui existe aujourd'hui.

En enregistrant à la hâte ce qui se passait autour de moi, pendant les jours de la semaine dernière les plus féconds en événements, j'ai mentionné avec quelque blâme la manière dont j'avais entendu dire que les troupes avaient été congédiées par les membres du gouvernement composé jeudi matin ; il est juste en conséquence de noter, je crois, que, depuis ce temps, j'ai vu deux de ces ministres; ils m'ont confirmé ce que j'avais appris d'ailleurs, savoir : qu'ils ont trouvé les troupes et le peuple sur le point d'en venir aux mains, et que l'objet en vue duquel ils avaient été appelés à former un gouvernement étant de calmer, par la proclamation même de leurs noms, l'agitation populaire et d'éviter l'effusion du sang, ils n'avaient d'autre parti à prendre que de faire retirer les troupes. Quant à la scène qui a eu lieu subséquemmcnt, lorsque des régiments entiers ont rendu leurs armes à la populace, ils ne s'en croyaient nullement responsables, la discipline militaire étant alors complètement détruite et l'armée démoralisée parlesévénementsdesquarante-huil heures précédentes.

Comme j'ai oublié .de rapporter en sou temps un incident qui n'a pas causé une longue inquiétude, mais qui a fait craindre un moment de sérieuses conséquences, c'est l'occasion, tandis qu'on peut encore parler avec intérêt sur ce sujet, de rappeler que, pendant ces jours derniers, cette opulente capitale s'est vue exposée à une famine imminente. Les approvisionnements journaliers d'une grande cité comme Londres ou Paris sont maintenus ordinairement dans un si étonnant et si admirable équilibre, que la consommation régulière ne laisse chaque jour qu'un faible excédant. Les barricades avaient complément entravé la libre circulation, aux abords des faubourgs, et les rapports effrayants répandus sur l'état d'anarchie où la ville se trouvait plongée, ont dissuadé tous ceux qui ordinairement approvisionnent Paris de faire aucune tentative pour pénétrer jusqu'au centre. Mon propre cuisinier a fait le plus triste rapport sur le sort qui nous attendait pour le lendemain, et nous a annoncé que le garde-manger était complètement vide. On nous a dit aussi qu'il n'y avait pas de farine dans la ville, et que les boulangers avaient cessé de distribuer du pain. Ainsi, les efforts tentés si à propos par M. de Lamartine pour faire enlever les barricades, nous ont préservés d'un danger qui, s'il ne sautait pas aux yeux comme le massacre, n'était pas moins sérieux en réalité.

Rien ne m'a plus surpris, au milieu des changements extraordinaires auxquels nous avons assisté pendant ces derniers jours, que de voir jusqu'à quel degré d'avilissement est tombée la valeur de convention qu'on at-

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tache aux objfls de luxe ou d'apparat. Les tableaux, la vaisselle, les bijoux, les châles, les fourrures, les dentelles, toutes choses qu'on a coutume de considérer comme des propriétés de quelque prix, sont comme de vieux meubles inutiles. Des dames, qui ont voulu réaliser une petite somme, afin de chercher leur salut dans la fuite , ont essayé en vain de pourvoir à leurs plus urgents besoins par la vente des bijoux les plus précieux. Peu importait'^qu'ils fussent riches et rares, puisque personne ne voulait ou ne pouvait les acheter. L'argent est tout à coup devenu si introuvable, qu'un souverain passait pour trento-trois ou trente-quatre francs. Beaucoup de gens ont fait convertir leur vaisselle eu pièces de cinq francs. Toutes les nouveautés les plus dispendieuses accumulées pour figurer dans les étalages de la saison prochaine étaient offertes en vain pour un prix très-inférieur à leur valeur. Il semblait que ce fût une moquerie de supposer que sous le drapeau rouge on pût voir se rassembler autre chose que « un régiment de guenilles, de loques et de haillons ' ». Il était curieux et triste de voir avec quelle rapidité la capitale la plus civilisée du monde pouvait rétrograder vers cet étal primitif où l'on ne connaissait que le commerce d'échange, lorsque, suivant les instincts de la vie sauvage, la valeur relative de toute chose n'avait pour base que l'application directe qu'on pouvait en faire à l'objet unique qu'on eût eu vue , c'est-à-dire protéger ou prolonger sou existence.

' t A ragged regiment of schred.<i and patches. •

l'î'" mars.

Peut-être ferais-je bien de revenir ici sur quelques circonstances qui ont préparé la voie aux derniers événements, ayant reçu récemment, des meilleures sources, des renseignements détaillés sur la négociation qui eut lieu entre le gouvernement de Louis-Philippe et le comité du banquet de la réforme.

Cette négociation fut conduite, de la part du gouvernement, par M. Vitet , rapporteur de l'Adresse, et le comte de Morny, et, de la part des réformistes, par M. Odilon Barrot et M. Duvergier de Hauranne. Il fut convenu entre eux qu'on irait au banquet en corps, et que, comme un grand nombre de gardes nationaux désiraient y assister, ils seraient disposés de manière à maintenir l'ordre , et sans armes, bien entendu. M. Duchàtel donna son consentement à cet arrangement, et, après quelque opposition de la part de M. Guizot et de M. Hébert, le gouvernement y adhéra le vendredi qui précédait le jour fixé pour la cérémonie. Lorsque, le lundi matin, on annonça, dans une forme inacceptable, ce qui avait été décidé auparavant, M. Guizot et M. Héhert renouvelèrent leur opposition, et amenèrent M. Duchàtel à leur avis ; M. Vilet et M. de Morny se rendirent dans la salle du comité, pour faire savoir que le gouvernement ne voulait pas permettre la réunion. M. de Hauranne et d'autres personnes insistèrent sur les conséquences dangereuses qui pourraient résulter d'un changement de résolution si tardif, et ils

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parvinrent à convaincre si complètement M. Vitet et M. (le M., que ceux-ci consentirent à rédiger une note destinée à paraître dans les journaux du soir, au nom du comité. On y exprimait le regret que l'article du malin se fût servi de termes qui ne pouvaient appartenir qu'à l'autorité, et l'on y protestait que l'on ne prétendait à aucun autre droit qu'à celui de donner des conseils dans l'intérêt du maintien de l'ordre; les deux députés ministériels promirent d'engager les Ministres, en considération de cette rectification, à permettre la réunion. A leur retour, cependant, ils trouvèrent que M. Guizot et M. Hébert avaient persuadé au Roi de mener vigoureusement l'affaire, et c'est alors que s'ensuivit, à la Chambre des députés, la scène que j'ai déjà décrile. Les députés de l'opposition, à leur rentrée dans la salle du comité, résolurent, au prix de leur popularité, d'éviter une collision dans les rues; mais un d'eux m'a dit que, au moment oii ce résultat fut révélé, ce soir-là, à quelques-uns des officiers supérieurs de la garde nationale, rassemblés pour prendre les dernières dispositions relatives à la journée du lendemain, ils devinrent tous furieux, et afiirmèrent que cette décision coûterait cher au Roi.

J'allai, ce soir-là, aux Tuileries, sans y apprendre la résolution prise par les députés de l'opposition. Comme Sa Majesté avait souvent paru disposée à m'entretenir de ses propres affaires, je pensai que peut-être elle en ferait autant ce jour-là, ^el j'étais décidé, si l'occasion s'en offrait, à représenter humblement à Sa Majesté le danger qu'il y avail, dans la situation actuelle de l'es-

prit public , à provoquer saos nécessité une lutte dans les rues, mais un des généraux, que je rencontrai sur l'escalier, me dit que l'opposition avait renoncé au banquet, et je trouvai toute la Cour dans l'enivrement de la joie, comme si elle avait remporté une grande victoire. Le Roi me parla pendant quelque temps avec beaucoup d'animation , mais ne prononça pas un mot qui eût rapport aux événements du moment. Il fit allusion aux relations diplomatiques que no\is nous proposions d'engager avec Rome , à la difficulté de recevoir un prêtre à Saint-James, en habits de cérémonie, et me raconta l'histoire de l'archevêque de Narbonne, qui, du temps de son émigration, s'était tiré d'embarras en se rendant chez Georges III en habit de cour, avec une épée.

Si je mentionne les banalités de celte conversation, c'est parce que le Roi, comme je l'ai appris avec surprise, a dit à un de mes collègues, qu'il a entretenu immédiatement après mon départ : « Je suis très-content de lord Normanby, ce soir, » comme s'il m'avait parlé des événements du jour, et que j'eusse approuvé la conduite de son gouvernement.

Les illusions que's'est faites le Roi, pendant tout le temps qu'ont duré les débats de l'Adresse , ont été très-remarquables. Plusieurs représentants des petites cours d'Allemagne s'élant rendus auprès de lui avec des lettres de condoléance sur la mort de madame Adélaïde , il dit à quelques-uns d'entre eux : « Dites à vos maîtres de ne pas craindre d'avoir des assemblées populaires j qu'ils apprennent seulement à les

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gouverner comme je gouverne la mienne. Voyez le bruit qu'ils font maintenant ; je les aurai bientôt domptés de nouveau. Ils veulent que je me débarrasse de Guizolj je ne veux pas le faire; puis-je donner une plus for-te preuve de mon pouvoir? »

Comme j'ai fait mention de madame Adélaïde , je crois devoir dire, pour rendre justice à sa mémoire, que, quoiqu'elle ait été pendant quelque temps éblouie par les idées d'agrandissement de famille , et qu'elle ait malheureusement pris part à l'affaire des mariages espagnols, elle vit bientôt les funestes conséquences d'une semblable conduite, et, sur tous les autres sujets, elle était plutôt prête à donner à son frère des conseils libéraux que celui-ci ne l'était, le plus souvent, à les recevoir.

Quelques jours avant sa mort, elle fit, à un de ses amisintimes, le récit détaillé des vains efforts qu'elle avait tentés pour persuader au Roi de renvoyer ses ministres et de promettre la réforme. L'opinion du maréchal Sébastian! s'accordait avec celle de Madame, et, immédiatement avant l'ouverture des Chambres, le Koi étant entré chez sa sœur, où se trouvait le maréchal, la princesse insista pour qu'il répétât ce qu'il venait de dire sur l'imprudence qu'il y avait à conserver plus longtemps le ministère Guizot. Lorsque le maréchal eut dit ce qu'il pensait à ce sujet, le Roi lui répondit d'un ton presque rude : «Vous le croyez? vous baissez, maréchal: évidemment vous baissez. »

l" mars.

Le Gouvernement continue à prendre confiance dans sa force, et ses mesures sont eu général judicieuses. Il aurait pu ajourner la question des titres, aussi bien que celle des impôts, jusqu'à l'Assemblée nationale, car elle heurte quelques-unes des classes que l'amour de l'ordre avait ralliées autour de lui; mais je présume que c'est une petite satisfaction qu'il était nécessaire de donner à ses plus zélés partisans. Les Français sont des èlres qui obéissent à leur premier mouvement, et, dans ce moment-ci, le premier mouvement les pousse vers l'amour de l'ordre. Même dans les classes •inférieures, ils aiment qu'on leur dise qu'ayant conquis leur liberté , ils s'en montrent dignes. Combien de temps cela durera-t-il? je ne saurais le dire. Je 'suis rassuré aujourd'hui sur toute tentative présente de réaclion en faveur, soit de la régence, soit de Henri V. J'aime à croire que les deux partis comprennent tout ce qu'il y aurait maintenant de folie dans une démonstration quelconque; mais, avec tout cela, personne n'aime celte république et n'y était le moins du monde préparé; cependant chacun est résolu à l'appuyer par profond dégoût de tout ce dont on vient de se débarrasser, et parce qu'on n'a rien de mieux pour le moment.

DKCRETS I)L GOL VERXEMEXT PROVISOIFtE. KU

Le Moniteur do- ce malin contient trois décrets importants du Gouvernement Provisoire.

Le premier, qui cxplfquc le système d'impôts (pic le gouvernement a l'intention de proposer, mais qui exige que tous les impôts aujourd'hui en vigueur soient payés jusqu'à la réunion de l'Assemblée, le second, qui abolit tous les titres de noblesse, et le troisième, qui publie l'adhésion de tous les maréchaux de France présents maintenant dans le pays, et do la plupart des généraux '.

1 J'ai bien c(é oblige de modifier un peu les loiianirps que j'efais di.>^posé à donner au tact dont le Gouvernement Provisoire a fuit preuve dans quelques-uns de ses premiers décrets, quand j'ai lu la seconde proclamation dont j'ai parlé plus haut, et qui s'exprime en ces termes :

RÉPUBLIQUE I-'RAXÇAISE.

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