LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ
« Le Gouvernement Provisoire,
1 Considérant B Que l'égalilé est un des trois grands principes do la Républi(|ue l''ranraise ; qu'il doit, en conséquence, recevoir uue application immc-dialc,
I Décrète :
ï Tous les anciens litres de noblesse sont abolis; les qualifications (jui s'y rattacliuient sont interdites; elles ne peuvent être prises publiquement ni figurer dans un acte public quelconque.
» Les membres du Gouvernement Provisoire de la République Française.
- Paris, le 29 fcvricr 18i8. .
Quoi que l'on puisse penser de la valeur de la noblesse, il n'était I- 11
162 UNE AXNEE DE REVOLL'TIOXr
J'ai reçu la visite de M. de Lainarline, qui évidemment est venu , à l'invitation et sur les instances de
ses collègues, pour voir s'il ne pourrait pas obtenir, par mon entremise, du gouvernement de' Sa Majesté, quelque démonstration extérieure qui lui servît d'appui.
Je lui ai expliqué que, autant que je pouvais le savoir, le gouvernement,de Sa Majesté était tout disposé à donner tout l'appui qui était en son pouvoir aux louables efforts du Gouvernement Provisoire pour le maintien de l'ordre. J'ai exprimé ensuite à M. de Lamartine la conviction où j'étais, que les principes généraux du gouvernement britannique recevraient leur application dès qu'il y aurait en France un organe reconnu de la volonté nationale; mais j'ai ajouté qu'il était absolument contraire à tout précédent d'accréditer un ambassadeur auprès d'un gouvernement qui reconnaissait n'être que provisoire. En même temps , je l'ai assuré que je désirais pouvoir, dans des communications non officielles avec lui, établir personnellement
guère clans les attributions d'un gouvernement purement provisoire d'abolir des titres qui s'étaient identifiés avec les gloires de la France, quelques-uns depuis le temps des croisades, d'autres depuis les triompbes récents de l'empire.
M. (le Lamartine, en effet, dit dans son livre que ce décret, abolissant tous les titres, ne fut jamais soumis au Gouvernement Provisoire, ni approuvé par lui, et que lui-même eu eut pour la première fois connaissance en le voyant dans le MoniUur.
COXVERSATJOX Al'KC LAMARTIXi:. 163
les bases de cette bonne entente qui, je Tespéiais, serait encore entière et cordiale entre les deux pays. Lamartine m'a témoigné la grande satisfaction que lui faisaient éprouver de tels sentiments. Il regrettait cependant, non pour lui-même, mais pour la grande cause de la paix et de l'ordre, dont les circonstances l'ont rendu le représentant, qu'ils ne pussent recevoir iminédiatement une forme officielle. Il m'a fait remarquer que le peuple français demande toujours quelque chose d'apparent; que tout acte du gouvernement britannique qui aurait pu être rendu dès à présent public et montrer, sans laisser aux gens mal disposés aucun moyen d'équivoquer, que la coopération cordiale de l'Angleterre était assurée , pourvu que la France ne fût pas la première à compromettre la paix , aurait été du plus haut prix, et que toute démonstration de ce genre lui aurait donné beaucoup plus de force. « l'ous pouvez bien croire, » a-t-il ajouté, « qu'il ne nous faut rien moins que notre conscience et la ferme détermination qu'elle nous inspire de ne pas provoquer un aussi grand fléau que la guerre, pour résister de toutes nos forces à une mesure qui, par elle-même, diminuerait beaucoup pour nous les difflcultés du moment et nous rendrait très-populaires; mais vous me connaissez, et ce ne sera pas moi qui ferai ce que je sais être une mauvaise action. Dans la situation présente du monde, nous ne pouvons pas dire que nous ne serons pas forcés à faire la guerre, mais nous ne la chercherons pas. » J'ai convaincu Lamartine (et il a été très-raisonnable sur ce sujet) que le seul obstacle
aux relations à nouer entre les deux pays, était la nécessité, de notre part, d'observer une forme établie, et qu'il n'y avait pas la moindre raison d'en supposer un autre ; qu'il ne pouvait y avoir aucune di£6culté à ce qu'il apprît à ses collègues que je l'avais personûellement informé des sentiments exprimés par le premier ministre d'Angleterre à la Chambre des communes, ou fit de mes paroles l'usage qu'il lui conviendrait. Il était libre de faire savoir, comme bon lui semblerait, au peuple sur lequel il exerçait une si heureuse influence, qu'il avait de graves raisons de croire que le choix définitif, par la nation, d'une forme de gouvernement, quelle qu'elle pût être, provoquerait de notre part un désir plus vif de cultiver les relations les plus amicales.
Lamartine a parlé avec la plus entière confiance du pouvoir croissant du Gouvernement, et de la certitude où il était de parvenir à maintenir la tranquillité inférieure. Il était possible, a-t-il dit, qu'il y eût des démonstrations partielles, faites par quelques fractions des classes ouvrières, qui ne savent ce qu'elles veulent; mais, il en était convaincu, elles ne seraient d'aucune importance.
2 mars
, J'ai saisi dernièrement toutes les occasions possibles de recueillir des informations sur la marche des
M. moll: est APPKLK. 165
événements qui ont précipité la catastrophe finale. Cette catastrophe même m'avait, pour le moment, empêché de m'étendre sur les détails confus qui m'ont été communiqués depuis, relativement aux. derniers changements de ministère. Lorsque le Roi envoya chercher, à la Chambre des Pairs, le comte Mole, ce dernier ne connaissait pas la démission de M. (juizot, et n'avait pas de renseignements précis sur le motif pour lequel il était appelé. Il paraît que le Roi commença par lui demander s'il avait appris ce qui s'était passé. Sur la réponse négative du comte, le Roi lui dit : « La garde nationale s'est prononcée; les Tuileries auraient été prises d'assaut avant quelques heures; il fallait, à tout prix, éviter un second 10 août. Je sais que ce n'est pas vous demander une chose agréable que de vous inviter à prendre le pouvoir dans un pareil moment, mais je compte sur votre dévouement. Je présume que vous avez votre cabinet tout prèt?w Le comte Mole vit dans ces paroles une confirmation du bruit qui, alors, avait cours. On disait, en effet, qu'il avait intrigué pour supplanter M. Guizot. M. Mole répondit au Roi qu'il n'avait fait aucune démarche de cette nature; qu'il était resté dans son coin , spectateur désintéressé des événements; qu'il y avait assez longtemps, au mois d'août dernier, s'cntretenant avec M. Dufaure du système, dans leur conviction désastreux, suivi par les conseillers de Sa Majesté, il avait trouvé entre lui et son interlocuteur un accord assez étroit pour lui faire croire qu'il pouvait compter, d'une manière presque
166 UXE AXXEE DE REVOLUTIOX.
certaine, sur son assistance et sur celle de ses amis; qu'il priait cependant le Roi de voulîrir bien, lui permettre de ne pas lui donner de réponse positive, avant d'avoir eu l'occasion d'eu délibérer avec ces messieurs et: quelques-uns de ses autres amis. « Ce n'est pas le moment" de faire des conditions , dit le Roi, mais il y a une chose que je dois excepter d'une carte blanche générale ; je ne veux pas avoir le maréchal Bugeaud à la tête de l'armée j l'armée doit être, comme par le passé, réservée à mes fils, et le maréchal Bugeaud n'y consentirait jamais. " Le comte Mole répondit que c'éiait certainement son intention de proposer le maréchal Bugeaud pour le département de la guerre, qu'il ne savait pas quelle pouvait être la volonté du maréchal, mais qu'il ne pouvait accepter , avec une telle restriction , la mission de former un ministère. « Revenez me voir, » lui dit alors le Roi , « dès que vous aurez pris un parti, n
Ce fut l'obéissance du ministère Guizot à ce caprice du Roi, au sujet du maréchal Bugeaud, cela est digne de remarque , qui priva la garnison de Paris de son commandement pendant les heures importantes qui venaient de s'écouler.
Le comte Mole fit appel à ses amis, M. de Rémusat, M. Dufaure, M. Billault et autres, c^ ils convinrent qu'à tout hasard ils ne laisseraient pas le pays dépourvu de tout gouvernement dans un pareil moment ; mais ils furent aussi tous d'avis qu'on aurait eu des chances beaucoup plus favora])les, au milieu de l'agitation qui régnait, de rétablir la confiance, en pla-
M. MOLE ET M. THIERS. ir,7
çanl à la tête des affaires un homme comme M. Thiers, qui avait pris une part si active à toutesjes dernières discussions. Le comte Mole, en conséquence, alla trouver M. Thiers dans la soirée , avec l'intention , d'abord, de le consulter, et ensuite de donner an Roi le conseil de faire appeler cet homme d'Etat, résolu, d'ailleurs, si le Roi ne voulait pas se rendre à ce conseil, à entreprendre alors lui-même la tache ardue de diriger les affaires. La conversation entre M. Thiers et M. Mole paraît avoir été des plus cordiales; ni l'un ni l'autre ne se souciait de prendre le pouvoir, mais tous deux' étaient décidés, s'il le fallait absolument, à ne pas le refuser. M. Thiers admit que, en ce qui concernait les affaires de l'intérieur , il exercerait probablement plus d'influence que son collègue sur les esprits pour calmer l'agitation; mais il objecta que, en dépit de lui-même, il entraînerait peut-être le pays dans une guerre étrangère. Pendant que ces deux hommes d'Etat discutaient ainsi l'avenir, la malheureuse affaire qui devait leur ôter le pouvoir de le \)réparer, se passait au ministère des affaires étrangères. Lorsque le comte Mole rentra chez lui , il trouva M. de Montalivet qui venait, de la part du Roi, chercher une réponse ; M. de Montalivet l'informa en même temps que, s'il n'acceptait pas la mission de constituer un cabinet, le Roi ferait appeler M. Thiers; le comte Mole résigna alors immédiatement les pouvoirs qui lui avaient été donnés. M. Thiers fut appelé au milieu de la nuit. Lorsqu'il dit au Roi que s'il entreprenait la tache de former un ministère, c'était seulement avec
168 LXE AXi\ÉE DE RÉVOLUTIOX.
l'intention de tirer Sa Majesté de la crise actuelle, et de se retirer ensuite, il parait que le Roi, sans impolitesse, mais très-clairement, lui donna à comprendre qu'eu posant une limite éventuelle à la durée de ses services , il n'ôlait absolument rien à la satisfaction avec laquelle ils étaient, pour le moment, acceptés. Le grand malheur était, qu'il n'y avait pas un seul homme public en France qui continuât à accorder la moindre confiance au Roi. M. *'"*, un des nouveaux ministres, fut chargé d'apaiser le peuple en annonçant la constitution d'un nouveau ministère et des réformes populaires. Dans le quartier de la ville où il était personnellement connu , tandis que la population démolissait les barricades, quelques-uns ajoutaient : « Vous verrez, monsieur; le vieux boiihomme vous trompera, comme il a trompé tous ceux qui ont eu affaire à lui. 5'
L'obstination et l'aveuglement du Roi, même dans celte crise, détruisirent toutes les chances qui auraient encore pu lui rester. Une heure et demie fut perdue, quand les moments étaient si précieux, avant qu'on pût lui persuader de consentir à la dissolution immédiate de la Chambre. Pendant ce temps, il se retira plus d'une fois dans un appartement voisin, afin, comme le supposent les ministres du matin, de se fortifier dans sa résistance par les conseils de l'homme qui, par erreur et sans le savoir, était l'auteur de tout le mal, et qui se trouvait encore au palais, bien qu'il eût cessé d'être le conseiller responsable.
Lorsque, deux heures plus tard, les affaires étaient
OPIXIONS ECOXOMIQUKS DU PAYS. 169
devenues beaucoup plus menaçantes, la queslion de l'abdication fut agitée. Je ne crois pas qu'il soit nécessaire, et il serait certainement pénible, d'entrer dans aucun des détails bumilianfs dont j'ai été informé depuis que pour la première fois j'ai rapporté ce fait, et, pour plusieurs raisons, je serais fâché de ra'étendrc sur des anecdotes de ce genre, qui ne peuvent avoir maintenant aucune importance politique.
3 mars.
Il y a une question que nous devons, à mon avis, nous garder de recommander prématurément h l'attention de la République, c'est la liberté du commerce. Elle viendra avec le temps, je le suppose, à mesure que les intérêts internationaux provoqueront naturellement des relations commerciales plus étendues, pourvu que la tendance de la révolution soit de fortifier l'alliance entre les deux pays; mais, dans ce moment, rien n'est aussi impopulaire en France que le nom même du libre échange. Toutes les difficultés du gouvernement, quanta présent, naissent des prétentions qu'élèvent les classes ouvrières à être protégées de toutes les façons , et parliculièrement contre la concurrence étrangère. J'ai sondé Lan)ar(ine ; j'ai au moins insinué qu'avant les derniers événements il s'était fait connaître très- favorablement à plusieurs classes en Angleterre par le discours qu'il avait prononcé
170 UXE AXXÉE DE RÉVOLITIOX.
à Marseille sur la liberté du commerce. J'ai vu tout de suite qu'il évitait Je sujet, et nous avons passé à des affaires d'un intérêt plus pressant. Xous gâterons tout si, dans ce moment, nous paraissons vouloir vendre nos sympathies. Aucun gouvernement en France ne pourrait encore faire un pas dans cette -direction.
Xous avons enfin des nouvelles authentiques plus récentes de l'évasion de la duchesse de Montpeusier. J'en ai appris beaucoup de détails de M. de Lamartine lui-même K II paraît que la duchesse, après avoir pris, on le pensait du moins, les moyens de garantir la sécurité de son voyage, partit pour Eu avec le général Thierry, aide de camp de son mari, dans l'espoir d'y rencontrer le duc; mais les projets du reste de la famille royale ayant été modifiés par diverses circonstances, ils ne trouvèrent personne au château; un jeune diplomate, en congé dans le voisinage, M. Estancelin ', se joignit à l'escorte de la duchesse , et Son Altesse Royale repartit pour .Abbeville. Quand elle
1 D'autres incidents m'ont ("lé rapportés par une personne beaucoup pilus intéressée uu sort de la duchesse.
- Le même qui , plus tard , se distingua par le rôle courageux qu'il joua à r.'lssemblêe Xationale.
KVASIOM DE LA DUCHESSE DE AIOXTPEXSIER. 171
arriva dans celle ville, la populace prit un aspect menaçant à la vue d'une voiture de poste qui, disait-on, renfermait les princes en route pour rAn,']letcrre. En vain M. Estancelin lui assura que cette dame était sa femme et qu'il retournait à son poste diplomatique. La foule insista pour faire ouvrir la portière de la voiture, et M. Estancelin, pour éviter d'y être contraint, demanda à être conduit chez un républicain de ses amis qui demeurait dans 'ce quartier de la ville. Il lui confia le nom de sa compagne, et cet homme eut la brutalité ou la timidité de refuser un asile à celle dont il craignait que la présence le compromît avec ses amis. Il était déjà tout à fait nuit; cependant il semblait n'y avoir d'autre ressource pour la princesse que de traverser la ville à pied, accompagnée du général, et d'atlendrc sur la route de Mon treuil l'arrivée de la voiture de poste , que M. Estancelin devait aller chercher, lorsque les soupçons de la populace , qui rôdait encore autour de la poste aux chevaux, seraient dissipés. Quiconque se rappelle Abbeville, du temps que l'on voyageait en poste, ne peut oublier la longueur interminable des rues tortueuses qui se trouvent entre la poste et la porte septentrionale. Il paraît que les détours de la ville étaient aussi inconnus au général Thierry qu'à son illustre compagne, et pendant des heures entières ils se promenèrent de long en large, sans guide et sans direction ; un vent violent leur fouettait la pluie, la neige et le grésil sur le visage, car, l'orage venant du nord-est, et la porte de Boulogne se
172 L\E AW'EE DE REVOLUTIO.V.
trouvant précisément de ce côté, ce n'était qu'en marchant résolument contre le vent qu'ils pouvaient espérer d'atteindre cette issue. On avait fermé les volets inférieurs de toutes les maisons pour se garantir de la fureur des éléments et de l'explosion non moins menaçante des passions humaines, et il leur était impossible de demander leur chemin. Une fois, leur attention fut attirée par une lumière brillante qui s'échappait de quelques fenêtres ; mais ils l'évitèrent bientôt lorsqu'ils s'aperçurent qu'elle venait d'un cabaret plein de monde où l'on chantait la Marseillaise.
Ils manquèrent la porte principale et cherchèrent à s'échapper par une poterne latérale ; mais, au lieu de la rencontrer, ils se trouvèrent embourbés dans une espèce de fondrière, où les pieds délicats de la pauvre duchesse furent tout d'abord dépouillés de leurs chaussures. Elle errait dans ce bourbier à la recherche de ses souliers, et, à chaque instant, elle y enfonçait jusqu'à la cheville, jusqu'au moment où les fugitifs furent providentiellement retrouvés par un inconnu, ami de M. Estancelin , envoyé à leur rencontre; il conduisit la princesse jusqu'à un hangar sur la route royale, où ils attendirent la voilure, et ils purent continuer leur voyage.
Au milieu de toutes ces fatigues, de ces souffrances et de ces dangers, tous s'accordent à dire que la duchesse a montré beaucoup de bonne humeur et do courage '.
* ic ne me rappelle pas «|u'à rcpo(|iic oii M. de Lamartine inc nicoiita CCS fails, il ait mentionne i'anccdole (|iii (ermine son récit dans
M AX IK ES IK DE EAMARTIXK. ITi
3 mars.
Lamartine m'a dit ce matin qu'il voulait me communiquer la substance de son manifeste aux puissances européennes, manifeste discuté hier dans le conseil provisoire et qui serait publié dans deux ou trois jours. Je connaissais bien, m'a-t-il dit, le sentiment qui avait dominé en France pendant les trente dernières années à l'égard des traités de 1815, vers lesquels l'opinion publique ne pouvait reporter son souvenir sans une profonde humiliation. Il aurait voulu n'en rien dire du tout, mais cela lui paraissait impossible. Il serait obligé de faire allusion à la manière dont ils avaient été violés par d'autres puissances, selon leurs
l'ouvrage publié par lui quelques mois plus fard. Lorsque le général Tliierry , dit-il, faisait remarquer lout ce que la fatigue ne ces aventures avait de pénible pour une persoune comme elle, la duchesse répondit : I Eh bien , j'aime mieux ces aventures que la monotonie de la table ronde de travail dans les salons chauds et somptueux dos Tuileries, t Si je fais ici allusion à celte anecdote, c'est pour dire que certainement la duchesse n'a pas dû se servir de ces expressions dans un pareil moment, lorsque tous les habitués de cette table étaient dispersés et en danger, l'robublement M. de Lamartine n'en a été informe que de seconde ou de troisième main, et si ces paroles avaient été prononcées, dans un moment de gaieté naturelle et pardonnable à seize ans, il semble peu probable que le général Thierry les eut répétées de manière qu'elles pussent devenir publicpies et exciter des sentiments pénibles parmi ceux que le malheur rend aujourd'hui plus chers que jamais. Il est trèsnaturel de penser que celte phrase a pu être ajoutée par une personne informée de tout ce que le décorum de ces soirées de réception avait de fatigant pour une princesse peu habituée peut-être, autrefois , à lirer 1 aiguille, et qui n'avait d'autre ressource que la conversation iliins une langue qu'elle ne connaissait qu'imparfaiicmeut , qu'elle parlait encore
convenances, et par conséquent de nier que la France fut encore obligée en droit de les observer- mais en protestant de la sorte il déclarerait que la France était disposée à accepter comme un grand fait- — comme point de départ — à maintenir strictement les arrangements territoriaux actuels, à admettre le principe qu'ils ne pourraient être modifiés sans une négociation préalable et sans le consentement de toutes les parties contractantes.
Je me suis contenté de faire observer k cet égard, que je ne pouvais naturellement pas prononcer d'opinion sur les exigences de sa position. J'aurais beaucoup mieux aimé qu'on se fut abstenu d'une telle allusion aux traités, principalement en vue de l'effet qu'elle devait produire ailleurs.
Lamartine m'a assuré que cette allusion était ac-
aiec difficulté et dans laijuelle ou s'adressait rarement à elle, pour une princesse aussi accoutumée à la compafjnie de sa mère, qui, plus que personne, lorsqu'elle le voulait, savait apporter dans les relations sociales un charme particulier à foutes les princesses de cette maison l'oyale.
Depuis ce temps les années se sont écoulées, et le souvenir de cette table ronde des Tuileries s'efface tous les jours de la mémoire de ses plus jeunes habitués, disposés peut-être à trouver ennuyeux l'isolement qui régnait autour d'elle. Ils l'oublient aussi, ces étrangers groupés à l'enlour dans ces soirées où ils étaient reçus par l'illustre dame qui les présidait avec une grâce pleine de bonté qui lui était propre. Les années continuent à s'écouler, et les princes de la maison d'Orléans, qui dans leur jeunesse avaient rivalisé de zèle pour le service de leur pays, sont forcés de passer les plus belles années de leur vie dans l'exil et l'inaction! La modeste résignation avec laquelle ils supportent leur triste sort, le soin qu'ils semblent mettre à dclourner l'attention publi(|ue , sont dignes du respect et de la sympathie dont ils leur concilient , de la part de tous, le silencieux hommage.
()PI\IO\ SLR LES TRAllKS DK IS 15. 175
compagnce des prolcslalions les plus sérieuses et ies plus sincères du désir de maintenir la paix. 11 a ajouté que, sur ce point, il n'y avait aucun désaccord entra lui et ses collègues, cl que tous étaient dans la ferme résolution d'éviter toute chapce de guerre.
J'ai dit ensuite à Lamartine que l'Angleterre me semblait éprouver quelque inquiétude, non pas tant sur le caractère politique de la révolution , acceptée franchement comme une question dont la France était le seul juge, que sur ses tendances sociales. Il devait savoir que, dans un pays comme l'Angleterre, dont les intérêts compliqués étaient maintenus en équilibre par la sécurité qu'inspirait la protection accordée aux capitaux et à leur libre emploi, plus d'une personne craignait beaucoup de voir mettre en pratique quelquesunes des doctrines autrefois' professées par un de ses collègues actuels (Louis Blanc). Lamartine a répondu qu'il regrettait certainement la présence de Louis lîlauc dans l'administration, mais que l'élection des membres du gouvernement n'avait pas été faite de manière à assurer de très-bons choix, et que parmi eux il était moins dangereux qu'il ne le serait ailleurs. Quant ù la question en elle-même, il a prétendu que les vrais communistes, parmi les classes ouvrières, c'est-à-dire les hommes hostiles à la propriété, n'étaient pas formidables par leur nombre , bien que , grâce à leur union , ils eussent été bien près de réussir dans un coup de main ; beaucoup d'entre eux ne savaient pas ce qu'ils voulaient, ni quelles mesures adopter. D'un autre côté, une grande partie des ou-
176 U\E A\XEE DE REVOLUTION.
Triers étaient réellement à plaindre ; ils souffraient tranquillement; ils méritaient quelque ménagement. Il était heureux de penser que les maîtres étaient disposés à les traiter libéralement, et que les arrangements relatifs à la réduction des heures de travail, de onze à dix, seraient pris d'un commun accord. Quant à un règlement pour ce qu'on appelait organisation cln travail , il avait positivement refusé de prêter son nom à une pareille absurdité, et le règlement avait été retiré. Lamartine semblait considérer la commission qui siégeait au Luxembourg comme une soupape de sûreté utile pour laisser échapper toute l'effervescence que provoquait cette question, et pensait que, quand on eu viendrait à discuter de pareils projets, leur absurdité intrinsèque serait leur meilleur correctif.
Dans les premiers jours de la révolution , lorsque Louis Blanc n'était que secrétaire du Gouvernement Provisoire, il avait trop de bon sens pour ne pas voir la puérilité de ses théories poussées à Texcès, et il n'a eu jusqu'à présent d'autre but , en les mettant en avant, que de miner, dans les classes ouvrières, la popularité de ceux dont il est devenu le collègue. Lorsque, pour la première fois, une deputation tumultueuse, réclamant le droit au travail et Vouvrage assuré, est arrivée à l'hôtel de ville, Louis Blanc a essayé luimême de lui faire entendre raison. « Eh bien , « dit-il avec un calme parfait, uvous êtes ouvriers? — Oui, Monsieur, « répondit le premier citoyen, « je le suis, nous le sommes tous. » — « Venez donc : vous en savez