‹ Une année de révolutionChapitre 36 sur 71 · LOUIS BLANC · texte numérisé non relu

LOUIS BLANC

plus que nous; nieUez-vous à côté de nous et écrivez comment ça se fera. « L'iiomme, déconcerté, s'est grallé la lèle. « Mais dame ! c'est que je ne sais pas écrire. — N'importe, je ferai le secrétaire. Dictez; comment voulez-vous que cela se fasse?»

« 1' Ouvrage assuré pour tout le monde.» — « Bien, c'est écrit. "

a 2" Que l'ouvrage soit payé. « — « Bien ! »

«3" (Une longue pause.) « Alais comment assurer ca?" « Mais... mais, c'est que je n'en sais rien! » Làdessus, tous ses amis et compagnons partirent d'un éclat de rire, et Louis Blanc profita de ce moment favorable pour ajouter : «Vous voyez, mes amis, il faut quelque délibération pour arranger tout cela. Maintenez la paix et l'ordre, qui sont la meilleure sécurité pour le travail, et pour le reste, rapportez-vous-en à nous, qui avons vos intérêts à cœur. « Sur quoi ils se dispersèrent tous de bonne humeur.

Lamartine, hier, dans une conversation, a montré quelque anxiété sur le sort du Roi. Ceci m'a amené à parler de la situation future de la famille royale , spécialement en ce qui touche ses biens. M. de Lamartine a dit aussitôt qu'il était bien aise d'avoir cette occasion pour m'assurer que, bien que dans le premier moment d'exaspération il eût été question de confiscation, il n'existait réellement aucune intention semblable à l'égard de la propriété privée des membres de la famille royale ; que tout avait été séquestré pour le moment, avec l'intention de rechercher soigneusement ce qu'on pourrait considérer comme appartenant à

r. lî

178 UNE AXXEE DE REVOLUTIOX.

l'Etat , mais que le gouvernement était déterminé à respecter religieusement le droit de propriété privée, et à ne faire à l'égard des princes aucune exception à cette loi inviolable.

4 mars.

Les funérailles des personnes qui ont perdu la vie dans la dernière révolution oiit eu lieu ce matin. L'ordre le plus parfait a régné, et une foule immense remplissait tout l'espace qui s'étend entre la Madeleine et la colonne de Juillet, par où le cortège a défilé. Comme c'est l'habitude à Paris lorsqu'il y a quelque chose à voir, «toutes les rues étaient pavées de tètes et les murs bordés de figures; " en un mot, la plupart des spectateurs ont regardé cette cérémonie comme ils auraient considéré tout autre spectacle, et les femmes en toilette se tenaient aux fenêtres pour voir et è(re vues ) mais, comme il y a presque toujours ici un incident risible dans chaque démonstration , quelque sérieuse qu'elle soit, deux personnes du beau sexe, d'un caractèue douteux, habillées de blanc, en tricots couleur de chair, parées de verts feuillages, montées sur des chevaux blancs, ont cherché à se joindre au cortège, probablement inspirées par quelques vagues souvenirs de la première révolution, que leur éducation ne leur avait pas rendus très-clairs, et dans la pensée de se faire accepter comme des copies de la déesse de

EXTERREMEX'T DRS MORTS. 179

la Raison ; mais le maître des cérémonies de la Répnbliqnc' hésitant sur la place qu'il devait donnera ces étrann^es pleureuses, un des spcclalcurs s'est écrié ; « La République exige surtout que les femmes soient jolies, et comme vous êtes toutes les deux diablement laides, allez-vous-en. 5?

Il ne paraît pas qu'il y ait eu le moindre enthousiasme, dt aucun des rapports reçus des consuls, que j'avais chargés de communiquer avec moi, ne m'autorise à croire que ce sentiment se soit manifesté d'une manière bien énergique dans aucune partie du pays. En même temps, tous les partis continuent à se rallier cordialement autour du Gouvernement Provisoire, et, d'aucun côté, on ne peut apercevoir, quant à présent, la moindre disposition à reporter sa pensée vers un des membres de la maison d'Orléans. J'espère seulement que les légitimistes, qui se sont très-bien comportés jusqu'ici, ne se laisseront pas tromper parl'éloîgnement qu'inspire universellement ce que l'on vient de mettre de côté, et par l'indifférence avec laquelle on paraît accueillir ce qui doit probablement le remplacer. Si malheureusement ils se persuadaient que le champ leur est ouvert , et s'ils commençaient leurs intrigues, je suis convaincu que la découverte de telles menées donnerait l'ascendant au parti violent parmi les républicains maintenant au pouvoir, et conduirait au désordre. Je suis loin de croire cependant que si le duc de Bordeaux avait été élevé en Angleterre et dans

' Celle fonction est indiquée ainsi dans le programme : t Le maîlie des cérémonies des pompes fiinèhrcs. i

des principes constitutionnels, il n'aurait pas eu peutêtre une chance avec l'Assemblée Nationale.

Au point où en sont les choses, il me semble que son droit, pour le moment, est tout à fait hors de question.

6 mars.

Nous avons le manifeste de Lamartine. La première observation qui s'offre à chacun, c'est qu'il présente plutôt le caractère d'un rapport ou d'un discours que la gravité qui convient à un document d'Etat; la seconde , c'est qu'il eût mieux valu que ce ne fût pas du tout un manifeste. Si c'eût été simplement une circulaire aux différentes cours , certains défauts dans le ton général auraient rencontré plus d'indulgence que probablement, je le crains, ils n'en obtiendront maintenant que par une publicité prématurée ils prennent encore davantage la forme d'une menace. Soit que l'on considère le style de cette production ou les idées qu'elle renferme, on en doit, je crois, rendre responsable la position extrêmement difficile de Lamartine, plutôt que son caractère. 11 a déjà fallu tromper tant d'absurdes espérances , qu'il est peut-être nécessaire d'offrir à l'impatience publique la pâture de quelques phrases sonores. Cependant, tout en conservant une grande admiration pour les nombreuses et rares qualités qu'il • déploie, dans la position qu'il occupe, j'avoue que j'aurais eu plus de confiance dans le succès de la lutte

M F:\KES relatives aux ELECTIONS. 181

engagée par lui eonlre les difficultés compliquées dont il est cnlouré, si, dans Taffaire du manifeste, il avait nionlié plus de jugement. Certainement, on y trouve beaucoup de noblesse dans les sentiments et beaucoup d'éclat dans les expressions; mais la courte circulaire qui avait précédé me semblait parfaite pour le ton, et c était, à mon avis, tout ce qu'on pouvait demander à un gouvernement provisoire.

Le Moniteur de ce malin contient, au sujet des élections, une nouvelle ordonnance qui détermine le mode adopté pour recueillir les voles. Dans quelques jours, je serai plus à même de me former une opinion e.\acle sur l'effet que doit produire cette manière de voter par bulletins de liste pour tout un département. Il semble tout d'abord que ce procédé est le meilleur, pourvu que les élections soient libres , car il paraît le plus propre à provoquer la nomination d'hommes de quelque réputation locale, personnelle et politique; mais si ces élections avaient lieu sous l'influence de la terreur, alors, bien entendu, les listes, arrangées d'avance par le parti violent, seraient imposées aux électeurs. Toutes les nouvelles qui viennent des provinces s'accordent sur ce point, que l'opinion réelle du pays n'est pas en faveur de la démocratie extrême.

* Paris, le 4 mars.

« Dans sa séance d'hier soir, 4 mars, le Gouvernement Provisoire de la République a fixé la convocation des assemblées électorales au 9 avril prochain, et

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la réunion de l'Assemblée Nationale cousfituante au 20 avril. Il a, dans la même séance, adopté pour principes généraux du décret qui va être rendu :

r 1° Que l'Assemblée Nationale décréterait'la Constitution;

» 2° Que l'élection aurait pour base la population ;

» 3° Que les représentants du peuple seraient au nombre de neuf cents;

» 4" Que le suffrage serait direct et universel sans aucune condition de cens;

» 5° Que tous les Français âgés de vingt et un ans seraient électeurs, et que tous les Français âgés de inngt-cinq ans seraient éligibles;

» 6° Oue le scrutin serait secret. »

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