FUITE I)L ROI
reconnu sur le quai par une marchande tic poisson, qui s'est écriée : « C'est le Uoi qui s'enfuit. » Mais il était trop lard pour l'arrêter; il était déjà sous la protection du drapeau anglais; — l'échelle a été aussitôt détachée du quai, et le navire, en pleine vapeur, a poursuivi sa route à grande vitesse.
On doit remarquer que le Gouvernement Provisoire (comme je le sais de bonne source) désirait beaucoup que le Roi s'échappât. Le seul danger de Sa Majesté venait donc de la fureur populaire, à laquelle on n'aurait peut-être pas pu résister sur les lieux.
A sou arrivée en Angleterre, où il a été reçu avec toutes les marques de sympathie et de respect, il a un peu étonné ceux qui sont venus à sa rencontre par la légèreté de son maintien. Tous ceux qui ont jamais eu des relations sociales avec Sa Majesté, se sont aperçus d'un défaut remarquable dans sa nature : il n'eut jamais le sentiment de la dignité personnelle, et, dans cette circonstance, ce qu'il y eut de plus extraordinaire, dans l'histoire de cet homme extraordinaire , c'est qu'en quittant le trône il sembla avoir perdu tout sentiment de son identité ou de sa solidarité morale avec celui qui l'avait naguère occupé. Il a paru considérer simplement cette catastrophe comme un drame, dans lequel il avait cessé de jouer son rôle accoutumé, et croire qu'il pouvait se dépouiller complètement du caractère qu'il avait revêtu autrefois et le discuter avec toute la liberté d'un spectateur.
Plusieurs preuves de celle allégation m'ont été raj)porlées ; quelques-unes même se rapporlent aux in-
slants qui ont précédé son embarquement, alors que sa sûreté aurait exigé le silence '.
A la suite de la panique qu'a répandue hier dans toute la bourgeoisie "de Paris la faillite de la maison Gouin et C'% et craignant l'effet qu'on s'attendait à lui voir produire sur toutes les transactions commerciales, je suis allé chez AI. de Lamartine ce matin pour savoir s'il avait à me faire, sur l'état des finances nationales, quelque communication propre à diminuer l'alarme dont
' Comme c'est peut-êlre la dernière fois que j'ai occasion de parler de Louis-Philippe , je ne puis m'empêcher d'exprimer en même temps un sentiment de gratitude pour la bonté personnelle avec laquelle il m'a toujours reçu. Ma position était toute particulière. Presque au même moment où j'arrivais à Paris comme ambassadeur, avait lieu un changement complet dans la nature des relations (\u'\ avaient existé depuis longtemps entre les deux pays. A ma réception (comme je l'ai dit ailleurs) il m'assura qu'il me considérerait toujours comme un ambassadeur de famille. Quelques jours plus tard, l'annonce des mariages espagnols, tout en affectant nos sentiments réciproques, à la fois personnels et nationaux, me mit en communication encore plus fréquente avec Sa Majesté, qui montra toujours un désir impatient d'expliquer sa conduite. 11 n'était pas dans la nature des choses que ce que j'avais à dire au Roi lui fût toujours agréable; toutefois, je ne me rappelle pas qu'il ait jamais nianipié de m'écouter avec une attention polie et pleine de condescendance. Je suis convaincu que si le volumineux récit des conversations que j'ai eues avec Sa Majesté était livré au public, il aurait pour effet de laisser sur beaucoup de points une opinion plus favorable de sou caractère; mais personne n'a le droit de se croire assez bon juge d'un tel résultat, pour publitr prématurément ce que le rang de l'interlocuteur reinl essentiellement confidentiel. J'ai évité de revenir sur les détails qui se rattachent aux
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les créncmcnls d'hier seraient prohablemenl la cause en Angleterre. M. de Lamartine m'a assuré que, quant aux finances nationales , ainsi que leur situation ressortait du compte de l'exercice, elles seraient excellentes ; qu'en conséquence des usages variés et extraordinaires auxquels les exigences du moment les avaient obligés d'appliquer les fonds disponibles dans le Trésor, il pourrait y avoir de la gène pendant les six semaines suivantes, mais qu'ils ne seraient pas obligés d'avoir recours à des expédients révolutionnaires; que s'ils avaient besoin d'un emprunt, cette mesure ne souffrirait aucune difficulté; — qu'en réalité on les avait presque pressés d'y avoir recours. M. de Lamartine m'avait dit confidentiellement, l'autre jour, qu'on avait l'intention de lever un impôt sur le revenu,
mariages espagnols. Je me contenterai de dire ici l'impression qne m'ont laissée quelques années de réflexion , en même temps que de nouvelles informations puisées, vers l'époque à laquelle ces papiers se rapportent, dans la correspondance privée des personnes intéressées à cette néc[ociation (correspondance saisie et publiée dans les premiers mois de li révolution). Selon moi, il n'y avait pas eu, de la part du Roi, de plan bien arrêté et complètement mîiri, mais le ministre a prévenu les v(pux à demi formés de son souverain, et l'ambassadeur trouvant une occasion, qui pouvait ne se représenter jamais, d'atteindre ce qu'il avait appris à considérer comme un but national de grande importance, dépassa les instructions du ministre et compromit son gouvernement. Cette supposition est confirmée par le traitement que subit plus tard le pauvre il. Bresson. J'ai eu des relations personnelles d'amitié avec ce gentleman ;\e me rappelle que, le soir qui précéda son départ de Paris, nous étions fous les deu\ au Thécâtre-Historique ; il vint dans ma loge pour me faire ses adieux, et je m'efforçai de relever son abattement visible, en lui disant que, quand on quittait Paris, on ne pouvait trouver de résidence préférable à Xaplcs. 11 me répondit avec un désappointement évident : « Pour moi, il me paraît que je ne fais que du gàcbis partout où je vais, t Trois mois après, il mourut de sa propre main dans un accès de délire.
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en exceptant ceux dont !es ressources n'atteignaient pas un certain- minimum , et en se fondant sur les principes d'après lesquels est réglé celui qui existe à présent en Angleterre; il m'avait consulté sur la possibilité d'établir cet impôt, et je lui avais fait remarquer l'extrême difficulté de lever, tout à coup, et quand on n'avait pris préalablement aucune disposition, une pareille taxe sans commettre les plus criantes injustices, ou sans avoir recours aux subterfuges les plus effrontés. M. de Lamartine m'a dit ce matin que, bien que cette mesure fût encore la meilleure qu'on pût prendre , mes objections avaient produit beaucoup d'impression sur le Conseil, et que l'adoption ne lui en paraissait pas probable. Tout eu considérant sous un point de vue favorable les ressources nationales disponibles, il a avoué que la crise commerciale était affreuse. Cette crise, a-t-il dit, n'a pas été produite par la révolution, le moment fatal n'ayant été d'abord que retardé par des expédients. Elle résultait de spéculations de toute nature poussées à l'excès et encouragées par les corruptions (Ju dernier gouvernement. Tant que cette fièvre a duré, ceux qui, depuis longtemps déjà, étaient insolvables avaient toujours espéré que les choses tourneraient heureusement pour eux. Je lui ai demandé s'il craignait que cette crise n'allât jusqu'à peser très-durement sur les classes ouvrières et, par là, menacer la tranquillité publique. M. de Lamartine craignait que beaucoup de souffrances ne fussent, pour le moment, inévitables; mais il ne pensait pas qu'il en résultat de troubles sérieux, et il
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a parle avec beaucoup de confiance de la force que le Gouvernement ne cessait de (jagner, et des njoyens tous les jours plus efficaces qu'il avait de maintenir l'ordre public. J'ai pris note, pendant que j'en avais la mémoire fraîche, des termes pleins de franchise et d'abandon avec lesquels Lamartine a exprimé des sentiments qui, j'en suis convaincu, sont parfaitement sincères de sa part. Il est juste, toutefois, d'ajouter que d'autres ont de plus sombres prévisions; et je ne puis moi-même m'empécher d'être inquiet sur l'avenir, quand je me rappelle le grand nombre d'habitants de la capitale qui ont encore des armes entre leurs mains, et qui probablement manqueront bientôt de vivres.
8 mars.
Dès que le triomphe temporaire de l'anarchie a été conjuré par l'énergie et le courage d'un seul homme et par l'inQuence de généreux sentiments, puissamment exprimés , et devant lesquels une population exaspérée s'est aussitôt inclinée, l'attention de tout le monde s'est portée vers l'époque où se réunira l'Assemblée Nationale, comme vers le moment, si l'on peut y arriver sans catastrophe, où les espérances ou les craintes que font concevoir les futures destinées du pays prendront une forme durable, et, pour ainsi dire, un corps.
Le décret relatif à cette réunion vient enfin de paraître. Je regrette d'avoir à dire qu'on n'y trouve rien
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autre chose que l'indication de l'époque à laquelle elle devra avoir lieu. Cette époque n'est pas le moins du monde calculée de manière à donner du courage à ceux qui sont disposés à saluer avec joie la moindre éclaircie dans l'horizon politique. Il est impossible, à qui que ce soit, de se livrer aujourd'hui avec quelque confiance à des conjectures sur le résultat des élections. Si, comme quelques-uns l'affirment, le sentiment qui domine dans la nation est le désir de conserver l'ordre et la paix et de défendre les intérêts matériels du pays , tout système d'élection, quelque vicieux qu'il soit, sera peutêtre réduit à l'impuissance de comprimer l'expression de ce sentiment. Que le Gouvernement Provisoire proclamât le suffrage universel avec le vote direct, nous avions déjà depuis quelques jours des raisons de nous y attendre; mais, jusqu'au moment où le décret a paru, j'avais toujours espéré que ce suffrage pourrait être réglé et limité par quelques restrictions salutaires.
Je m'étais d'abord flatté que, tout en admettant le suffrage universel, on en limiterait l'exercice à ceux qui pourraient lire une déclaration et y apposer leurs noms; mais on me dit que, dans l'état où se trouve maintenant l'éducation en France, l'exclusion deviendrait la règle générale , que l'admission serait l'exception, et que toute limitation de ce genre n'en irriterait que davantage, parce qu'elle serait fondée sur des incapacités personnelles. Jusqu'au dernier moment, je savais que le désir du parti modéré, dans le gouvernement, était d'attribuer une élection à chaque groupe de dix raille habitants, et de ne donner à chaque citoyen