CIRCULAIRE DE M. LEDRU-ROLLIX
celte lâche, vous êtes investi de sa souveraineté, vous ne relevez que de votre conscience , vous devez faire ce que les circonstances exigent pour le salut public. Grâce à nos mœurs, cette mission n'a rien de terrible. Jusqu'ici vous n'avez eu à briser aucune résistance sérieuse, et vous avez pu demeurer calme dans votre force. Il ne faut cependant pas vous faire illusion sur l'étal du pays. Les sentiments républicains y doivent èire vivement excités, et pour cela il faut confier toutes les fonctions politiques à des hommes sûrs et sympathiques. Partout les préfets et sous-préfets doivent être changés ; dans quelques localités on réclame leur maintien ; — c'est à vous de faire comprendre aux populations qu'on ne peut conserver ceux qui ont servi un pouvoir dont chaque acte était une corruption.
« 2° Vos rapports avec les chefs militaires.
» Vous exercez les pouvoirs de l'autorité executive; — la force armée est donc sous vos ordres. Vous la requérez, vous la mettez en mouvement, vous pouvez même, dans les cas graves, suspendre un chef de corps, en m'en référant immédiatement.
« 3° Vos rapports avec la magistrature.
« La magistrature ne relève de l'autorité executive que dans le cercle précis tracé par les lois. Vous exigerez des parquets un concours dévoué; — partout où vous ne le rencontrerez pas, vous m'en avertirez en
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m'indiquant le nom de ceux que recommandent leur droiture et leur fermeté; j'en ferai immédiatement part au ministre de la justice. Quant à la magistrature inamovible, vous la surveillerez, et si quelqu'un de ses membres se montrait publiquement hostile, vous pourriez user du droit de suspension que vous confère votre autorité souveraine.
5> 4" Les élections.
V Les élections sont votre grande œuvre; elles doivent être le salut du pays. C'est de la composition de l'Assemblée que dépendent nos destinées. Il faut qu'elle soit animée de l'esprit révolutionnaire, sinon nous marchons à la guerre civile et à l'anarchie. A ce sujet, mettez-vous en garde contre les intrigues des hommes à double visage, qui, après avoir servi la royauté, se disent les serviteurs du peuple. Ceux-là vous trompent, et vous devez leur refuser votre appui. Sachez bien que, pour briguer l'honneur de siéger à l'Assemblée Nationale, il faut être pur des traditions du passé. Que votre mot d'ordre soit partout : des hommes nouveaux, et autant que possible sortant du peuple.
» Les travailleurs, qui sont la force vive de la nation, doivent choisir parmi eux ceux que recommandent leur intelligence, leur moralité, leur dévouement; réunis à l'élite des penseurs, ils apporteront à la discussion de toutes les grandes questions qui vont s'agiter, l'autorité de leur expérience pratique. Ils continueront la révolution et la contiendront dans les limites du possible et de la raison. Sans eux, elle
EXPLICATIONS DK LAMARTIXK. 231
s'éjjarciait en vaiiips utopies, ou serait élouffée sous refforl «d'une l'action rédograde.
55 Eclairez les électeurs, et répétez-leur sans cesse que le règne des hommes de la monarchie est fini.
» Uous comprenez combien ici voire tâche est grande. L'éducation du pays n'est pas faite. C'est à vous de le guider. Provoquez sur tous les points de votre département la réunion des comités électoraux, examinez sévèrement les titres des candidats. Arrêtezvous à ceux-là seulement qui paraissent présenter le plus de garanties à l'opinion républicaine, le plus de chances de succès. Pas de transactions, pas de complaisances. Que le jour de l'élection soit le triomphe de la révolution.
» Le membre du gouvernement provisoire, » ministre de l'intérieur,
55 Ledru-Rollix. »
Dans ma conversation avec M. de Lamartine, au sujet de la circulaire de M. Ledru-Rollin, il s'était servi de l'expression : « la majorité du gouvernement». Quand j'ai fait allusion , ce matin , aux paroles prononcées par M. Garnitr- Pages, en réponse à une adresse des Chartistes, en exprimant l'assurance que rien de ce qu'il avait dit ne pouvait avoir été ofl'ensant avec intention, il l'a cité comme un des membres de cette majo-
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rile. J'ai profité de l'occasion pour demander k M, de Lamartine comment il se faisait que la minorité, composée à l'origine d'un seul membre , se fût accrue ; comment il se faisait que M. Ledru-Rollin , qui, dans le gouvernement, représentait les opinions extremes, ne lut pas resté dans son isolement ; comment enfin le gouvernement primitif des sept était devenu le gouvernement des onze. M. de Lamartine a dit que c'était une question à laquelle il ne pouvait pas répondre d'une manière précise ; les quatre autres avaient été nommés secrétaires, et, comme tels, avaient signé les décrets au bas de la page ; peu à peu ils avaient glissé leurs noms parmi ceux des membres et s'étaient mêlés avec eux , puis la désignation accessoire, de secrétaires avait été omise, et ils en étaient arrivés à obtenir une voix consultative avec les membres primitivement nommés. C'est là certainement un échantillon fort original d'élection populaire; mais M. de Lamartine m'en a parlé comme d'une chose toute simple, à laquelle il lui était impossible de faire la moindre objection. Il a ajouté qu'à l'époque où M. Garnier-Pagès était passé des fonctions de maire de Paris à celles de ministre des finances, M. Armand Marrast, qui lui avait succédé, avait dû, en tout cas, recevoir une voix consultative, et que son adjonction était un avantage, parce qu'il formait l'extrême droite dans le gouvernement. « Je suis le centre, » a dit M. de Lamartine'.
' i .'^prcs les minisfres , le Gouverncmont Provisoire nomma dos secrétaires pour eiire;i[islrer ses actes, mais surtout pour faire place, ilans le pouvoir nouveau, à toutes les forces actives tie popularité ([ui auraient pu
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J'avais commencé la coiivcrsalion en appelant son allenlion sur les observalions auxquelles avaient donné lieu , à Londres, la nouvelle de la réponse que M. Garnier-I*agès avait laite à une adresse présentée par le comité cliartiste de Londres au (jouvernement Provisoire de la France. Il m'a tout d'abord témoigné sa tcconnaissance pour la confiance que j'avais exprimée dans la sincérité de ses sentiments à l'égard de l'Angleterre. Rien n'était, m'a-t-il assuré, plus éloigné de l'intention du Gouvernement Provisoire que d'employer, dans aucune occasion, un langage capable de donner un juste grief au gouvernement de Sa Majesté, par lequel il comprenait qu'il avait été traité avec toute la considéralioii possible. Il espérait qu'on voudrait bien se rappeler, s'il écbappait par hasard
se constituer, en rivatilc fie puissance et d'iniluence, en dehors de lui. M. Marrast était trop célèbre dans la presse républicaine, AI. Flocon trop actif dans le journalisme et dans l'action , M. Pajjnerre trop important dans la propa;{ande constitutionnelle de l'aris, AI. Louis Diane trop entreprenant d'idées et trop cher aux sectes socialistes, pour ètic impunément exclus d'un «[ouvernement d'unanimité populaire. Ils furout nommés secrétaires du (jouvernement Provisoire. Ils eurent voix consultative au premier moment, voix deliberative bientôt.
« Leurs noms placés au bas des décrets avec ce titre de secrétaires, se ra|)prothèrent insensiblement des noms des membres du Gouvernement Provisoire eux-mêmes, lis s'élevèrent, par empiétement sur le papier, jus- (ju'au ran;] (pii ne leur appartenait pas d'abord; personne ne contesta cette usurpation consentie |)ar tous. Sur quel litre léyal aurait pu s'appuyer le gouvernement pour expulser ces nouveaux venus? Il n'avait pour titre que sa propre usurpation sur l'anarchie et son courage à se jeter entre la guerre ciiile et le peuple. Les autres en avaient autant. Ou leur fit place dans l'audace et dans le danger. »
Telles sont les expressions dont se sert .M. de I amarfine dans son Histoire de (a Révolution. Elles confirment l'explication qu'il m'avait auparavant donnée des mêmes fails dans nos eulrelieus.
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quelque terme de nature à soulever des objeclious, que les réponses du Gouvernement Provisoire étaient fiiites impromptu, par quelqu'un de ses membres qui se trouvait là; que la foule dont ils étaient entourés n'était pas toujours très-silencieuse; que les mots venaient un peu à l'aventure, et souvent n'étaient pas très-correctement rapportés. Il était bien aise d'avoir rencontré l'occasion de me donner de nouveau des assurances formelles sur un point sur lequel tous ses collègues semblaient être d'accord, c'est-à-dire sur le désir de cultiver l'alliance anglaise et de n'intervenir, d'aucune façon , dans les affaires intérieures de l'empire britannique. Il croyait que toute jalousie nationale entre les deux peuples était entièrement effacée. Ces malheureux conflits entre les ouvriers, auxquels je venais de faire allusion, avaient été, causés par la concurrence du travail, et n'avaient rien de commun avec le sentiment anti-anglais. Rien n'avait été plus loyal, a-t-il ajouté en même temps, que la conduite du gouvernement anglais envers le Gouvernement Provisoirç pendant tous ses premiers embarras. M. de Lamartine a eu enfin la bonté de m'iuviler à communiquer au cabinet anglais l'expression de toute la reconnaissance que le Gouvernement Provisoire me devait, à moi personnellement, pour m'èlre rendu l'organe des sentiments de mon gouvcrnemenl. J'ai remercié M. de Lamartine des assurances qu'il m'avait données, et que je croyais parfaitement sincères de sa part et de celle de ses collègues , mais j'ai profile de cette occasion pour lui faire remarquer l'usage
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que pourraient faire ]cs personnes mal intentionnées (Fune phrase ini|)rudenle, prononcée par ceux mêmes (le la sincérilé desquels le gouvernement britannique était le plus fernienient convaincu.
J'ai appelé l'attenlion do M. de Laniartine sur une adresse du conseil de la confédération irlandaise, dans laquelle on faisait allusion à sa circulaire diplomatique, et où l'on affirmait hardiment qu'il y avait trois nationalités qu'il avait entrepris de rétablir : celles de la Pologne, de l'Italie et de l'Irlande. « Quant à l'Irlande, » a aussitôt répondu M. de Lamartine, « il m'est impossible de considérer la nationalité irlandaise autrement que comme identique avec la nationalité anglaise. "
14 mars.
Pendant les trois ou quatre derniers jours, l'horizon^ politique est devenu de plus en plus obscur. Tout le monde parle maintenant de l'avenir avec plus de découragement, et tous les orateurs commencent par cette phrase : « Si nous arrivons à l'Assemblée Nationale. » Il faut certainement compter, parmi les motifs de ce découragement, la crise financière, qui, bien que très-sérieuse en elle-même, a été fort aggravée par l;; panique. Une ruine croissante accable chaque jour des milliers de personnes, et, dans peu, en frappera indirectement des millions. Celte circonstance a nalurellc-
ment pour résultat d'augmenter la gravité et de doubler le danger d'une crise politique. L'aspect des affaires est aussi menaçant par cette raison que la division s'est décidément introduite au sein du gouvernement; et pourtant, à moins qu'il ne soit dissous par quelque violente convulsion, ses membres sont obligés de rester d'accord, au moins en apparence, jusqu'à ce que l'Assemblée Nationale se réunisse, car ils sont supposés devoir tous également leur pouvoir à une émanation spontanée de la volonté du peuple. Voici, selon moi, l'état de la question : le parti modéré, dans le gouvernement, parti vers lequel la grande majorité de la nation a les yeux tournés comme vers son seul moyen de salut, est dirigé par M. de Lamartine, qui, jusqu'à présent, a été soutenu par la majorité incontestable des autres membres. On croit que les dispositions do celle majorité sont toujours bonnes, mais on doute du courage de quelques-uns d'entre eux, dans le cas oii la pression extérieure dont on est menacé viendrait à s'accroître. La grande question, dans ce moment, est de savoir si les élections doivent être ajournées ou non. Cette mesure, fortement conseillée par les clubs, est appuyée dans le gouvernement par iVLM. Ledru-Hollin, Louis Blanc et Albert. M. Ledru-I\ollin , le chef nominal du parli extrême, n'est pas un bomme d'une grande capacité, et son courage moral n'est pas à l'abri du soupçon ; mais c'est un véritable orateur de la populace, désireux de conserver son pouvoir actuel aussi longtemps qu'il le pourra, et assez bardi pour tout entreprendre, pourvu qu'il se sente appuyé par la inullitudc. On dit
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que le club des Jacobins el les communistes ne lorment qu'une très-pclile partie de la population de Paris, mais ils sont armés et or^janisés, et, dans quelques jours, on le craint bien, des milliers d'ouvriers sans ouvrage se joindront à eux dans toutes leurs dt'monstralions.
Le sentiment général du pays est bon, mais il ne s'entend pas sur le but à poursuivre. Il désire résister à ce qu'il craint , mais il n'a pas de point de ralliement. Il ne peut appuyer cordialement un gouvernement dont il désapprouve la plupart des actes, et il peut difficilement prendre pour clief reconnu un homme qui est lui-même, quoique souvent sans le savoir, partie intéressée dans ces actes mêmes. M. de Lamartine est, quant à présent, préparé à résister avec énergie à la multitude imposante qui doit aller, à l'hôtel de ville, demander rajournement des élections, dans le dessein presque avoué d'organiser un système d'oppression dans \c<: provinces. Il imposera probablement alors à la foule par son éloquence et sa fermeté, mais, malheureusement, il ne possède pas les qualités nécessaires pour découvrir toutes les menées secrètes à l'aide desquelles ses collègues s'efforcent de le circonvenir. Tout, dans ce moment, dépend du bon esprit et de la résolution de la garde nationale. Samedi prochain se trouve être le jour fixé pour les élections annuelles des officiers. Ona pris des dispositions qui, dans la plupart des légions, auraient assuré un assez bon choix ; cependant le parti violent voulait trouver une occasion d'inonder les anciennes légions des nouvelles recrues, et il a obtenu un délai de
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quatre jours, sous le prétexte que ce temps était nécessaire pour verser dans les compagnies du centre les compagnies d'élite, qui avaient été dissoutes, mais, en réalité, afin qu'un plus grand nombre d'hommes, parmi les classes ouvrières, put se faire inscrire. La dissolution des compagnies d'élite a été au fond inspirée par le désir perfide de détruire leur inflence , et cette mesure, dont M. de Lamartine n'avait pas prévu l'effet, a eu pour résultat de dégoûter vingt-quatre mille hommes des plus résolus et des mieux disposés. Il est très-importanl que, pendant les quelques jours qui vont suivre, M. de Lamartine rallie autour de lui les sympathies de la garde nationale ; alors je ne doute pas qu'il ne sorte victorieux de la prochaine lutte dans les rues de Paris, laquelle doit, tôt ou tard, comme tout le monde à présent semble porté à le croire, précéder quelque cbose comme un établissement permanent.
15 mars.
J'ai reçu une communicationdu vice-consul de Rouen, au sujet de la malheureuse affaire des ouvriers anglais (|ui avaient placé de l'argent à la caisse d'épargne j les conditions que leur impose le décret du Gouvernement Provisoire, pour en obtenir le remboursement, ne leur permettent pas de recevoir leurs fonds sous une forme qui les mette à même de retourner dans leur pays. J'ai exposé le cas à M. de Lamartine, et lui ai fait