‹ Une année de révolutionChapitre 48 sur 71 · SITUATIO.X DES OUVRIERS A\GI-AIS EX FRAXC · texte numérisé non relu

SITUATIO.X DES OUVRIERS A\GI-AIS EX FRAXC

^onlir coml)icn il est injuste de soumettre ceux qui étaient, pour ainsi dire, forcés de qui.tter le pays à des exigences qui les obligeaient, ou à rester, ou à sacrifier ce qu'ils avaient placé sur la foi de règlements élahlis. M. de Lamartine a aussitôt avoué que ce serait une injustice monstrueuse, et m'a promis d'en parler au ministre des finances. Aujourd'hui il m'a annonce qu'il avait arrangé l'affaire, et que les Anglais qui quitteraient le pays seraient exemptés des règlements imposés aux autres, à l'égard des remboursements des caisses d'épargne.

M. Featherstonehaugh, notre consul au Havre, est aussi venu me trouver aujourd'hui pour me dire que, dans plusieurs occasions, les nouvelles autorités locales étaient directement intervenues pour empêcher l'emploi d'ouvriers anglais ; qu'elles avaient ordonné aux propriétaires des bateaux à vapeur de la Seine de renvoyer les mécaniciens anglais; enfin le mécanicien en chef d'une grande fabrique de Rouen avait écrit au vice-consul une lettre que celui-ci me communiquait, et d'après laquelle les autorités de la ville avaient ordonné à son maître de le renvoyer. J'ai cru utile do porter tout de suite à la connaissance de M. de Lamartine dos faits qui prouvent jusqu'à quel point les employés du gouvernement ont violé leur devoir en intervenant d'une façon si inexcusable dans la gestion des intérêts privés. AI. de Lamartine s'est chargé do faire immédiatement des représentations à ce sujet au ministre de l'intérieur.

M. Featherstonehaugh m'a peint sous des coulonrs si

sombres l'avenir commercial de Rouen el du Havre, que j'ai complètement adopté son idée de renvoyer, aussitôt que possible, dans leur pays natal, les trois ou quatre mille ouvriers anglais employés dans les fabriques au voisinage de Rouen. Il dit que ces fabriques sont dans l'impossibilité absolue de rester en activité pendant plus de quelques jours, et alors, vingt ou trente mille ouvriers français, sans ouvrage et mourant de faim, se porteront, cela n'est que trop probable, à des acte? de violence envers ceux qui, selon eux, grâce à leur plus grande habileté, leur ôtent le pain de la bouche, et qu'ils regardent depuis longtemps d'un œil de jalousie. J'ai conseillé à M. Fealherstonehaugh de prendre proraptement les arrangements nécessaires pour le départ d'un tel nombre d'ouvriers anglais, et de poursuivre celte opération avec autant de persévérance que le permettrait leur sûreté personnelle.

Toute réserve est désormais inutile en j)arlant de la division qui s'est introduite |)armi les membres du (jouvernement Provisoire. M. de Lamartine l'a rendue assez publique hier, à l'hùtcl de ville, dans la réponse qu'il a faite au club républicain (pii est venu se j)laindre de la circulaire de M. Lcdru-Rollin. Il était impossible d'opposer un désaveu plus complet à tous les sentiments exprimés dans cette circulaire j loulcsies doctrines qui

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avaient excité tant d'alarme, les jours j)récédenls, ont été traitées avec dédain, comme des doctrines de tyrannie. Les expressions ont été si fortes et l'effet produit a été si grand, que M. Ledru-Rollin ne semblait plus pouvoir rester membre du gouvernement ; le bruit a couru le soir, en conséquence, qu'il avait été éloigné par ses collègues, et les fonds sont aussitôt montés de (juatre pour cent. Cependant ce bruit était au moins prématuré , et il ne paraît pas du tout probable qu'un parti violent et peu scrupuleux, comme celui à la tète duquel se trouve nominalement M. Ledru-RolIin, cède sans une lutte dans les rues. La démonstration par laquelle on avait eu l'intention de forcer le gouvernement à l'ajournement des élections a été différée jusqu'à demain, d'oii l'on doit conclure, ou que les préparatifs n'en sont pas complets, ou que, n'ayant pas à leur disposition une foule assez imposante, les meneurs ne veulent pas se mettre en contact avec les nombreuses deputations en sens contraire qui vont encombrer aujourd'liui riiùlel de ville. De ce nombre seront toutes les compagnies d'élite de la garde nationale de Paris; elles vont protester contre l'ordonnance qui dissout ce corps avant les élections, et qui n'a évidemment d'autre objet que de les empêcher do se concerter pour le choix de leurs chefs. II me semble que le Gouvernement Provisoire n'a rien de mieux à faire que de se jeter sans hésitation entre les bras de la garde nationale et de lui accorder tout ce qu'il y a de raisonnable dans sa demande, sans craindre de blesser l'autre parti; lorsque M. de Lamartine m'a parlé ce matin sur ce

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sujet , c'est le langage que je lui ai tenu ; mais je doute encore que le Gouvernement Provisoire évite une faute qui serait fatale, et se conduise de manière à ne pas décourager un corps si important, par la manière dont il en recevra les requêtes aujourd'hui.

Lamartine a été évidemment satisfait de son succès d'hier à l'hôtel de ville, et a montré ce matin plus de confiance dans l'issue de la crise, quoiqu'il dise toujours que la lutte sera terrible lorsqu'elle arrivera, et que le parti extrême a tout à gagner et rien à perdre ; mais, si les hommes de bien sont fidèles à leur cause , ils sont de beaucoup les plus nombreux. Lorsque ton! dépend de la vie de M. de Lamartine, on ne peut s'empêcher de craindre que, dans une telle lutte, il ne devienne le point de mire. Il ne paraît pas prévoir un assassinat délibéré, parce qu'on redouterait une réaction. Cependant il y a un complot tramé pour écraser la garde nationale au ministère des affaires étrangères, pour enlever AL de Lamartine et l'enfermer dans une des forteresses qui sont maintenant au pouvoir de la garde mobile, dont le plus grand nombre appartient à l'autre parti.

Les rues sont pleines de monde, et il s'est formé, dans plusieurs endroits des boulevards, des groupes qui discutent la question de la garde nationale sous ses différents points de vue; mais, à moins qu'elle ne soit déterminée par quelque circonstance accidentelle, il n'y a probablement lieu de craindre aucune collision avant le rejet, par le (iouvernement Provisoire, de la proposition d'ajounicnuMit des élections.

DKCRKTS RELATIFS A LA GARDE XATIOXALK.

II est impossible de constater, avec quelque cortihidc, le résultat de la déraonslralion faile par la jjarde nationale, ni de rapporter, d'une manière bien claire, quel avait été le but précis de celte démonstration.

Le plus insoutenable des décrets du gouvernement, à l'égard de ce corps, a été celui par lequel le ministre de l'intérieur s'arrogeait le pouvoir de nommer une commission qui annulerait arbitrairement, si elle le jugeait convenable, toute élection d'officiers faite j)ar la garde nationale.

liO second, qui ordonnait le licenciement des compagnies d'élite et la fusion de leurs contingents dans les autres compagnies, était inopportun , à la veille des élections annuelles, si même il n'avait pas pour but d'abattre le courage et d'anéantir l'influence de ces compagnies, qui passaient pour ne pas voir la république d'un œil favorable. Dans ce moment, où il est si nécessaire de maintenir la discipline et l'esprit de corps de la garde nationale, comme la seule cbance de conserver l'ordre , le parti modéré du gouvernement n'aurait jamais dii permettre de pareils décrets; mais, de même que plusieurs autres actes, ils ont été publiés sans qu'on se fût d'abord consulté. Dans de telles circonstances, on aurait dû, à tout prix, prévenir la démonstration d'hier, en révoquant le |)remier décret et en ajournant l'exécution du second jusqu'après les élections. Comme le gouvernement n'était |)as préparé

à prendre uoe telle mesure, celte démonstration contre le décret a été une grande faute de la part de ceux qui l'ont provoquée. Dans des moments comme ceux-ci, les amis de l'ordre ne peuvent jamais rien gagner à se faire compter; la force physique, surtout s'ils essayent J'en faire usage contre l'autorité constituée, n'est pas de leur côté, si ce n'est quand elle trouve dans la discipline une cohésion qui en multiplie la puissance. C'est pour cette raison que M. Marrast, maire de Paris et membre du Gouvernement Provisoire, leur a reproché d'encourager les autres à des démonstrations menaçantes, destinées à intimider le gouvernement. Plusieurs des légions, arrêtées sur les quais par des bandes d'ouvriers en partie armés, se sont vues obligées de rebrousser chemin. Les gardes nationaux ont été cependant harangués par le général Courtais, leur commandant en chef, qui, au moment où ils étaient en proie à une assez vive irritation , s'est malheureusement servi d'expressions trèsimprudentes, disant, par exemple , qu'ils étaient «des contre-révolutionnaires. » Ces paroles ont excité la colère de quelques-uns des jeunes gens placés près de lui, lesquels, avec une épilhète injurieuse, lui ont arraché son épée, en lui répondant qu'il n'était plus digne de les commander. L'épée a été cependant rendue par l'intervention de quelques-uns des autres gardes qui se trouvaient là, mais, dans un pareil moment, cet incident est très-regrettable, parce qu'il peut exercer la plus funeste influence sur cette union de la garde nationale dont dépend le salut commun.

Ouoique l'ordre qui licenciait les compagnies d'élite

LES DiaiOCRATKS BELGES KT LK PRLVCE DK LIGMJ. 2V5

eût pour but (l'enlraver ia liberté de leurs cboix aux élections, il fallait surtout éviter, cependant, dans les circonstances oii nous sommes, de faire aucune démonstration qui put èlre représentée comme destinée à assurer, aux compagnies d'élite, des privilèges exclusifs.

J'apprends, de l'iiôtel de ville, qu'on n'y voit rien de remarquable , si ce n'est le nombre immense de la populace, tranquille et sans armes, mais demandant le désarmement de la garde nationale et l'ajournement des élections.

Le prince de Ligne a envoyé chez moi, hier au soir, pour me prier de vouloir bien recevoir quelques colis d'objets précieux qui lui appartiennent; il s'attend à voir, en effet, son hôtel attaqué par des démocrates belges ; ceux-ci ont menacé de venir en grand nombre lui demander de l'argent pour retourner dans leur pays, et ils ont ajouté que, si on ne leur en donnait pas, ils démoliraient sa maison. Il paraît que cette sommation a été faite, hier, par cinq cents individus environ, avec accompagnement de drapeaux sur lesquels était écrit: «Démocratie belge.;? Sur le refus du prince de rien faire en présence de la menace , ils lui ont répondu qu'ils viendraient au nombre de trois mille aujourd'hui, mais, au lieu de trois mille, il en est venu seulement (rois; ils se sont exprimés d'un ton tout différent et ont humblement demandé la charité.

Le prince de Ligne a raconté que, hier, lorsqu'il est allé chez M. de Lamartine pour lui demander protection , celui-ci lui a répondu : >. Que j)uis-je faire pour

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VOUS? Je n'ai pas quatre hommes que je puisse envoyer pour protéger qui que ce soit. J'arriue de chez Appony. Il craignait que les démocrates allemands ne vinssent le trouver pour le charger de trausmeltre leurs adresses àl'ienne! (une brillante idée, celle-là!) Je suis resté deux heures chez lui , prêt à les renvoyer s'ils étaient venus; mais je n'avais à leur opposer que la force morale de la parole.

C'est là une situation pénible à avouer pour le membre principal d'un gouvernement.

Lorsque j'ai vu M. de Lamartine ce matin , pour d'autres affaires, il m'a dit que l'avenir, quant au\ questions intérieures, se présentait sous de meilleurs auspices , qu'il avait vu , dans le courant des deux dernières soirées, des délégués de la plupart des clubs de Paris, qu'il était certain d'avoir pour lui les deux tiers ou les trois quarts d'entre eux, et que, par conséquenl, le siège de l'hôtel de ville, par 20,000 hommes armés, et le renversement du Gouvernement Provisoire , lui paraissaient maintenant beaucoup moins à craindre. Je serais bien plus rassuré, envoyant sa confiance ainsi ranimée, si je ne connaissais pas les qualités et les faiblesses de Lamartine. Il est très-probable que quelques-uns de ces obscurs conspirateurs, lorsqu'ils se sont trouvés en sa présence, ont été fascinés par sa parole, et ont paru convaincus par ses arguments ; cet effet a réagi sur M. de Lamartine même , car il n'est jamais disposé à estimer son influence personnelle au-dessous de sa valeur, et lui a fait croire à plus de dévouement de leur part qu'il ne peut en attendre en

DliMOXSTR.ATIOX nKS OUVIIIKRS .\ l/MOTKL 1)K VILLI;. 247

réalilé. Quclcjucs-uns pcul-ùlrc aussi ont l'ail scMiIcmenl soml)lanl d'èlrc convaincus, en altcndant le nionionl où ils pourront ajjir. En ellet , quand ceux mêmes qui s'étaient réunis pour renverser le gouvernement ont manifesté à Lamartine l'intention de le rétablir sur ses ruines, il est difficile de ne pas voir, dans une pareille déclaration, le dessein de tromper.

6 heures ilu soir.

Depuis que j'ai écrit ma dernière phrase, j'ai appris de nouveaux détails sur les événements que je notais alors, et, quoiqu'il soit tard, je veux essayer, ce soir, de dire quelque chose de l'état de Paris. Tout est encore incertitude, quant à l'effet que peut avoir la journée d'iiujourd'hui sur les destinées futures de la république. Pondant la matinée entière, des processions d'ouvriers sont arrivées à l'Hôlel de ville de tous côtés, avec l'intention avouée de faire une démonstration contraire à celle d'hier, et de demander l'ajournement des élections, mais, en réalité, dans le dessein d'assurer le triomphe de AF. Ledru-Rollin sur ses collègues.

M. de liamarline pense qu'en refusant, hier, d'aicueillir la protestation de la garde nationale , le Pouvoir a acquis une grande foice morale pour rejettr la demande des pétitionnaires d'aujourd'hui, tendant à un ajournement des élections, et il se propose de déclarer haulenient que le (îoiuernrnnMil Provisoire,

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agissant au nom de toute la nation, ne cédera aux démonstrations menaçantes d'aucun rassemblement, quelque considérable qu'il soit.

Jusqu'à cette heure, j'entends dire que les deputations reçues aujourd'hui ont été parfaitement tranquilles, quoique très-nombreuses (elles présentent un total de 80,000 à 100,000 hommes) ; mais la circonstance la plus propre à inspirer des craintes, qui soil venue à ma connaissance, est la demande suivante de M. Ledrn-Rollin. En sa qualité de ministre de la police, il a déclaré à ses collègues qu'il ne répondait pas delà tranquillité de la ville, tant que les troupes introduites dans Paris, pendant ces jours derniers, n'en seraient pas de nouveau éloignées. Ses collègues , et selon moi, avec une regrettable faiblesse, ont consenti à celle mesure. Trois régiments d'infanterie et un de cavalerie ont été envoyés à quatre lieues de Paris ce matin. En attendant, on parait avoir excité, parmi les bandes d'ouvriers qui ont paradé dans les rues, une grande irritation contre la garde nationale, et il est possible que ceci amène quelque collision entre eux, dans le courant de la soirée ou dans la nuit. La confiance de la garde nationale aurait été, dit-on, un peu ébranlée par la scène d'hier et par la privation absolue de tout l'appui qu'elle aurait pu trouver dans la présence des troupes. Je ne crois pas encore, cependant, que, parmi les foules que j'ai vues hier, on rencontrât un bien grand nombre d'hommes prêts à se joindre à une attaque hostile contre la garde nationale, mais je crois qu'il est juste, dans ces temps

d'incerlitude, do no pas dôdaifjnor los opinions bien arrêtées d'aulrui, quoiqu'ollos no s'accordent pas avec mes j)roprcs impressions.

18 mars.

La soiree d'liier s'est passée tranquillement, et, jusqu'à présent, les prévisions de ceux qui ont prophétisé une collision immédiate entre la garde nationale et le peuple ont été fausses; mais je ne puis guère, je le crains, considérer ce résultat autrement que comme un sursis.

L'impression générale que m'ont laissée les événements des deux derniers jours est des plus sombres. On comprend parfaiteonent que le parti le plus violent lui-même, et ceux qui sont déterminés à pousser les choses à la dernière extrémité, aient préféré tout d'abord d'essayer la terreur que pouvait ins|)irer une démonstration pacilique faite par les masses. Sans doute une partie considérable de ces masses n'était pas préparée, hier, pour une agression immédiate, mais elles se sont retirées avec la conscience unanime de leur force irrésistible. Il y a tout lieu de croire qu'elles seront convoquées de nouveau, à la première occasion qui se présentera, et qu'alors elles se rassembleront peut-être encore en aussi grand nombre, les uns déterminés au mal, et les autres, ignorants et à nuiilié morts de faim, prêts à agir sous l'impulsion donnée.

Le langage tenu au gouvernement par deux de leurs

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chefs, AI. Sobrier et M. Cabot (qui est communiste), a été celui de dictateurs, et, quoique le ton de M. de Lamartine ait été, à certains égards, courageux et résolu comme de coutume, je ne suis pas satisfait que leurs demandes aient été renvoyées à un examen ultérieur. La question la plus importante, celle de rajournemenl des élections, doit dépendre, dit AI. Lcdru-Rollin, des rapports qu'il recevra de ses commissaires . d'ici au 25 courant, sur les sentiments du pays.

Rien ne pouvait mieux montrer l'impuissance complète du gouvernement que l'obligation où il s'est trouvé, hier matin, de renvoyer la plupart des troupes qu'il avait rassemblées dernièrement à Paris, afin de complaire à la populace, eu se vantant de n'avoir ici que quinze mille hommes.

On espère que, dans quelques jours, la garde nationale sentira la nécessité de l'union pour le salut général, mais, dans ce moment, elle est si complètement découragée et désorganisée, par suite des fautes commises dernièrement des deux côtés, que, dans l'intérèl de la discipline, la question de savoir si les élections auront lieu quelques jours plus tôt ou plus lard parait être de j>eu d'impoitance.

Ce qu'il y a eu de plus rassurant hier, c'est le discours prononcé le matin par AI. Lcdru-Rollin , dans son hôtel, au sujet de rarméc. On croit qu'il est effraye lui-même de l'extrémité à laquelle il a poussé les choses.

Cependant ou ne peut uicrque, depuis les deux ou trois derniers jours , nous n'ayons marché iaj)idement vers l'anarchie. .\ la Convention, et sous le règne de la terreur,

l)i;i>LTATlO\ 1) IllL.WDAlS. 251

les personnes clles-nièraes se Irouvaient exposées à des dangers qui avaient leur souree dans unecruaulé caprieieuse, mais on se Irouvail, aj)rès loul, en face d'une l'olonlc énergique, capable de consliluer un gouverncmenl, tandis qu'ici personne n'a su inspirer de la confiance ; il n'y a de foi en soi-même, d'activité, d'argent, d'armée, de force matérielle, nulle part, si ce n'est dans les masses, La seule chance est dans ce reste de force morale qui anime encore une partie de la garde nationale et quelques membres du gouvernement.

En lisant le Moniteur de ce matin , j'ai remarqué le récit de la réception faite, à l'Hôtel de ville, à une deputation d'Irlandais; on y rapporte qu'un M. Léonard a présenté au tlouvcrncmenl Provisoire, au nom de ses compagnons, ce qu'il appelait « le drapeau de l'Irlande, en exprimant le désir qu'il pût toujours flotter à côté du drapeau de leurs frères.

J'ai cru qu'il était nécessaire de demander immédiatement, à AI. de Lamartine, une explication prompte et satisfaisante de ce fait.

J'ai trouvé un conseil assemblé au ministère des affaires étrangères, mais j'ai déclaré que je ne pouvais me dispenser de voir tout de suite M. de Lamartine, ou de prendre avec lui un rendez -vous positif, pour quelque autre heure du jour.

AI. de Lamartine est alors sorti du conseil pour venir me trouver ; je lui ai dit que j'étais désolé d'avoir, dans un pareil moment, à lui adresser une plainte sérieuse, mais que je ne pouvais différer d'appeler son allenlion sur un fait annoncé dans le Moiùlcur, et qui, s'il n'était

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pas expliqué, pouvait avoir de très-graves conséqueuces. Je lui ai montré Tarticle relatif à la réception de la deputation irlandaise. Il m'a répondu qu'il espérait me trouver satisfait des paroles qu'il avait prononcées. J'ai répliqué que je ne pouvais lui donner cette assurance si ces paroles avaient été correctement rapportées, parce qu'elles ressemblaient évidemment trop à l'expression d'une opinion sur nos affaires intérieures, mais que je ne l'aurais pas dérangé pour lui présenter des observations immédiates sur ce sujet ; le point sur lequel je désirais une explication était le fait même de la réception de ce qu'on appelait le drapeau irlandais ; j'ai ajouté que je ne connaissais pas de drapeau irlandais, et que, si l'on offrait de le placer à côté du drapeau français, ce ne pouvait être que comme un drapeau rebelle.

M. de Lamartine m'a assuré qu'il n'avait pas vu de drapeau irlandais; qu'il n'avait fait aucune attention à une pareille circonstance; que le gouvernement n'avait pas accepté de drapeau ; qu'il avait répondu lui-même à la deputation, et n'y avait pas fait la moindre allusion. J'ai répliqué que ces assurances étaient telles que je les attendais de lui, connaissant ses sentiments personnels envers le gouvernement britannique, mais que le récit de cet incident avait paru dans le Mouilcur, considéré comme m\ organe officiel; je y'ignorais pas, ai-jc ajouté, que les comptes rendus publiés dans ce journal ne son t pas toujours exacis, comme j'avais déjà eu l'oocasion de le lui faire remarquer; cependant, si celui-ci n'était contredit aussi positivement qu'il avait été affirmé, un pnrf'il rapport était de nature à j)roduire la plus fâcheuse

DKPLTATIOX I) IRLANDAIS. 253

impression en An<]Iclerie, cl, s'il était lépélé, je ne répondrais pas (le l'influence (ju'iT pourrait exercer sur les relations des deux j)ays. M. de I.aniartinc m'a assuré, de la manière la plus noble, qu'il ferait son possible pour me donner complète satisfaction sur ce sujet. Il m'avait déjà fait observer que la reproduction de son discours était loin d'être correcte, et il m'a promis qu'il tâcherait, en même temps, de lui donner une signification plus précise. M. de Lamartine m'a demandé la permission d'écrire dans la salle du conseil, où il était obligé de retourner, la note qu'il se proposait d'insérer au Moniteur. Au bout de quelques minutes il est revenu, et l'a remise entre mes mains; elle n'a donc pas été arrangée entre nous; si elle l'avait été, M. de Lamartine se serait peut-être expliqué d'une façon plus expresse survie premier point, mais, connaissant les sentiments sincères dont il était animé en l'écrivant, je n'ai pas cru qu'il fût juste, dans un moment d'embarras si extrême , de le retenir plus longtemps par de nouvelles objections.

Lorsque je suis allé chez M. de Lamartine, ce matin, au sujet de celte affaire des Irlandais, il m'a dit : ^ Nous sommes sur un volcan. " Il paraissait aujourd'hui augurer plus mal des affaires qu'il ne l'avait encore jamais fait auparavant.

20 mars.

Depuis deux jours , il ne m'a pas semblé nécessaire de prendre des notes. Il n'y a pas eu de nouvelle démonstration "menaçante , et , si le gouvernement montre de la fermeté, en ce qui louche l'époque des élections, il est encore possible qu'elles se fassent loyalement. On dit malheureusement qu'un ajournement de quelques jouis est absolument indispensable, afin qu'on puisse corriger les listes. Si l'on déclare nettement que ce délai n'est .accordé qu'en vue de ce seul objet, il n'y aura, alors, pas grand mal, mais toute apparence de concession à la demande d'ajournement qui a été faite dans une intention politique dctermiuera immédiatement un grand nombre de membres du parti modéré à abandonner la lutte en désespoir de cause.

21 mars.

Un ex-députe de la gauche, d'une grande influence dansée parti, et de beaucoup de réputation, regardé comme le seul à peu près, parmi ses collègues, qui ait conservé quelques relations sociales avec M, Ledru^lollin, que presque aucun des autres députés ne salue , un ex-député, dis-je , ayant quelques affaires au ministère de l'intérieur, est allé samedi clu>z M. Ledrn-Rollin,

cowEns.vnox in\ kx-dki'itk kt dk f.kdhi-uoij.iv. 2:,:»

qui Pa i'(M-u nvcc ijeaucouj) flo cordialilé. Le minisfre s'est moiilré si charmé de sa visile, que cede personne est entrée en conversation avec lui; elle était oiiliyée d'avouer, lui a-t-elledil, qu'elle avait été très-clioquée du Ion de sa circulaire, que cela lui paraissait le règne de la terreur, a moins la guillotine, v « Précisément , >^ a répondu M. Ledru -Ilollin , « c'est ce que je me propose d'établir. » Poursuivant alors ses confidences, il a dit que, pour la bourgeoisie corrompue, il n'en voulait pas; qu'il lui avait appartenu, mais qu'elle ne pouvait le souffrir, et que lui-même ne pouvait la supporter. Ce qu'il voulqit, c'était une république avec " le peuple pur ; ^^ quajit aux bonnets à poil, il se réchaufferait les pieds dedans. « Les bonnets à poil, » depuis la démonstration des grenadiers de la garde nationale, sont devenus un terme synonyme d'aristo- ( rates. Pour les élections , il ne les permettrait jamais , a-t-il ajouté, avant que le pays fût préparé pour le coup. « Croyez-vous que j'ignore que le pays n'est pas républicain? — il faut le rendre tel. »

Cette conversation de M. Ledru-Rollin montre qu'il a confiance en son pouvoir actuel , et en même temps qu'il n'est pas très-propre à le conserver.

Pour en venir des paroles menaçantes aux actes tyranniques, le Gouvernement Provisoire a pris une mesure financière qui, me dit-on, agira d'une manière trèsprcjudici^le à son inlluence dans les provinces. La demande arbitraire, pour chaque franc d'inij)ôt direct, de quarante-cinq centimes additionnels, qui doivent être payés immédiatement , sera très-mal reçue par les

25G U\'E ANNEE DE REVOLITIO.V.

milliers de petits propriétaires entre lesquels les terres, en France, sont principalement divisées. Il y a aussi, en ce qui concerne les grandes propriétés, une injustice fort grave, quoique moins impopulaire, à faire tomber cet impôt sur le propriétaire et non sur le fermier, même lorsque, à l'époque de la location, des conventions contraires ont été stipulées, à l'égard des impôts, entre les contractants.

23 mars.

J'ai cru qu'il était convenable de préparer AI. de Lamartine à entendre l'expression de l'opinion de l'Angleterre, à propos du langage employé en réponse à quelques récents discours, car j'ai appris qu'un meeting public tenu à Dublin, lundi dernier, avait rédigé une adresse , et je ne savais pas quand les délégués de ce meeting arriveraient à Paris. Je suis donc allé trouver M. de Lamartine ce matin ; je lui ai dit que si, dernièrement, j'avais, une ou deux fois, différé de ra'expliquer avec lui, aussi complètement que je l'aurais désiré, à l'égard de réponses faites à des deputations anglaises et irlandaises, c'était pour ne pas lui faire perdre un temps dont je savais que la complication croissante des affaires intérieures du pays rendait pour lui tous les moments précieux. Lorsque je l'avais dérangé pour lui demander une explication sur la réce|)lion, par le gouvernement, d'un soi-disant drapeau irlandais qui avait

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élé promené dans tout Paris le jour de la grande déuionsfralion , et qui y avait produit une si grande impression, je m'étais donc contenté, pour répondre aux observations qu'il m'avait présentées dans cette circonstance, de lui exprimer la pensée qu'il était allé trop loin en se livrant à la critique de nos affaires intérieures, dans lesquelles, après tout, il n'appartient <à aucun pays étranger d'intervenir. M. de Lamartine a témoigné beaucoup de regret qu'aucune de ses paroles ait pu paraître blessante , et a désiré savoir ce que je voulais dire. J'ai répondu, pour en citer un exemple, qu'il avait représenté les Irlandais conquérant par l'agitation leurs libertés religieuses , et avait ajouté qu'ils pourraient, par le même moyeu, obtenir leurs libertés constitutionnelles; ces paroles, ai-je poursuivi, seraient évidemment interprétées comme l'expression d'une opinion sur le rappel de l'union; or, c'est aux autorités constitutionnelles de la Grande-Bretagne , et non au Gouvernement Provisoire de la France, à décider une pareille question. M. de Lamartine a affirmé qu'il n'avait eu aucune intention de faire une semblable allusion ; qu'il s'était spécialement servi des mots «. libertés constitutionnelles » afin de montrer que l'autorité régulière du gouvernement britannique pouvait seule modifier la situation dos Irlandais; qu'il avait aussi prononcé quelques phrases plus fortes encore sur ce sujet, phrases oi#ises par le Moniteur, celle-ci par exemple : Qu'il ne pouvait reconnaître d'autre nationalité que celle qui était réunie sous le gouvernement des Trois Royaumes appartenant à la reine d'Angleterre. J'ai dit

258 UNE ANXEE DE REVOLUTIOX.

à M. de Lamartine* que je n'avais pas le moindre doute sur la sincérité de ses sentiments , mais je lui ai demandé la permission de lui faire observer que , selon moi , la grande erreur commise par lui , et plus encore par quelques-uns de ses collègues , était de confondre des situations très-différentes; que le même langage, à regard des pays étrangers, pouvait être considéré comme une critique admissible lorsqu'il était tenu par un membre isolé d'une Assemblée législative, mais devenait aussitôt une intervention illégale s'il prenait la forme d'une réponse faite par le membre d'un gouvernement exécutif à des adresses qui lui étaient communiquées; qu'ils représentaient entre eux, dans ce moment, toute l'autorité executive pour ce pays, tout aussi exactement que l'empereur de Russie pour le sien, et que, par conséquent, aucune nation ne verrait de pareilles expressions avec indifférence. M. de Lamartine m'a prié de me rappeler ce qu'il avait déjà dit une fois à cet égard, c'està-dire que le Gouvernement Provisoire , dans son ensemble , ne se considérait pas comme responsable des — termes accidentellement employés par un de ses mem- ^ bres répondant , sans préparation , à une des nombreuses adresses qu'ils reçoivent; que, dans leurs relations avec les pays étrangers, ils étaient individuellement et collectivement déterminés à adhérer aux principes de la circulaire et à n'intervenir d'aucune manière dans les intérêts nationaux des aut#s peuples. J'ai répondu, quant au refus d'accepter la responsabilité collective des discoHrs prononcés par l'un d'eux, que je n'avais pas d'objection à y faire tant qu'il ne s'appli-

Iwl DliPLTATIOX IRLAXDAISE. 230

quail qu'à leurs affaires intérieures; qu'il ne m'appartcnail pas de discuter la question de savoir si une telle conduite était propre à faire naître ici du désordre ; mais que , en répondant aux adresses des deputations étrangères , ils doivent se rappeler que ces adresses sont envoyées au Gouvernement Provisoire, et que les réponses auxquelles elles donnent lieu doivent être prises pour l'opinion de ce Gouvernement Provisoire; j'espérais donc,'hi-je ajouté, que, la continuation de pareilles pratiques pouvant avoir un effet fâcheux sur les relations amicales des deux pays, il y ferait plus d'attention à l'avenir. AI, de Lamartine a émis la pensée que peutêtre, dans quelques jours, on pourrait prendre de meilleures dispositions pour se concerter avant d'agir, mais que, pour le moment, toute modiûcation dans leur système ressemblerait à une faiblesse. J'espérais, ai-je répliqué, qu'on n'attendrait pas, pour changer de système , que le mal fut fait. J'étais venu le trouver ce matin, parce que je savais qu'il devait probablement arriver une adresse de la section la plus violente des Repealers irlandais (partisans du Rappel), manifestation que désapprouvait d'ailleurs la fraction la plus respectable du parti, animée d'un juste sentiment de loyauté; que si les membres du gouvernement recevaient cette adresse, il leur faudrait prendre beaucoup de précautions pour éviter que leur réponse donnât au goiyrernement britannique et au peuple anglais quelque juste raison de se plaindre. M. de Lamarlino m'a promis, si on lui donnait avis de l'arrivée de celte deputation, de la recevoir lui-même; quelquefois ces

deputations venaient sans avoir été annoncées d'avance, et s'adressaient au premier membre du Gouvernement Provisoire qui se trouvait là. J'espérais, ai-je répliqué, qu'il mettrait ses collègues sur leurs gardes dans ce cas , et je lui ai dit qu'à mon avis les députés irlandais s'adresseraient à lui ou à M. Ledru-Rollin. AI. de Lamartine semblait être d'avis que si M. Ledru-Rollin voulait se charger de leur répondre, sans rien dire qui pût offenser le gouvernement anglais, ce parti'serail peutêtre préférable, promettant que, dans le cas contraire, il répondrait lui-même. J'ai dit alors que je ne pouvais exprimer aucune opinion sur ce point, et que le résultat seul m'occupait j mais, comme le Moniteur est l'organe officie du gouvernement, et comme M. de Lamartine avait eu une ou deux fois l'occasion de regretter que des phrases importantes y eussent été omises, j'ai profité de cette circonstance pour insinuer qu'il serait bon de surveiller avec soin l'exactitude du compte rendu publié par ce journal, parce que ce récit deviendrait l'autorité sur laquelle on fonderait son jugement dans les pays étrangers.

24 mars.

Après avoir vu Lamartine hier matin, pour conférer sur la réception de la déj)utation irlandaise qu'on se propose d'envoyer en France, j'ai reçu le journal du matin de mercredi dernier, où l'on donne le rapport du meeting tenu au Xortli-Wall , à Dublin, ainsi que de

LA DEPLTATIOY IRLAXDAISE. 261

celui qui a eu lieu le rnèine jour à TAssocialion du Rappel. J'ai cru (ju'il pouvait êlrc utile d'envoyer ce journal à AI. de L.iuiarlinc, avec une lettre privée, aflo qu'il ne fût pas surpris sur la nature de l'adresse ; je n'ai vu aucune difficulté à appeler, en même temps, son attention sur les sentiments loyaux exprimés à l'Association du Rappel, et sur la fermeté avec laquelle toute idée d'intervention étrangère dans leurs affaires était rejetée par une portion de ce parti.

Comme j'ai eu l'occasion de voir Lamartine ce matin, au sujet d'autres affaires, j'ai insisté de nouveau auprès de lui sur la nécessité qu'il y avait de s'abstenir de donner le moindre encouragement à de jiareilles deputations. Il m'a assuré qu'il était tout à fait de cette opinion depuis qu'il avait lu les journaux, et qu'il se proposait, si la deputation venait, d'être très-ferme et de lui répondre lui-même en disant qu'il ne suffisait pas au Gouvernement Provisoire d'avoir proclamé le principe adopté par lui, de ne pas intervenir dans les affaires des autres pays, qu'il voulait le confirmer sous toutes les formes, non-seulement dans ses actes au delà des frontières, mais dans ses paroles à l'intérieur; que, s'il refusait de reconnaître d'autres nationalités que les nationalités établies, encore bien moins prendrait- il parti dans les divisions intérieures qui séparent les différentes fractions d'un pays ami ; qu'il ne pouvait pas énoncer d'opinion sûr de pareils sujets, et devait se borner à désirer pour l'Irlande la prospérité qu'il souhaitait à toute autre partie de l'empire britannique.

262 UXE AXXEE DE REVOLUTIOX.

Tel est le langage que Lamartine se proposait de tenir, comme il vient de m'en donner l'assiiranee, à la deputation irlandaise.

On m'a donné de nouveaux renseignements, pendant ces derniers jours, sur le danger que courent les ouvriers anglais dans différentes parties de la France , sur la misère qu'ils y subissent, et aussi sur l'opposition croissante que rencontre, en quelques points des Côtes-du-\ord, l'exportation du bétail pour \\\ngleterre. J'ai eu aussi de très-mauvaises nouvelles de la situation des ouvriers anglais dans le voisinage de Rouen j un grand nombre d'entre eux, qui ont été renvoyés , attendent encore l'accomplissement de la promesse qu'on leur a faite de leur rendre leur argent déposé à la caisse d'épargne. J'ai présenté deux fois des remontrances à M', de Lamartine à propos de ce retard , depuis que j'ai reçu la lettre de M. Fcatlierstonehaugh; M. de Lamartine a écrit, en termes pressants, au ministre des finances à ce sujet, pendant que j'étais avec lui- il espérait, m'a-t-il assuré ce matin, que, dans quelques heures, l'affaire serait réglée. J'ai reçu aujourd'hui un triste appel en faveur d'un grand nombre d'Anglais plongés dans un affreux dénùment, renvoyés du chemin de fer de Dieppe, et qui font tous leurs efforts pour arriver au Havre. J'ai, comme de raison, prêté moi-même quelque assistance à ces pauvres gens , mais tout ce qu'un individu peut donner ne saurait être qu'un faible adoucissement à leurs souffrances.

J'ai eu aujourd'hui une noiivone conversation avec

DÉMONSTRATIONS DpS yKMQÇRATES KTRAXGERS. 263

Lamarlinc, à propos fie l'iocursion que l'Association des Démocrates Allemands se propose de faire dans le grand-duché de Bade. Il m'a appris qu'hier des Allemands et d'autres étrangeri? lui ont demandé de faciliter leur retour en niasse en Allemagne, afin qu'ils puissent propager les principes politiques de la République française; qu'il arait positivement refusé de prêter l'oreille à aucune proposition de ce genre, entendant bien , leur avait-il dit, que l'assurance donnée par le gouvernement français, de ne pas intervenir dans les affaires des autres pays , fût une vérité pratique et non un prétexte pour les tromper, et il les avait avertis que le pouvoir exécutif ne permettrait pas à d'autres de faire, dorénavant, ce qu'il déclarait n'avoir pas l'intention de faire lui-même. Il m'a dit encore qu'on lui avait annoncé le projet conçu par différents corps d'étrangers, résidant actuellement en France, de faire, pendant la journée de demain, des démonstrations menaçantes à l'Hôtel de ville , pour adresser au gouvernement la même demande; que ces démonstrations étaient dirigées contre lui, mais qu'il se proj)Osait de leur tenir précisément le langage qu'il venait de me répéter, et de ne pas céder le moins du monde. Il ne voulait pas empêcher les ouvriers malheureux des airtres pays de retourner chez eux, parce qu'ils étaient réellement un grand embarras ici, mais ces ouvriers ne dovaiçnt partir ni armés ni en corps disciplinés. Telles sœit", je n'en doiite. pas , les inteiitions pacifiq-iies de AI. de Lamartine, et- il ne permett^ra pas qu'elles soient ouvertement- brarvéres tant- q^u'il restera au poste qu'il

occupe; mais je ne crois pas, je dois l'avouer, que ses collègues partagent son désir ardent de maintenir la paix de l'Europe. Dans un gouvernement qui n'a pas de force physique à sa disposition , je ne vois pas comment il est possible à M. de Lamartine d'assurer le succès de ses mesures préventives, si quelques-uns de ceux qui possèdent un pouvoir égal au sien, et plus d'occasions que lui d'exercer une influence directe sur les entreprises de ce genre, sont déterminés à lui faire opposition en secret. Bien que les événements de la semaine dernière semblent avoir fait disparaître la possibilité d'une grande coalition des puissances absolues contre la France , quand je considère la politique que la partie la moins respectable de la population impose maintenant à ce pays , je comprends , il m'est pénible d'être obligé à cet aveu, combien il sera difficile, malgré tous les conseils prudents que nous pourrons donner et toute la tolérance que nous pourrons montrer nous-mêmes, de conserver pendant quelque temps encore la paix de l'Europe.

Tant que le Gouvernement Provisoire prétendra avoir le droit, quoique investi du pouvoir exécutif, de discuter avec les étrangers mécontents toutes les plaintes qu'il leur plaît d'élever contre leurs gouvernements, son langage échappera à tout contrôle, et

I)K.\IO\STR VriOX^S DKS UKMOCRATKS ETRAXGKnS. 205

i'ai cherché do nouveau à faire comprendre à M. de Lamartine combien il est naturel que je trouve pélilieuses et choquantes les réponses adressées aux deputations étrangères, et dans lesquelles on émet librement son opinion sur les alf'aires intérieures des autres pays. — C'était un grand malheur, m'a-t-il alors répété, que la grande démonstration des classes ouvrières fût tombée précisément ce jour-là, et l'eût obligé de parler h l'Hôtel de ville pendant plusieurs heures de suite. Il a ajouté que ce qu'il avait dit à la deputation irlandaise avait été rapporté très-inexactement, et qu'il avait été très-mécontent lorsqu'il avait lu ce compte rendu, parce qu'après avoir prononcé son discours, il lui en' était resté l'impression que le gouvernement britannique lui-même en aurait approuvé les sentiments s'il avait pu l'entendre.

Comme je l'ai déjà fait remarquer, IM. de Lamartine, partageant jusqu'à présent, en grande partie, l'erreur de ses collègues, croit que le langage dont un gouvernement se sert pour exprimer son opinion est inconvenant uniquement parce qu'il manque de modération, et non par cela seul qu'il renferme une appréciation quelconque sur les affaires des autres pays. Je crois que j'ai maintenant fait suffisamment comprendre à M. de Lamartine que c'est là le véritable motif de ma plainte; je l'ai, par des représentations réitérées sur ce sujet , pénétré de la gravité des relations internationales; je l'ai amené à penser, si je ne me trompe, que, dans cette circoustance particulière, à l'approche de la deputation irlandaise, en présence d'une manifestation si ré-

266 UXG A\'XEE DE REVOLUTIOX.

prébeiisible, il devait êlre trcs-prudent dans sa réponse, et répudier, aussi clairement que possible, toute intention d'émettre uue opinion sur les questions politiques dans lesquelles sont impliquées diverses parties de l'empire britannique.

Et, en effet, le Gourernement Provisoire semble avoir lui-même un intérêt direct- à empêcher, que les sentiments d'une partie d'un pays quelconque ne. reçoivent aucun appui lorsqu'ils sont opposés, aux. vues du gouvernement central. On trouve aujourd'hui^ dans les rapports qui nous viennent des provinces, quelques nouveaux incidents qui méritent l'attention. A Bordeaux, M. ***, qui avait d'abord été nommé commissaire pour ce département, a été jugé, par M. Ledru-Rollin, trop modéré dans ses opinions, et a été remplacé par M. Lestrade , mais les négociants ont d'abord protesté contre ce changement; la masse des citoyens s'est levée ensuite et a attaqué la préfecture, d'où M. Lestrade a été obligé de s'enfuir pour sa sûreté.

Comme Bordeaux a toujours été hostile à la République, cette démonstration peut paraître, h'ès-siguificative, mais on dit que la population de Bordeaux n'est pas fort belliqueuse. J'ai demandé à M. de Lamartine ce qu'il pensait <}çeel événement, et il l'a regardé simplement comme, une d.érn.ona.trqtion .dixrgée. contre la circulaire qui -donnaiit "un - ponvoir • rlfimité* aux coinmissaires. .. -, r: • ; .•.-.; - - -. - ".:

A Lyon, Al. Arà0O, fils' du ministre. de la jnatine, qui est le commissait-c du gouvernement , a excité

ATTITtnr. DES I'ROVIXCES. 207

rindiynalion générale, cl provoquera très- probablement une opposition active, en tentant d'exercer, sur la population, des confiscations arbitraires qui auraient besoin, à ce qu'il senable, d'être appuyées par l'invasion d'une armée prête h ouvrir les hostilités.

Déjà deux ou trois départements du sud-ouest, qui ont chassé leurs commissaires, se sont entendus entre eux sur le caractère qu'ils prétendent donner à leur résistance, et il n'est pas impossible qu'ils ne débutent par refuser de payer les nouveaux impôts. Dans plusieurs endroits on commence à dire : « Supposons qu'ils veulent marcher contre nous, qui marcherait? ils n'ont ni acmée ni garde nationale, et quant à leurs mobiles, nous pouvons aussi avoir âesmobiles. » La pire conséquence de toute démonstration de ce genre dans les provinces serait de donner sans doute ici la supériorité au parti violent , qui pourrait se porter aux dernières extrémités contre quelques-uns de ceux qui sont en son pou- .~ voirj afin de montrer ce que serait le règne de la Terreur, car, dans les déparlements, on se dit déjà : u Pour que nous ayons le règne de la Terreur, il finit que nous consentions à être effrayés; mais ils n'ont aucune force à diriger contre nous. Qu'avons- nous donc à craindre? » Tout dépend de l'esprit et de la disposition des classes inférieures dans différentes parties du pays, et les rapports varient tellement sur ce point, que je ne puis jusqu'à présent me former d'opinion.. ...... . -

Il s'est manifesté plusieurs autres signes du mécontentement des provinces, qui peuvent avoir de Tin-

268 LXiC AXXEE DE REVOLLTIOX.

fluence sur les élections; mais, d'un autre côté, et c'est le plus mauvais symptôme que j'aie encore vu, la plupart des dubs ont exigé, des candidats aux commandements de la garde nationale, la déclaration que, dans le cas où l'Assemblée et ce qu'ils appellent le peuple différeraient d'opinion, les officiers élus prendront le parti du peuple. Si une telle résolution était mise à exécution, tout gouvernement fixe deviendrait impossible, puisque le pouvoir serait transféré de la tribune des Chambres à celle des clubs.

J'ai dit à M. de Lamartine qu'une pareille conduite, à propos des élections de la garde nationale, me faisait craindre les plus fâcheuses conséquences. Il ne pense pas, m'a-t-il assuré, que ce sentiment soit très-général, et il ne croit pas à l'élection des candidats qui ont pris cet engagement. Cependant les conjectures d'un homme, apropos de ce qui sera, doivent valoir celles d'un autre, quand on se prépare à recueillir les opinions de trente-cinq millions d'habitants, sur le gouvernement futur de leur pays, dans un moment où l'on ne saurait découvrir aucun regret du passé, aucune satisfaction du présent, aucune confiance en lui, et pourtant aucune autre espérance pour l'avenir.

Une deputation des directeurs et des actionnaires des chemins de fer d'Orléans et de Bordeaux est venjje chez moi iiior pour me dire qn'ils avaient appris que c'étail l'intention du gouvernement de saisir immédiatement leur propriété au nom de la nation, en leur donnant une indemnité arbitraire qui ressemblerait beaucoup à une spoliation. Ces députés ont représenlé cell(> mesure

CAPITAUX AXr.LAIS K.V DAXGKH. 269

comme faisant partie d'un plan génc-ral destine à augmenter les ressources du trésor par les produits des chemins de fer, sans avoir égard aux engagements pris. On m'avait déjà exprimé une pareille alarme au sujet du chemin de fer du Havre à Rouen.

Les personnes intéressées dans les chemins de fer d'Orléans et de Bordeaux m'ont assuré que beaucoup plus de la moitié du capital de ces entreprises avait été fourni par des fonds anglais. Je leur ai expliqué qu'il m'était impossible d'intervenir, dans cette question, comme s'il s'agissait d'une affaire nationale; qu'en exportant des capitaux pour une entreprise étrangère, les sujets anglais partageaient naturellement tous les risques auxquels étaient exposés les actionnaires du pays où l'entreprise avait lieu, mais que je ne voyais aucune difficulté à exposer officieusement leur grief à M. de Lamartine, etàlui faire comprendre que toute violation des conditions par lesquelles ils avaient été déterminés à avancer leur argent aurait le plus mauvais effet dans le monde commercial. Je me suis entretenu de TafHiire avec Lamartine ce matin seulement, et d'une manière générale ; j'ai profité de cette occasion pour lui faire observer qu'il savait combien j'avais désiré la confirmation des relations les plus amicales entre les deux i)ays, malgré les changements politiques qui avaient eu lieu ; que, dans le premier moment, la manière dont l'ordre avait été rétabli, et la modération avec laquelle la masse du peuple avait usé de sa victoire, avaient excité une admiration générale en Angleterre, mais qu'il serait imprudent de lui cacher la réaction fâcheuse provoquée

270 LXE AXXEE DE REVOLLTIOX.

dans Fesprit public par des incidents ultérieurs. D'abord, ces émeutes tentées dans quelques comtés de l'Angleterre, tout insignifiantes qu'elles étaient ," avaient produit cependant sur les classes moyennes , en se propageant dans plusieurs villes, cette impression défavorable, que le mauvais exemple donné par la France avait troublé la tranquillité et le confort auxquels elles attachent, avec raison, tant de prixj puis la conduite inexcusable que l'on avait tenue, dans plusieurs endroits, envers les ouvriers anglais, invités d'abord à venir en France par des promesses séduisantes, avait beaucoup indisposé les classes ouvrières; si, ensuite, par la manière dont le gouvernement semblait se proposer de traiter les chemins de fer, il accréditait cette idée que la foi nationale n'était pas une garantie contre la spoliation , il exciterait une telle clameur parmi les -1 capitalistes anglais, qu'elle affecterait nécessairement les relations entre les deux pays. Lamartine m'a assuré qu'il n'avait pas été insensible aux 'difficultés créées par quelques-unes des circonstances dont je lui avais parlé; quant au projet relatif au chemin de fer, il a dit positivement que tous les plans que l'on pouvait avoir eus en vue étaient ajournés pour le moment, le gouvernement n'ayant aucune envie d'encourir une telle responsabilité. Enfin il m'a promis, si quelque proposition de ce genre était de nouveau mise en discussion , de me fournir l'occasion d'exposer le> plaintes des actionnaires qui s'étaient adressés à moi, avant qu'il y eut rien de décidé; cettS assurance a, je crois, satisfait toutes les parties intéressées.

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