‹ Une année de révolutionChapitre 49 sur 71 · CHAPITRE SEPTIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIEME

I'c'lilioii <Ie la Norniaiidic. — M. dc Lamartiiin cl les deputations étrangères. — Elections pour l'Asscnihiéc Xaliunale. — Deputation des Polonais. — Assurances de M. de Lamartine à ré;[ard de la deputation irlandaise. — La populace fait la loi duns les provinces. — Processions politiques et vbrcs de la libertd. — Smith O'Brien et Meagher. — Aspect de Paris et les Parisiens. — Scène au Théâtre-Français. — Salon du comte Mole. — Conversation arec M. de Lamartine au sujet des démocrates belges. — Irlandais unis' et Smith O'Brien. — L'armée des Alpes. — Adresse de la deputation irlandaise et réponse de AL de Lamartine. — Sentiments hostiles de la plupart des républicains envers l'Angleterre. — Observations sur l'adresse irlandaise et sur la réponse de Lamartine.

26 mars.

J'ai appris que la province de Normandie se propose de présenter des pétitions au Gouvernement Provisoire, pour demander que le lieu de réunion de l'xAsserablée \ationale ne soit pas fixé à Paris, parce que, s'il en est ainsi, il est impossible que ses délibérations soient libres. On dit que de pareilles pétitions seront probablement envoyées par d'autres provinces.

Une telle démarche demande à être bien pesée d'avance, et ne devrait jamais être tentée à moins que ses partisans ne fussent capables d'imposer par le nombre et le caractère; tout naturellement, en effet, la circonstance même qui la rend désirable empêcherait tout gouvernement provisoire,, siégeant à Paris, d'y accéder; ce sera donc nécessairement le commencement d'un conflit , et ceux qui le provoquent devraient être préparés à le poursuivre jusqu'au bout.

272 L.\E AXXEE DE REVOLUTIOX.

Je n'ai pas pu revoir M. de Lamartine ce matin avant son départ pour l'hôtel de ville. 11 était un peu souffrant , et n'a pas été visible d'aussi bonne heure que de coutume; en outre, avant de partir pour THôtel de ville, il attendait chez lui quelques personnes qu'il voulait préparer au parti qu'il allait prendre h l'égard des deputations étrangères; je sais qu'un certain nombre de ceux qui le surveillent sont disposés à dire que j'ai trop d'influence sur lui , et j'ai toujours grand soin, h cause de lui, de ne pas me mettre trop en avant dans ces occasions. Je n'ai jamais connu de course qui exigeât du cavalier une habileté si sûre d'ellemême, où il fallut garder un si exact juste milieu entre pousser sa monture avec trop d'ardeur, ou l'abandonner à elle-même avec trop de mollesse; la moindre faute, je lésais, irriterait également l'Angleterre, soit que l'on créât sans nécessité un motif de querelle, soit que l'on parût compromettre, par trop de faiblesse, la dignité nationale.

J'ai vu le prince de Ligne hier soir; il paraissait très-inquiet des derniers rapports qu'il avait reçus au sujet des démocrates belges , qui , par bandes de cinq cents, avaient quitté Paris, par différents trains, depuis les dernières vingt-quatre heures. Le prince de Ligne avait appris (|ue quelques détachements s'attendaient à recevoir des armes à Lille. On disait aussi que leur voyage en chemin de fer avait été paye j)ar un employé du niinistî^-e de l'intérieur, et qu'ils étaient accompagnés do quelques élèves de l'Ecole polytechnique en habit bourgeois.

I) K MO C RATES HKLGES. 273

Je n'ai pas vu le prince de Ligne ce malin, cl j'ai appris, (le Irès-bonne source, la déconfiture si<jnalée de la première division de rcxpédilion hcl^je. Il paraît

t qu'on lui a laissé passer la frontière sans lui faire aucune question, cl qu'à son arrivée à la première station belge elle s'est trouvée entre une double file d'infanterie bcl;]e , qui, placée aux portières des wagons et la baïoilnetle au bout du fusil, a gardé les envahisseurs jusqu'au malin ; ceux-ci ont été conduits alors, les Belges dans une forteresse voisine, et les Français de

^ l'autre côté de la frontière. Il paraît que, dans l'opinion de la bande patriofique," le voyage gratuit comprenait

r aussi la nourriture gratuite aux dépens des Français, et qu'elle a enlevé et emporté tout ce qui se trouvait aux buffets de Creil et de Douai.

27 mars.

Le Moniteur de ce malin annonce que les élections pour l'Assemblée Nationale ont été ajournées du 0 au 23 avril. Ce délai ne dépasse, je crois, que de quelques jours celui qui était nécessaire pour Tachèvenient des préparatifs; mais il causera, néanmoins, du mécontentement dans beaucoup de provinces , et sera attribué à d'autres motifs. On doit noter une circonstance curieuse , qui montre que l'agilalion politique ne s'étend pas aussi profondément dans les basses classes que les agitateurs, dans l'intérêt de leurs pro-

jets, voudraient le soutenir. On compte à peu près quatre cent mille votants à Paris, et cependant, jusqu'à ce matin , dernier jour du délai accordé pour se faire inscrire sur la liste électorale, il n'y a qu'environ vingtquatre mille citoyens qui soient venus donner leurs noms; on fait de grands efforts aujourd'hui, en placardant des affiches dans les rues , pour en augmenter le nombre , mais sans beaucoup de succès jusqu'à présent.

Le Moniteur de ce matin contieiTt la réponse adressée hier par M. de Lamartine à la deputation des Polonais qui étaient venus à l'Hôtel de ville demander de l'assistance et des armes pour retourner dans leur pays.

La position du Gouvernement Provisoire a été plus difficile sur cette question de politique étrangère que sur toute autre , à cause de la marche absurde suivie par ses prédécesseut-s. Dans chaque adresse, à l'ouverture des sessions, depuis la Révolution de juillet, la Chambre a inséré un paragraphe où elle exprimait ses vœux pour la restauration de la nationalité polonaise '. Il était donc impossible qu'une jeune république témoignât à la Pologne moins de sympathies que le gouvernement de Louis-Philippe. Sur le point principal, le refus positif du Gouvernement Provisoire d'assister

i Lorsque je fus, pour la prcmirre fois, présenté à Ijouis-Philippn, en 18W, n'ayant alors aucune qualité officielle, je me rappelle qu'il iil allusion k l'affaire Pritchard , dont on s'occupait alors. Il dit que si les députés votaient quelque résolution sur ce sujet, il la mettrait dans son bureau , au casier voisin des Polonais.

RKFir.IKS POLOXAIS. 273

OU d'encourager aucune expédition de ce {jcmk; dans un pays avec le gouverncraenl duquel il est en paix, le langage de M. de Lamarline a été hardi et clair, et bien que sous un gouvernement plus régulier on eût de sérieuses raisons de se plaindre des allusions faites par un ministre des affaires étrangères à ce qui se passe, sans qu'il ait aucun droit d'y intervenir, dans des pays étrangers, cependant, le sentiment dont la France a toujours été animée à l'égard de la Pologne obligeait le gouvernement à prendre beaucoup de ménagements pour adoucir un refus qui lui faisait courir un grand danger.

2S mars.

AI. de Lamartine m'a encore assuré ce matin que la deputation irlandaise ne pourrait se vanter d'aucun encouragement de sa part. Il aura soin qu'aucune autre personne que lui ne puisse lui parler h l'Hôtel de ville , et les nouveaux entretiens que nous avions eus ensemble l'engageaient à donner encore à son langage plus de force et plus de décision qu'il ne s'était proposé d'abord de le faire. M. de Lamartine m'a fait observer qu'il ne m'avait pas vu depuis la réception qu'il avait faite aux Polonais; il espérait, m'a-t-il dit, avoir tenu, dans celte circonstance, les promesses qu'il m'avait faites; il avait repoussé leur demande d'une manière très-positive, quoiqu'ils fussent au nombre de

soixante mille en France, forcenés pour la plupart, qui avaient menacé la veille de renverser le gouvernement si on ne les satisfaisait pas. L'affoire dont il s'agissait maintenant était bien différente. Puisqu'il avait fait allusion à cette circonstance, ai- je alors répondu, il serait surpris, peut-être, d'apprendre que ces deux hommes , qui viendraient ici se représenter comme des esclaves, étaient, sous tous les rapports, aussi libres que moi-même, et vivaient précisément sous les mêmes lois. L'un était membre du Parlement pour un comté où sa famille avait beaucoup d'influence par sa fortune. L'antre venait, pensais-je , de se présenter comme candidat du parti populaire, et n'avait pas été nommé parce que ses principes n'avaient pas été approuvés. Ce dont ils se plaignaient, comme d'une tyrannie, c'était que leurs désirs ne passassent pas avant les décisions du Parlement. Quant au rappel, qui était le prétexte de leur agitation, ils avaient contre eux, sur ce point, non-seulement la majorité du Parlement, autorité souveraine, mais la majorité môme de ceux qui représentaient la partie du Royaume-Uni au nom de laquelle ils prétendaient parler. Bien que telle fût l'exacte vérité, il se pouvait faire cependant que des hommes égarés, excités d'ailleurs par des incendiaires semblables à ceux qui demandaient à la France quelque encouragement, fussent poussés à des tentatives dont le seul résultat possible était leur complète destruction. M. de Lamartine m'a assure, en quelques mots polis, que ses souvenirs du passé le disposaient à accepter mon opinion sur l'état réel de

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l'Irlande j)lus volontiers que l'opinion de ces messieurs, et il m'a confirniù la ferme détermination de faire corn- |)renJre à la déj)ii(ation que c'étaient là des questions dont le gouvernement français ne pouvait se mêler, cl sur lesquelles il ne voulait exprimer aucun avis.

L'inquiétude se répand et augmente chaque jour : personne ne paraît plus à présent conserver la moindre espérance d'un dénoùment satisfaisant. Lamartine est certainement moins sûr de maintenir son gouvernement jusqu'à l'Assemblée Nationale ; il prétend cependant que le pays est pour une République modérée, et (|ue, s'il est renversé, sa chute n'aura d'autre résultat que de décider la grande-majorité du peuple à se prononcer plus résolument dans ce sens. Il devait y avoir aujourd'hui une démonstration contre lui, et en faveur (les Polonais, mais elle est ajournée. Les Irlandais sont arrivés j ils ne présentent pas leur adresse tout de suite, et cela n'est pas bon signe;* cela montre qu'ils ont d'autres aifaires à traiter ici , ou qu'ils espèrent être mieux reçus après la chute de Lamartine, à laquelle ou s'attendait un peu hier. On se bat à Lyon. A Rouen, la populace a élargi un prisonnier détenu pour crime d'incendie; enfin, la multitude fiiit partout ce qu'elle veuf.

30 mars.

J'apprends que M. de Lamartine a convoqué une réunion spéciale du Gouvernement Provisoire ce malin,

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afin d'appeler sérieusement son attention sur le nombre des processions qui ont troublé la ville, de jour et de nuit, pendant les deux ou trois dernières journées. Ces rassemblements avaient pour but apparent de planter des arbres de la liberté dans différents quartiers de Paris, mais ces plantations ont amené, entre autres inconvénients, de fréquentes demandes d'argent. M. de Lamartine a l'intention de proposer, pour interdire la continuation de ces solennités populaires, l'adoption d'une ordonnance sévère où l'on exposerait ce qu'elles ont par elles-mêmes d'insensé, et le préjudice qu'elles ont causé à tous lés intérêts , en réveillant les craintes qu'avaient excitées les premiers jours de la Révolution. Il veut encore ouvrir l'avis que les membres du Gouvernement Provisoire, et les officiers supérieurs de la garde nationale, interviennent personnellement pour empêcher ces démonstrations.

Il est possible que de* pareils incidents, ou un peu de surexcitation dans les clubs , amènent quelque jour une collision entre la majorité du Gouvernement Provisoire et la minorité de ses membres, qu'on suppose être appuyée par les partisans les plus violents de la République. Toutefois, à moins qu'il ne soit liàté par quelques circonstances accidentelles , ce conflit n'aura lieu, si je juge bien la situation, qu'après l'élection des officiers de la garde nationale, la semaine prochaine; mais, quel qu'en puisse être le résultat, il ne me paraît pas probable qu'on puisse l'éviter plus longtemps. Si le choix de la majorité tombait sur les hommes qui ont pris, dans les clubs de Paris, l'engagement d'ap-

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piiycr le parti extrême, et de marcher, à la demaiidt; du peuple, contre la majorité modérée de TAssemblée, dans le cas où cette majorité ne partagerait pasroj)inion des révolutionnaires, je crois qu'alors les provinces seraient à bout de patience, qu'elles pétitionneraient pour que r.\sscmblée se réunît loin de Paris, et qu'elles répondraient au rejet de leur demande par un refus d'impôts. Si , d'un autre côté , les élections de la garde nationale sont favorables aux candidats modérés, alors, probablement avant que ce corps ait pu être organisé, les clubs et leurs partisans armés feront une tentative désespérée pour saisir le gouvernement, et régner quelque temps par la terreur.

31 raar?.

AI. 4^ Lamartine m'a dit ce matin qu'il avait fixé à lundi prochain la réception de la deputation irlandaise; il avait déjà vu M. O'Brien, et lui avait dit nettement que ni lui ni ses amis ne devaient attendre le moindre api)ui ni le moindre encouragement de la part du gouvernement français. AI. de Lamartine m'a encore répété en substance la réponse qu'il se proposait de leur faire : « cfue le Gouvernement français était dans les termes d'une parfaite amitié arec l'Angleterre ; qu'il désirait la maintenir , et par conséquent la mériter; que la règle générale de n'intervenir d'aucune manière dans les affaires intérieures des autres pays était spé-

280 UXE AXXEE DE REVOLLTIOX.

cialemerit applicable à celle circonstance; que, si la France s'abstenait de se mêler aux intérêts qui se débattaient entre nations difféfentes, intérêts qui ne la regardaient pas, à plus forte raison elle refuserait de le faire quand il s'agissait de deux partis appartenant au même pays , et se garderait d'exprimer aucune opinion sur leurs querelles; qu'enfin, les vœux qu'il formait pour la prospérité de la nation britannique s'étendaient au même degré à l'Irlande. »

Telle est, M. de Lamartine me l'a assuré, la nature &e la réponse que la deputation irlandaise recevra de lui. Il ne paraît pas que les membres de cette deputation soient bien d'accord entre eux; la prétendue supériorité de Smith O'Brien offusque [es autres, et ils sont descendus à des hôtels différents. D'après ce que j'ai entendu dire, Meagher et les plus jeunes d'entre eux sont désappointés de tout ce qu'ils trouvent ici, c'est-à-dire beaucoup moins d'enthousiasme pour eux , et même pour la République , qu'ils ne l^avaient espéré. •

l*"" avril.

En jetant un coup d'œil rétrospectif sur les notes de ce journal prises pendant le mois dernier, je trouve que , T>i l'on exceplc quelques jours où se sont produits des incidents remarquables, elles renferment surtout le récit des conversations que j'ai eues avec AL de Lamartine sur l'aspect des alCaircs jmbliques, les iulen-

HKLATIOX'S UKC AI. I>K LAXIAHTIiVi^ 281

lions till fjouvernement, cl les précautions prises pour maintenir l'ordre. Ceci, jusqu'à un certain point, résulte naturellement de la position toute particulière où je suis placé. Sans instructions, parce que, pour le moment, je me trouve nécessairement sans caractère diplomatique, ayant affaire à un gouvernement qui évite tout ce qui va au delà d'assurances verbales, et qui cherche à résoudre les diJGGcultés de la situation d'après des vues quelque peu divergentes, ma sécurité repose lout entière sur la confiance que je place, sans hésiter, dans la parole de M. de Lamartine quand il m'assure que, quelque engagement qu'il prenne, cet engagement sera strictement observé. Cette confiance, bien entendu, ne s'étend pas à ses conjectures, ni à la marche des événements dirigés par d'autres; dans de pareils cas, je n'ai pas foi en son infaillibilité. Mais, sachant à quel point il importe que je sois renseigné d'une manière exacte, et que je conserve un souvenir précis des termes dans lesquels il formule ses promesses, je me siiis décidé à garder entre mes maiils, pour le consulter au besoin , outre les informations envoyées en temps et lieu à mon gouvernement, un récit exact de tout ce que j'ai appris de lui, — et ce n'est pas une tâche désagréable d'avoir à consulter un pareil récit, car personne ne s'exprime mieux, dans ces occasions, que M. de Lamartine. Il ne faut pas croire, pour cela, cependant que je ne faisais que me promener entre le numéro 31) du faubourg Saint-llonoré et le boulevard des Capucines, recueillant ici les renseignements que je rapportais là pour en prendre note; c'est le contraire

qui est ]a vérité. Je cherche constamment ailleurs, et à différentes sources, les impressions les plus vagues et les plus diverses du jour, et je n'ai souvent pas le temps de les enregistrer. Pendant les trois dernières semaines, j'ai fréquemment rôdé à pied dans les faubourgs populeux et éloignés, suivant d'un œil observateur, à quelque distance, quelques-uns de ces étranges cortèges qui portent des peupliers dépouillés et maladifs pour les planter dans les endroits les moins convenables et les transformer en arbres de la liberté ; le curé était obligé de venir donner sa bénédiction , apparemment pour empêcher qu'on ne tournât en dérision ouvertement une cérémonie si parfaitement absurde. Les serviteurs de l'Eglise, en livrées galonnées d'or, en chapeaux à cornes et en bas de soie , moitié laquais et moitié bedeaux, étaient les objets d'une grande admiration pour la foule déguenillée des gamins qui les suivaient, et qui les auraient houspillés s'ils les avaient vus derrière une voiture. J'ai souvent entendu les propos dédaigneux du pauvre bourgeois, observant le cortège, du seuil de sa boutique que pas un chaland n'avait franchi depuis des semaines; en prêtant l'oreille au commentaire dont il ne cessait d'accompagner cette parade burlesque et qu'il adressait à sa compagne, assise, dans une inaction obstinée, derrière son comptoir déserté, j'ai été porté à croire que le dégoût provoqué par cette mascarade sera un puissant élément de la réaction à venir. D'autres jours, laissant ensevelir ces malheureux peupliers dans leurs lombes urbaines, j'ai cherché les arbres où la nature a voulu

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qu'ils croissent, cl faisant, comme à l'ordinaire, du bois de Doulojjne le but d'une promenade à cbeval, j'ai laissé derrière moi toutes les traces de la Révolution; jô me suis convaincu que les primevères et les buissonsverdoyants n'ont pas été ajournés avec les élections, et que, même en 1848, le jeune soleil du printemps, à Paris, peut avoir sur l'esprit un effet inconnu à ceux qui ne le voient qu'à travers quelques milles carrés de fumét3 entassée et condensée par le vent d'est. Les rives de la Seine, entre Neuilly et Saint-Cloud, sont aussi riantes que jamais, quoique la royauté ait abandonné ces deux résidences, et les mines fumantes de Suresnes se trouvent entre les deux. Quand on revient par l'Arc de triomphe, la première chose qui rappelle le souvenir de la Révolution, c'est la brigade des ateliers nationaux, employée à aplanir le talus de droite, en descendant les Champs-Elysées. Au milieu d'une réunion bizarre de mains inexpérimentées , jusqu'à présent étrangères au maniement de la bêche , on découvrirait peut-être quelque ouvrier peintre en voitures ou quelque ouvrier bijoutier, démagogue eu habit râpé; le triomphe de ses principes a ruiné son métier; il se contente de gratter le gazon , semblable au beau gentleman qu'on voit dans Hogarth, occupé à battre du chanvre, et tournant la tête pour regarder d'un mauvais œil tous ceux qui le surprennent dans cette situation déchue, situation si néressaire pourtant pour maintenir l'alliance du corps et de Tàme, mais si peu conforme aux utopies à la réalisation desquelles il aspire.

284 L\^E ANXEE DE REVOLUTION.

Le soir, j'ai visité les. théâtres du peuple, à Textrémité des boulevards, et, en descendant Tescalier commun avec une foule mêlée, inconnu à la plupart, mais reconnu de quelques-uns, j'ai toujours troui»^ cette courtoisie qui est le trait caractéristique des basses classes de Paris , lorsque leurs liiauvaises passions ne sont pas excitées. Le peuple souverain se sentait chez lui et faisait poliment place à l'étranger, quoique l'on put l'accuser d'être " un aristo. ;' In jour, nous avons fait la partie d'aller au Théâtre- Français, dans une loge peu en vue, presque vis-à-vis de celle où le Gouvernement Provisoire se trouvait en cérémonie. On avait décoré pour lui la grande loge située du côté opposé à celui qu'occupe partout la loge royale : il préférait, même au théâtre, prendre place au côté gauche. Lamartine n'y était pas , ni Arago, ni Dupont (de l'Eure). Je ne suis pas sûr que Alarrast y fût, mais les principaux personnages étaient Ledru- Rollin, Crémieux, Flocon et Albert, l'ouvrier. On jouait la tragédie de Lucrèce; Rachel remplissait le rôle de l'héroïne; ce n'était, à aucun titre, une pièce de circonstance fort heureusement choisie, si ce n'est qu'elle, rappelait une révolution couronnée de succès. Mais l'événement de la soirée a été la Marseillaise [chantée?) par Rachel. L'énergie surabondante de l'aclrice a ob- . tenu un (riom|)he comj)let et produit un effet saisissant et irrésistible, lor» même qu'on eût partagé aussi peu que l'arlisle elle-même, et on ne p(3ul, je crois, rien dire de j)lus, les sentiments exprimés par ces vers, déclamés avec force plutôt que chantés. Per-

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