SMA)\ UU COMTE MOL
sonne, en effet, ne pouvait être moins qu'elle disposé . à célébrer sincèrement une révolution trèsopposée sans doute à toutes ses sympathies sociales et très-nuisible à sa carrière d'artiste. Quand on l'a entendue, comme on le disait, chauler la Marseillaise, on s'est rapjx'lé, avec plus de surprise encore, qu'elle avait commencé comme chanteuse, des rues sa brillante carrière ; c'est un fait qu'elle a raconté , sans réserve et sans affectation, à tous ceux qui ont eu le plaisir de la connaître dans les jours de son premier triomphe, mais dont cette représentation musicale n'aujait certainement pas suggéré l'idée.
D'autres fois, j'ai visité, le soir, la réunion de famille |p que, pendant les temps les plus mauvais, on trouvait assemblée dans le salon vert du comte Alolé, et à laquelle se joignaient parfois quelques amis privés ou politiques. Le salon du comte, en prenant dans son sens parisien le mot salon, avait été fermé en réalité par la révolution; mais, s'il ne s'ouvuait plus pour les réceptions hebdomadaires, il était encore fréquenté, tous les soirs, par quelques amis intimes et dévoués, impatients de parler des événements du jour et de la perspective du lendemain. Le ton de la maison est, comme à l'ordinaire, patriarcal et plein de dignité; l'accueil qu'on y reçoit, courtois et cordial; là, tout est discuté sans exagération ni passion, avec un tel bon sens pratique et une résignation si calme, qu'on pourrail souvent considérer la conversation comme une revue philosophique des événements d'un autre pays et d'un autre siècle. Quelquefois, à la vérité, on se
rappelait, d'une façon pénible , la présence d'un danger bien réel et le péril imminent de l'anarchie, lorsqu'un groupe inquiet de dames qui écoutaient l'entretien entourait le marquis de la Ferté, simple garde national, à la tournure militaire , revêtu de son uniforme avec les epaulettes de laine rouge. Un soir, on l'entendit faire le récit d'une réunion tenue par la 1" légion, dans le voisinage, au cirque des Champs-Elysées. On avait tenté, disait- il, d'obtenir, des candidats .à l'élection prochaine des officiers, la déclaration qu'ils marcheraient contre l'/issemblée Nationale , si elle ne voulait pas obéir à ce que les elubs appellent le peuple. M. Mole , dès le commencement , a eu à cœur de diriger son attention, et de guider l'attention de ceux qui lui demandaient son avis, vers la meilleure manière pratique d'adoucir les maux inévitables de la situation. Il a évidemment le sentiment de découragement naturel à son âge et à sa triste expérience, mais ce n'est pas là ce qu'il .cherche à communiquer aux autres. Son désir est que chacun fasse pour le mieux. Une ou deux fois , dans les premiers jours de la révolution , il m'a dit : « Encore un seul pas et nous sommes en plein quatre-vingt-treize. 55 Quatrc-vingt-lrcize n'est pas pour M. Mole une tradition vague quoique terrible; elle se réveillait dans son esprit avec la réalité la plus effrayante. Dans cette année, son père et sa mère périrent sur l'échafaud, et lui-même, âgé alors ^'environ quinze ans, erra seul et sans proleclion à travers les rues. Le futur homme d'Elat qui, pendant une carrière longue et distinguée, s'est fait remarquer par
LES DKMOCRATKS BRLGKS. 287
le charme qu'il apportait dans la société, par ses manières pleines de noblesse , par ses hahiludcs recherchées et ses goûts cultivés, se trouva pendant plusieurs mois, à son entrée dans l'âge viril, ahaiîdonné sans ressources à la charité précaire d'un des plus mauvais quartiers de Paris, jusqu'au moment où, reconnu et délivré, il fut confié aux soins d'un parent qui demeurait à la campagne.
lia des traits les plus remarquables du caractère du comte Mole, c'est que, pendant tout le cours de sa carrière si agitée , on ne voit pas faiblir un instant dans sou cœur cet amour pour son pays, luttant avec avan.tage contre des préjugés bien naturels, triomphant de ses préférences personnelles et supérieur aux désappointements qui ne cessent de l'assaillir. Le comte Mole est, dans toute l'acception du terme, avant fout, Français.
J'ai encore appelé confidentiellement l'attention de M. de Lamartine sur les dernières démonstrations des démocrates belges, et je suis revenu sur ce sujet ce matin. M. de Lamartine a dit qu'il était bien aise de saisir toutes les occasions qui se présentaient de réitérer l'assurance de son vif désir d'éviter tout ce qui pouvait amener une mésintelligence entre l'Angleterre et la France. Il m'a affirmé, sur sa parole d'honneur, et en engageant celle du gouvernement, que la responsabilité de ces expéditions ne pouvait pas retomber sur eux; qu'ils n'avaient en aucune façon participé à ces j)rojets. Le prince de Ligne, a-t-il dit, avait désiré que les ouvriers belges sans ouvrage retournassent dans
leur pays, et, à l'aide de charités privées, auxquelles le priuce avait lui-même contribué, on avait pris des moyens pour obtenir ce résultat, mais, quant aux résolutions qui avaient transformé cette émigration en une expédition agressive, le Gouvernement Provisoire n'en avait aucune connaissance. Le commissaire de Valenciennes, quoiqu'il appartînt à des opinions extrêmes, avait instruit le gouvernement belge de l'arrivée du convoi, et avait recommaddé qu'on transférât les voyageurs dans des wagons belges. Cette circonstance a permis aux autorités belges de se préparer. Le second convoi avait, en conséquence, refusé de continuer la même route, et avait erré dan^ les environs de Lille. Ceux qui le composaient avaient essayé d'obtenir quelque assistance du général Négrier, qui y commandait, mais celui-ci l'avait refusée. M. do Lamarline a ajouté qu'il ignorait complètement où ils avaient trouvé leurs armes; s'ils les avaient reçues de quelque société à Paris, ou de quelques républicains belges, mais que ce n'était certainement pas d'un dépôt du gouvernement. Il a encore parlé de l'absence complète, quant à présent, de toute force matérielle qui pourrait mettre le Gouvernement Provisoire à même de réprimer de tels actes. Il espérait que, dans peu, on organiserait quelque chose de plus elTicace, mais les membres du gouvernement ne j)ou- .vaient compter que sur leur influence morale, et ne pouvaient répondre que de la sincérité de leurs efforts sur tous ceux sur lesquels ils avaient autorilé.
Je viens de recevoir la copie d'une adresse présen-
ADRKSSi: DKS IRLANDAIS LMS A M. O'BRIEX. 2S9
lee à M. Sinilli O'Hrii'ii ct à ses coinpajjnoiis par le club des Irlandais Lnis résidant à Paris, ainsi que la réponse de ce f/etilleman ii celle adresse.
Ces Irlandais Unis, à ce que j'entends dire, sont des personnes qui ne jouissent d'aucune considération sociale ; leur chef, M. Leonard, qui a présenté l'adresse, est établi à Sens; c'est lui qui a promené le drapeau vert dans les rues de Paris, à la dernière démonslralion. M. Smith O'Brien s'est lui-même assuré, dit-il, que, si l'Irlande le demande, la France est prèle à envoyer 50,000 de ses plus braves citoyens pour combaltre en faveur de la cause irlandaise. S'il y avait ici un gouvernement régulier, une pareille déclaration devrait amener des explications qui auraient des conséquences internationales. Mais quelque reprehensible que soit l'habilude des membres du gouvernegient de recevoir des deputations étrangères et de faire des réponses publiques à leurs adresses, de cette habitude même résultera probablement, d'ici à quelques heures, pour la question qui nous occupe, la preuve que M. Smith O'Brien n'a pas reçu, d'un organe officiel , ces espérances déloyales.
Je viens de lire un ordre général du commandant de Lyon, dans lequel il nomme les différents corps qui doivent composer ce qu'il appelle la première division
de l'armée des Alpes, destinée, aussitôt qu'elle sera formée, à marcher vers la frontière. Il est remarquable que trois de ces régiments avaient fraternisé, la veille, avec la populace de Lyon, s'étaient introduits de force dans la maison du général, et avaient insisté pour obtenir l'élargissement d'un sergent d'artillerie, envoyé aux arrets, à Grenoble, pour une infraction à la discipline. Le général avait refusé de céder à leur demande , mais il a bientôt après reçu un ordre de M. Arago, commissaire du gouvernement, qui lui enjoignait de se soumettre ; en même temps que ce sergent libéré haranguait la populace rassemblée devant l'hôtel de ville, le général faisait paraître l'ordre du jour qui annonçait la formation de celte armée.
iril.
Voici l'adresse de la deputation irlandaise et la réponse de M. de Lamartine, telles que les donne le Moniteur de ce matin.
AI. O'Brien, membre du parlement anglais, a lu d'abord l'adresse suivante :
« Permettez-nous d'offrir les félicitations qu'un peuple asservi peut adresser, sans reproche, à une nation qui vient de conquérir noblement sa lilx'rté.
" Nous vous félicitons de la chute d'une tyrannie fondée par l'artifice le plus consommé, mais qui est
ADRKSSK DE LA DÉPlTATIO\ IRLANDAISE. 291
tombée en un instant devant l'enthousiasme chevaleresque de votre nation.
» Nous ne savons si nous devons le plus admirer votre courage pendant la lutte ou votre sublime modération après la victoire.
» Vous avez su respecter la religion, et Dieu a béni votre œuvre,
» Par votre héroïsme, vous avez enseigné aux nations opprimées que la liberté ne manque jamais à ceux qui hasardent tout pour l'obtenir.
5> Par 'votre maintien rigoureux de l'ordre public vous avez démontré que la vraie liberté n'a rien de commun avec l'anarchie.
» Nous vous saluons comme arbitres des destinées futures du genre humain , comme libérateurs des nations asservies.
» Nous, à qui la nationalité a été ravie par les moyens les plus infâmes, nous qui, sans relâche, sentons tous les maux qui résultent de cette perte inexprimable , nous , peuple irlandais , nous demandons votre sympathie.
5) L'Irlande a déclaré qu'une fois encore cet ancien royaume deviendra libre et indépendant.
» A votre exemple, nous n'abandonnerons pas les voies de la constitution avant d'en avoir épuisé toutes les ressources.
» Nous laissons à l'avenir à développer nos projets, mais nous ne devons pas manquer de vous dire que votre amitié franche et loyale peut beaucoup contribuer à les rendre efficaces, peut en avancer le succès.
» Nos droits et votre fraternité reposent sur les traditions les plus héroïques de votre histoire.
» Dans les temps passés, au moment de l'infortune la plus extrême de l'Irlande, vos pères ont accueilli avec hospitalité nos guerriers exilés , et les champs de Fontenoy peuvent dire comment cette hospitalité a été acquittée par l'effusion du sang irlandais, coulant pour soutenir la gloire de la France.
» Pour nous-mêmes, aussi bien que pour vous, nous suivrons avec une sollicitude extrême le développement de votre naissante république.
5) Nous trouvons dans votre intention de fonder vos institutions sur les bases les plus larges un augure heureux de votre destinée future. Vous faites bien de ne plus les poser sur des classes privilégiées , mais sur la nation française tout entière.
5> Consolidez l'œuvre que vous avez commencée , conservez les droits de la propriété par la conservation des droits de l'industrie ; ne vous abandonnez pas aux impulsions dangereuses qu'engendrent l'amour de la gloive et le désir de la conquête; mais soyez toujours prêts à secourir les opprimés. Faites de la France le centre, non pas seulement de la civilisation et des arts, mais aussi de la liberté universelle. Continuez de donner au monde l'exemple magnanime de vos mâles vertus, et soyez assurés que, parmi ceux qui vous feront l'hommage de leur admiration, vous ne trouverez pas d'allié plus affectionné que la nation irlandaise. »
Le citoyen Lamartine a répondu :
RKPONSK DK M. DE LAWARTI\E A M. O'BRIEX 293
« Citoyens de l'Irlande , de Dublin, de Manchester, cl de Liverpool !
» S'il nous fallait une autre preuve de l'influence pacifique de la proclamation du grand principe démocratique, ce christianisme nouveau éclatant à l'heure opportune et séparant le monde, comme autrefois, en monde païen et en monde chrétien, nous la trouverions, cette preuve de l'action toute-puissante d'une idée, dans ces visites que les nations ou les fractions de nations viennent rendre spontanément ici à la France républicaine et à son principe !
" Nous ne sommes pas étonnés d'y voir aujourd'hui une partie de l'Irlande. L'Irlande sait combien ses destinées, ses souffrances et ses progrès successifs en liberté religieuse, en unité et en égalité constitutionnelle avec les autres parties du Royaume-Uni ont ému de tout temps le cœur de l'Europe! Nous le disions, il y a peu de jours, à* une autre deputation de vos concitoyens, nous le dirons à tous les enfants de cette glorieuse lie (VErin qui, par le génie naturel de ses habitants , comme par les péripéties de son histoire , est à la fois la poésie et l'héroïsme des nations du Nord.
w Sachez donc bien que vous trouvez en France, sous la république, tous les sentiments que vous lui apportez I Dites à vos concitoyens que le nom de l'Irlande et le nom de la liberté courageusement défendue contre le privilège est un même nom pour tout citoyen français. Dites-leur que cette réciprocité qu'ils invoquent, que cette hospitalité dont ils se souviennent, la république sera glorieuse de s'en souvenir et de les
pratiquer toujours avec les Irlandais; dites-leur surtout que la République française n'est pas et ne sera pas une république aristocratique, où la liberté masque le privilège, mais une république embrassant le peuple tout entier dans les mêmes droits et dans les mêmes bienfaits.
3) Quant à d'autres encouragements, il ne serait pas convenable à nous de vous les donner, à vous de les recevoir. Je l'ai dit déjà à propos de la Suisse , à propos de l'Allemagne, à propos de la Belgique et de l'Italie. Je le répète à propos de toute nation qui a des débats intérieurs à vider avec elle-même ou avec son gouvernement. Quand on n'a pas son sang dans les affaires d'un peuple , il n'est pas permis d'y avoir son intervention ni sa main. Nous ne sommes d'aucun parti en Irlande ou ailleurs, que du parti de la justice, de la liberté et du bonbeur des peuples I aucun autre rôle ne nous serait acceptable, en temps de paix, dans les intérêts et dans les passions des nations étrangères! la France veut se réserver libre pour tous les. droits.
» Xous sommes en paix et nous désirons rester en bons rapports d'égalité, non avec telle ou telle partie de la Grande-Bretagne, mais avec la Grande-Bretagne tout entière ! Nous croyons celte paix utile et honorable non-sculcmcnt pour la Grande-Bretagne et pour la République française, mais pour le genre humain! nous ne ferons aucun acte, nous ne dirons aucune parole, nous n'adresserons aucune insinuation en contradiction avec les principes d'inviolabilité réciproque des peuples, que nous avons proclamés et dont le conli-
RKPOXSE DE M. DE LAMARTIXE A M. OBRIEX. 295
lient recueille déjà les fruits ! La monarchie déchue avait des traités et des diplomates! nous avons des ])euj)les pour di{)lomales et des sympathies pour traités ! nous serions insensés de ciianger une telle diplomatie au grand jour contre des alliances sourdes et partielles avec les partis même les plus légitimes dans les pays qui nous environnent ! nous n'avons qualité ni pour les juger ni pour les préférer les uns aux autres. En nous déclarant amis de ceux-ci, nous nous déclarerions ennemis de ceux-là; nous ne voulons être ennemis d'aucun de vos compatriotes, nous voulons faire tomber au contraire par la loyauté de la parole républicaine les préventions et les préjugés qui existeraient entre nos voisins et nous.
3) Cette conduite nous est inspirée, quelque pénible qu'elle soit, par le droit des gens autant que par nos souvenirs historiques.
5> Savez-vous ce qui a le plus irrité et le plus désaffcctionné la France de l'Angleterre dans la dernière République? C'est la guerre civile reconnue soldée et servie par M. Pitt dans une partie de notre territoire. Ce sont ces encouragements et ces armes donnés à des Français combattant d'autres Français ! Ce n'était pas là la guerre loyale! c'était la propagande royaliste faite avec le sang français contre la République! cette conduite n'est pas encore, malgré nos efforts, tout à fait effacée de la mémoire de la nation. Eh bien, cette cause de ressentiment entre la Grande-Bretagne et nous, nous ne la renouvellerons pas en Tinnlant jamais! Nous recevons avec reconnaissance les témoignages
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d'amitié des différentes nationalités qui forment le grand faisceau britannique. Nous faisons des vœux pour que la justice fonde et resserre l'unité des peuples, pour que l'égalité en soit de plus en plus la base, mais en proclamant avec vous, avec elle et avec tous, le saint dogme de la fraternité, nous ne ferons que des actes fraternels , comme nos principes et comme nos sentiments, pour tous les Irlandais. «
Toute cette manière d'agir serait tellement irrégulière sous un gouvernement établi, qu'il faut nous rappeler les difficultés de la position de M. de Lamartine, et ne pas faire une critique trop sévère de certaines phrases; ce discours, il est vrai,, est plus travaillé que l'esquisse que M. de Lamartine m'avait d'avance indiquée , et que j'avais, aussitôt après, notée aussi fidèlement que mes souvenirs me la rappelaient; cependant, à ne prendre que la substance même de son discours, c'est-à-dire la netteté avec laquelle il enlève à ces hommes déloyaux tout espoir d'appui ou d'assistance de la part de la France, M. de Lamartine a courageusement et très-réellement tenu la promesse qu'il m'avait faite. Aussi a-t-il été fort maltraité, hier soir, dans beaucoup des clubs violents, et surtout dans celui de Blanqui, dont le discours en faveur de ces traîtres Irlandais a été reçu avec enthousiasme. Le club Blanqui est le plus ardent de Paris, et toutes ces assemblées certainement nourrissent le plus vif désir de voir le désordre politique s'introduire soit en Irlande, soit en Angleterre. Ils ne peuvent nous pardonner de résister au chrtc aussi bien que nous paraissons devoir le faire. Ceci s'accorde
RFaFAHOLKS SLH LADRKSSK I RL.W DAISK. 207
parfaitement avec les rensei,f]nernenls que j'ai personnellement rerus sur le désappointement de cette deputation. La personne de qui je les tiens a entendu de ses propres oreilles le langage des députes. Sans doute, beaucoup de ceux qui désireraient la trahison trouveront cette visite des traîtres peu habile, comme elle l'a été en effet, car elle a provoqué, de la part de M. de Lamartine, au nom du gouvernement, un désaveu qu'autrement il n'eût pas été facile de rendre public. J'ai toujours été persuadé que le parti républicain, en grande majorité, nous veut du mal, tout en comprenant fort bien qu'il ne pourrait, sans danger, tenter de nous le faire iui-mème; il y en a d\Tutres, je le crains bien aussi, qui ont beaucoup souffert de la dernière révolution , et , semblables au renard qui avait perdu sa queue, ne seraient pas fâchés de nous voir perdre la nôtre, ou plutôt notre tète sociale.
Le ton de l'adresse elle-même , assez reprehensible d'ailleurs , a été toutefois moins violent que je ne m'y attendais; je ne puis m'empècher de croire qu'après leur arrivée ici, les députés ont omis quelques hyperboles hiberniennes, pour se mettre d'accord avec la réception qu'ils avaient dû prévoir tout récemment. Il est assez absurde que des hommes qui donnent pour unique prétexte à leur agitation Je désir de l'indépendance nationale, s'abandonnent sans réserve à la protection et aux sympathies de ceux devant qui ils s'humilient, en les saluant comme les arbitres des destinées du genre humain. En faisant allusion à Fonlenoy, où leurs pères combattirent comme mercenaires pour
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une cause française , ils ont montré qu'ils n'avaient pas la moindre étincelle de- ce sentiment patriotique sous l'inspiration duquel leurs frères sont devenus l'orgueil et la gloire de l'armée britannique en Espagne et à Waterloo. Si d'ailleurs, en offrant leurs bras, ils voulaient dire qu'ils désiraient individuellement recevoir la solde de la France , ils tombaient dans le patbos, car ils étaient arrivés en se vantant qu'ils étaient venus pour réclamer ce qu'ils étaient sûrs d'obtenir, — c'est-à-dire l'assistance, pour l'Irlande, "de cinquante mille hommes de troupes françaises. Tout le discours de M. de Lamartine, après « quant à d'autres encouragements >> , a été essentiellement sensé , quoique un peu enflé. J'ai plaisanté avec lui sur quelques-unes de ses phrases absurdes. Je lui ai dit qlie tout était provisoire maintenant', mais que, quand nous en viendrions à des relations régulières, je craignais que les sympathies ne tinssent pas lieu de traités; quant au peuple faisant les fonctions de diplomate, il lui était facile de se convaincre, par l'exemple dont il avait été témoin, que cela ne pouvait se passer ainsi , car il se trouvait là des gens qui se prétendaient les représentants du peuple, et auxquels il avait été obligé de dire en face qu'ils n'étaient que « la fraction d'une nation « , Un diplomate, c'est tout simplement le représentant régulier d'un pays étranger. M. de Lamartine a très-bien pris tout cela; ce n'étaient là, a-t-il dit, que des phrases.
DOOtikMi
M. ARAGO AL AlIMSTKRt: DE LA GLEKRi;. 20i)
CHAPITUK Hl ITIKME.
M. Ar.î<jo nomim- ministre dr la guerre. — Tcnlalivc pour révolulionncr la Savoie. — Décret impopulairi' du 6 avril. — Théories de Louis Blanc. — Trahison de Blanqiii. — Elections des officiers de la «jardc nationale. — Seconde circulaire de Ledru- Rollin. — Désorganisation de l'armée française.
— Etat (II- Lyon. — Invasion de la Savoie. — Moiuelle des frontières de la Belgit|ne. — Les républicains' espèrent une révolution en Angleterre. — Les noms des candidats proposés ponr l'Assemblée \ationale sont publiés par le Comité central de Paris. — Les espérances fondées sur 1' .Angleterre échouent.
— Les bulletins de la République — Différends entre les membres du Gouvernenient Provisoire. — Conspiration pour détruire le Gouvernement Provisoire.
— Le complot est déjoué. — Le général Changarnicr. — Danger personnel de M. de Lamartine.
H avril.
La nomination de M. Arago au poste de ministre de la guerre a excité beaucoup d'clonnemcnt. Dans Tétat actuel de désorganisation de l'armée, on pensait qu'il eut été convenable de choisir un homme à qui ses études précédentes eussent donné , touchant les détails de" l'administration militaire, plus d'expérience qu'on ne peut en attendre de M. Arago, connu presque exclusivement par ses travaux scieulitiques.
Ce choix, auquel, dit-on, M. de Lamartine a fait une vive opposition, a été le résultat de la défiance qu'éprouve le gouvernement pour les principaux généraux de l'armée.
On suppose que le général Changarnicr a insisté pour oblenir carte blanche dans la direction de son département et la présence de trente mille hommes de
garnison à Paris, ne croyant pas qu'il fût convenable, pour un ministre de la guerre, de se trouver entièrement sans défense et exposé à être enlevé une belle nuit par la populace de Paris \
Il paraît , d'après les nouvelles les plus récentes des frontières de la Savoie , que l'on a renoncé , quant à présent, à toute tentative de révolutionner ce pays; les autorités sont revenues à Chambéry; la marche d'une partie des troupes vers les Alpes a été arrêtée, et la bande d'émigrants qui s'était approchée de la frontière du côté de Lyon a été avertie de ne, pas entrer armée en Savoie; elle a en conséquence fait halte dans une ville nommée Belley.
En même temps, tous les Savoyards qui viennent habituellement se fixer à Paris dès l.e commencement de l'hiver, et qui exercent divers métiers dans les rues, ont été expulsés en masse, procédé dont la nouvelle ne disposera pas leurs concitoyens à la fraternisation.
Un décret du Gouvernement Provisoire, publié dans le Moiiileiir Ae ce matin, donne un pouvoir discrétionnaire aux maires des différentes communes et aux percepteurs pour décharger, en tout ou en partie, de la contribution extraordinaire de quarante-cinq centimes,
* D'après le n'-cit de M. de Lamartine, dans son Histoire, toute l'affaire fut aiTan<]cc pendant qu'il était accidentellement absent du conseil; lorsque le «jénéral Suben ic était venu se plaindre d'avoir été écarté, M. de Lamartine lui avait offert de se retirer lui-même du jjouvernement, s'il n'était pas réintégré dans son ministère. Le général, par délicatesse, ne voulut point accepter une pareille intervention, et M. de Lamartine céda, comme il l'a fait, dans trop de cas, sur des points auxquels il attachait la plus jjrandc importance.
DKCRKT I)L (i AVHIL. :}0l
lout petit propriétaire qu'//.s- jufjeraicnt incapalile de la payer.
Lc.gouvcrnomcnt avait compris que Timpopularite de cet impôt porterait probablement à son avenir un coup funeste, au moment des prochaines élections. Il ne s'est pas contenté de conjurer ce danger en accordant, par une mesure générale, une exemption au-dessous d'une certaine somme déterminée, mais, pour fortifier l'influence illégitime à laquelle les commaissaires placés, pour le gouvernement intérieur du pays, à la tète des départements, semblent, en toute occasion, se cramponner, on a fait de celte exemption un objet de faveur arbitraire , et ce sont ceux de leurs employés qui avaient d'abord reçu Tordre de surveiller les élections qui sont chargés d'en déterminer l'étendue.
Voici les deux articles du décret qui confient aux autorités locales le soin de prendre une décision sur la remise de l'impôt :
« Art. 1". Les contribuables qui seraient hors d'état de supporter la contribution,exlraordinairc de quarantecinq centimes, décrétée par le Gouvernement Provisoire, le 16 mars dernier, en seront dégrevés dans une équitable mesure.
5> A cet effet , le maire , assisté du percepteur et d'un ou de plusieurs répartiteurs, dressera, dans la forme des états des cotes irrecouvrables, un état des contribuables à qui, en tenant un juste compte de leur position et d(îs impérieuses nécessités du trésor, il y aurait lieu de faire remise d'une parlie ou de la totalité de la contribution extraordinaire.
5) All. 2. Cet élat sera communiqué au contrôleur des contributions directes, qui donnera son avis dans le mois de la réception. Le directeur fera son rapport, et le commissaire du gouvernement statuera. Jusqu'à ce que les décisions aient été rendues , le percepteur sursoira à toute poursuite. »
Les ouvriers, m'a dit M. de Lamartine, commencent à voir le fond des théories de M. Louis Blanc, et, bientôt après la réunion de l'Assemblée Nationale, il espère que le bon sens des classes ouvrières elles-mêmes provoquera chez elles une grande réaction à l'égard de ces doctrines sociales. Il voit toujours avec confiance l'avenir du gouvernement. Les révélations relatives à Blauqui ont eu en définitive un résultat favorable, el ont certainemeut concouru au maintien de l'oixlre en créant des divisions parmi ces forcenés.
La découverte faite, par la publicité que leur a donnée la Revue retrospective , des relations perfides de M. Blanqui avec le dernier gouvernement, Font mis dans une position critique vis-à-vis de son club, et on a aujourd'hui, à cette occasion , répandu le bruit qu'il y avait lieu de craindre quelque tentative désespérée et immédiate, pour renverser le gouvernement, de la part des bandes qui sont à ses ordres. Cette nouvelle est, je crois, plus exacte que ne le sont ordinairement les rumeurs semblables. Je suis presque arrive à celte conclusion, que les choses doivent encore empirer ici avant de pouvoir prendre un aspect plus rassurant, et qu'il ne peut rien arrivcrde plus favorable au mainlieii de l'ordre au dehors qu'une complète perturbation dans ce pays, ce
SECOXDK CIRCULAIRK I)i; M. LKDRU-ROLLI.V :iO:i
qui nc serait pas Irès-agréable pourles lémoinsoculaircs.
Les elections des officiers supérieurs de la jjardr nationale sont terminées, et celles qui doivent aïoir lieu dans le sein des compagnies se continuent aujourd'hui; si Ton excepte le premier arrondissement, tous les plus violents candidats ont été élus; l'intimidation opérée contre un très-grand nombre de personnes les ayant empêchées de voter, les choix sont tombés sur des hommes déjà convaincus de conspiration politique, cl qui promettaient, pour l'avenir, de marcher contre l'Assemblée si elle hésitait à proclamer la république.
La seconde circulaire de M. Ledru-RoUin , au sujet des' élections, est moins menaçante, dans la forme, que la première , mais elle enjoint encore très-clairement aux fonctionnaires du gouvernement d'exercer leur influence sur les élections pour obtenir l'exclusion de tous les hommes qui n'étaient pas connus comme républicains avant le 24 février.
Une semblable condition limiterait beaucoup les choix. A ne considérer que Paris , il paraît , d'après les révélations faites au dernier gouvernement par son espion lîlanqui , et maintenant publiées, que la iamcuse société secrète de républicains appelée la Société des familles ne renfermait pas plus de sept cent quatrevingts membres.
Dans l'espèce de programme législatif que M. Ledru- Rollin vient d'esquisser, ce ministre pousse à la spoliation presque complète du riche et à Tadoption des plus absurdes théories de liOuis IJlanc, et, en fait d'innovation politique, il va jusqu'à proposer de soumettre
304 L'XE ANiXEE DE REVOLITION.
les juges à l'élection populaire. Si celte circulaire n'excite pas autant d'alarme que la précédente, cela vient de la conviction, de plus en plus arrêtée, qu'elle portera avec elle son propre remède, et que les élections, dans les provinces, seront probablement perdues plutôt que gagnées par la persévérance avec laquelle on emploie de pareils moyens.
Pour montrer que je n'exagère pas les intentions •bien claires que M. Ledru-Rollin manifeste dans sa seconde circulaire , je cite au hasard quelques phrases de l'exemplaire que j'ai devant moi :
a Déjà je vous l'ai dit, des élections dépend l'avenir du pays. Sûrement républicaines, elles lui ouvrent une ère brillante de progrès et de paix; réactionnaires, même douteuses, elles le condamnent à des troubles déchirants.
55 Le gouvernement doit-il agir sur les élections, ou se borner à en surveiller la régularité?
55 Je n'hésite pas à répondre que, sous peine d'abdiquer ou même de trahir, le gouvernement ne peut se réduire à enregistrer des procès-verbaux et à compter des voix.
55 Ces principes, citoyens commissaires, tracent la ligne de votre conduite. S'il vous était possible de vous multiplier, d'être partout à la fois, de mettre à chaque heure votre pensée en contact avec la pensée publique, vous ne feriez rien de trop.
5) Pénétrez-vous de cette vérité, que nous marchons vers l'anarchie si les portes de l'Assemblée sont ouvertes à des hommes d'une moralité et d'un républicanisme équivoques. 5»
LE CORPS D'ARMKE DE LYOM. 305
M. Lcdru-Uollin fait synonymes les mots moralité et républicanisme !
J'ai dit à M. de Lamartine, ce malin, que les adresses de son commissaire de Lyon à l'armée me paraissaient un peu trop belliqueuses, qu'à la manière dont il pariait à certains corps, comme s'ils devaient être les premiers à se mesurer avec l'étranger, le gouvernement paraissait prévoir le cas, que rien, selon moi, ne faisait craindre, où il aurait quelque ennemi à combattre. M. de Lamartine a dit qu'il fallait avoir égard aux difficultés de la position dans laquelle se trouve le jeune M. Arago; que si ses expressions n'étaient pas bien réfléchies, il avait fait de son mieux, conformément à ses instructions, pour s'opposer au passage des bandes de Savoyards, et que c'était par suite de ses efforts à cet égard que la mutinerie avait d'abord éclaté dans le corps d'armée; une dépèche de M. Arago, que M. de Lamartine avait entre les mains , prouverait, ajoutait-il, que ce commissaire avait fait de son mieux pour arrêter les manœuvres qui, comme il l'apprenait, avaient abouti à la proclamation d'une république en Savoie. Le gouvernement n'avait pas encore de détails à ce sujet.
Il s'est produit, ces jours derniers, deux incidents remarquables, qui montrent l'état actuel de désorganisation de l'armée française. Lorsque le général qui commande à Lyon a nommé les régiments destinés à former la première division sur les frontières, le 13* de ligne a demandé à être exempté et à rester dans le pays, ])ar la raison qu'il n'était pas suffisamment remis des fatigues qu'il avait éprouvées en Algérie.
L'autre fait, quoique moins extraordinaire, ne témoigne pas d'une surabondance d'ardeur militaire. Les soldats de la réserve de 1841, ayant été rappelés, ont présenté au gouvernement une adresse dans laquelle ils demandent qu'on ne les oblige pas à quitter leurs familles; ils ne refusent pas d'ailleurs, ajoutentils , de servir dans la garde nationale ou dans la garde mobile.
8 ax'iil.
Lorsque je suis allé cbez Lamartine, ce matin, je l'ai trouvé dans un état de grande inquiétude à propos des rapports qu'il a reçus de Lyon , et où on lui fait connaître le contre-coup des récents événements de la Savoie sur la situation de cette ville.
Aucun compte rendu exact de ces événements n'ayant encore paru dans les journaux, je ne puis en apprécier la nature que d'après le récit de Lamartine. Il paraît que la ville de Chambéry, après la fuite des autorités constituées, a été, pendant quelque temps, au pouvoir de la légion d'éraigrants; avec eux se trouvaient aussi beaucoup de Français, auxquels se sont réunis une partie des habitants de la ville; aussitôt, cependant, que l'alarme s'est répandue dans les campagnes voisines, les paysans sont descendus en grand nombre, excités et, dans quelques cas, conduits par les prêtres. Il s'en est suivi un combat dans lequel les républicains