‹ Une année de révolutionChapitre 51 sur 71 · TROUBLES DE L.\ SAVOIE · texte numérisé non relu

TROUBLES DE L.\ SAVOIE

ont été cornplélenicnt mis en déroule et quelques-uns lues, au nombre desquels s'est trouvé le maire nouvellement nommé; beaucoup de Français ont été faits prisonniers, mais, d'après ce que dit M. de Lamartine, n'ont, en aucune façon, été maltraités.

Lamartine m'a lu une partie d'un rapport qu'il avait reçu de AL Arago, commissaire à Lyon. Ce dernier fait un récit alarmant de Fimpression que cette nouvelle y a produite. La population , qui , en y comprenant la garnison, a été, depuis la révolution, dans un état voisin de l'anarchie, a menacé de marcher sur Chambéry, au nombre de 30,000 hommes; M. Arago craignait qu'une partie des troupes ne se joignit à cette armée d'invasion en qualité de volontaires. L'opinion publique demandait vengeance. Lamartine a paru sentir très -profondément l'impuissance où il était d'empêcher une pareille tentative. Je ne doutais pas cependant, lui ai-je dit, qu'à tout prix il ne se préparât à faire son possible , au nom du gouvernement , pour éviter l'apparence même d'une participation à un si monstrueux attentat. Jusqu'à présent, on avait rendu justice à ses efforts pour réprimer ces expéditions de brigandage ; en les renouvelant sur des territoires étrangers, d'où elles avaient déjà été chassées, on ne pouvait que produire dans toute l'Europe, et surtout en Angleterre, la plus lâcheuse impression. Il a répondu qu'il ferait tout ce qui était en son pouvoir pour éviter le danger; qu'il savait que, si ces Français volontaires entraient en Savoie, il y aurait peut-être beaucoup de sang versé , à cause de l'exaspération

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qui y avait été déjà excitée. Il a ajouté que, si les choses en venaient au pis, il essayerait, pour peu que cela dépendît de lui, de réprimer le désordre par la présence d'une armée sur les lieux, sans la moindre intention d'occuper la Savoie , excepté pour y rétablir l'ordre. Je croyais , lui ai-je répondu , qu'un pareil procédé prêterait très-facilement à une fâcheuse interprétation. Je lui ai demandé quel était le nombre des troupes que le Gouvernement Provisoire avait à présent dans ce voisinage. Lamartine a dit qu'il y avait trente mille hommes à Grenoble. J'ai émis l'opinion qu'il l'audrait alors beaucoup mieux employer ces forces sur la frontière française, pour rendre impossible cette réunion désordonnée. Lamartine a répliqué qu'il le ferait certainement si ces troupes étaient exactement ce qu'il désirait qu'elles fussent, et s'il pouvait être sûr qu'elles ne se joindraient pas aux envahisseurs.

Je n'ai jamais eu avec Lamartine de conversation qui m'ait laissé une aussi forte conviction de l'impuissance complète où est le gouvernement de maîtriser l'impulsion populaire, si elle prenait une forme menaçante pour la sécurité des Etats voisins. Heureusement, il ne paraît pas y avoir, quant à présent, une grande envie d'agression militaire, mais M. de Lamartine a avoué que les clubs n'étaient pas du tout satisfaits de la conduite du gouvernement à l'égard de leurs expéditions de propagande. Il a fini, toutefois, comme il l'a déjà fait souvent, par se consoler en exprimant l'esjjoir que, si les quelques jours qui précéderont les élections pouvaient se passer sans événement fatal au Gouvernement

LA POPULACE Dr; LYOM ET LA SAVOIP:. 309

Provisoire, ce dont il scmblail y avoir mainlenaot plus de chaDccs, la cause de l'ordre serait alors en voie de se consolider. Comme je remarquais qu'une armée qui serait plus tard conduite en Savoie serait peut-être aussi difficile à manier que pourrait l'être maintenant celle des frontières, M. de Lamartine m'a répondu : Je dois encore ajouter ceci, qu'il fallait trouver un autre général , et qu'on avait grand besoin à présent d'un ministre de la guerre.

Cet état de l'armée est une circonstance des plus défavorables à la sécurité intérienre, mais le danger imminent, comme semble l'appréhender M. de Lamartine, est toujours celui d'une invasion de Lyonnais en Savoie. Si le pays n'avait pas été complètement privé de toute force régulière par la croisade que Charles-Albert a entreprise dans une autre direction , j'aurais cru les robustes montagnards de la Savoie capables de donner une bonne correction à ces vagabonds avant leur arrivée à Chambéry, mais peut-être, privés de toute autorité qui les dirige, se laisseront-ils aller au découragement. Depuis que j'ai commencé à écrire ceci, j'ai appris qu'un régiment était déjà de retour à Chambéry; comme le courage du peuple paraît s'être ranimé, je crois que la populace lyonnaise aurait assez à faire, après une marche de cinquante milles, et les défilés des Alpes seraient probablement plus funestes aux envahisseurs que les chemins de fer belges. Mais une seconde tentative comme celle-ci serait déshonorante pour le gouvernement français; je crois que Lamartine paraissait le sentir, et il a certes d'autant

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plus de raison d'etre honteux dans celte occasion, que sa réponse à la f^éputation des Savoyards est ce qu'il a fait de pire. Lorsque je blâmais aujourd'hui la dernière circulaire de Ledru-Rollin , il a reconnu qu'elle était très-mauvaise, et m'a affirmé qu'il avait retranché les trois quarts de ce que le ministre de l'intérieur se proposait de dire. Je regrettais, ai-je répliqué, qu'il eût laissé l'autre quart. « Cela importait fort peu," a-t-il répondu, « car toutes les élections seront contre « eux, malgré leurs circulaires. 35 II était curieux de l'entendre s'expliquer d'une façon aussi claire sur un acte de ses collègues : « contre eux! y>

9 arril.

J*ai encore dit à Lamartine que je n'aimais pas les rapports qui me venaient de la frontière belge ; que les bandes d'émigrants paraissaient se reformer et se recruter dans le département du Nord ; qu'une seconde tentative ferait retomber naturellement une responsabilité beaucoup plus grave sur le gouvernement français, après l'expérience du passé. M. de Lamartine avait pris des informations samedi, et il n'avait pas lieu de croire qu'il y eût aucun projet de renouveler l'attaque; en tout cas, le gouvernement possédait beaucoup plus de pouvoir maintenant qu'il n'en avait la première fois, et était déterminé à faire tout son possible pour l'empêcher. J'avais lu dans le Nalional d'hier, ai-je pour-

OPIXIOX DU \ATIO\AL SLR LA BIILGIQUE. :ill

suivi, un arlicic qui ne me plaisait pas; ii parlait ouvertement du trône du roi Leopold comme s'il n'était conservé que pour un temps, et de l'indépendance de la Belgique comme si elle dépendait du bon plaisir de la France. J'ai ajouté que naturellement, à une pareille époque, on ne pouvait pas attacher beaucoup d'importance aux opinions d'un journal sur ces sujets ; mais que le Xalional passait pour une feuille semi-officielle, et que, par conséquent, de pareils sentiments augmenteraient probablement, en Belgique, l'irritation provoquée par les attaques dont son indépendance avait élé l'objet, et exciterait aussi ailleurs, sans doute, l'attention publique. M. de Lamartine n'avait pas lu l'article du National; il a dit que ce journal n'avait aucune autorité comme organe du gouvernement; qu'il appartenait, il est vrai, à l'un des membres du gouvernement, mais que ce dernier restait maintenant complètement étranger à sa direction , et que le but véritable de ces articles était probablement de rassurer les membres les plus avancés du parti , dans l'esprit desquels l'opinion que le Xalional était trop humblement soumis à l'influence du gouvernement aurait pu lui porter un grave préjudice '.

^ Il est Irès-lieureux, non-seulement ponr la Belgique, mais pour le reste de l'ICurope, que ce pays ait eu alors un souverain doué de toutes les qualités propres à faire traverser à son peuple et à lui faire ti"averser, à lui-même , la crise avec succès.

10 avril.

Il règne une grande agitation ce matin à Paris, à propos de ce qui doit se passer à Londres dans ce moment. Lorsqu'on fera connaître demain le triomphe de l'ordre , je ne puis me dissimuler que celte nouvelle produira un désappointement très-général dans presque toutes les classes. Aux yeux des républicains violents , le renversement de l'autorité royale, en Angleterre, les débarrasserait de la plus solide barrière opposée au développement du propagandisme. Un bon nombre des plus modérés de ce parti sentiraient leur vanité satisfaite si nous avions été obligés de suivre leur exemple, et, chez quelques-uns de ceux qui sont le plus contraires à l'ordre de choses actuel dans ce pays-ci , qui n'ont pas d'antipathies nationales et qui même sont animés de quelque bienveillance pour nous, on aurait pu découvrir un contentement secret si nous en étions arrivés à partager leurs malheurs.

Cependant je dois ajouter que, m'enirctenant sur ce sujet ce matin avec un républicain de la mille j, il m'a dit : « Non, vous serez sauvés, parce que vous avez une aristocratie, et une aristocratie qui n'excite point l'envie par des privilèges exclusifs, mais qui est respectée dans l'exercice de ses fonctions constitutionnelles '.)>

1 Taudis que je revoyais les pages qu'on vient de lire pour les livrer à la publicité, je suis tombé, par un liasard assez singulier, sur une critique du dernier et remarquable ouvrage de M. de Montalembert, par M. Saint-Marc Girardin. (let écrivain accompli et ce critique spirituel ,

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