‹ Une année de révolutionChapitre 53 sur 71 · I. SI · texte numérisé non relu

I. SI

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de la garde nationale. Blanqui, bien qu'il ne fùl pas désigné d'abord comme membre du gouvernement, était décidé à seconder cette Révolution avec tout son club. On avait tenu dans ce club, samedi soir, le langage le plus violent, surtout contre Lamartine. Un individu, entre autres, avait dit que le temps était venu où ceux qui avaient fait la Révolution devaient en profiter; qu'ils ne souffriraient pas qu'elle leur fût escamotée par les riches, propriétaires ou bourgeois; que demain était le jour de l'action. Le Gouvernement Provisoire , ajoutait-il, était, dit-on, divisé en trois partis, mais au-dessus de tous les trois s'élevait un homme auquel ses écrits et la puissance de sa parole avaient fait une popularité extraordinaire; cette popularité ne pouvait être plus longtemps supportée par ceux qui attachaient quelque prix à leurs libertés. Se soumettraient-ils à lui? espéraient-ils qu'il se soumît à eux? et sinon, que restait-il à faire, si ce n'est de lui ôler la vie? On dit que ce sentiment n'a pas excité, au moins en apparence, la moindre réprobation'.

Tandis que M. de Lamartine réfléchissait, hier matin, au parti qu'il pouvait prendre pour conjurer les dan-

* Une (les illusions les plus singulières de M. de Lamarlino , une de celles qui ont donne un caraclère si bizarre à sa carrière clunaleresque, c'a été l'idée que son éloquence pouvait exercer une inilucnce salutaire même sur un personnajje tel que Blanqui. Il le peint lui-même comme uu homme cunvaiiicu , à la suite de recherches faites aux archiies secrètes du minisirrc de l'intérieur, d'avoir vendu ses com|)lices au ;;ouvernement de Louis-Philippe, et x;e|)endant il l'envoya chercher et aiïecla de faire de lui son coulidcnt. Dans l'enlrcvue ([u'il demanda lui-même , quchiues jours seulement avaut le 16 avril, il parla ainsi à Clunqui : a Causons donc

C0\SPIRAT10\ COVTRK LK GOL'VKRX'EMEXT I'ROV ISOIRE. :323

gers de la journée, n'ayant lui-même aucune fonction particulière qui lui permette de prendre une mesure sans le concours de ses collègues , il a reçu une visite de Lcdru-Rollin. Ce dernier est resté près d'une heure, pendant laquelle M. de Lamartine est parvenu à lui persuader que, s'il prenait part aux plans de Flocon, lîlanqui et Louis Blanc, il devait aussi en subir avec eux les conséquences inévitables; qu'ils pouvaient établir une dictature à Paris, pendant quelque temps, mais que les provinces , déjà si irritées , marcheraient certainement avant peu sur la capitale , et exerceraient une vengeance signalée sur tous les principaux auteurs du complot. Le courage de Ledru-Rollin parait l'avoir abandonné, et, dans une discussion où Lamartine et lui ont cherché par quels moyens on pouvait encore arrêter le mal , Lamartine a suggéré l'idée de faire battre le rappel pour rassembler toute la garde nationale.

Ledru-Rollin l'a quitté alors, après avoir consenti à cette mesure, mais Lamartine, à ce qu'il paraît, s'est défié de lui, ou a pensé qu'il n'y avait pas de temps à perdre, car il est parti lui-même immédiatement avec

à fond; je viens vous ouvrir toutes mes pensées, sans voiles, conlme un liominc qui n'a rien h. cuciicr, même à ses ennemis. » M. de Lamartine fut si content de l'effet produit par ce discours sur BIan(|ui, ce traître à deux visafjes , qu'il paraît lui avoir offert un emploi diplomalique. t Blanqui ne paraît même pas cloijjné de l'idée de servir, au dehors, un gouvernement dont il honorerait les ministres et dont il parta<{crait les vues. > Kl pourtant, huit jours après celle entrevue, qu'il puhlia néanmoins quelques mois plus tard, eut lieu, au club Rlaiiqui, la scène dont j'appris les détails de M. de Lamartine lui-même, et que je notai, dans le temps, comme on vient de le voir ci-dessus.

un de ses secrétaires, le colonel Caillet, pour voir tout de suite le général Duvivier, commandant de la garde mobile; après quelques retards, cependant, dus à l'absence du général, il a obtenu les signatures nécessaires pour le rassemblement de ce corps , en déclarant qu'il avait l'autorisation du ministre de l'intérieur. Il s'est rendu ensuite au quartier général de la garde nationale. Le général Courtais n'y était pas , et le général Guinard, commandant en second, a refusé de prendre cette mesure. Ou a envoyé chercher le général Courtais, qui a confirmé le refus. M. de Lamartine ayant assuré qu'il avait l'autorisation du ministre de l'intérieur, le général Courtais a répondu que tout ce qu'il pouvait faire était de tirer cinquante hommes de chaque bataillon, en cas de besoin; lorsqu'on lui a demandé s'il voulait permettre qu'ils fussent munis de cartouches, il s'y est opposé tout net. Lamartine voyant qu'il n'y avait rien à faire avec ces deux généraux, créatures de Ledru-Rollin, et sachant qu'il perdait un temps très-précieux, s'est rendu, comme dernière ressource , à l'Hôtel de ville ; mais la ruine de ce complot, bien organisé d'ailleurs, a été due principalement à l'intervention d'un homme qui n'avait pas de caractère ofïiciel, et dont l'énergie et la présence d'esprit ont rendu les plus grands services. Le général Changarnier, nommé ministre à Berlin, passait, en sa qualité d'agent diplomatique, au ministère des affaires étrangères, pour y prendre ses instructions; le ministre étant déjà parti pour rilôlcl de ville, le général a demandé à voir madame de Lamartine , et a appris d'elle

LE GKXKRAL CHANGARXIER. 3ÎÏJ

le danger imminent que courait son mari. Egalement informé que le ministre de l'intérieur, persuadé par M. de Lamartine, avait consenti à ordonner qu'on battît le rappel, le général a exprimé la conviction que M. liCdru-Rollin était dans le complot et ne permettrait rien de tel, et il s'est aussitôt rendu eu toute liàle à l'Hùlel de ville, où il a trouvé AI. de Lamartine et M. Marrast, maire de Paris, pleins de résolution, mais ne gardant plus aucune espérance. Enfin, il a convaincu ce dernier que c'était son devoir, comme maire, de publier sur-le-champ un appel à toute la garde nationale, et de lui déclarer que son concours était nécessaire à la sûreté de Paris. On a aussitôt dépêché des hommes à cheval avec des ordres dans ce sens , adressés aux douze mairies, et tels ont été le zèle et l'empressement de la garde nationale dans tous les quartiers de la ville, que, quoiqu'il fût plus de midi et demi quand les ordres avaient quitté l'Hôtel de ville , avant deux heures cependant , heure à laquelle la démonstration populaire devait partir du Champ de Mars, 130,000 hommes, avec ou sans leurs uniformes, étaient sous les armes, et plus de 50,000 baïonnettes rassemblées autour de l'Hôtel de ville. Le général Changarnier surveillait les dispositions prises pour les amener, des différents quartiers, sur celte place, et quoique sans commandement et en habit bourgeois, il s'est chargé de tous les détails militaires sous l'aulorité de M. de Lamartine'.

' Je ne puis mculionner, pour la première fois , le nom du ijéneral Chaugarnier, sans témoifjncr mon estime pour les grands services rendus

En somme , les circonstances qui avaient empêché de donner plus tôt, à la garde nationale, l'ordre de se rassembler ont eu pour effet d'accroître la consternation des trente mille insurgés organisés; occupés, en effet, de leurs propres affaires, ceux-ci n'avaient pas su ce qui se passait ailleurs, et, en approchant de l'Hôtel de ville, ils ont trouvé leur marche subitement arrêtée et n'ont pu avancer que sur une seule file, entre des colonnes de baïonnettes. Dans cette nouvelle situation, les chefs ont prudemment résolu de conserver à la démonstration le caractère inoffensif qu'elle avait pris jusqu'alors, et de déclarer qu'ils étaient, en général, dévoués au Gouvernement Provisoire, tout en demandant que quelques mesures fussent prises immédiatement au sujet du travail. Pendant ce temps, le général Changarnier, en se portant sur différents points, avait découvert et examiné un fourgon dans lequel se trouvaient quinze cents fusils chargés. Tandis que les conspirateurs , dans leurs plus beaux habits , trompaient les spectateurs au milieu desquels ils passaient, en donnant à leur manifestation l'apparence d'un cortège de fêle, et quand un grand nombre peut-être s'étaient joints à ce défilé sans avoir aucune intention d'aller plus loin , il parait que les chefs avaient organisé tous les

à son pays, pendant les deux annt'os suivante^ par cet homme dis(inr[né. J'ai reçu de son amitié et de sa confiance beaucoup de preuves, dont je garderai toujours un précieux souvenir, mais mes rapports avec lui ne datent que du jour où je le rencontrai lorsqu'il descendait l'escalier des affaires étranfjères, et où je fus aussi sonlaj]6 (|uc madame de Laniarline parut l'être elle-même, en apprcnaut la promesse qu'il lui avait faite d une prompte cooperation.

LAMARTIX'E ET LOUIS BL.WC A L'HOTEL DE VILLE. ;}t7

elements d'un coup de main. On n'a pas encore parlé beaucoup de celle découverte, parce qu'il ne serait peutêtre pas opporlun, à présent, de chercher à atteindre les personnes qui avaient procuré ces armes. Lorsque AI. Louis Blanc est arrivé et a trouvé Lamartine seul, recevant les deputations, les autres membres du goulïernement étant encore au ministère des finances , il a beaucoup blâmé ce qui venait de se passer j il a demandé ù M. de Lamartine s'il se croyait lui-même au-dessus du gouvernement, et s'est enquis de la raison pour laquelle on avait déployé toute celte force inutile. Lamartine a recommandé le silence à M. Louis Blanc, parce que, si M. Louis Blanc l'obligeait à parler, a-t-il ajouté, il pourrait lui montrer qu'il savait des choses que son interlocuteur aimerait à tenir cachées; M. Louis Blanc s'est soumis aussitôt, sans répondre à celle insinuation (1). Un seul incident qui mérite d'être noté s'est produit dans le courant de l'après-midi. Lorsque les autres membres du gouvernement sont arrivés, ils ont insisté, comme les gardes nationaux étaient sur le j)oint de défiler, pour que Lamartine se rendît au milieu d'eux, craignant de recevoir de ce corps un accueil peu fiu'orable. Toute la soirée, on a entendu des cris de : A bas les communistes! poussés par les légions qui revenaient et par un grand nombre de gens du peuple, ce qui, rapproché de quelques phrases du dernier bullolin, telles

' Le «[énéral Clianfjarnicr , dans sa doposilion devant la comnîissiori d'onquêle, m'apporte un (émoiijnaj^e en faveur de celte opinion; parlant de Lamartine, le général dit : « Il se plaijjnit de Louis lîlanc et de Lcdru-Rolliu lui-même. Il les regarilait comme étant de moitié dans le inouvcmcut. •

que « vérités sociales » , et de la démonstration tentée hier, doit se traduire par : « A bas Ledru-Rollin et son parti! » C'est, comme je l'apprends, ce que l'on pensait, hier soir, au club Blanqui, où l'on a menacé Paris d'une seconde journée, en se plaignant qu'hier on avait été surpris.

Mon opinion , fondée sur tout ce que j'ai entendu et vu hier, est que le complot , quel qu'il fût , a produit une démonstration très-imposante en faveur de la cause de l'ordre et d'un gouvernement régulier, et qu'il a été surtout utile pour rendre aux gardes nationaux la conscience de leur force, en montrant, en même temps, un esprit excellent dans tous ceux qui ont été récemment adjoints à ce corps. Je ne puis faire une concession de plus, ni tomber d'accord, avec le journal du gouvernement, qu'on doit y voir une nouvelle garantie de la solidité des institutions républicaines. La démonstration des sentiments de la majorité n'avait pas, après tout, un caractère politique. Elle a été faite en faveur d'un homme et contre un autre. Il ne s'agissait pas d'exalter des bienfaits assurés par de nouvelles institutions politiques, mais de reconnaître le soin qu'on avait pris pour conserver tout ce que la Révolution n'avait pas encore détruit de la prospérité nationale. Je n'ai pas découvert le moindre enthousiasme républicain, et j'ai encore moins entendu le moindre cri en faveur de la monarchie. Combien il faut que le dernier gouvernement ait manqué d'habileté à profller des occasions qui lui étaient offertes de se rendre populaire, pour que, au milieu du mécontentement qui

DANGERS PF«:RS0NNELS DK M. I)K LAMARTIXE. :î29

règne aujourd'liui, personne n'ait manifesté le moindre sentiment de regret pour la dynastie qui a été si soudainement renversée!

Il est impossible de ne pas voir que la position personnelle de M. de Lamartine est maintenant et doit être, pendant les quelques semaines qui vont suivre, très-dangereuse, car il est exposé à l'hostilité réunie de tout le parti ultra-révolutionnaire. Des deux voies qui lui sont ouvertes, l'une serait, secondé comme il l'est encore par la simple majorité du Gouvernement Provisoire, et appuyé par une manifestation du sentiment populaire telle que celle d'hier, de dénoncer les collègues qui conspiraient contre le corpsauquel ils appartiennent, et de continuer l'administration des affaires jusqu'aux élections prochaines ; mais le gouvernement a été constitué d'une façon trop irrégulière pour qu'un tel parti ne présentât pas de graves difficultés dans l'application et des dangers immédiats. Il paraît que Lamartine a l'intention de conserver, si c'est possible , jusqu'à la réunion de l'Assemblée, ce semblant du gouvernement primitif qui existe encore aujourd'hui; cependant, en adoptant cette conduite, il aura à lutter contre l'influence que le ministre de l'intérieur exerce dans les départements, et aussi, je le crains, contre celle du ministre de la guerre.

Je ne doute pas qu'il n'ait été, en partie, amené à cette détermination par la pensée du discrédit qui retomberait sur toute la Révolution et s'attacherait à cet essai de république, si le premier gouvernement (pii lui avait été donné ne pouvait subsister, même jus-

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qu'après les élections générales qu'il avait pour unique mission de préparer et d'attendre.

Le pouvoir temporaire de ces hommes , délégué ou usurpé, a été inauguré avec la devise : Liberté ^égalité, fraternité. Ces grands mots sont devenus le mot d'ordre de la nouvelle République , et ils ont , depuis , invariablement précédé chaque décret du gouvernement. Mais il est maintenant trop évident que , dans ce gouvernement, et parmi les éléments opposés dont il est formé, la liberté consiste à répéter les tentatives pour se contrecarrer et se renverser les uns les autres par des démonstrations menaçantes. Egalité, en pratique, veut dire luttes continuelles pour l'empire. Quel comble de désappointement alors, si cette fraternité de luttes irréconciliables devait se terminer subitement par une rupture ouverte et prématurée !

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