‹ Une année de révolutionChapitre 54 sur 71 · CHAPITRE NEUVIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIEME

Décrets et prorlamation du Gourcrnement Provisoire. — Rerne de la jarde nationale et (le la garde moliile. — Compromis entre les membres du gouverncDient.

— Les élertions. — Mort aux Anglais — Scènes pendant les élertions. — Vue» de M. de Lamartine à l'égard de la constitution fuinre. — Troubles à Rouen.

— Liste des candidats nommés dans le département de la Si'iue. — Etat de l'opinion publique. — Embarras de M. de Lamartine. — MM. Barbes et Blanqni. — Réunion de l'Assemblée. — L'adresse de Tipperary et M. Ledru-Rollin.

— Traits caractéristiques de M. de Lamartine.

19 avril.

Trois décrets du Gouvernement Provisoire ont été publiés pendant les deux ou trois derniers jours ; ils paraissent tous avoir pour but apparent d'accroître l'influence du gouvernement dans les élections qui approchent. L'un prononce l'abolition complète du droit perçu sur le sel, à partir du l**" janvier prochain. Il aurait paru étrange, dans tout autre moment, qu'un gouvernement provisoire eût pris sur lui de toucher à une branche importante des recettes ordinaires 5 mais cela devient encore plus incroyable quand on considère que la date à laquelle cet acte doit recevoir son effet dépasse de beaucoup la dernière limite fixée à l'existence possible de l'autorité qui le décrète, et que, précisément à la fin de sa carrière , ce Gouvernement Provisoire prend sur lui de faire ce qui, disait-il dans les premiers jours de son existence, en répondant à une deputation , serait de sa part une « monstrueuse usurpation. »

Le second décret déclare que l'inamovibilité , en d'autres termes , l'indépendance du corps judiciaire , est incompatible avec les institutions républicaines, et donne à M. Crémieux , ministre provisoire de la justice, le pouvoir de casser ou de suspendre tout juge ou magistrat comme il l'entendra.

Le troisième abolit le droit d'octroi sur toute la viande de boucherie qui entre à Paris, et le remplace par un droit sur les voitures, les chevaux, les chiens, les domestiques mâles, et les maisons ou appartements d'une valeur locative supérieure à 800 francs par an. La plus grande partie des fonds qui ont jusqu'à présent pourvu aux dépenses locales a été fournie par ces droits perçus aux barrières.

Un pareil système serait tout à fait contraire à nos habitudes, mais le poids des charges imposées sous cette forme n'a pas été trop durement ressenti, et le changement sera très-pénible, surtout dans ce moment, où presque tous les grands propriétaires de maisons sont ruinés par l'abandon des appartements loués jusqu'ici aux étrangers ou aux provinciaux. Et, comme ces taxes ne seront pas appliquées , ainsi que nos impôts directs, à tout le pays, elles auront pour résultat d'accroître cette émigration de toutes les classes riches, qui, craignant pour leur sûreté personnelle, ont déjà commencé de s'éloigner, et elles rendront plus imminent encore le danger que court cette capitale, si active et si gaie, d'être sous peu transformée en un véritable désert. ,

Le Moniteur de ce matin contient la proclamation

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que je reproduis plus bas. Mlle a été publiée, par le Gouvernement Provisoire, à propos des événements du 16, Je suis Hiché de le dire , mais je considère le ton de cette proclamation comme très-propre à détruire une grande partie de l'effet moral produit par le zèle dont la garde nationale avait fait preuve et qui avait donne tant de confiance aux amis de Tordre.

Il est à remarquer que, dans ce document extraordinaire, on attribue le même caractère et le même effet aux manifestations faites dans les deux journées du 17 mars et du 16 avril. La première avait été une tentative audacieuse, de la part de la multitude, pour faire violence au Gouvernement Provisoire , et prolonger ainsi la domination de cette partie de la population parisienne , en ajournant les élections. La seconde a été, au contraire, une prompte réponse de toute la garde civique à l'appel du gouvernement, qui lui demandait sa protection contre un complot tramé pour le renverser. Dans la proclamation, on ne risque aucune allusion à celle conspiration, clairement dénoncée par Lamartine à THôtel de ville, et, à interpréter les mots dans leur sens le plus naturel, on s'y montre plus satisfait de la réunion du Cbamp de Mars, d'où l'on apprébendait le mal, que de l'appui zélé de la garde nationale , par laquelle ce mal a été détourné.

Je n'ai pu rencontrer Lamartine ce matin, parce qu'il était déjà parti pour l'Hôtel de ville lorsque je suis passé clicz lui, mais je vois, avec d'autant plus de désappointement le résultat du conseil tenu bier, qu'il

m'avait donné lieu d'en attendre un meilleur. Il avait, m'a-t-il dit, préparé, pour la faire adopter, une proclamation très-différente où il devait parler hardiment en faveur du maintien de l'ordre et d'un gouvernement régulier, et où il devait se prononcer pour la liberté complète des élections dans tout le pays.

Avant qu'on eût appris cette conclusion incomplète et impuissante, je ne savais précisément à quoi attribuer l'anxiété qui, pendant les dernières vingtquatre heures, s'était emparée de l'esprit public. La faction qui a fait dernièrement deux ou trois tentatives contre la partie modérée du Gouvernement Provisoire est connue pour un parti peu scrupuleux et capable de se porter aux dernières extrémités, et l'on paraît être sous l'appréhension vague de quelque événement qui se produira d'ici à demain matin. Si le Gouvernement Provisoire peut traverser tout entier les quelques heures qui suivront, le danger sera beaucoup diminué par la présence à Paris de plusieurs mille hommes de troupes, qui doivent arriver pour la revue de demain. J'ai noté, l'autre jour, le récit des faits qui ont rempli la matinée de samedi tel que je l'ai reçu de Lamartine, mais j'apprends, de bonne part, que la version du général Changarnier, sur ce qui s'est passé à l'Hôtel de ville, en diffère un peu. Il dit qu'à son arrivée à l'Hôtel de ville il a trouvé Lamartine et Marrast entièrement dépourvus de toute ressource; ils ne doutaient pas qu'ils ne fussent sur le point d'être massacrés, et voyaient venir révénemcnt sans penser à tenter de nouveaux efforts. Lamartine attendait le mo-

PROCLOMATIOY DU GOUVRRVEMENT PROVISOIRE. :î35

ment avec un grand calme, Marrast avec autant de courage qu'on pouvait en demander à un homme qui n'avait fait que manier une plume toute sa vie ; sa fijfure avait pris la couienr du papier qu'il avait l'habitude de gâter'. Changarnier, d'après son récit, a suggéré l'idée d'envoyer, dans les légions, l'ordre du maire pour battre le rappel, et a pris toutes les dispositions nécessaires. Le maréchal Bugeaud a toujours dit de Changarnier, qu'il n'avait jamais vu , dans toute sa carrière militaire , un homme qui se tirât aussi bien d'une circonstance critique; ainsi cela peut être vrai.

Jeudi, 20 avril 1848.

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