M. DE LAMARTINE
trc de l'intérieur comme éminemment funestes, et l'on ne cessera d'accueillir le hiuil (ju'il a entre les mains des preuves de corruption personnelle. Aucun intérêt public n'cxi'fcait qu'il prît la moindre part à une telle discussion, cl la délicatesse, d'un autre côté, commandait qu'on laissât celte question à la libre décision de r.Asscmblée.
Comme on ne peut trouver une explication naturelle à une pareille conduite, les ennemis de Lamartine ne manquent pas de l'attribuer à des motifs qui, s'ils étaient véritables , porteraient une grave atteinte à l'inlluence salutaire qu'on espérait lui voir exercer, comme représentant des opinions modérées à la Chambre. Celte déclaration inattendue de Lamartine a suivi immédiatement un discours de M. Odilon Barrol, à l'appui de la proposition, discours qui avait produit une impression profonde, et la jalousie bien connue de Lamartine contre les chefs de l'ancienne gauche parlementaire s'est présentée au souvenir de tout le monde. Quel que soit le motif qui ait inspiré la conduite de Lamartine, elle a eu certainement |)our résultat de diminuer sou influence sur le côté modéré de la Chambre. Ce parti est naturellement découragé de voir que Lamartine, en lui faisant en quelque sorte violence, l'a, contre toute attente, réduit à ne paraître plus qu'une minorité, car, à un scrutin de division, la motion a été rejelée par une majorité de ill contre 385. Une majorité si strictement sullisante, un équilibre si comj)lct entre les opinions opposées, sur un sujet aussi important que l'est la constitution du gouvernement, doit afl'aiblir l'Assem-
blée elle-même, et ce qui rend encore cet effet plus considérable, c'est que Lamartine , en faisant, par tous les moyens, appel à ceux qui lui sont personnellement dévoués , a fait repousser par la Chambre une décision acceptée sans hésitation dans les bureaux, et l'a fait écarter en laissant Timpression qu'en agissant autrement on eût pu provoquer des troubles dans les rues. Je considère ce qui s'est passé hier comme également nuisible à l'influence de Lamartine et à l'autorité de la Chambre.
Le Moniteur d'hier donne le rapport présenté par Lamartine, comme ministre des affaires étrangères, à l'xAssemblée Nationale. Il est beaucoup trop long pour que je l'insère ici; toutefois, on ne peut s'empêcher d'observer que ce morceau a bien peu le caractère d'un document politique, émanant d'un gouvernement régulier, à une époque de calme. 11 est difficile de comprendre précisément l'objet que Lamartine avait en vue, si ce n'est la ' nécessité de contenir l'impatience nationale en flattant l'orgueil du pays par l'énumération, plus ou moins exacte , des événements qui se sont produits dans différentes contrées. Il est trop évident que Lamartine n'a pas eu le loisir d'étudier avec soin les faits de ce résumé pompeux, autrement il aurait vu que le temps est un élément dont il importe de tenir compte quand on veut déterminer les rapports de cause à effet, et qu'attribuer l'insurrection de la Sicile à la révolution française , c'est persévérer, même contre un anaclnonisme évident, dans cette habitude d'exalter rinlluence de la France. Je ne sais non plus sur quelle autorité
RAPPORT DK M. DE LAAI ARTI\ K. .575
Lamartine, dans ce document officiel, prétend que la diète de Francfort a pris la résolution de placer à l'avenir l'Allemagne sous un président élu pour trois ans.
Il serait difficile aussi à Lamartine de concilier l'allégation de ce rapport, — que la France, à l'avenir, toutes les fois qu'elle sera appelée par un peuple insurgé, fondé à prétendre au droit d'établir son indépendance, sera le soldat du principe démocratique — avec une autre doctrine exprimée d'une façon non moins précise, au nom de laquelle il proteste du respect de la France pour les limites territoriales aujourd'hui réglées par les traités. Ceci doit, en tout cas, borner les croisades du gouvernement aux pays limitrophes. Je crois que l'Assemblée elle-même a considéré le manifeste de M. de Lamartine comme imprudent, car l'un des membres ayant proposé que non-seulement on le réj)andît dans le pays, mais qu'on le communiquât aux puissances étrangères, cette proposition a soulevé une opposition générale.
11 mai.
J'ai terminé mes observations hier sur les incidents qui s'étaient élevés à la Chambre le jour précédent, en fiiisant remarquer que celle séance, selon moi, serait funeste à l'influence de Lamartine et à Taulorilé de r.Assembléej ces deux résultats, dans la situation ac-
376 UXE AXXEE DE REVOLUTION.
tuelle de l'opinion publique et des hommes publics, sont étroitement liés ensemble; au bout de quelques heures, l'événement a prouvé que j'avais bien apprécié les conséquences du faux pas qu'avait fait Lamartine en combattant le rapport de la commission, dont le but véritable était d'écarter AL Ledru-Rollin du pouvoir exécutif, sans rendre nécessaire une intervention quelconque de M. de Lamartine. Le scrutin de division ouvert pour nommer les membres de la Commission Executive a donné à Lamartine une place que, il y a trois jours, au comble de sa popularité, peu de personnes auraient pu prévoir.
Xombre des votants 794
Majorité 398
Arago 725
Garnier-Pagès 715
Marie 702
Lamartine 043
Ledru-Rollin 458
Des causes d'une nature très-différente peuvent avoir coopéré à produire ce résultat. Quelques hommes du parti extrême, qui repoussent l'idée de placer un président à la tête de la république future, ont peutêtre voulu prouver qu'il n'y a pas d'homme que sa prééminence dans l'opinion |)ul)Ii(pie désigne particulièrement pour ce poste. Mais la cause principale de
LAMARTIXK KT LA COMMISSIOX KXKCLTI V K. 377
cette chute soudaine, c'est le désappoinlenient jjénéral qu'on a éprouvé en voyant que Lamartine ne s'était pas montré à la hauteur des circonstances. On a senti cju'il avait imposé à l'Assemhlée ses collè^jues iujpopulaires par une menace que personne ne pouvait hravcr dans ce moment où l'ahandon du [)ouvoir par tous les principaux membres du Gouvernement Provisoire n'aurait laissé debout aucune autorité autour de laquelle le pays pût immédiatement se rallier. Lorsque Lamartine, il y a quelques jours, désira m'entretenir confidentiellement de la conduite qu'il se proposait de suivre, — quoiqu'il ne me parlât que dô Tinlention où il était de ne pas se faire l'instrument de l'exclusion de ses collègues, et que ce sentiment n'eût j)as alors dans son esprit le caractère véritablement maladif qu'il a pris plus tard devant l'Assemblée, — comme il s'était exprimé de manière à provoquer de ma part un avis , je lui ai répondu franchement que, s'il pouvait toujours compter sur les vives sympathies que rallierait autour de sa personne ce génie dont il avait donné tant de preuves, et qui avait rendu son nom cher à ses concitoyens, une partie, ce|)endant, de sa popularité était due dans ce moment, je ne pouvais nrcmpècher de le penser, à la conviction qu'il protégerait le pays contre ces hommes redoutés par tous les amis de l'ordre , et que toute collusion apparente avec eux pouvait ébranler celte position qui lui était si nécessaire pour adronter les ditlicultés immenses contre lesquelles il avait à lutter. M. de Lamartine a paru sentir et jusqu'à un certain point admettre le danger,
378 IjVE ANNEE DE REVOLUTION.
mais il s'est exprimé ainsi : — « Vous avez raison; pour trois semaines je serai le dernier des hommes, mais après je me relèverai plus grand que jamais. »
Il ne m'appartenait pas de répliquer qne les temps de révolution n'ont jamais eu le privilège de ressusciter les réputations. Je l'ai quitté alors en gardant l'impression qu'il était déjà entré dans quelque engagement téméraire dont il ne pouvait s'affranchir.
Je remarque qu'on a fait à la Chamhre des communes quelques questions au sujet des ouvriers anglais expulsés de France, et des assurances données tant de fois par le Gouvernement Provisoire, et, en particulier, relativement au remboursement de l'argent retenu dans les Caisses d'épargne. Si l'on a apporté tant de retard dans l'accomplissement de cet acte de justice, si souvent promis , ce n'est pas faute d'activité de ma part, car j'ai placé, à plusieurs reprises, l'affaire sous les yeux du gouvernement. Que M. de Lamartine ait, en toute occasion, excepté la dernière, préféré répondre à ces communications écrites par la répétition d'assurances verbales, ou peut l'attribuer à la multiplicité des affaires dont il a été accablé; voilà pourquoi, quelque irrégulière que fût celte manière d'agir, j'étais persuadé, par le ton de sa conversation, que le retard n'était qu'une afHiire de détail , et qu'il admettait entièrement le principe en vertu duquel les ouvriers anglais qui quittaient la France, dans les circonstances particulières où nous nous trouvions, devaient recevoir sur-le-champ le montant de leurs dépôts. Il m'avait donné à entendre une fois que la seule diflicullé
M. JULES FAVRK. 379
était de se procurer, en numéraire, la somme nécessaire aux succursales des Caisses d'épargne , et , une autre fois, que l'ordre serait envoyé le soir même, par le télégraphe , de liquider les droits de ceux qui partaient pour l'Australie le lendemain. J'ai donc été un peu surpris de voir, pour la j)remière fois, dans une lettre du 8 mai, une phrase qui semblerait indiquer quelque intention de limiter la remise à ceux qui avaient été expulsés par force, pendant les premiers jours de la Révolution. J'ai cru aussitôt qu'il était de mon devoir de faire des remontrances à ce sujet, et de faire comprendre l'impossibilité d'une telle limitation, qui serait contraire à une solution équitable de la difficulté, et ne serait pas conforme à l'engagement déjà pris par le gouvernement français. J'ai encore l'espoir que cette dépêche de M. de Lamartine, écrite pendant ces derniers jours si remplis d'affaires, a pu mal exprimer ses intentions, et que mes représentations seront couronnées de succès.
12 mai.
La nomination de M. Jules Favre comme sous-secrétaire d'Klat aux affaires étrangères n'est pas sans avoir sa signification politique. AI. Jules Favre est un honnne d'une grande ambition et de beaucouj) de talent; il ne se contentera probablement pas d'une position subalterne sous qui que ce soit, et encore moins sous le personnage honorable, mais moins eminent, qui lui est donné tein-
380 UXE AXXEK DE REVOLUTION.
porairenient comme chef, et qui doit continuer la politique de Lamartine '.
Comme M. Jules Favre est l'ami intime de M. Ledru- Rollin, et, avec beaucoup plus d'habileté à les mettre en pratique, partage ses opinions extrêmes, je ne doute guère qu'un système de propagande ne soit maintenant organisé , par le moyen de leurs agents officiels inférieurs, dans les pays étrangers, et les événements des derniers jours m'ont donné beaucoup moins de confiance dans le pouvoir de M. de Lamartine pour réprimer ces tentatives. Je suis fâché d'apprendre aussi que la place mortifiante que ce dernier occupe, par le nombre de voix qu'il a obtenues, dans la liste de la Commission Executive, l'a fort désappointé et a eu pour résultat de l'irriter contre l'ancien parti de l'opposition, au ressentiment duquel il attribue cet échec, et, comme il agit quelquefois sous l'impulsion du premier mouvement, de le rapprocher encore davantage de Ledru-Rollin. Il paraît que la seule convention intervenue entre la majorité de l'Assemblée et le parti modéré du gouvernement avait
1 Je ne puis mentionner, pour la première fois, le nom do M. Jules Basiide sans exprimer en même temps mon opinion sur son mérite et sur la parfaite honnêteté de ses vues. Les antécédents de AI. Ikstide n'avaient pas été de nature à me prévenir en sa faveur et à me donner une haute idée de ses qualités comme homme d'Etat; mais, ayant été en communication continuelle avec lui pendant plusieurs mois, je n'ai jamais eu, dans aucun cas, à me plaindre de sa conduite officielle. Plusieurs de ses coliègues, pins loquaces, avaient coutume de dire de lui que son fjrand talent i la Chambre était » le silence, • sarcasme assez froid, qui, à mou avis, devint une louanye fort bien placée, lorsque ce silence fut yardc avec fermeté , et fut inspiré par un désir sincère de conserver la pai\ de l'Europe.
M. JILKS KWin;. :iH1
pour objet (rnnipèclicr que, dans le choix d'un cabinet, ni M. Ledru-Ilollin, ni aucun de ceux qui se rattachent à son parti occupât le ministère de l'intérieur. C'est sur ce point (ju'hier malin a eu lieu le premier jpand débat entre les membres de la Commission Executive. M. de Lamartine soutenait la nomination de M. Jules Favre en qualité de ministre de l'intérieur; il s'appuyait sur ce motif, très-peu patriotique, que lui-même étant libre de disposer comme il l'entendait du département des affaires étrangères , M. Ledru-Rollin devait avoir aussi le même droit à l'égard du département de l'intérieur, il s'en est suivi une discussion animée; mais MM. Arago, Garnier- Pagès et Marie sont restés fermes, et les deux ci-devanl chefs ont été obligés de céder. M. Jules Favre a dû se contenter d'une position subalterne , où il conserve la perspective d'agiter sous main l'Europe.
Ce n'est pas sans raison que j'ai exprimé la crainte de voir, avant longtemps, se manifester le coté le moins favorable du caractère de M. de Lamartine, mais je regrette que mes conjectures aient été si vite confirmées'.
1 I/Assemblée clle-niômc appliqua un remède suffisant au mal qui résultait de la nomination de M. Jules l'avrc, en refusant, deux jouis après , de voter aucun salaire pour les sous-secrétaires d'l'<tat.
382 U\E AXXEE DE REVOLLTIO\.
13 mai.
S'il est, dans toute l'étendue de la France, un besoin qui se fasse plus universellement sentir que tout autre, c'est, sans aucun doute, celui de la concorde. La discorde règne principalement, comme nous l'avons vu , dans les conseils du gouvernement. La discorde , je le crains, envahit les bancs de la majorité de l'Assemblée. La discorde s'introduit entre Paris et les provinces , entre une légion de la garde nationale et une autre, et, heureusement aussi, entrave l'action combinée des différents clubs révolutionnaires; et pourtant nous devions voir toutes ces discordes se réunir demain, à la soi-disant fête de la Concorde; mais la discorde est encore intervenue pour faire modifier la date fixée ; la fête a été ajournée de demain au dimanche suivant, et bien des gens pensent qu'elle n'aura jamais lieu. Mais la cause probable s'en trouve en partie dans la note que je viens de lire dans la Commune de Paris, annonçant ce matin que les délégués du Luxembourg, trompés dans les espérances que leur avaient fait concevoir les promesses du Gouvernement Provisoire, au commencement de la Révolution , ont refusé de prendre part à use réjouissance nationale célébrée en l'honneur des événements qui ont ahouti à un tel résultat. Dans les circonstances actuelles, l'ajournement de la fête est peut-être un moindre mal que sa célébration. En