T. II. II
la pensée indigène n'en saurait avoir conscience, et que les vices de la constitution sociale sont à ses yeux l'état normal.
Mais il n'en est point ainsi. Tout le dix-huitième siècle espagnol n'est qu'une longue plainte et un long désir. Les réformes mêmes n'en restèrent point à l'état de vœu stérile; nous avons vu qu'elles reçurent à plusieurs égards un commencement d'exécution. Toutes les intelligences s'étaient jetées dans cette voie , toutes avaient déserté les camps de la conqviète pour s'enrôler sous les pacifiques bannières de la réforme intérieure. Nous venons de quitter le comte d'Aranda, qui prêta aux nouvelles idées l'autorité d'une grande position sociale et l'assistance d'un caractère ferme et persévérant , nous allons voir maintenant un homme qui fut son comtemporain , son auxiliaire, et qu'on peut regarder comme le chef de l'économie politique espagnole au siècle dernier : cet homme est Campomanès , le Turgot de l'Espagne.
DonPedro-Rodriguez Campomanès est né dans un village des Asturies, Santa-Eulalia-de-Sorriba, le P^ juillet 172S, d'une famille obscure et pauvre. Son oncle était chanoine à Santillane : c'est là que le jeune Asturien fit ses premières études. Il s'adonna avec tant d'application aux humanités latines, qu'avant onze ans il traduisai
Ovide en vers castillans. Plus tard , il étudia le grec, puis l'arabe, sous la direction de Michel Casiri. Il ne demeura étranger à aucune branche de la connaissance humaine; mais après avoir erré quelque temps d'étude en étude , il finit par se fixer à celle du droit; reçu avocat, il prit rang parmi les illustrations du barreau de Madrid.
Son début comme écrivain fut un travail sur les ordres militaires; il écrivit ensuite sur les antiquités maritimes deCarthage,et son ouvrage sur le Périple de Hannon lui ouvrit l'Académie des inscriptions et belles-lettres de Paris ; il en fut nommé membre correspondant. Il se livra à d'autres recherches d'histoire et d'antiquités : mais ce n'est point comme érudit qu'il s'est fait un nom; c'est comme jurisconsulte et comme économiste ; et c'est sous cette double face que nous avons aie considérer ici. Sa première campagne sur cette nouvelle ligne fut dirigée contre le clergé. Son traité de la Regalia de Amortizacion est une attaque en règle contre la mainmorte ecclésiastique. Reprenant les choses dès l'origine , il démontre , par l'histoire et la jurisprudence , que l'Église ne jouit des biens temporels que par concession , à titre d'usufruit , et que l'autorité civile eut toujours le droit d'en disposer selon les nécessités de l'Etat. Abordant ensuite la question économique , il expose et met
en relief avec une courageuse lucidité les plaies dont la mainmorte frappe Tagriculture et l'industrie. Mais ici il ne se borne pas au clergé , il poursuit son principe dans toutes ses applications ; et , prenant à partie les majorats et les substitutions, il établit en fait , comme en droit , que la mainmorte laïque n'est pas moins ruineuse à l'Etat que la mainmorte ecclésiastique : il conclut à l'égalité foncière.
L'ouvrage fît sensation ; il ne manquait pas d'audace en 1763 , année où il parut, et le clergé en conçut un profond ressentiment. L'inquisition garda rancune à l'auteur ; mais la lutte était alors engagée en Espagne entre le trône et l'autel. Charles 111 poursuivait l'œuvre commencée par son père Philippe V , et continuée par son frère Ferdinand VI. L'attaque de Campomanès entrait dans les vues du monarque , et le conseil de Castille reçut dans ses rangs ce nouveau combattant.
Le conseil de Castille joua un rôle capital durant le XVIII*' siècle; arsenal d'idées réformatrices , il fît pendant tout le siècle une guerre ouverte aux corporations tant laïques que religieuses ; il les battit assidûment en brèche dans leurs privilèges et jusque dans le principe de leur existence.
Campomanès se trouva là en bonne compa-
gnie , et il assista avec une efficace activité le comte d'Aranda , qui en était alors président ^ dans sa grande mesure de la suppression des jésuites. Plus heureux que le comte , parce qu'il était alors moins en vue et n'avait pas appelé sur sa tête une si orageuse responsabilité, Campomanès ne partagea pas sa disgrâce. Nommé fiscal (procureur royal) du conseil , il continua ses fonctions sans interruption. Plus tard même il fut anobli , élevé , d'obscur plébéien qu'il était , au titre de comte , et décoré de la grand'croix de l'ordre de Charles III.
La retraite d'Aranda lui attira cependant un orage : il fut dénoncé au saint office comme philosophe; mais quoique les charges fussent nombreuses , on n'osa pousser avec lui les choses aussi loin qu'avec son protégé, don Pablo d'Olavidè ; il fut seulement invité à assister à son auto-da-fé : c'était une leçon indirecte, car 01avidè, comme nous allons le voir , était condamné pour avoir professé les mêmes opinions que lui.
Malgré ces luttes et ces périls, Campomanès n'en poursuivit pas moins la tâche qu'il avait entreprise. Indépendamment de ses mesures actives comme fiscal , il publia une série de mémoires qui , joints au traité de V Amortizacion , forment un cours complet de science économique appliquée à l'Espagne. Le premier est un discours sur
rinduslrie populaire, qui fut imprimé en 1774 , par ordre du roi et aux frais du Trésor. S'attaquant ici à un ennemi non moins dangereux pour la monarchie que la mainmorte , il combat l'oisiveté, cette inertie élevée, au delà des Pyrénées , à Fétat de passion , et il ouvre de nouveaux horizons a la spéculation et à l'activité publique.
Vinrent ensuite ses discours sur l'éducation populaire, auxquels il joignit les Mémoires d'Alvarez Osorio et de 3Iartinez de Mata , deux économistes espagnols du siècle précédent qu'il ressuscita et remit en lumière. Ces nouveaux discours jouirent du même honneur que le premier ; ils eurent le même mode de publication et furent répandus avec profusion.
Il serait long et peu utile d'en donner l'analyse , car ils sont tout à fait spéciaux et traitent , pour la plupart, de questions purement locales. Il s'agit toujours de combattre l'indolence indigène et de ramener le peuple , par une éducation virile, au commerce et à l'industrie. L'auteur présente des méthodes d'enseignement appropriées au pays ; après avoir lui-même ouvert des écoles primaires , il réclame l'établissement de chaires publiques destinées à l'instruction des masses , et proclamant dès lors les bienfaits de de l'association , il propose , comme instrument de progrès, la fondation, exécutée ensuite par
ses soins, de sociétés écoaoïniques. Fabriques , agriculture . police intérieure , colonies , éducation civile et même religieuse , il reprend un à un tous les éléments de la richesse sociale , il les classe , il les discute , et toujours au point de vue du peuple.
Son économie politique a vieilli; elle donne prise à la critique par bien des côtés. C'est ainsi , par exemple , qu'il se fait Tardent champion des prohibitions commerciales . et ses vues sur la valeur réelle de l'argent sont fausses. Mais Campomanès o'a fait en cela que suivre les idées de son^temps , et il n'en a pas moins la gloire d'avoir, l'un des premiers, sapé les préjugés ruineux dont la Péninsule est affligée ; le premier , en Espagne, il s'est fait l'avocat du peuple; le premier, il a prêché le dogme de l'association et travaillé à socialiser la science. Tel a été le but constant de sa longue carrière ; et si ses travaux n'ont pas eu le retentissement et l'éclat d'une grande renommée européenne , ils ne lui en ont pas moins assuré une gloire pure et sans tache.
Ce sont là tous les événements de la vie de Campomanès, et c'est bien de lui qu'on peut dire que son histoire est dans ses écrits. Renfermé dans son ministère , car la présidence du conseil deCastille , qui lui avait été conférée . constituait un ministère véritable , il en remplit les devoirs
avec une activité infatigable et une religieuse assiduité. Le conseil était sa patrie , il y vécut près de trente ans sans en sortir. En 1789 , il présida les cortès convoquées pour le couronnement de Charles IV. Ce dernier honneur fut suivi d'une disgrâce. La reconnaissance de Charles III , le prince le moins ingrat qui ait occupé le trône , n'était plus là pour le protéger contre l'intrigue et l'envie.
Ce qu'il y a de plus triste dans la disgrâce de l'illustre vétéran , c'est de voir le comte de Florida-Blanca s'en faire lui-même l'artisan. Sorti du peuple, ainsi que Campomanès , et parvenu comme lui du modeste rang d'avocat au titre de comte et au ministère , Florida-Blanca était jaloux de son rival , il travailla à l'éloigner , il y réussit. On dépouilla Campomanès de sa charge , sous prétexte que ses facultés s'affaiblissaient , et le roi le déporta, en 1791, au conseil d'État. Florida-Blanca jouit peu de son triomphe; il ne tarda pas à être supplanté par le favori Godoï. Campomanès porta son adversité avec dignité et mourut octogénaire eu 1802.
Tel est l'homme qui partage , avec le comte d'Aranda , l'honneur de toutes les réformes que le xviii^ siècle vit éclore au delà des Pyrénées ; l'un était grand d'Espagne , le sang des rois coulait dans ses veines; l'autre n'était qu'un obscur
plébéien ; partis de points si éloignés , ils se rencontrèrent, la philosophie fut le point de jonction ; ell^ fut le lien qui les réunit.
Si le grand d'Espagne eut la gloire d'être philosophe et philosophe agissant , quoique descendant des rois, une gloire non moins belle s'attache au nonji du plébéien, car, parti de plus bas, il eut plus à faire. Moins tendre et moins soigneuse pour lui que pour son rival , la fortune avait mis son berceau dans l'ombre ; elle n'avait pas , comme pour l'autre, arraché devant lui les épines de la route , ni adouci la côte escarpée et glissante qui mène aux grandeurs et à l'action.
Issu du peuple , Campomanès ne renia pas son origme ; c'est pour le peuple qu'il travailla. Avocat fidèle et persévérant , il plaida jusqu'au bout et avec une inébranlable conviction la cause qu'il avait épousée ; et si son client n'a pas gagné son procès , ce n'est pas que le défenseur ait manqué de logique ou d'éloquence , c'est que les juges ont manqué de lumières et que justice n'a pas été faite.
Et c'est là , je le répète , c'est pour moi un sujet de surprise et de douleur ; je m'étonne et m'afflige de la péripétie qui a si brusquement enrayé le progrès de l'autre côté des Pyrénées , au moment même oii du nôtre il se précisait, et d'enfant se faisait homme; 1789 a vu la France
faire en avant son pas décisif , l'Espagne fit alors un pas en arrière.
La civilisation parut s'être couchée dans la tombe avec Charles III. A la mort de ce prince , qui a bien mérité de la philosophie , tout s'arrête en Espagne. Des glorieuses mains des Campomanès et des Aranda , les rênes de l'État tombent aux mains d'un Godoï. L'école ouverte par les grands maîtres se ferme après eux. Campomanès eut bien encore un disciple dans son compatriote Jovellanos , mais ce fut le dernier ; et Jovellanos d'ailleurs est son contemporain et appartient à la même génération. La science tarie dans sa source, les hommes disparaissent.
On sait quels principes régnent alors et gouvernent; on connaît l'Égérie du favori; son sanctuaire est un boudoir. Il y a là solution de continuité et un temps d'arrêt à jamais déplorable. L'Espagne porte encore aujourd'hui la trace de ces honteux stigmates. Digne héritier de Godoï , Ferdinand VII n'a fait qu'aggraver le mal en poursuivant et outrant son système, et la science économique en est restée au point où le xviii^ siècle l'a laissée.
LE COMTE OLAVIDÊ.
Nous venons de voir la philosophie siéger au conseil de Charles III dans la personne de Campomanès ; nous l'avons vue saisir les rênes de la monarchie par la main du comte d'Aranda : aujourd'hui, nous allons la voir descendre avec le comte Olav^dè dans les prisons de l'inquisition. Car il s'en faut que ces premières campagnes de l'esprit philosophique au delà des Pyrénées aient été toutes heureuses. Ce vieux terrain monacal fut chaudement disputé , les moindres victoires contestées , quelques-unes même suivies de revers éclatants. C'était comme une citadelle assiégée qu'on battait en brèche, mais qui faisait encore, quoique déjà entamée , une vigoureuse résistance , et forçait de temps en temps les assiégeants à la retraite par de brusqvies sorties.
La plus mémorable de ces défaites fut la disgrâce du comte d'Aranda. Cet échec fut suivi d'une persécution sacerdotale dont la victime fut le comte Olavidè. Les antécédents du comte étaient peu faits pour lui concilier la faveur du clergé, et il était depuis longtemps désigné à
la fureur des réactions. D'abord il était l'ami d'Aranda , et il l'avait efficacement et hardiment assisté dans la grande mesure de l'abolition des jésuites. Le moyen d'amnistier un tel crime !
Mais ce n'est pas de là seulement que dataient les rancunes ecclésiastiques; dès 1730 — le décret d'expulsion ne vint qu'en 1767 , — il avait eu des démêlés avec les jésuites du Pérou. Don Pablo Olavidè était lui-même Péruvien ; il naquit à Lima en 1725 ; issu d'une famille riche et considérable , il s'appliqua à l'étude avec une assiduité si précoce et si heureuse qu'à .\ingt ans il fut nommé auditeur de la province de Lima. Lors du fameux tremblement de terre de 1749, il fit preuve d'une activité et d'un zèle qui le rendirent cher à la population, moins les jésuites, avec lesquels il vivait sur le pied d'une hostilité ouverte. Il s'occupait à relever les édifices renversés par le fléau , et à propos d'un théâtre et d'un couvent qu'il faisait reconstruire en même temps , il fut accusé par les moines d'avoir déployé beaucoup plus de magnificence dans le premier que dans le second. Cet étrange reproche fut le signal d'un furieux orage. 11 grondait depuis longtemps sur sa tête , il éclata. C'était un impie , un athée , un philosophe. Les clameurs monacales traversèrent l'Océan et vinrent retentir jusqu'aux oreilles du roi, qui était
alors le faible et mélancolique Ferdinand VL Le jeune philosophe fut mandé à Madrid pour se justifier ; il perdit sa cause , c'est-à-dire sa place. Les frais du procès , restés à sa charge , furent une confiscation déguisée. Ruiné de fond en comble , il s'endetta; ses créanciers perdirent patience et l'incarcérèrent. On ne sait combien eût pu durer sa captivité , si une riche veuve ne fut venue briser sa chaîne : elle paya ses dettes et l'épousa.
Cette brusque péripétie le rendit à ses premiers goûts d'Amérique et à ses somptueuses habUudes ; il augmenta encore sa fortune adoptive par d'heureuses spéculations commerciales ; et quoique le cours de ses affaires l'appelât souvent à Paris , où il fit dès lors connaissance avec Voltaire , sa maison de Madrid devint le rendezvous de la philosophie et du goût. Elle était tenue à la française; on y représentait Zaïre ^ A^éropey tout le répertoire de ce temps-là, traduit par le maître de la maison , et joué par de jeunes amateurs initiés par lui aux lettres françaises et à l'esprit qui les animait. Pleins du souvenir de son administration , ses compatriotes d'outre-mer le nommèrent lewr personero^ ou fondé de pouvoirs auprès du gouvernement , ce qui augmenta beaucoup son crédit.
C'est dans cette position brillante que le comte
d'Aranda le trouva en prenant la direction des affaires. Leurs idées se rapprochaient autant que leurs sympathies ; ils se lièrent d'amitié , et Olavidè prit une part active dans la nouvelle administration. Nommé syndic de Madrid, puis asistente de Séville , c'est dans ce dernier emploi , le plus important et le plus riche de toute l'Andalousie , qu'il conçut et exécuta soïî projet de coloniser la Sierra-Morena. La Sierra-Morena était un nom d'épouvante ; il éveillait les idées les plus sinistres , et ce n'était pas sans raison , car la Montagne-Noire — c'est la traduction de son nom — était aussi redoutable qu'elle était redoutée. Les bandits et les bétes fauves avaient pris possession de ces solitudes abandonnées à la stérilité , et le voyageur ne se hasardait qu'en tremblant sur ces terres de péril et d'orage. Tel était le formidable pays qu'Olavidè entreprit de conquérir à la civilisation : le nouveau monde n'en avait pas de plus sauvage.
Comptant peu sur la bonne volonté et sur l'industrie de ses compatriotes , il s'adressa aux étrangers; il appela de France^ de Suisse et d'Allemagne des colons , la plupart protestants , qui entraient mieux dans ses vues et qui secondèrent pleinement ses desseins. D'Aranda favorisa de tout son pouvoir , qui alors était souverain, les nouveaux établissements, et ce fut
Campomanès qui ridigea les Fueros et statuts de la colonie , sous l'inspiration toutefois et selon la pensée du fondateur.
Ici chancelle la fortune d'Olavidè , ici commence sa nouvelle persécution. Les moines européens ressuscitèrent, pour le perdre, la vieille querelle des moines américains ; il est vrai qu'il leur prêta contre lui-même de terribles armes. Il avait proscrit les couvents des nouvelles colonies , il en avait même interdit l'entrée aux moines errants. Un cloître qui s'y trouvait fut démoli par ses ordres ; et il bâtit sur la place même sa propre maison. Voilà des hostilités bien hardies, mais en voici de plus téméraires. Il s'opposa à tous les efforts qu'on fit pour convertir les colons protestants , et les faire assister aux cérémonies de l'église catholique , les autorisant même à travailler pendant quelques-uns des innombrables jours de fête du calendrier romain. La fureur monacale grossissait tous les jours et s'ameutait contre l'audacieux novateur du nouveau monde; la chute du comte d'Aranda , qui était son protecteur et son répondant, ouvrit les écluses , et le débordement n'eut plus de digue. Olavidè fut emporté. Un capucin allemand , un certain Père Romuald, fut l'mstrument de sa ruine. Envoyé dans la Sierra-Morena en qualité de commissaire ou préfet des nouvelles missions
par le général de Tordre , il ne trouva pas , comme on peut le croire , dans le dictateur de la naissante république , un auxiliaire bien fervent; son ambition déçue se convertit en haine , et par vengeance il dénonça Olavidè à l'inquisition comme hérétique. La dénonciation porta des fruits immédiats. Olavidè fut rappelé à Madrid , sous un prétexte, et, arrêté quelque temps après, il fut jeté dans les prisons du saint office. 11 y resta deux longues années sous le sceau du secret le plus rigoureux. Son procès dura tout ce temps. Enfin la sentence fut prononcée.
Le 24 novembre 1778, Tannée même où moururent Voltaire et Jean-Jacques , soixante des principaux personnages de Madrid étaient réunis à huit heures du matin dans une salle du palais de Tinquisition. Conviés là par le grand inquisiteur , et de telles invitations étaient des ordres , les assistants ignoraient absolument le but de la convocation. C'étaient des ducs, des grands , des généraux , des membres de tous les conseils , de hauts dignitaires de tous les ordres, de toutes les administrations.
Après une assez longue attente, ils furent introduits dans le tribunal, salle longue, obscure, et dont les étroites croisées touchaient au plafond. Us y trouvèrent pour tout ameublement une table et deux chaises pour les inquisiteurs ,
deux autres chaises pour les gardes du prévenu mystérieux , et des bancs de bois pour eux-mêmes. Un grand crucifix se dressait, menaçant, sous un dais noir. Les familiers de l'inquisition, le duc d'Abrantès , le comte de Mora et autres grands d'Espagne , étaient là comme frères servants ou domestiques, nu-téte et sans épée. Enfin, le prévenu parut, accompagné des frères, vêtus de noir de la tête aux pieds ; et marchant les yeux baissés, les mains jointes , armés chacun d'un cierge vert. Le patient portait un habit et une veste de couleur olive , une culotte blanche^ et des bas de fil; ses cheveux étaient noués par derrière. Il s'assit sur un tabouret préparé pour lui. Cet homme était l'élégant comte 01avidè.
Quand il eut pris place sur la sellette , les secrétaires donnèrent lecture des accusations portées contre lui ; cette lecture ne dura pas moins de trois heures ; les griefs étaient au nombre de cent soixante-six : il serait trop long de les énumérer tous ; mais quelques-uns sont trop caractéristiques pour être passés sous silence. Il était accusé d'avoir ouvert sa bibliothèque à des livres infâmes , tels que \ Encyclopédie , le Dictionnaire de Bayle , V Esprit des Lois de Montesquieu , les écrits de Voltaire et de Rousseau ; et quant à Voltaire , il avait aggravé son crime en
recherchant sa connaissance personnelle et en faisant tout exprès le voyage de Ferney. Il en avait même reçu une lettre dans laquelle se trouvait cette phrase : (c H serait à désirer que l'Espagne eût quarante personnes comme vous. » Il était de plus accusé de s'être fait peindre au milieu des attributs païens de la mythologie grecque ; d'avoir parlé avec irrévérence des saints , des moines et des images ; d'avoir préféré Marc- Aurèle à plusieurs princes chrétiens et même à des pères de l'Église; d'avoir négligé les pratiques extérieures du culte , et tenu en maintes occasions des propos hasardés.
Toute sa vie était ainsi récapitulée depuis son berceau; on lui reprochait sa naissance, son éducation , ses goûts , sa manière de vivre ; pas une seule de ses actions n'avait échappé au contrôle inquisitorial , et toutes sortaient incriminées de ce creuset fatal.
L'accusation la plus étrange intentée contre le philosophe américain , et on y croirait à peine si le fait n'avait été affirmé par l'évêque de Guadix , témoin de la cérémonie , ce fut d'avoir défendu le système de Copernic. Ce n'était pas, aux yeux du saint office, sa moins coupable hérésie. <î Quoi qu'en dise le Fiscal , s'écria le prévenu à l'ouïe de l'acte d'accusation , je n'ai jamais perdu la foi. )) On ne lui répondit pas , et on
passa de renoncé des crimes à l'énoncé de la peine. Le confesseur du roi , Eleta , et plusieurs membres du conseil de l'inquisition avaient insisté avec une sauvage ardeur sur la nécessité de frapper un coup terrible en livrant le coupable aux flammes ; leur avis fut au moment de triompher , et on aurait vu le bûcher de Torquemada se redresser victorieux en 1778 , si le roi Charles III ne fut intervenu en faveur de son ancien serviteur ; mais si le monarque fut assez puissant pour le sauver de la mort , son crédit s'arrêta là : il ne put le sauver de l'infamie.
L^ peine infligée fut aussi stupide dans ses minuties qu'atroce dans sa rigueur : on en va juger. Convaincu du crime d'hérésie, Olavidè fut condamné à une réclusion de huit ans dans un monastère où , assujetti à une règle sévère et à des disciplines sans nombre , il devait apprendre par cœur son catéchisme et lire pour tous livres Y Incrédule sans excuse y du père Segueri , et le Symbole de la Foi, de Louis de Grenade, deux livres dont l'insupportable ennui suifirait pour tuer un homme en liberté : c'était une torture morale d'un nouveau genre.
Les huit ans révolus , il devait être banni à trente lieues de la capitale, des résidences royales , de Séville , des colonies de la Sierra-Morena et de Lima, sa patrie. Il était dépouillé de tous
ses emplois, déclaré incapable d'en remplir aucun à Faveniret exclu, comme indigne, des moindres faveurs du trône. Il devait aller à pied le reste de ses jours ; Tusage du cheval lui était interdit ; l'usage des habits d'or , d'argent ou de soie le lui était également ; il ne pouvait plus se vêtir que d'habits grossiers et obscurs ; et si on lui faisait grâce du San-Bénit et de la corde de jonc que tout hérétique devait porter au cou sa vie durant , c'était par respect pour l'ordre de Saint-Jacques, dont il avait été décoré.
Olavidè se trouva mal en entendant son arrêt. On en suspendit charitablement la lecture jusqu'à ce qu'il fût revenu à lui; on lui fit ensuite abjurer à genoux ses erreurs ; et quatre prêtres en surplis, entrant avec des baguettes à la main , l'en frappèrent à plusieurs reprises sur l'épaule, pendant qu'on chantait le Miserere. Cela fait, le patient fut ramené dans sa prison , et les inquisiteurs sortirent en silence , après avoir salué les spectateurs. Les spectateurs étaient pour la plupart d'anciens amis du comte et des hommes dont l'orthodoxie était suspecte. Campomanès était du nombre. Ce n'était pas sans dessein que le saint oifice avait fait choix d'un semblable au ditoire. C'était une leçon indirecte , dont plus d'un assistant fit son profit. La cérémonie terminée , ils se retirèrent la terreur dans l'âme et
la discrétion sur les lèvres, suivant l'expression du témoin oculaire auquel j'ai emprunté les circonstances de ce célèbre auto-da-fé.
Indépendamment des renseignements qu'il renferme sur les habitudes et les formes de la procédure inquisitoriale , il est utile à consigner , car c'est une des dernières victoires de l'esprit d'intolérance et de ténèbres ; il fit beaucoup de bruit en Europe , surtout en France , et Olavidè fut en grand honneur dans le monde philosophique. Il y parut même avec éclat. Ayant obtenu, après deux ans de sa captivité monastique, d'aller prendre les eaux , il profita d'un relâchement de surveillance pour s'échapper et gagner la France. Mais, poursuivi parla haine du confesseur Eleta, qui s'était montré son ennemi le plus acharné , il fut réclamé par la cour de Madrid , et il allait être ignominieusement livré par la cour de France, lorsqu'il s'enfuit brusquement de Toulouse, oi!i il s'était retiré , à Genève , ol\ il attendit la mort de Charles III. Il revint alors à Paris, oii il vécut en paix et en crédit sous le nom de comte de rilos. Il avait été assez heureux pour sauver sa fortune , et il en faisait un noble usage.
Les orages révolutionnaires éclatèrent ; mais le vieillard exilé n'eut pas d'abord à en souffrir; au contraire , ils furent pour lui l'occasion d'un nouveau triomphe : la Convention le déclara ci-
toyen adoptif de la république française , titre glorieux que ses persécutions lui avaient mérité , mais dont plus tard il se montra peu digne. Retiré dans une campagne au bord de la Loire , il fut arrêté vers la fin de la terreur ; il passa quelque temps dans les prisons d'Orléans , et la mauvaise humeur lui inspira là une espèce de mauvais roman [el Evangeliô en triunfo) où il mettait aux prises un philosophe et un croyant , dans le but d'immoler le premier au second. Cette tardive abjuration, quoique un peu niaise et assez ambiguë, lui aplanit la route des Pyrénées , et il repassa dans sa patrie en 1798. Les moines firent un accueil magnifique au nouveau converti; la réconciliation s'opéra , et il s'en alla mourir paisiblement en Andalousie à Fâge de soixantequatorze ans. C'était en 180S.
Si l'on veut pardonner quelque chose à l'affaiblissement de l'âge et à la lassitude d'une persécution longue et acharnée , on aime toujours mieux ces hommes immuables, qui mettent dans leur vie une courageuse unité , et qui à l'heure de la mort se couchent pour ainsi dire tout d'une pièce dans leur tombeau ; mais ces indomptables natures sont rares ; peu d'âmes sont trempées à ces fortes sources , et il ne faut pas décourager par une inflexibiUté écrasante celles qui, étant dans la bonne route , y ont fait un faux pas par erreur ou par faiblesse.
Quoique Olavidè ait fléchi au but, quoiqu'il n'ait pas fini aussi glorieusement que son illustre ami le comte d'Aranda , il ne laisse pas que d'avoir posé , lui aussi , sa pierre au lent et pénible édifice de la civilisation espagnole , et il peut avec justice revendiquer pour lui un fleuron de cette sainte couronne du martyre dont la philosophie a ceint sa tête au delà des Pyrénées. Ce n'est même que par là qu'il existe ; c'est ce fait seul qui a donné à son individualité de la valeur et sauvé sa mémoire du grand naufrage de la mort. Éteignez l'auréole de persécution qui environne sa tète et l'illumine , vous n'avez plus qu'un homme obscur , qui végète inconnu dans les trivialités de la vie , et dont le nom s'abîme à sa dernière heure dans l'océan muet de l'oubli.
Telle est la loi réparatrice et consolante qui régit l'humanité ; la victime tire sa gloire de ses souffrances , et en croyant lui donner la mort, le persécuteur lui décerne l'immortalité.