JOVELLANOS
Maintenant que nous savons ce que furent le comte d'Aranda et Campomanès , il nous reste à
étudier un homme qui les résume pour ainsi dire tous les deux, et comme homme d'Etat, et comme publiciste ; qui leur a survécu afin de poursuivre leur ouvrage après leur mort , et qui peut être considéré comme le dernier représentant en Espagne de l'école philosophique du xvni® siècle. Cet homme est D. Melchior Jovellanos.
Il naquit dans les Asturies , la terre classique des économistes et des hommes d'Etat, le 5 janvier 17-44. Il reçut sa première éducation à Gijon , sa ville natale , étudia la philosophie à Oviedo et le droit canonique et civil à l'université d'Avila. Il était destiné à l'église par sa famille ; il reçut même les ordres mineurs et jouit de plusieurs bénéfices. Mais bientôt ses amis lui conseillèrent de quitter la carrière ecclésiastique pour celle des emplois civils ; et , afin de le mieux décider , ils lui firent donner une place d'alcade à l'audience de Séville.
Là , il réforma ses études et en changea tout à fait la direction ; il sécularisa son esprit , si l'on peut dire , et l'appliqua tout entier aux lettres. Il se fit connaître comme poète longtemps avant de prendre rang dans le monde politique. Une tragédie ( Pelage )y et une comédie {L^ Honnête Criminel)^ toutes les deux conçues d'après les règles classiques de Luzan , l'Aristote espagnol, datent de cette époque. Il traduisit auss
le premier livre du Paradis perdu de Milton , et publia , sous le litre d'0cï05 Juvéniles ^ un recueil de poésies , dont quelques-unes sont restées comme un modèle de correction et de netteté. Toutefois le tour de son esprit n'était pas poétique; il manque de verve et d'invention ; il était destiné à d'autres labeurs , à d'autres gloires.
Ses préoccupations littéraires ne l'avaient pas, à ce qu'il paraît , détourné des soins de sa charge, car nous voyons que, de simple alcade, il fut nommé auditeur de l'audience. Appelé à Madrid peu de temps après , il y devint conseiller d'ordres , ^t il n'est pas une société savante , pas de corporation littéraire , qui ne tint à honneur de le compter parmi ses membres. Le roi Charles III l'avait pris lui-même en affection , et il ne cessa jusqu'à sa mort de lui donner des preuves d'une faveur marquée. Ce prince avait le goût des hommes avancés et l'instinct des réformes ; et, si les résultats répondirent en définitive si peu aux désirs et aux promesses , c'est qu'il y avait en lui un vice radical d'éducation , et qu'éloigné d'Espagne dès sa jeunesse , il ne comprit jamais la nation dont Dieu lui avait donné la garde ; il la prit mal ; et, ne pouvant triompher des obstacles qu'il se créait lui-même par son inexpérience et sa maladresse , il conçut contre ce peuple opiniâtre une aversion qu'il ne se donnait plus la
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peine de cacher. C'était une nouvelle faute; il eut été plus politique de cacher au moins ses répugnances ; et puis , il faut le dire , Charles III eut des demi-vouloirs plutôt qu'une volonté ferme et constante. Quoique opiniâtre dans la forme , le découragement le gagnait vite , et les résistances le domptaient , au lieu d'être domptées par lui. Voilà comment l'Espagne resta en arrière avec un roi philosophe.
Jusque-là les occupations de Jovellanos avaient été littéraires ; elles devinrent politiques. Ainsi le voulait la nature de son esprit. Déjà , comme poëte , ce qu'il a fait de mieux , ce sont des satires à la manière de Juvénal ; or , ce genre est ce qu'on peut appeler le côté politique de la poésie. Il se mit à étudier l'histoire, la législation . l'économie politique , toutes les sciences qui ont particulièrement pour objet la prospérité de l'Etat et le développement de ses ressources. Frappé des abus et des arguties que l'esprit scolastique et monacal avait introduits dans la jurisprudence , il s'appliqua à la débarrasser de cet alliage étranger et à la retremper aux vraies sources. Il démontra qu'il était nécessaire de la rattacher à l'histoire , dont elle est inséparable , et , pour ainsi dire , le résumé , ou plutôt le miroir. Vulgarisée , de nos jours , par des esprits éminents , cette vue était neuve alors et atteste
dans Jovellanos une intelligence encyclopédique et le sentiment des saines doctrines.
Il publia successivement une collection de mémoires , où la plupart des grands problèmes de l'économie politique sont traités au point de vue de l'Espagne avec une sagacité lumineuse et une rare indépendance. Tous ces travaux , même les plus spéciaux, sont remarquables par le sens pratique de l'homme d'État , uni au coup d'œil supérieur du philosophe. Jovellanos ramène toujours les faits secondaires et les questions de détail aux principes généraux, en même temps qu'ils tire de ces principes des modes d'application qui n'en sont que les corollaires.
Mais son plus bel ouvrage , celui qui a fixé sa réputation et comme publiciste et comme économiste, est son Informe sobre la Ley agraria. Rapport sur la Loi agraire. Ceci n'est pas , comme on pourrait le croire d'après le sens consacré chez nous au mot agraire y une théorie politique fondée sur un nouveau partage de la propriété : c'est un simple traité d'agriculture , ou plutôt c'est un cours de droit agricole à l'usage de l'Espagne. Quoique spécial par son objet, l'ouvrage s'élève aux plus hautes considérations. Les problèmes sociaux y sont posés dès l'entrée , et l'auteur descend de là aux applications avec une fermeté de principes , une hardiesse de vues
dont l'Espagne n'avait pas encore eu d'exemples et qui la frappèrent d'une légitime admiration. Effrayé de l'épuisement de la monarchie , il ne s'arrête pas aux surfaces , mais il va chercher le mal dans sa source ; et quand il l'a trouvé , il le combat sans crainte et sans ménagement. Il blessait pourtant des intérêts puissants , il irritait contre lui des susceptibilités haineuses et redoutables ; un cœur pusillanime eut reculé devant un tel péril ; Jovellanos avait l'âme forte , l'amour de la vérité embrasait son cœur , et , loin de reculer, il mena jusqu'au bout sa polémique ardente et convaincue.
11 ne perd pas son temps à combattre les causes secondaires , il va droit au but et pose en fait que la première cause de la décadence de la monarchie est sa constitution politique. Lois féodales , majorais, mainmortes ecclésiastiques ou laïques, il saisit corps à corps tous ces ennemis de la prospérité nationale ; et , quand il les a terrassés , il arbore sur leurs ruines l'étendard éternel et libérateur de l'égalité. Le privilège , voilà l'adversaire de son choix. Quelque forme qu'il affecte , si brillant que soit l'habit dont il se revêt , il le poursuit à outrance , il s'acharne à lui , il le force dans ses derniers retranchements.
Ce n'étaient pas seulement le clergé et la no
blesse qui écrasaient alors TEspagne de leurs privilèges , il en existait de tous les genres; telle était par exemple la Mesta, On donnait ce nom à une corporation composée de tous les propriétaires de troupeaux du royaume , laquelle avait usurpé des prérogatives si exorbitantes , qu'elle étouffait tout ce qui n'était pas elle. Cette ligue usurpatrice régnait despotiquement sur le territoire ; elle grevait les propriétés de servitudes ruineuses et les frappait de stérilité. C'est ainsi , par exemple , qu'elle s'était arrogé le droit de rompre les clôtures , afin de donner passage à ses troupeaux errants. Personne , à parler rigoureusement , n'était plus maître de son champ : la Mesta était comme la propriétaire universelle du sol ; l'Espagne aurait fini par n'être plus qu'un grand parcours. Campomanès s'était déjà mesuré avec cette corporation dévorante ; mais c'est Jovellanos qui fit la brèche ; la Mesta ne put survivre aux coups décisifs qu'il lui porta. Tout en attaquant les abus , Jovellanos réformait les préjugés et rectifiait les erreurs ; le premier , il démontra que la dépopulation de la Péninsule ne pouvait être attribuée, ainsi que c'était l'opinion commune, à la découverte de l'Amérique , puisque les provinces qui avaient envoyé le plus d'émigrants aux colonies d'outremer , comme la Galice et la Catalogne , étaient
encore les plus peuplées , tandis que celles du centre , où rcmigration a presque toujours été nulle, sont les plus pauvres de population. C'est lui encore qui , le premier , proposa, pour l'instruction des classes agricoles , des espèces d'A B C , Oii les saines notions seraient exposées dans un style clair et à la portée de toutes les intelligences. N'est-ce pas là la presse populaire telle qu'elle a été prêchée de nos jours, etJovellanos n'a-t-il pas le droit de revendiquer pour lui la gloire de la première inspiration?
Il doit être considéré , dans tous les cas , comme le premier Espagnol qui a fondé sur des bases solides et réduit à des règles fixes le droit agricole , et qui l'ait rattaché au droit politique. Il n'a pas fait de l'agriculture , comme ses devanciers , une simple question de procédés ; mais il lui a rendu son rang dans la science humaine en en faisant une question sociale. C'est là son plus beau titre aux hommages et à la gratitude de ses compatriotes. Le livre de la Loi agraire est devenu classique parmi eux , et , aujourd'hui que le destin des révolutions a amené ia Péninsule à la refonte de ses institutions et à un nouveau partage de la propriété , ils trouveront dans ce livre prophétique de grands et salutaires enseignements.
Jovellanos n'eut pas le bonheur d'assister à la
réforme des abus qu'il avait combattus ; ils devaient presque tous lui survivre ; mais il acquit dans la lutte une renommée qui le porta aux premiers emplois de la monarchie. Conseiller d'État sous Charles III, il conserva quelque temps la faveur de Charles IV , malgré les intrigues du haut clergé , dont il avait mérité la haine à plus d'un titre. Il lutta quatre ans avec avantage contre ces ennemis irréconciliables , mais il finit par succomber. La disgrâce de son ami , le comte de Cabarrus, avait été le prélude de la sienne. La paix de Bâle venait d'être conclue entre la république française et la monarchie espagnole ; les conditions en étaient onéreuses pour celleci : l'argent manquait pour les remplir. Dans cette extrémité , Jovellanos propose de frapper d'un impôt extraordinaire les revenus ecclésiastiques. Cette proposition redoubla la haine de ses ennemis , et , cette fois , ils l'emportèrent. On l'envoya dans les Asturies pour fonder un institut scientifique.
Cet exil déguisé dura plusieurs années. Son projet n'en fut pas moins exécuté , au moins en partie , par le prince de la Paix , dont le crédit aurait vaincu bien d'autres obstacles. En 1797 ou 1798, Jovellanos fut rappelé pour prendre , malgré sa répugnance , le ministère de grâce et justice ; mais il connaissait trop bien la cour
d'alors et les passions ambitieuses du favori pour s'abandonner à cette bouffée de fortune. Il avait pour l'instruire la disgrâce de Campomanès, l'exil d'Aranda; et il avait si peu de foi dans sa nouvelle faveur , qu'il avait coutume de dire à son valet de chambre de se tenir toujours prêt pour un long voyage. Le voyage eut lieu en effet. Cette fois sa disgrâce ne fut pas un exil déguisé. Arrêté chez lui comme un criminel , il fut dé« porté brutalement dans l'île de Mayorque , puis enfermé dans le château de Bellver. Il dut , à ce qu'il paraît , cette seconde persécution à la manière trop franche avec laquelle il avait parlé au débonnaire Charles IV de la reine et du favori.
Sa captivité fut longue et rigoureuse ; elle dura jusqu'à la chute de Godoï. Les événements d'Aranjuez purent seuls briser sa chaîne. Comme il se disposait à regagner ses montagnes et à se reposer , dans le sein de sa famille , de ses travaux et de ses persécutions , il fut ramené tout à coup sur la scène politique. L'invasion française venait de secouer la vieille Espagne et de la jeter dans les camps : une junte centrale s'était formée pour la défense du territoire ; Jovellanos y fut appelé ; cette faveur était trop grande pour être refusée , le mandat trop glorieux pour qu'il n'y demeurât pas fidèle ; il ne quitta pas un in-
stant ce poste d'honneur ; il partagea tous les travaux de la junte , toutes ses fatigues , tous ses dangers. Fort de sa vieille expérience et de ses longues études , il se distingua entre tous ses collègues par son intégrité, sa fierté , sa constance.
La junte ayant terminé ses travaux à Tile de Léon, en 1810, Jovellanos s'embarqua pour revenir chez lui. Mais , forcé par les événements militaires de s'arrêter une année entière en Galice , il ne rentra dans sa ville natale qu'en 1811. Il y fut reçu en triomphe ; mais il n'y trouva pas le^ repos. La junte centrale était à peine dissoute , qu'un orage s'éleva contre elle. On lui reprocha l'usurpation et l'abus de l'autorité souveraine , la malversation des fonds publics , et l'on alla même jusqu'à incriminer sa fidélité. Ces perfides insinuations sont à peine arrivées aux oreilles du noble vieillard , qu'il saisit la plume pour justifier lui et ses collègues ; et dans une adresse éloquente et fière à ses compatriotes , il détruit une à une toutes les calomnies et confond les calomniateurs. Ces généreuses pages , les dernières sorties de sa plume , viennent clore dignement cette carrière probe et laborieuse : on y respire à chaque ligne comme un parfum de l'antique honneur castillan.
Des offres avaient été faites par Joseph à Jo-
vellanos , pour lui faire accepter le ministère de l'intérieur; mais ces offres avaient été repoussées; le vieil Asturien était resté fidèle à la cause qu'il avait servie. Malgré son refus , et par suite , sans doute , des calomnies dirigées contre lui , il n'en était pas moins, à ce qu'il paraît, suspect aux partisans exaltés de l'ancienne dynastie ; ils le tenaient pour afrancesadoy et l'on a écrit qu'ils avaient provoqué contre lui une émeute populaire où il avait été massacré. Le fait est inexact. Les passions politiques ont assez de crimes à se reprocher sans les charger encore de ceux qu'elles n'ont pas commis. La mort de Jovellanos fut moins tragique. Les Asturies ayant été envahies de nouveau par les armées françaises , Jovellanos s'échappa de Gijon par mer; la saison était mauvaise , il eut à souffrir deux violentes tempêtes qui achevèrent d'épuiser ses forces. A peine débarqué dans le petit port de Vega , il y mourut d'une pulmonie aiguë, le 27 novembre 1811 ; il était âgé de 66 ans.
Héritier de la doctrine et de la gloire de Campomanès , son maître et son ami , Jovellanos forme le lien entre les deux siècles. Indépendamment de ses autres titres à une célébrité durable , cette position particulière attache à son nom un intérêt singulier. On se plaît à voir le conseiller de Charles III en présence de la for-
tune de Napoléon. On suit avec un curieux empressement le paisible penseur du xvin*' siècle au milieu des troubles du nôtre : et Ton aime à retrouver le citoyen derrière le philosophe. Jeté du cabinet dans la mêlée , il n'y fut pas pris de vertiges ; quoique sexagénaire , il se trouva à la hauteur de sa destinée. Naguère, quand la paix régnait sur la monarchie et que les princes roulaient sur l'Espagne endormie le char muet du despotisme , il avait des censures pour tous les abus , des colères pour toutes les iniquités : l'exil paya son patriotisme , la captivité sa franchise.
La scène change. Le sol est envahi ; Tindépendance nationale , ce premier des biens , est menacée. Rendu à la liberté , le captif n'a ni haine , ni rancune ; il met au service d'une patrie ingrate ses bras meurtris de fers. Il ne s'agit plus d'abus à flétrir , de réformes à prêcher ; il feut sauver l'État : et c'est à ce but sacré qu'il emploie les dernières forces et les derniers jours qui lui sont comptés. C'est là une vie belle et complète, une vie tout à la fois de pensée et d'action , consacrée tout entière à la gloire et au progrès publics. Il souffrit pour la justice , mais il souffrit en homme fier et convaincu ; l'esprit de doute ne le visita pas dans les fers. Bien loin d'y défaillir , son âme s'y retrempa ; il en sortit
plus fort , plus croyant. Sa constance fut récompensée , et en dédommagement des calomnies qui affligèrent sa vieillesse , ses yeux mourants purent voir libre et déjà presque vengée cette patrie à laquelle il avait rendu tout ce que le ciel lui avait donné. Ce sont là des caractères d'élite et qu'il convient de proposer en exemple à nos générations sceptiques et déviées , afin de les rappeler à la force d'àme et à la fidélité.
Matirid, 21 février.
C'est décidément l'intègre Valdès qui a recueilli l'hérita-oe de Llauder. Il est ministre de la guerre; mais que fera-t-il? que peut-il faire? Son administration sera probe, mais il est à craindre qu'elle ne soit impuissante. On ne doute ni de son honneur , ni de son amour du bien , mais son honnêteté même est un écueil , et l'on redoute les pièges que va tendre à sa vertu trop crédule et trop confiante , parce qu'elle est sincère , la tourbe bureaucratique au sein de laquelle le voilà plongé ; cet ignoble troupeau d'intrigants et de cupides est fait pour polluer tout ce qu'il touche et pour tout entraver. Ce n'est pas le ministre qui règne, ce sont les bureaux. Le ministre porte une ordonnance ou contresigne une loi votée par les cortès , puis il s'endort en paix , croyant avoir fait quelque chose , T. II. 14
et il n'a rien fait du tout. Si la loi ou l'ordonnance ne plaît pas aux bureaux , et comme ils vivent des abus , on devine celles qui ne leur plaisent pas , elle est nulle et comme non avenue ; ils ont mille moyens pour en empêcher l'exécution; c'est ainsi qu'en Espagne une loi n'est le plus souvent qu'une feuille de papier. Les autorités provinciales en usent de leur côté comme les bureaux , et j'ai vu des capitaines généraux jeter devant moi au panier des ordres du ministère qui ne leur convenaient pas. C'est nne désobéissance organisée. A moins d'être dictateur , que voulez-vous que fasse un ministre dans un pays oii régnent de telles mœurs administratives? Malgré toute sa vertu , Valdès se perdra dans le gouffre béant oii tant d'autres se sont perdus avant lui et où tant se perdront encore.
Et puis , ministre de la guerre , comment ferat-il la guerre? créera-t-il une armée par un coup de baguette? battra-t-il monnaie avec les rochers delà Navarre? L'argent manque, les hommes manquent aussi, et ce je ne sais quoi de surhumain qui entraîne les peuples en révolution et qui a fait les miracles militaires de la république française. La guerre de Navarre est la tunique empoisonnée de Déjanire ; attachée aux flancs de l'Espagne, elle la consume et la tue. Faudra-t-il
qu'une main étrangère vienne lui arracher la robe homicide? ne saura-t-elle pas s'en dépouiller de ses propres mains?
L'Espagne ne s'est-elle pas assez longtemps consultée pour dire enfin à l'Europe qui la regarde faire et qui l'attend , ce qu'elle espère et ce qu'elle veut? Veut-elle ou ne veut-elle pas le prétendant? Si elle le veut, qu'elle le dise ; si elle ne le veut pas , qu'elle le prouve. Mais qu'elle parle enfin , qu'elle se décide ; les partis hostiles à la liberté n'ont déjà que trop exploité ces longues hésitations.
Daqs cet état d'incertitude et de stagnation , des paris sont ouverts : les uns mettent sur la carte de la reine, d'autres mettent hardiment sur celle de son rival ; et à voir la mollesse des esprits , l'inertie des masses, il faut , je l'avoue, une foi robuste dans les principes pour ne pas mettre l'enjeu sur la dernière et ne pas déclarer la partie perdue.
Pourtant elle ne l'est pas. Ce n'est pas que Madrid soit imprenable ; loin de là 5 il ne serait pas impossible d'exécuter sur elle avec succès un coup de main hardi. Sans doute , à défaut des fortifications qui lui manquent , car c'est une ville ouverte comme Paris , elle serait bravement défendue par la garnison , parce que le soldat espagnol de tous les partis est bon en face de
Fennemi , surtout dans la défense des places ; mais la division pourrait bien se mettre dans le cœur de la cité ; la population des faubourgs ou quartiers bas, harrios bajos , est loin d'être dévouée à la reine et à son gouvernement. Et puis n'a-t-on pas vu , au siècle dernier , la capitale tomber deux fois en quatre ans au pouvoir d'un autre prétendant? Mais il n'y resta pas , et don Carlos , y entrât-il comme lui, n'y resterait pas davantage. Ce ne serait qu'un accident passager , une phase de la révolution.
Son règne, ne durât-il qu'un jour, serait une des plus grandes calamités qui pussent affliger l'Espagne : caries vengeances sont implacables et les réactions atroces sur cette terre sanglante qui ne sut jamais pardonner , mais il n'en tournerait pas moins encore au profit de l'avenir , en réunissant en un faisceau compacte toutes les fractions aujourd'hui dispersées et divisées de la démocratie espagnole. L'Espagne absohitiste n'est plus possible; et quelque contradiction que présente le spectacle de la Péninsule , par quelques phases diverses qu'elle doive passer encore, c'est une terre à jamais acquise à l'espoir nouveau. Je suis donc sans inquiétude sur le résultat final de la lutte ; l'opiniâtre entreprise de don Carlos est désespérée. La tiédeur du peuple pour la cause de la reine ne veut pas dire qu'il ait du
dévouement pour lui; à très-peu d'exceptions près, il' est neutre ; or la neutralité n'est pas la sympathie ; c'est même cette neutralité des masses qui a donné et qui promet encore tant de durée à cette guerre civile , condamnée , si elles ne s'en mêlent, à se dévorer elle-même. Un fait incontestable , et que tous les événements ont prouvé 5 c'est que , si le peuple espagnol n'est pas encore rallié d'une manière bien sensible à un ordre social nouveau , il est complètement détaché de l'ancien. Il est dans un état de doute et de transition; il se reconnaît, il se tàte , pour ainsi ^dire , avant de faire le pas décisif. Il prend son temps comme il fait pour tout, car il n'est jamais pressé; quand il aura pris enfin son parti, il n'aura qu'à souffler sur la guerre civile pour l'éteindre. Et c'est ce qui serait déjà arrivé sans nul doute si l'on avait parlé au cœur de ce peuple noble et frugal , et si l'on avait armé à temps son bras puissant. Mais non , on se défie de lui, on le tient éloigné , on ne lui donne ni otages ni garanties , et l'on s'obstine à faire une question de pouvoir d'une question de liberté. Bât pour bât , que lui importe ? Mais quoique mis hors de cause , le peuple est toujours là avec ses grands instincts et ses passions farouches , mais fortes et vigoureuses ; tout cela se retrouvera à son temps; et malgré tout, la Navarre ne vaincra
pas plus la révolution espagnole que la Vendée n'a vaincu la révolution française. A travers les nuages qui voilent encore à tous les yeux l'avenir péninsulaire , et par delà les horizons sinistres oii se forment et grondent les orages politiques 5 on peut voir poindre déjà les lueurs calmes et bienfaisantes d'un soleil réparateur.
Madrid , mars.
L'histoire de Madrid est dans celle du palais royal , qui est son plus beau monument et Tune des plus magnifiques résidences princières qu'il y ait en Europe. On ne sait rien de positif sur sa fondation première. Les uns le font remonter au temps des Mores , mais alors ce n'aurait été qu'une forteresse où les princes ne faisaient que des séjours momentanés lorsqu'ils étaient en campagne ; d'autres ne le font bâtir que vers la fin du xi® siècle par le roi Alphonse VL Saccagé parles Mores en 1109, il fut réparé , puis renversé par un tremblement de terre sous le règne de Pierre le Cruel , dont le successeur, Henri II, le releva de ses ruines. Ce n'était qu'un fort petit château , élevé moins pour la défense du pays que pour la commodité des princes qui venaient chasser l'ours dans les envirans , alors
aussi boisés qu'ils sont nus aujourd'hui. Madrid n'était en ce temps-là qu'une bourgade de peu d'importance. Le premier roi qui y fit quelque séjour fut Henri IV , le père d'Isabelle la Catholique. Le site plut à Charles-Quint, Tair et les eaux lui convenaient ; il songea à faire là sa résidence. En 15S7 il fit mettre la main à l'œuvre , et le modeste château se convertit en un palais superbe. II ne fut terminé que sous Philippe II , qui érigea définitivement la ville de Madrid en capitale du royaume. Elle dut cet honneur à sa position centrale au milieu de la Péninsule , car d'ailleurs elle n'a rien d'une capitale.
Dès lors le palais royal ne fit que croître en grandeur et en beauté sous la direction des premiers artistes de la monarchie , depuis Louis de la Vega , architecte de Philippe II , jusqu'à Juan de Herrera et Gomez de Mora. Les contemporains de Philippe IV et de Charles II en parlent avec admiration; nous sommes forcés de les croire sur parole , car l'édifice fut dévoré par un incendie en 173-4 , et il n'en resta pas pierre sur pierre. Philippe V , qui régnait alors , entreprit de le rebâtir sur un plan nouveau et plus vaste. Jaloux d'effacer la magnificence de ses prédécesseurs 5 il appela , dans ce but , à sa cour l'abbé Juvara , célèbre architecte messinais du temps. Cependant le plan de Juvara ne fut pas approuvé
à cause de ses prodigieuses dimensions et des dépenses exorbitantes qu'il eut occasionnées. Le modèle en bois de ce projet gigantesque est conservé dans le musée militaire de Madrid , et l'on voit que c'était moins un palais qu'une ville. Juvara mourut avant d'avoir pu présenter un second plan 5 et ce fut celui de son disciple Jean-Baptiste Sachetti, de Turin , qui fut agréé. On posa la première pierre en 17^7 , deux siècles juste , année pour année , après que Charles-Quint avait mis la main à l'édifice consumé. Il fut , non pas achevé , car il ne l'est point , mais amené à l'état où i^ est aujourd'hui , sous le règne de Ferdinand VI.
Des sommes énormes s'y sont englouties, et c'est à ces excessives dépenses et à ces immenses travaux que Madrid doit d'être encore aujourd'hui la métropole du royaume. Après l'émeute de 1766 , provoquée , comme on sait, par l'ordonnance qui rognait les chapeaux castillans , le roi Charles III prit en tel dégoût le peuple de sa capitale qu'il songea à transporter à Séville le siège du gouvernement; l'exécution de ce projet était la ruine de Madrid. Centriste de voir que tous les trésors prodigués pour l'embellissement du palais allaient être perdus et tant de magnificences abandonnées à la destruction , le comte d'Aranda entreprit d'apaiser Charles III et réussit à le faire
changer de résolution. Ainsi le palais a été bâti parce que Madrid était devenue capitale des Espagues , et Madrid est restée capitale des Espagnes parce que le palais avait été bâti.
Voilà l'histoire de cette demeure royale , soumise à tant de vicissitudes ; en voici maintenant la description architecturale.
Le palais forme un carré à quatre faces égales de -470 pieds de ligne horizontale et de 100 de hauteur, avec des saillies formant pavillons aux quatre angles , et deux ailes entreprises sous le règne de Charles III et non terminées. Du plainpîed au premier étage , l'édifice est de granit tigré , sans autre ornement que les moulures et les bordures des fenêtres, qui sont en pierre blanche de Colmenar. Le corps supérieur incline au style dorique , et la corniche est soutenue de demi-colonnes et de pilastres qui alourdissent le bâtiment bien loin de l'alléger. La saillie de chacun des angles a douze colonnes , et chaque façade en a quatre. Les pilastres qui occupent les intervalles ont des chapiteaux ioniques , tandis que les colonnes sont doriques ; cette bigarrure d'ordres ne produit pas un beau coup d'œil.
La corniche est ornée d'une balustrade de pierre qui court tout autour de l'édifice et cache le toit, qui est en plomb. Elle était autrefois surmontée des statues de tous les souverains d'Es-
pagne, depuis Ataulphe jusqu'à Ferdinand VI, soixante générations de rois , sculptés en pierre, sans compter une armée auxiliaire composée de souverains de Navarre , de Portugal , de Mexico , du Pérou , et même de caciques indiens. Tous ces monarques ont été détrônés et ensevelis sous les immenses voûtes du palais dont ils couronnaient le faîte. On a mis à leur place de grandes urnes de pierre.
Les portes de la façade principale conduisent à un vestibule spacieux d'oii Ton passe par un large portique dans la cour intérieure de 140 pieds d'aire. Cette cour, qui occupe le milieu de rédifi«e , est carrée , entourée de portiques et ornée des statues, médiocrement exécutées, de Trajan, Adrien, Honorius et Théodose, les quatre empereurs romains nés en Espagne ; mais une chose la dépare , quoiqu'elle soit d'ailleurs assez grandiose , ce sont les fenêtres vitrées qui ferment les galeries supérieures ; on dirait une manufacture plutôt qu'une demeure royale. L'Alcazar de Tolède et le palais de Grenade offraient de plus beaux modèles ; on eût mieux fait de les suivre. De plus on a eu l'horrible idée de passer en blanc tous les murs et les colonnes en rose.
L'escalier est magnifique , tout en marbre tacheté de noir , marches et balustrades. Il se bifurque au milieu et conduit à la salle des gardes.
Les hallebardiers font sentinelle à la porte de cette salle , et le premier palier est orné de deux lions de marbre blanc , portés sur deux piédestaux. Les Espagnols racontent qu'arrivé là, Napoléon s'arrêta , et , posant la main sur un de ces lions : <( Enfin , dit -il , je la tiens cette Espagne tant désirée ! )> Et se tournant vers Joseph : <tMon frère , ajouta-t-il , vous serez mieux logé que moi. n Le patriotisme péninsulaire tire de ce mot un grand sujet de vanité. Le palais de Madrid a en effet vme sévérité et une majesté qui manquent aux Tuileries; c'est, sans contredit, un plus beau monument; mais sans jardins, sans fontaines, sans rien de ce que possèdent en ce genre les Tuileries , il a bien plutôt l'air d'une forteresse que delà résidence paisible d'un prince au centre de ses Etats. Les murailles sont démesurément épaisses, les fondements d'une profondeur proportionnée , et les entrées ont quelque chose de militaire. Tout est voûté , et , afin de mettre l'édifice à l'abri des incendies^ on n'a point employé de bois dans sa construction.
Elevée sur la hauteur à l'extrémité occidentale de la ville , cette énorme masse de pierre domine au loin les campagnes tristes et nues qu'arrose le Mançanarès , quand il a de l'eau , car il ne lui manque que cela pour être un fleuve. De l'autre côté est une immense place, Plaza de Oriente ^
qui fut entreprise par les Français , mais qui, n'ayant jamais été terminée , n'est aujourd'hui qu'un amas de décombres semés d'échoppes et flanqués de distance en distance de maisons irrégulières : c'est un abord peu royal. Afin de peupler un peu ce vaste désert , on a commencé à bâtir un théâtre, qui s'achèvera quand il plaira à Dieu , et des écuries tout auprès. En attendant , Madrid n'a pas , quand il pleut , de plus affreux cloaque , et, dans les chaleurs, c'est une zone torride.
Telle est l'apparence extérieure de ce palais célèbre : l'intérieur est décoré avec une magnificence extraordinaire ; la chapelle surtout n'est que marbre et or , mais la matière l'emporte de beaucoup sur l'art; tous ces trésors sont disposés avec un goût équivoque. La richesse n'est pas l'élégance , et c'est là un principe que les architectes espagnols ont trop souvent méconnu, principalement dans la décoration des monuments religieux.
Les appartements avaient été meublés dans l'origine avec une grande somptuosité, mais cette somptuosité héréditaire , qui remonte à deux ou trois générations , n'a pas été de la part des enfants l'objet d'un culte bien soigneux ; elle tombe en ruine en plus d'un endroit , et la lésine moderne a mal réparé les avaries , surtout quand c'est le
feu roi qui s'est chargé de ce soin. Personne au monde n'a jamais eu plus mauvais goût ni la main plus malheureuse. II avait la manie des pendules ; on en voit jusqu'à six et plus dans une seule pièce : c'est agréable quand midi sonne. Une pendule était le cadeau le plus flatteur qu'on pût lui faire , et il en recevait de toutes mains. Absorbé dans cette passion puérile , il a donné peu de soins aux autres parties de l'ameublement. On voit, par exemple, avec des tables en acajou massifs , des tentures déchirées ou remplacées par du papier de cabaret , et l'on a mêlé aux vieux meubles des colifichets modernes qui hurlent de leur être accouplés. Luxe et misère !
La salle d'audience , de los embajadores y est la plus riche et la mieux tenue ; elle est remarquable par le nombre et le volume des glaces sorties toutes de la fabrique , aujourd'hui fermée , de Saint-Ildefonse. On conserve, entre autres raretés historiques , le trône de Philippe II ; il est rouge , brodé en or et semé de perles et de pierres précieuses.
Quant aux peintures , la collection du roi d'Espagne passait pour l'une des plus riches et des plus précieuses qui fussent au monde. Les trois écoles espagnole , italienne et flamande y étaient magnifiquement représentées; l'école française ne l'était pas si bien. Tous ces chefs-d'œuvre ont
été transportés dans le musée lors de sa fondation ; c'est de là que sont sortis les jdIus beaux tableaux de Murillo , de V^elasquez , d'Orrente de Ribera , de Rubens • de Van Dyck , du Titien , de Paul Véronèse , du Poussin ; en un mot, de tous les grands maîtres, et de plus le fameux Portement de Croix de Raphaël , dit le Spashno di Sicilia, parce qu'il avait été fait pour l'église du Spasimo àPalerme. Ce chef-d'œuvre demeura longtemps enfoui dans une espèce de garde-meuble , oii il était impossible de le voir et oii il était perdu pour l'art. Telle est l'incurie de la cour d'Espagne pour tout ce qui est art , qu'un cuisinier retira , il y a quelques années , d'un charbonnier , une planche sur laquelle il y avait une image: c'était un Léonard de Vinci !
Ce qu'on n'a pu enlever du palais , et le musée y a peu perdu , ce sont les fresques : œuvres du xviii^ siècle, elles sont dignes de cette époque de décadence et de mauvais goût ; ce sont, pour la plupart , de froides allégories , soit profanes , soit religieuses , ou Hercule , le grand protecteur de l'Espagne après la Vierge , joue le principal rôle. Les plus tolérables , sinon quant à l'invention , du moins quant à la correction , sont celles de Mengs , qui a tenu le sceptre de la peinture en Espagne pendant longues années ; les autres ont été peintes par Tiepolo, Conrado, Maella ,
Bayeu, et autres célébrités du temps , ensevelies aujourd'hui dans un oubli mérité.
Mais toutes les magnificences de ce pompeux séjour n'en sauraient tempérer la tristesse. Ce royal intérieur est morne et a dès longtemps perdu l'habitude des fêtes. A l'exception de quelques baisemains en l'honneur d'insignifiants anniversaires , il n'y a plus de réceptions , plus de cour. Reléguée dans le plus petit entre-sol de son immense demeure , la reine y vit comme une simple bourgeoise , et sa maison n'a ni éclat ni prestige. Ces appartements spacieux et vraiment royaux n'ont plus d'habitants; quelques voyageurs curieux en troublent seuls , à de très-longs intervalles, la solitude; et le pas monotone des hallebardiers rend plus triste encore et plus profond le vaste silence des galeries désertes. L'ombre de Philippe II semble planer sur le palais de son choix , et en bannir, par l'effroi de son nom , le mouvement et la vie. Toutefois il se prépare et déjà ont eu lieu sous ce toit muet des scènes qu'il n'avait pas rêvées.
Madrid, mars
Lçs calamités du temps n'empêclient pas le plaisir ; jamais le carnaval n'a été aussi brillant ; les bals et les mascarades ont absorbé l'attention publique jusqu'à faire oublier tout le reste , et la gravité castillane s'est compromise au point que je n'y ai plus foi. On a fait croire aux Espagnols , et eux à l'Europe , qu'ils étaient un peuple grave ; mais il n'en est rien : c'est une pure mystification. L'Espagnol aime le plaisir autant que qui que ce soit , et il s'y livre avec passion quand on le lui permet.
C'est l'inquisition 5 c'est Philippe II , qui avaient refoulé ces instincts naturels et jeté sur l'Espagne ime teinte sombre et monacale. Les princes de la maison de Bourbon n'ont fait que l'assombrir encore. Soit qu'ils regrettassent les pompes
et la magnificence de Versailles , soit qu'ils eussent un éloignement involontaire pour le caractère du peuple qu'ils étaient condamnés , de par Louis XIV , à gouverner , il est de fait qu'ils eurent presque tous une cour triste , qu'ils vécurent solitaires à l'abri d'une étiquette insociable et repoussante 5 et que leur humeur taciturne et mélancolique agit ainsi dans le sens de la monarchie inquisitoriale et tout à fait théocratique de Philippe IL
Nous avons vu que Ferdinand VII ne fit que persévérer dans cet esprit de répression mondaine , et comment la reine Christine apprivoisa son farouche époux. Amoureuse du plaisir , comme une franche Napolitaine, elle plaida pour le bal , et le bal obtint grâce et pardon. On égorgea bien encore Torrijos et ses cinquante-deux compagnons , mais il fut permis de danser sur le tombeau sanglant des martyrs. Aimable compensation !
Une fois émancipé , le peuple de Madrid s'est dédommagé largement de l'arriéré , et c'a été cette année une fureur de danse incroyable. Toutes les classes s'en sont donné à l'envi l'une de l'autre ; il n'y avait pas de nuit où il n'y eut à la fois cinq ou six bals, et depuis las Delicias jusqu'aux salons diplomatiques, le concours était partout immense.
L'ambassadeur d'Angleterre a donné un bal quia occupé l'attention publique pendant quinze jours. Le journal YAheja lui a consacré deux ou trois colonnes, la Revista^ YObservador , et tous les journaux, ministériels ou non, des feuilletons hyperboliques. L'ambassade de France réunissait tous les mercredis dans ses salons la fleur des beautés madrilenas ; puis est venu le tour du comte de Toreno. C'était une nouveauté , car en Espagne les ministres ne reçoivent point et sortent peu ; ils font la vie d'anachorète , vivent séquestrés chez eux par économie autant que par habitude , et le monde est pour eux comme s'il n'était pas. Le comte de Toreno fait exception à la règle commune : il aime le monde , y vit volontiers et a ouvert sa maison. Son bal a fait scandale parmi ses confrères , qui l'accusent d'avoir dépensé en une nuit son traitement d'une année entière ^ Le scandale a été d'autant plus grand que l'envie aiguisait les langues 5 la reine a voulu être de la fête ^ et rompant la vieille étiquette espagnole, elle a honoré de sa présence auguste son ministre des finances , et a soupe sans façon chez lui , toute étincelante de dia-
' Les ministres espagnols n'ont guère plus tle 3o, 000 francs , et en {jénéral les fondions publiques sont fort peu rétribuée* en Espagne.
mants. Quoiqu'on eût cherché à Teffrayer en l'avertissant qu'on devait l'enlever pendant le bal , elle n'y est pas moins restée jusqu'au matin, sous Ja garde d'un escadron de cavalerie et d'une compagnie de grenadiers. Elle avait, du reste , un antécédent dans l'exemple de son ancêtre Louis XIV dansant chez le surintendant Fouquet. Il y a seulement cette différence que Marie- Christine n'est pas Louis XIV , et que la fête de Vaux fut le signal d'une disgrâce, tandis que celle de la rue de los Afligidos ' est le prélude d'un redoublement de faveur.
Mais la royauté ne s'en est pas tenue là : elle a dansé comme une simple grisette , et il a été donné à plus d'un roturier de presser en valsant la main royale , ou du moins son gant. Ceci demande explication.
D'abord il faut savoir que la reine Christine vit en pleine inimitié avec sa sœur l'infante Louise-Charlotte, femme de l'infant don François de Paula. Il a même été une fois question de l'exiler de Madrid , parce qu'on la craint. Concordia rarasororum. Les deux sœurs évitent soigneusement de se rencontrer , et on l'on voit l'une on est sûr de ne pas voir l'autre.
Or, durant tout le carnaval, l'infante a fait
* C'est la rue où le comte de Torcno a son hôtel.
ses galeries des bals masqués de Sanla-Catalina. Ce sont des bals de souscription fort célèbres à Madrid , et oii tout le monde va. Personne n'y était plus assidu que l'infante et sa famille ; costumée tantôt en paysanne valencienne , tantôt en reine de la nuit , elle y restait jusqu'au matin, et ne se bornait point, comme on pourrait le croire , au simple rôle de spectatrice ; elle prenait une part active à la fête , et plus d'une fois on la vit danser , elle et sa fdle , âgée de quatorze ans à peine , côte à côte avec Maria- Aurora, ou la Concha Argûellèz , ce qui ne laissait pas que djétre fort édifiant.
La reine aurait bien voulu prendre sa part de ces plaisirs délicats , mais la présence de sa sœur l'en exilait. A défaut de ceux-là, son ingénieuse jalousie a imaginé de s'en créer de semblables ; elle a emprunté la maison et le nom d'un grand d'Espagne , le comte Altamira , et elle a donné chez lui , pendant tout le carnaval , des bals costumés dans le goût de ceux de Santa- Catalina. Un petit nombre d'élus fidèles , dont la reine elle-même dressait la liste , furent seuls invités d'abord , puis le cercle s'étendit peu à peu ; les billets portaient le nom d' Altamira et compagnie, .altamira y socios.
On ne vit jamais rien déplus bouffon que cette association d'une reine et d'un grand d'Espagne
pour faire cîanser à meilleur marché ; on ne pouvait, en effet , traiter à moins de frais. Les illustres sociétaires ne fournissaient que la musique et la lumière ; et pour rafraîchir les danseurs et défrayer leur appétit, il y avait dans une salle voisine une espèce d'ambigu , ovi l'on payait à beaux deniers comptants tout ce que l'on consommait, ne fût-ce qu'un verre d'eau. Il est vrai qu'on avait la faculté d'y fumer. Cet ambigu était bien la plus ignoble tabagie que l'on puisse voir. Les soupers de la Grande-Chaumière sont autant de festins des Mille et une Nuits comparés à cette Courtille royale. Des marmitons en manches de chemise et en tablier sale y servaient les dames avec les doigts , et l'on y sentait la graisse et l'huile des quinquets à plein nez ; ces parfums voluptueux , mêlés à l'odeur du mauvais tabac , se répandaient dans la salle de bal en guise d'encens. Le maître de la maison , qui a quatre pieds de haut , et qui a épousé , dit-on , sa cuisinière, se dissimulait comme un pauvre honteux dans un tout petit coin, oii personne ne le saluait ni ne lui parlait. Ses aïeux , peints par les grands maîtres, présidaient à la cérémonie comme des spectres improbateurs.
Quant à la reine , elle dansait beaucoup, malgré son embonpoint , et avec le premier invitant. Elle y mettait une facilité charmante. Une demi-
douzaine cle vieux hidalgos décrépits , qui formaient bien, entre eux six, quatre à cinq siècles , prenaient des leçons de danse chez la marquise V... pour se produire là avec avantage, et j'ai vu la reine danser un galop avec un vieux diplomate de soixante-dix ans bien comptés. Ce qui n'était pas moins édifiant , c'était la familiarité publique et l'intimité toute conjugale du favori Munos avec Sa Majesté. Etait- elle costumée en Napolitaine , lui l'était en Napolitain ; et s'il était en Albanais , c'est qu'elle était en AK banaise. Ce Munos est un gros garçon sans éducation et sans esprit , un véritable étalon royal. Ce cfioix fait peu d'honneur au goût de la reine, et l'on peut faire ici du vieux proverbe ; Dismoi qui tu hantes y je te dirai qui tu es y une application fâcheuse pour elle. Voici comme on raconte l'histoire de leur liaison. Du vivant de Ferdinand , Munoz était garde du corps. Son service l'appelait souvent au palais et à la suite de la voiture royale. Un jour , à la promenade, la reine s'étant piqué le doigt , le sang coula 5 elle l'étancha avec son mouchoir , qu'elle jeta ensuite hors de la voiture. Munos ramassa le mouchoir ensanglanté avec un geste qui n'échappa point à la reine, et le garda. Depuis , on échangea des regards d'intelligence ; mais Ferdinand vivait encore , sa jalousie était vigilante , et les choses en restèrent là.
Le roi mort , la voiture de la reine versa un jour à la promenade. Munoz , ce jour-là encore, se trouvait de service ; il fut le premier à s'élancer de cheval et il enleva la reine dans ses bras hors du carrosse renversé. Dès lors on se parla , et le premier rendez-vous eut lieu à quelque temps de là à Quita-Pesares, maison de plaisance entre Saint-Ildefonse et Ségovie.
Bientôt après Munoz quitta le service, et la reine l'appela au palais , où elle le nomma sergent de service , emploi qui l'attache exclusivement et toujours à sa personne.
Ils sont demeurés depuis dans les rapports de la plus étroite intimité ; et si vigilante , si causeuse , si menteuse même que soit la médisance publique , elle n'a pas jusqu'à présent , que je sache, accusé la reine d'infidélité. C'est une justice à lui rendre ; jeune et jolie comme elle était, libre , et de plus reine , rien ne l'eût empêchée de suivre les traces de Catherine II. Il y a quelque honnêteté à elle à s'en être tenue à son premier choix. Le malheur est seulement qu'elle ait fait celui-là.
Au bal Altamira , Munos se comportait avec elle comme un mari avec sa femme ; c'est lui qui la conduisait à sa voiture , à la barbe de la milice urbaine , qui bordait la haie en présentant Içs armes et battant aux champs ; il lui donnait
la main pour y monter ; il montait avec elle en tète-à-téte 5 et , fouette cocher ! On en était quitte pour quelques lazzi partis des rangs.
C'est la milice urbaine qui faisait la police du palais; elle assistait l'huissier chargé de recevoir les billets et de s'assurer de l'identité des personnes ; elle encombrait les escaliers , les antichambres et jusqu'à la porte du bal ; encore ne restait-elle pas toujours à la porte ; le moment venait où , elle aussi , prenait part aux saturnales : fonçant alors dans la salle par pelotons serrés , elle jouissait à son tour de l'inappréciable honneur de danser la valse et le rigodon avec la reine d'Espagne et des Indes , laquelle , à dire vrai , ne pouvait s'empêcher de sourire des entrechats prétentieux et des ronds- de-jambe étudiés du soldat citoyen.
Quand on songe que cette mauvaise parodie des poignées de main se joue par une femme, par une jeune reine , par la reine d'Espagne, sur la terre classique de l'étiquette , où la loi punissait de mort quiconque osait seulement toucher du doigt la reine , image vivante de la divinité , on se demande ce qu'il en est donc de la royauté et ce qu'elle a fait de ses anciens prestiges. Après cela , bâtissez des trônes , et fondez , si vous pouvez , des dynasties.
Les majestés expirent de toutes parts; les unes
UNE ANNÉE EN ESPAGNE. T. II. l6
meurent tristement au fond de leurs palais solitaires, les autres s'en vont gaiement au son du violon et des flûtes , comme ces vieillards caducs qui s'acharnent aux plaisirs de leur jeunesse , et qui dansent encore , pour tromper le temps et eux-mêmes, au bord de la tombe entr'ouverte qui les attend. La vieille monarchie espagnole a choisi ce dernier parti; en dépit des ombres réprobatrices des Charles-Quint et des Philippe II, que je voyais errer indignées au sein de la royale orgie, rinsouciante héritière d'Isabelle la Catholique descend , au milieu des chants et des danses , le menaçant précipice oii dort déjà ensevelie la moitié de sa race , et oii le reste doit tôt ou tard s'engloutir.
Voilà des choses bien puériles ; mais ces puérilités cachent un fond sérieux et renferment de graves leçons. Et puis elles donnent à connaître à quelles vaines préoccupations se livre la cour en face des grands événements dont l'Espagne est le théâtre.
Jamais cependant la guerre civile n'a pris un caractère si alarmant , si sanguinaire. On vient d'apprendre tout à l'heure que Mina , poussé à bout , a livré aux flammes et décimé la population du village de Lecaroz. On ne fusille plus les prisonniers , on les massacre surle champ de bataille, c'est plus expéditif ; les soldats s'amusent
à larder les blessés à coups de baïonnette ; pour les achever , on les ampute comme Abailard et on les laisse mourir lentement , noyés dans leur sang. Ces atrocités se font dans les deux camps ; car, des deux côtés , on fait assaut de férocité. Et tandis que les enfants de la même patrie s'égorgent et se mutilent comme des sauvages sur les champs ensanglantés de la Navarre , la reine de ces peuples infortunés se travestit joyeusement et danse avec son favori à Tombre des baïonnettes citoyennes.
Il faut en finir avec ces misères. Les mascarades du palais Altamira ont mis en lumière une chose qu'on savait déjà, mais qui a acquis là un nouveau caractère d'évidence , c'est que l'étoile de Martinez de la Rosa pâlit dans le ciel changeant de la cour , et que celle de Toreno y brille d'un éclat toujours plus vif. Ce n'est pas que la reine croie l'un plus propre que l'autre à tenir d'une main habile et ferme les rênes de l'État : c'est tout simplement que Martinez l'ennuie, tandis que Toreno l'amuse. La tourbe des solliciteurs et des courtisans , tous ces valets de cour qui étaient là rampant autour de la reine, étonnés eux-mêmes d'être sur leurs pieds et pas sur leur ventre , s'aperçoivent que le vent tourne, car cela a le nez fin, et plusieurs saluent déjà dans le ministre des finances le président du conseil.
Madrid, mars.
Voici un nouvel échantillon de la justice distribu tive de ce pays-ci» On captura le mois dernier, dans les eaux de Castro , une goélette , V Isabelle- Anna, abondamment pourvue d'armes et de munitions, et montée par vingt-sept officiers espagnols 5 parmi lesquels se trouvait un fils naturel du duc del Infantado , le lieutenant-colonel don Manuel Toledo , qui avait demandé et obtenu la permission de faire un voyage en Italie. Lui et ses vingt-six compagnons, dont plusieurs étaient des déserteurs , passaient avec armes et bagages à l'armée du prétendant. Toutefois ils avaient pris leurs précautions , ils naviguaient sous pavillon anglais , et leurs passe-ports portaient la destination de Gibraltar. Mais , capturés en vue des côtes , ils étaient surpris , pour ainsi
dire, en flagrant délit, et leur désertion était patente.
Depuis , on n'avait plus entendu parler de la goélette capturée ni des prisonniers. Malgré l'évidence du crime , Martinez de la Rosa vient de décider qu'ils ne seraient pas même mis en jugement , et ils vont être transportés , pour la forme , à Porto-Rico , d'oii ils reviendront en Europe quand cela leur plaira. Certes, on ne saurait trop applaudir à cet acte de douceur et de clémence , si c'était une réaction contre les atrocités de la guerre civile , et que ce fût le résultat d'un système de conciliation et d'humanité, mais il n'en est rien ; le fait suivant Fa prouvé.
Il y a une huitaine de jours que quelques soldats d'un bataillon de recrues en garnison à Tolède , se mirent à courir les villages d'alentour en criant : Vive Charles F! Cette échauffourée n'était qu'un enfantillage qui n'a pas eu de suite et qu'un instant a calmé. Trois sergents, accusés d'en être les auteurs , n'en ont pas moins été arrêtés , jugés par un conseil de guerre et impitoyablement fusillés.
Que vous semble, dites-moi , de cette manière de distribuer la justice? D'une part, vingt-sept officiers, dont quelques-uns même sont des déserteurs , arrivent bien pourvus d'armes et de munitions pour grossir les rangs du prétendant ;
leur intention est avouée , ils agissent sciemment, et leur parti est pris de renverser, s'ils peuvent , les institutions établies et le gouvernement avec elles : ils échouent : on les arrête ; on ne les met pas même en jugement , et quoiqu'il ne s'élève aucun doute sur leur crime, leur châtiment équivaut presque à une absolution. D'autre part , voilà trois pauvres sergents qui , dans un moment d'entraînement, de fascination, se mettent à pousser des cris séditieux , sans avoir probablement la conscience bien nette de ce qu'ils font : on les prend , on les fusille.
Voilà comme on entend la justice en Espagne; la loi a deux poids et deux balances , et les hommes sont classés par catégories , dont l'une appartient à l'échafaud. Si vous combinez cela avec les escribanos, vous aurez un résultat bien propre à confondre et pervertir chez un peuple tous les principes du droit , toutes les notions de légalité humaine. Il n'est personne, au reste , qui ait songé à demander compte au ministère de cet acte inouï , criminel de partialité ; personne qui ait formulé aux cortès ou ailleurs cette simple proposition : qu'il fallait, ou mettre en jugement tous les coupables sans distinction , ou user de clémence avec les sergents comme avec les officiers.
Quand on songera sérieusement à régénérer
l'Espagne , il faudra commencer par la réforme radicale de la justice. C'est un membre profondément gangrené , qui corrompt de proche en proche et menace le corps social tout entier d'une complète dissolution.
En attendant , le calme plat continue ; pas un événement ne trouble la surface de cette mer immobile. Le pouvoir dort , les cortès dorment, l'opinion dort; il n'est pas jusqu'au loup-cervier, dont Madrid est la proie , qui ne dorment aussi. Jamais sommeil ne ressembla plus à la mort. Et l'on appelle cela une révolution !
Séville , avril,
Encore toute parfumée d'encens et toute étourdie du bruit des cloches , Séville sort aujourd'hui des cérémonies de la semaine sainte. On vante baucoup en Espagne la manière dont on les célèbre ici. Cependant ce n'est pas grand'chose.
A défaut de la foi et de l'esprit qui vivifient , on peut surprendre les sens et quelquefois même la raison par une grande magnificence extérieure. C'est ainsi qu'à Rome , par exemple , la grandeur de la forme supplée à la vacuité du fond.
Mais ici ce n'est pas le cas. Il n'y a point de pape pour bénir le troupeau ; il n'y a pas deprinces de l'Eglise pour orner les processions de leur pourpre éclatante; il n'y a qu'un pauvre petit archevêque bien vieux , bien impotent , bien renfrogné, qui fait sa besogne de mauvaise humeur, lavant les pieds aux pauvres, et les servant
à table avec une mine rechignée , qui semble donner de grand cœur au diable tous les mythes et les mystères.
Les chanoines qui composent sa suite sont de gras et joyeux compagnons qui ne voient dans tout cela qu'une corvée dont ils se déchargeraient bien volontiers , et qui est d'autant plus rude , qu'elle distrait leur cuisinière et retarde l'heure sacramentelle de leur dîner. Tout cela est écrit sur ces larges faces fleuries où la gastronomie , plus que la religion , a gravé ses empreintes, et qui semblent, parleur embonpoint surabondant, insulter à la maigreur et au marasme des mendiants qui se traînent à leurs pieds sur les marbres somptueux du temple.
Tandis que le chœur des chanoines psalmodie de routine les louanges de Dieu , un autre chœur lugubre et lamentable fait retentir les voûtes de l'église du cri de la misère et de la faim. Hambre! hambre! est un mot qui vous poursuit partout et qui vous bourdonne à l'oreille comme un écho funeste. Au coin de toutes les rues, dans la cour de toutes les maisons , sur les places, dans les cafés, au théâtre, dans les hôtelleries , partout et toujours c'est la même misère , les mêmes lamentations , et on les retrouve encore au pied de l'autel et jusque sous la robe du prêtre, qui n'en a cure.
Le cœur se serre et s'endurcit à la vue de tant de maux que Ton ne peut soulager. Séville offre sous ce rapport une richesse et un luxe qu'il serait diflicile de rencontrer dans aucune ville du monde. Qui n'a pas vu Séville n'^ pas vu de baillons , et ne sait pas ce que c'est que la mendicité. C'est ici qu'il faut la voir ; c'est ici son règne et son triomphe. Ici , le mendiant vous retient par l'habit et vous barre le passage.
Malheur à qui oserait le rudoyer! On soulèverait infailliblement contre soi quelque tempête dont on serait victime. — Allez avec Dieu ! Faya usted conDios! Mon frère, je n'ai rien. Hermano mio , no tenyo nada! — telles sont les formes de refus en usage sur cette terre où les mendiants sont rois parce qu'ils sont en force , et il ne serait pas prudent , je le répète , de s'écarter de la formule.
Mais revenons des mendiants aux prêtres , et des haillons de la misère aux pompes de la semaine sainte.
Ce qu'il y a de plus singulier et de vraiment original dans la manière dont on célèbre en Espagne , et notamment à Séville , cette solennité de l'année chrétienne , ce sont les processions. On porte d'une église à l'autre , et cela avec une grande pompe , des tableaux en action , où les phases de la Passion de Jésus-Christ sont repré-
sentces en bois. Les figures sont de grandeur naturelle et habillées avec une grande richesse.
Le Sauveur Jésus, coryphée de la fête, est revêtu d'une robe de velours , serrée à la ceinture par un cordon d'or. On le voit dans le jardin de Gethsémané en conversation avec fange, tandis que ses apôtres dorment à côté de lui. On le voit portant sa croix , battu de verges, crucifié, tout cela rendu avec une fidélité parfaite.
La Vierge ne pourrait manquer sans sacrilège à la cérémonie. Elle est représentée, elle, debout, un mouchoir de batiste à la main pour s'essuyer les yeux, et affublée d'une longue robe de velours violet brodée en or et à queue. J'ai oublié de regarder si elle tient un éventail.
Ce luxe inouï de la femme du charpentier me rappelle un mot de Sixte-Quint, rapporté par Gregorio Leti, source, j'en conviens, un peu équivoque : mais si l'anecdote n'est pas vraie, elle est bien trouvée , et d'ailleurs elle s'applique merveilleusement à la circonstance.
Quand Sixte- Quint fut nommé pape, les courtisans du Vatican , car le Vatican a ses courtisans comme les Tuileries et fEscurial, firent habiller la sœur de f ancien gardien de pourceaux en princesse romaine, avec une magnificence extraordinaire , et ils la présentèrent dans cet étalage au nouveau pontife. Cette manière de
faire sa cour ne plut pas à Sixte-Quint, qui était homme d'esprit. II feignit de ne pas reconnaître sa sœur.
— J'eus une sœur, dit-il, mais elle était pauvre et vêtue des humbles habits de la pauvreté.
Les courtisans en furent pour leurs frais de toilette , et ils rendirent à la princesse de leur façon ses habits de villageoise. Dans cet état, Sixte-Quint la reconnut; il l'embrassa , et en bon frère la fit asseoir à côté de lui.
II y eut une femme à Bethléem , me disais-je aussi à la vue de la madone chargée de velours et d'or, la tète entourée d'une auréole d'étoiles , il y eut à Bethléem une femme qui était l'épouse d'un pauvre charpentier, et qui , vêtue , elle aussi, des habits de la pauvreté, donnait à teter à son fils , à ce fils qui fut Jésus Christ ; et je ne reconnaissais pas l'humble mère dans la somptueuse idole.
Toutefois , c'est un sujet de sérieuses et de profondes méditations, que cette religion du pauvre sous les habits du riche; que cette philosophie vraiment sociale , vraiment plébéienne , et pour cela nommée divine , qui de l'étable et d'un atelier de charpentier s'est élevée à une telle magnificence et à un tel pouvoir.
L'idolâtrie de ces tableaux mouvants n'en est pas d'un moins mauvais goût ; quelques-uns ce-
pendant ont du mérite , et l'un des plus grands artistes dont l'Espagne se glorifie est un sculpteur en bois ; son nom est Montagnes , et il était de Séville; il mourut au milieu du xvii^ siècle, qu'on peut regarder comme l'âge d'or de l'art espagnol. Montagnes a donné au bois une expression et une vie dont on aurait cru que le marbre seul était susceptible. Il a fait quelquesuns de ces tableaux ambulants , et ce sont de véritables poëmes. La plupart des autres sont d'un goût exécrable.
Pendant les solennités ils sont portés par les confréries, Hermandades^ auxquelles ils appartiennent , et les membres de ces confréries , ouvriers pour la plupart , les escortent, un énorme cierge à la main , et la tète couverte de bonnets pointus en forme de cornet renversé , cucuruchosj qui ont deux ou trois pieds de haut. C'est la chose du monde la plus bizarre et la plus extravagante ; ils ont avec cela un costume particulier; une espèce de justaucorps serré par une large ceinture , et par-dessus tout un manteau qui les enveloppe entièrement. Le visage est couvert par le bonnet.
Il y a des confréries blanches ; mais le plus grand nombre sont toutes noires.
Les tableaux sont portés par des hommes qu'on ne voit pas et tout brillants de cierges , de fleurs
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et de soleils d'argent. La nuit , ces processions forment un coup d'oeil pittoresque dans les rues tortueuses et étroites de Séville : on peut se croire là en plein moyen âge.
Un détachement d'infanterie ouvre et ferme la marche; la musique du régiment et le tambour la règlent alternativement ; en Espagne , monarchie théocratique ' et militaire , le soldat est un ornement autant qu'une défense; il intervient partout , et partout , à l'église comme au bal , il a le poste d'honneur. Ici il peut tout à fait se croire à la parade, car on figure le déchirement du voile, el rompimiento del vélo , par ua coup de canon qui fait résonner longtemps les voûtes de la basilique et la remplit de l'odeur de la poudre pour le reste du jour.
Une autre particularité de la semaine sainte est ce qu'on appelle le monument. C'est un temple de bois qu'on élève alors dans l'église pour y déposer l'hostie enfermée dans la custodia. Elle y reste du jeudi saint au vendredi , et pendant ce temps le monument est illuminé d'un nombre prodigieux de cierges , sans compter cent dix lampes d'argent qui brûlent suspendues aux colonnes et aux corniches.
* On se rappelle qu'en Espagne on appelle Dieu Sa Majesté, comme le roi, et Ton dit les deux Majestés
Le monument de Séville est le plus célèbre de toute l'Espagne, et quoiqu'il soit de mauvais goût, l'eflFet de l'illumination est fort beau. Le peuple des dévots se prosterne nuit et jour autour de l'hostie , et les femmes , en basquine noire , agenouillées sur le marbre blanc de l'église , ne sont pas l'ornement le moins précieux de la cérémonie. On voit là des tètes dignes de Raphaël et de Murillo, et des tailles dont la souplesse et l'élégance défieraient le ciseau des Grecs. Suivant la mode andalouse , elles portent toutes dans leurs cheveux noirs une rose coquettement posée par-dessus la mantille. Cette digression , pour être un peu profane , n'est pas déplacée , car les femmes jouent un rôle important dans les cérémonies religieuses du midi de l'Europe ; et s'il y avait moins de dévotes , il y aurait sans nul doute moins de dévots.
J'ai pu pendant tout le cours de la semaine sainte examiner à loisir la physionomie religieuse du pays , et j'ai vu qu'ici comme ailleurs la forme survit à l'idée qu'elle était destinée à représenter. Le peuple s'agenouille à la lettre au pied des idoles. C'est un matérialisme complet ; l'esprit est mort, tout à fait mort, et le troupeau adore bêtement des emblèmes dont le sens lui est caché.
C'est ainsi, par exemple, qu'il se prosterne
devant le cirio^ sans comprendre qu'il représente Jésus-Christ qui a illuminé la terre et dissipé les ténèbres de l'idolâtrie. Ce qui frappe le peuple dans le cirioj c'est sa grosseur.
Il en est de même du tenebrarioj grand candélabre à quinze cierges , dont chacun a un sens allégorique.
On en pourrait dire autant de tous les mythes , de tous les symboles. C'est un livre cabalistique que le prêtre lit machinalement et de routine, et dont le peuple ne connaît pas même les lettres.
C'est pitié de voir dégrader à ce point l'intelligence humaine , et je ne sache pas de phis grande impiété. La hiérarchie catholique est en sacrilège permanent; car tous les jours elle outrage Dieu dans sa création la plus noble , et en insultant à la pensée humaine , elle insulte à Dieu même ; car la pensée, c'est Dieu. De là vient ce dégoût mêlé de tristesse qu'inspirent aux âmes d'élite les cérémonies religieuses ; c'est ici qu'il faut les voir pour en rougir.
Cependant, chose plus triste encore, le peuple accourt en foule à ces impiétés ; c'est un spectacle , et comme le peuple romain , il lui faut des
» Le c'irio est un cierjje colossal ; ii pèse douze à quinze cents livres ; il s'allume le samedi saint et brûle pendant quarante jours.
jeux et du pain. L'idée religieuse entre pour bien peu dans son empressement; la curiosité, l'habitude sont ses plus puissants mobiles.
Toutefois , il y a de tout ceci une double leçon à tirer ; une leçon pour le passé , une leçon pour l'avenir.
Quant au passé, on comprend comment le protestantisme n'ajamais pu mordre sérieusement en Espagne : cette secte froide et nue est antipathique à tous les instincts méridionaux; il faut à l'Espagnol des manifestations extérieures , des pompes bruyantes, des émotions d'art; or le protestantisme lui dénie tout cela.
Pour l'avenir , on peut hardiment affirmer que le peuple espagnol n'aura pas de phase d'indifférence ; quand il désertera tout à fait ses vieux autels , il passera d'un fanatisme à l'autre , car la tolérance est un sentiment qui pourra naître en Espagne, mais qui n'y est pas encore , qui n'y fut jamais.
De là sortira un ordre de choses qu'on ne peut prévoir ; seulement on peut supposer que la réforme religieuse , je parle de la grande qui se prépare, aura beaucoup de peine à s'introduire en Espagne , sur cette vieille terre qui hait toutes les nouveautés; mais une fois introduite , elle y fera des progrès rapides , et l'Espagnol sera son plus ardent champion; car il la servira avec
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sa fougue de sang et son fanatisme héréditaire. Je ne parle ici que de la question religieuse, la question des cloîtres est une autre question et en diffère totalement.
Séville, avril,
L'église des capucins extra-muros de Séville ne renferme pas moins de quatorze tableaux de Murillo , tous de sa plus belle manière; c'est un musée plus qu'une église; et le chef-d'œuvre de ces chefs-d'œuvre est le saint Thomas faisant l'aumône.
Le saint compatissant est entouré d'une troupe de ces mendiants qu'on ne voit qu'en Espagne , et dont les haillons et la misère font horreur. Une vieille femme et un enfant contemplent avec une joie famélique la pièce de monnaie que vient de leur donner le saint , tandis qu'un jeune garçon est là dans la fièvre d'attente et d'espérance ^ doutant encore que la fortune lui dispense , à lui , la même faveur.
Le contraste des physionomies est frappant. Saint Thomas est noble et grave; il exerce la
charité avec une simplicité vraiment chrétienne , et il inspire autant de respect et de sérénité par son maintien , que les pauvres qu'il assiste inspirent de dégoût et de pitié.
C'est là un des sujets qui souriaient le plus à la fantaisie des peintres espagnols, surtout de Murillo ; il aimait les contrastes , et les plus brusques étaient ceux qui lui plaisaient le plus. Aussi avait-il pour ce tableau une prédilection toute particulière , et il n'en parlait jamais qu'en l'appelant son tableau par excellence , su lienzo.
Comme j'étais là , occupé à contempler ce chef-d'œuvre de l'art espagnol , et qu'appuyé , immobile , contre un pilastre, tout mon être était absorbé dans une admiration profonde , tout à coup un grand bruit de voix, un murmure d'hommes , semblable au murmure de la mer , me tira de ma muette contemplation. Je sortis de l'église , et je vis rassemblés dans la cour trois à quatre cents mendiants de tout âge , qui, couchés au soleil ou accroupis sur leurs talons , attendaient la distribution de soupe que le couvent est dans l'usage de faire chaque jour à la même heure.
Jamais je n'avais vu tant de misère ni la misère sous tant de formes ; jamais l'infirmité sociale ne m'était apparue sous une si hideuse livrée. Il y avait des petits enfants tout nus et
tout noirs , tant le soleil les avait briilés ; il y avait des vieillards à barbe blanche qui n'avaient pour tout vêtement qu'un lambeau de manteau percé à jour ; il y avait des jeunes filles dont les haillons de toutes couleurs couvraient à peine la nudité; il y avait des vieilles femmes pliées en deux , chez lesquelles on ne reconnaissait plus ni sexe, ni presque aucune forme humaine.
Ce n'était pas seulement une galerie de misère, c'était une galerie d'infirmités. Il y en avait un luxe incroyable , et les impotents de Jérusalem ne se pressèrent jamais en plus grand nombre sur les pas de Jésus-Christ. Aveugles , paralytiques , manchots , tous les maux étaient réunis dans cet hospice en plein air ; et , comme pour varier encore la scène , quelques vieilles bohémiennes , gitanas , cachaient à demi leur face jaune et desséchée dans les plis d'une mantille de drap déguenillée.
Mes yeux se promenaient avec horreur sur cette lugubre assemblée. Tout à coup il y eut dans la foule un grand mouvement et comme une ondulation orageuse que je ne saurais mieux comparer , pour en donner une idée exacte, qu'à l'inquiétude dévorante des bètes féroces à qui on apporte leur pâture quotidienne.
C'est qu'on apportait aussi la pâture à ce troupeau affamé. D'accroupi qu'il était , il se dressa
tout entier sur ses pieds , comme mu par une machine électrique , et je ne sais quelle joie sauvage brilla dans tous les yeux.
Quatre énormes chaudières de soupe furent apportées du couvent dans la cour ; deux moines les accompagnaient armés , l'un d'un pochon pour faire la distribution , l'autre d'un fouet pour contenir les impatients et éloigner les trop avides.
Les mendiants se rangèrent en file le long des murailles : ceux qui avaient des chapeaux les ôtèrent, et la prière commença.
Après la prière vint la sportule. La distribution se fit avec ordre. A mesure que les pauvres défilaient devant la chaudière nourricière, le moine remplissait de soupe le vase dont chacun était muni. Quelques-uns essayaient de le tromper en envoyant après eux leurs enfants , mais le moine était perspicace , et il ne faisait qu'une distribution par famille. Seulement elle était d'autant plus abondante que la famille était plus nombreuse.
Tous ceux qui avaient reçu leur ration étaient obligés de sortir de la cour et ils allaient la dévorer , dispersés chacun de son côté , au pied des arbres et des murailles , au bord des fossés ; puis, quand elle était dévorée , ils se couchaient au soleil comme des animaux immondes , et ils dormaient.
J'avais ainsi passé tout d'un coup de l'imitation à la réalité , car le tableau de l'église n'est que la représentation en petit de la scène de la cour. Après avoir vu poser devant moi les modèles de Murillo, je compris mieux les intentions de l'artiste , et 5 plongé pour ainsi dire moi-même aux sources où il a puisé , j'eus de son œuvre une intelligence plus claire et plus complète.
Mais ce n'est pas seulement dans ses rapports avec l'art que cette scène m'a frappé ; la vue de cette plaie saignante m'a révélé , comme par une illumination soudaine, toutes les infirmités et tous ks ulcères du corps espagnol. Je me suis trouvé tout d'un coup en face du problème social le plus flagrant , et placé pour ainsi dire au centre et comme dans les entrailles de la question. J'ai mieux compris que jamais l'institution de ces ordres mendiants , destinés , dans leur origine , à rendre aux pauvres ce que , pauvres euxmêmes 5 ils allaient quêter pour eux à la porte du riche ; et j'ai vu comment, même après que leur temps a passé, ils ont conservé dans ce pays de misère et de paresse une popularité pernicieuse, mais difficile à déraciner, car elle est fondée , non-seulement sur des croyances invétérées , mais sur des nécessités pressantes et des besoins de tous les jours.
La mendicité espagnole n'est pas un mal par-
tiel , c'est une lèpre ardente qui s'étend sur tous les membres de la société. Je connais plus d'un ménage , réputé comme il faut , qui , ruiné par les vicissitudes politiques ou par la paresse et l'incurie domestique , vit d'aumône , et pour ne pas venir chercher sa part de la sportule publique n'en tire pas moins son dîner de la cuisine des moines. Les couvents espagnols ont remplacé la sportule romaine; ils ont leurs clients comme les patriciens. Cela établit entre le bienfaiteur et l'obligé des liens qui ne laissent pas d'être étroits, et les couvents habiles ont grand soin d'entretenir ces rapports do patrons à clients , qui leur assurent une prépondérance réelle dans toute une classe de la société.
Je ne sache qu'un moyen de la détruire avec efficacité , c'est de prendre leur place et de faire ce qu'ils font; une fois supprimés, il faut que leurs biens servent à fonder des maisons de refuge oii la mendicité trouve un asile.
Quand l'Angleterre devenue protestante eut aboli les ordres religieux , elle fut obligée de les remplacer parla taxe des pauvres; dans les jours de crise , les Romains distribuaient au peuple les terres conquises , et ces concessions avaient le double avantage d'attacher les masses au système de conquête qui faisait la base de la république , et de rétablir un peu l'équilibre dans la
distribution de la propriété, en l'empêchant de se concentrer tout entière aux mains des riches. Ce sont là pour l'Espagne autant de leçons et d'exemples ; en abandonnant aux populations les biens monastiques, on populariserait , non-seulement la suppression des cloîtres , mais la révolution; car le triomphe de don Carlos, en rappelant les moines , annulerait les donations ; don Carlos deviendrait donc pour le peuple investi de la propriété monastique un ennemi personnel. Croyez alors que la guerre civile serait bientôt vaincue.
Oîf peut dire , d'ailleurs , que ce ne serait qu'une restitution , et que les biens des cloîtres sont l'apanage du peuple. Quelle est en effet l'origine de la fortune monacale? Elle est fondée sur l'aumône , sur des dons volontaires , sur des legs par testament , toutes donations faites en vue du peuple, puisque l'institution des couvents était de reverser sur lui en secours et en charités les richesses dont ils n'étaient que les dépositaires. Le cloître était la caisse du pauvre. Ce n'est que par usurpation qu'il s'est fait riche, en s'arrogeant en propriété ce qu'il n'avait qu'à titre de dépôt. Les biens monastiques retourneraient donc ainsi à leur destination primitive , et la mesure serait aussi juste qu'utile. Si au contraire on les met en vente , quels seront les
acheteurs, s'il s'en trouve? Depurs brocanteurs, Ja plupart étrangers, sans lien sur le sol qu'ils viendront exploiter , sans sympathies comme sans entrailles pour les populations. Ainsi frustré dans son apanage , le peuple perdrait tout au change et finirait par regretter les couvents qui le nourrissaient , et les moines qui sortaient de son sein.
La mendicité n'est, je le sais , qu'un mal passager ; un mauvais gouvernement l'a produit, un bon le détruira. Mais, si passager qu'il soit, le mal existe , et il faut des remèdes prompts et actuels.
On répète tous les jours , et on a raison , car c'est vrai , que l'Espagne a de grandes ressources; mais avant que ces ressources puissent être mises en œuvre , avant que ces mines d'or qu'elle porte en son sein soient percées, ces routes d'une prospérité nouvelle explorées , il se passera bien des années , et notre génération peut bien prévoir ce miracle , elle ne le verra pas.
En attendant , l'Espagne est un pays ruiné , obéré , éreinté. La misère y surpasse tout ce que l'imagination la plus féconde en tableaux de douleur peut enfanter de calamités. Les fléaux de l'Egypte ne sont rien auprès de ceux-là. Ce sont ces plaies actuelles auxquelles il faut appliquer de prompts palliatifs , car la société doit ,
sous peine de périr, courir au plus pressé. Plus tard naîtra l'industrie ; plus tard le commerce et l'agriculture ressusciteront ; plus tard se régénérera la pensée , et avec elle la morale publique , sources éternelles de prospérité. Alors la dignité de riiomme lui fera puiser sa subsistance, non plus dans la cuisine des cloîtres ou dans la bourse des passants , mais aux sources plus nobles de l'étude et du travail.
En attendant ces époques bienheureuses , il y a des hommes qui ont faim , et toute une génération vouée à la misère et à la mendicité. C'est à ell^ qu'il faut songer , car c'est la classe la plus nombreuse , et c'est à son profit et non au profit d'une poignée d'insolents viveurs qu'est instituée la société.
Telles sont les réflexions que fit naître en moi la scène de la cour des capucins. Après en avoir été témoin , je me rendis mieux compte de l'état de la Péninsule , et je revins de là toujours plus convaincu que l'Espagne est arrivée à l'un de ces moments de crise , où les temporisations sont plus funestes que les moyens décisifs.
La question n'est pas de savoir aujourd'hui si les couvents sont nécessaires ; c'est une question jugée. Les ordres monastiques doivent périr d'un bout de l'Europe à l'autre sous les ruines du passé. La sentence est irrévocable, absolue;
mais il ne faut pas que ce que les institutions monacales avaient de bon périsse avec elles. Il faut seulement que les organes et les moyens changent. Apôtres de la charité , avant que la corruption des siècles les eut rendus les apôtres de Fégoïsme et de l'avarice, les monastères donnaient à manger à ceux qui avaient faim , à boire à ceux qui avaient soif : il faut que la société fasse de même. Il faut que tout homme, par cela seul qu'il naît, trouve sur la terre, indépendamment des catastrophes sociales et des fléaux naturels , le gîte , le pain , le vêtement.
Que les biens des moines , en rentrant dans le droit commun , servent à cet usage , et en même temps qu'elle fera un acte de justice distributive et une amélioration politique , l'Espagne affermira par cela même sa révolution encore chancelante ; elle neutralisera l'influence monacale; d'hostiles que sont encore les masses , ou du moins indiff*érentes , elle les rendra favorables , en leur y créant un intérêt qu'elles n'y ont pas eu jusqu'à présent; or , tout cela s'obtiendra par une loi , dont le premier article sera ainsi conçu : « Les biens des couvents supprimés formeront un fonds social destiné au peuple. )>
Mairena , 27 avril.
Mâirena est un village à quatre lieues de Séville , sur la route de Cordoue. Pendant trois cent soixante-deux jours de Tannée , c'est un point sans importance , un village comme tous les autres ; les trois autres jours , 25 , 26 et 27 avril , il s'y tient une foire de chevaux et de bestiaux, qui est la plus célèbre et la plus courue de toute l'Andalousie.
Me trouvant à Séville, j'ai voulu voir une foire espagnole , et je suis venu ici. On m'avait annoncé une réunion des plus beaux chevaux du pays et une grande variété de costumes nationaux. Mon attente n'a pas été complètement remplie : elle n'a pas été pourtant tout à fait déçue. Les costumes indigènes n'ont pas manqué, et la noble race des coursiers andaious a eu là
des représentants clignes, quoique bien rares, de son antique renommée.
Mais avant de parler des chevaux, parlons des hommes, et surtout des majos ^ qui étaient là en majorité.
Le fnajo ( prononcez maho ) est le petit-maître andalous , et son costume , demeuré à peu près intact, est le plus élégant de toute la Péninsule. 11 se compose d'une jaquette de velours ou de drap foncé , brun , noir ou vert , brodée en soie sur toutes les coutures , au bas des manches , sur l'épaule , au collet , partout , et ornée , en guise de boutons , de petites aiguillettes d'argent attachées à des brandebourgs de soie ; la jaquette reste ouverte pour laisser voir le gilet , également brodé.
La culotte est faite d'une espèce de tricot ou réseau qui prête et qui est fort collant. Elle est serrée sous le genou par des cordons de soie oii pendent des glands ou des aiguillettes d'argent , comme celles de la jaquette. Elle est ornée de chaque côté d'un rang de petits boutons d'argent fort rapprochés. Le parfait bon genre est de porter à la culotte et au gilet , non pas des boutons , mais des pièces de deux réaux soudées à une chaînette d'argent.
La jambe est couverte d'une guêtre de cuir blanc, brodée du même, et attachée seulement
par le bas et par le haut. Elle est ouverte au milieu , afin de laisser paraître la fine broderie du bas travaillé à jour. Avec cela , le majo est chaussé d'un soulier blanc et d'un petit chapeau conique , recouvert de velours et attaché sous le menton par un ruban. La ceinture est de soie rouge , jaune ou bleue.
Tel est le pur classique du genre ; ce qu'on y a ajouté sont des enjolivures citadines que dédaigne le vrai majo du village. Ce costume , comme on voit, ne convient qu'aux gens bien faits; car il est fort juste et dessine toutes les formes; mais il est svelte , élégant, dégagé, et quand il est bien porté , il flatte et embellit. ,
Comme il y a le majo , il y a la maja; la maja est la femelle da genre majo , et elle a, elle aussi, son costume particulier : basquine de soie noire, garnie de franges , et mantille de blonde bordée de velours. Sa jambe fine est gazée plus que couverte d'un bas de soie blanc à jour , et son pied mignon chaussé d'un petit soulier noir. Elle porte les cheveux lisses , la tresse relevée par un grand peigne d'écaillé à jour , et pour compléter la coiffure, une simple fleur de la saison est coquettement posée sur le côté gauche de sa jolie tète.
Comme la culotte du majo , la basquine de la maja est fort juste , et laisse tout deviner. Comme
l'Andalouse n'a pas besoin du corset pour se faire une taille fine et une tournure , elle n'en porte pas , et rien , par conséquent , ne gène la souplesse de son corps et la grâce de ses mouvements.
Le cheval du majo a aussi son costume. Ses harnais sont tout chamarrés de bordures versicolores , et il a la tète chargée de rubans et de pompons. La selle , en forme de fauteuil , et l'étrier large et court , sont tout à fait arabes , et ce n'est pas la seule chose que l'Espagne d'Europe ait héritée de l'Espagne africaine.
Quand le majo voyage , il porte son escopette suspendue à la selle , et sa maja assise en croupe, le bras droit passé autour de sa ceinture. Fier de son double , de son triple fardeau , le bucéphale andalous n'en galope d'un pied ni moins sûr , ni moins agile , et ce n'a pas été pour moi le moindre intérêt de la foire que d'y voir arriver des villages voisins ces couples pittoresques.
Ce qui l'est le plus après eux , ce sont les bergers descendus avec leurs brebis des pâturages de l'Estramadure et des hauteurs solitaires de la Sierra-Morena. La plupart sont vêtus des pieds à la tête de peaux de moutons , si bien qu'on ne dislingue pas le berger du troupeau. Quand il ne dort pas , couché au soleil , l'escopette au côté , il s'appuie sur sa houlette garnie d'une
crosse de fer , et il reste ainsi penché des heures entières dans une profonde immobilité.
A quoi pense alors le sauvage habitant de la montagne ? Il rêve sans doute de trésors enfouis par les Arabes : c'est la tradition universelle en Espagne ; il rêve comme Pizarre des mines du Pérou; il bâtit dans l'air mille châteaux fantastiques ; il dresse des festins splendides , et, retombant des hauteurs chimériques de ses rêves d'or à la réalité de son lit de gazon et de son pain noir , il se demande aussi , sans doute , pourquoi il est sur la terre , pourquoi il est pauvre cfiiand il y a des riches , pourquoi il n'est pas le maître de ces troupeaux dont il n'a que la garde ; et si quelque voyageur isolé pointe en ce moment à l'horizon, malheur à lui! de défensive , l'escopette pastorale devient offensive ; et pour avoir trop d'imagination dans sa misère, le pâtre devient bandit.
Cette espèce de voleurs isolés s'appelle en Espagne rateros; ils sont plus dangereux et plus funestes aux voyageurs que les partidas ou bandes organisées , et c'est contre eux bien plutôt que contre les bandes que les diligences sont escortées et armées d'escopeteros. Tout en Espagne , et surtout en Andalousie , rappelle aux dangers du brigandage ; ce ne sont pas les bergers seuls qui sont armés , on ne rencontre pas
nn ânîer qui ne porte son escopette accrochée au bat d'Aliboron. Avec cela , ayez , si vous pouvez, l'esprit tranquille et de la sécurité.
Je reviens à la foire.
Une autre espèce d'acteurs non moins suspects et non moins pittoresques de cette grande comédie , ce sont les gitanos et les gitanas. Celles-ci sont plus reconnaissables que leurs mâles ; les traits caractéristiques de la race mystérieuse se sont mieux conservés sur les visages féminins. Leurs yeux noirs ont une obliquité plus frappante , leurs lèvres sont plus saillantes , leur teint d'un olive plus foncé. Les hommes semblent , je ne sais pourquoi , s'être davantage européanisés.
Quant au vêtement , celui des femmes ne diffère guère que par les couleurs de celui des majas. Les plus voyantes et les plus tranchées sont celles qui plaisent le plus aux gitanas. Le noir, pour elles, est trop sévère; ce qu'il leur faut, ce sont des robes jaunes, avec des souliers bleus, des mantilles blanches, et des paillettes d'argent dans leurs cheveux noirs et durs.
Leurs nobles époux portent le costume majo, mais dégénéré. La foire est leur empire. Le bohémien fut de tout temps maquignon. Souffler les chevaux , les teindre , leur ajuster des dents postiches , tel est le métier héréditaire des hom-
mes i tandis que ces dames disent la bonne aventure , chantent , dansnet font des beignets , vivent de leur corps quand elles peuvent, et filoutent dans l'occasion.
Les gitanos espagnols diffèrent des zingari napolitains , et des autres bohémiens en général , en ce qu'ils ne sont pas nomades. Ils sont fixés dans les villes et habitent des quartiers particuliers. A Cordoue , ils en ont un; à Séville , ils vivent presque tous réunis dans deux ou trois rues du faubourg de Triana. Sauf cette différence , ils présentent les mêmes caractères que leurs tonfrères du reste de l'Europe.
On leur refuse cependant une cominune origine , et quelques écrivains veulent que les gitanos espagnols soient des Mores. On peut voir , pour plus amples informations , un mémoire fort curieux de M. Jobert de Passa, inséré dans le Journal des antiquaires,
La foire de Mairena, comme toutes les foires, ne se compose pas seulement d'acteurs , les simples spectateurs y sont en grand nombre. Les élégants de Séville y viennent à cheval , vêtus en majos ; les dames sont de la partie et arrivent en voiture à cinq ou six mules, et tout cela , vendeurs , acheteurs , bohémiens et majos , bergers et citadins , mendiants et curieux, tout est réuni péle-méle et tassé à l'ardeur du soleil , dans une
mauvaise petite rue escarpée, pleine de cailloux roulés ; tout est noyé dans des tourbillons d'une poussière brûlante.
On a compté cette année plus de quarante mille personnes. Il y avait jusqu'à des Mores venus de Tanger , pour vendre de l'essence de rose , des dattes et des babouches.
Le soir, le coup d'œil est plus pittoresque. La plaine oii se tient la foire se couvre de feu , et à voir de loin ces bivouacs champêtres , on dirait une armée campée avant la bataille. Tout le monde est en plein air, à l'exception d'un trèspetit nombre de bienheureux qui dorment sous des tentes. Les autres font leur souper à la belle étoile , ceux du moins qui ont de quoi souper , et ce n'est pas la majorité ; un peu de vinaigre , un peu d'huile , beaucoup d'eau , beaucoup d'ail, et quelques tranches de pain noir , le tout \
mêlé ensemble, compose le brouet frugal du plus grand nombre. Je n'ai pas vu trois compagnies qui eussent un morceau de viande à la broche. A quoi sert à l'Espagne son soleil et sa fertilité , puisque le peuple y meurt de faim? .
Les groupes les plus piquants , comme coup % d'œil , sont ceux des gitanos. Un surtout était frappant. Ceux-là étaient venus à la foire pour i
mendier , para pedir. C'était une famille de |; Triana au grand complet , avec accompagnement
d'enfants de tout âge ; pas un échelon ne manquait à cette échelle vivante , depuis le maillot jusqu'à la puberté.
Il y avait un enfant de dix ans couvert seulement d'un lambeau de chemise ; une petite fille à demi nue berçait sur ses genoux un autre enfant de deux ans qui l'était tout à fait, La mère , grognait , accroupie au coîn du feu ; le père fumait un cigare pour son souper.
La perle de la famille était une belle fille de dix-huit ans , pas trop noire pour une gitana , pas trop sale pour une mendiante. Elle se mit à damser une espèce de manchega nationale , véritable atellane dont les attitudes et tous les gestes n'étaient que la représentation fidèle jusqu'à l'obscénité des voluptés les plus crues.
Une chose plus obscène encore que cette danse lascive, c'était la chanson qui en marquait la mesure. C'était l'histoire d'une mère qui vend sa fille et qui lui explique en termes bruts ce qu'elle a à faire avec son acheteur. Or , ici la chanteuse était la mère elle-même , qui faisait la leçon à sa fille en présence de sa famille assemblée ; s'animant peu à peu , la vieille sorcière s'était dressée sur ses pieds, et elle frappait dans ses mains décharnées en guise de castagnettes. De ma vie , je n'ai vu de plus horrible scène d'impudeur et de prostitution.
Mais la pudeur et la vertu ne hantent pas le» foires , et celle de Mairena se distingue par sa licence. Le nombre des courtisanes qui y affluent est prodigieux. Elles s'étalent à la porte des tavernes , et un simple rideau cache aux passants leur hideux repaire. Armés de la chivata^ bâton de foire long et vernissé , des troupes de jeunes gens venus de Séville fréquentent publiquement ces honteux réceptacles , et l'un succède à l'autre sans vergogne et sans dégoût. Ce sont les mœurs du pays. II faut bien , dit-on , que les jeunes gens s'amusent.
Mais cette lèpre n'est pas la seule qui gangrène la foire, le jeu , et un jeu d'enfer, y règne en souverain. Cette année, grâce aux prévoyances du capitaine général , il a été moins public , et il n'a fait que des victimes clandestines. Les autres années , on jouait la roulette et le monte au milieu des rues : trompés par les filous , on a vu des laboureurs obstinés perdre là en un jour jusqu'à trente mille piastres (cent soixante mille francs) ; ils jouaient leur or, puis leurs troupeaux, puis leurs maisons , leurs champs , et ils retournaient chez eux ruinés.
Sévère pour le jeu , l'autorité a été en revanche pleine d'indulgence pour les courtisanes, — le mot est poli, — comme si la pudeur et la chastetépublique étaient une chose moins sacrée que la propriété.
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Cependant la danse lubrique de la jeune bohémienne allait toujours , et madame sa mère avait retrouvé pour un si noble emploi sa voix de vingt ans. Trois autres Egyptiennes , accroupies près de là sur leur feu d'aloès , car c'est de l'aloès qui se brûlait là , trois vieilles décrépites qui offraient la plus frappante image des trois sorcières de Macbeth , s'étaient mises de la partie et accompagnaient de loin la cantilène infâme.
On aurait pu se croire sur la bruyère calédonienne , si la nuit eût été moins tiède, les étoiles moins scintillantes, si la voie lactée eût brillé d'un éclat moins méridional. Une chose qui contribuait encore davantage à détruire l'illusion , ce sont les cactus qui épanouissaient tout autour du bivouac leurs larges feuilles épineuses , et les jardins d'orangers qui parfumaient l'atmosphère. En Espagne , la splendeur du ciel et la richesse de la végétation semblent insulter à la misère du peuple et lui reprocher son inertie. Les oranges de Mairena sont les meilleures d'Andalousie.
Jusqu'à présent j'ai parlé des accessoires de la foire plus que de la foire elle-même ; c'est qu'à vrai dire ce sont les accessoires qui m'y ont attiré. N'ayant rien à vendre et rien à acheter , je me souciais moins des bœufs que des majos , moins des troupeaux que des bergers.
Le nombre des acheteurs n'y a pas été en proportion du nombre des vendeurs , signe évident de la misère publique et de la rareté du numéraire. II a passé au marché plus de cent mille tètes de bétes à laine , du gros bétail en proportion et cinq à six mille chevaux ou poulains.
II s'est vendu assez de poulains , de chevaux faits très-peu , de chevaux de prix pas un. Les plus chers n'ont pas dépassé quatre à cinq mille réaux ( douze à quinze cents francs ). Presque tous les acheteurs de chevaux sont Valenciens.
Quoiqu'il y eût de belles bétes , je m'attendais à mieux , et j'ai été frappé de la décadence des chevaux espagnols. La race a évidemment dégénéré, et on attribue cette dégénération à l'usage universel des mules pour le labourage, la voiture et les transports.
Si célébrés autrefois par Pline , Martial , Pomponius Mêla , Silius Italiens , les chevaux espagnols d'aujourd'hui ne sont plus ce qu'ils étaient dans l'antiquité , ce qu'ils furent encore au moyen âge. Le fameux Juan de Herrera , dans son traité d'agriculture, estime qu'un homme d'armes espagnol , avec la selle , pesait de douze à quatorze arrobes (de trois à quatre quintaux) , et sous ce faix le cheval faisait des marches forcées , allait à la bataille. Or , il est de fait que pas un cheval
andaloLi n'est capable aujourd'hui de porter un tel fardeau.
Ce n'est pas seulement pour la force que l'espèce a dégénéré, elle a dégénéré pour le nombre. Un écrivain espagnol du temps de Philippe IV, le P. Penalosa, affirme que l'Espagne pouvait alors fournir au roi soixante-dix mille chevaux ; or , ce nombre dépasse l'armée espagnole d'aujourd'hui tout entière , infanterie et cavalerie; et quant aux chevaux , le gouvernement a la plus grande peine à en trouver pour les remontes. La cavalerie espagnole est la plus mal montée qu'il y aif en Europe. La grosse cavalerie en est réduite à de petits bidets , bons tout au plus pour la cavalerie légère et qui s'épuisent bientôt.
J'ai dit qu'on attribuait à l'usage des mules la dégénération des chevaux; il y a plusieurs siècles qu'on sent le mal, et maintes fois on a essayé d'y porter remède. Une loi de Philippe H défendait d'aller en voiture , à moins que ce ne fût avec quatre chevaux. Cette ordonnance, qui avait pour but d'éteindre la race des mules , tomba en désuétude sous Philippe III et fut remise en vigueur par Philippe IV. Depuis tous les rois d'Espagne la maintinrent , et tous firent de vains efforts pour ramener la race des chevaux à son antique beauté.
On peut lire à ce sujet un curieux mémoire de
don Pedro-Pablo Pomar , publié en 1789 sous ce titre : Discurso solre las castas de los cahallos de Espana , su decadencia y algunos ^nedios de restabler estas. Les amateurs de Part équestre trouveront là toutes les données spéciales qu'ils peuvent désirer.
Quoiqu'il en soit, lamule a triomphé. On laboure avec elle , on court la poste avec elle , elle sert à tout , et rien n'est plus rare que de rencontrer des chevaux sur les routes etdans les campagnes. Il semble que cette infortunée terre d'Espagne soit frappée depuis Charles-Quint , et surtout depuis Philippe II, de la malédiction du ciel, en expiation du sang qu'elle a versé dans les autoda-fé. Rien n'y réussit ; tout y dégénère. Elle a perdu successivement les Pays-Bas , Pltalie , le Portugal, les Amériques; elle n'a plus de commerce, plus d'industrie, plus de marine; la science agricole y est restée au berceau , l'éducation publique est nulle , les mœurs dépravées , les vertus civiles inconnues.
La politique a failli intervenir dans la foire. On a découvert avant-hier à Ecija une espèce de conspiration carliste qui devait s'emparer des chevaux de la foire pour monter une faction et profiter du désordre de la foule pour faire un coup. Quinze ou seize personnes ont été arrêtées^ mais il paraît que l'affaire n'a pas la gravité qu'on
avait cru d'abord. L'intermède d'une émeute a manqué à la fête pour la rendre complète.
Un mouvement eût été d'autant plus dangereux que l'Andalousie est tout à fait dégarnie de troupes; toutes ont marché vers le nord. Pour faire la police des quarante mille personnes entassées ici , il n'y avait pas cent hommes , y compris les volontaires d'Andalousie , espèce de gendarmerie récemment établie pour la sûreté des routes.
Qu'adviendrait-il de cette pauvre machine constitutionnelle si elle allait se trouver tout à coup prisç entre deux feux , au midi comme au nord?
Puerto Santa-Maria , 5 mai
l\ paraît que cette conjuration d'Ecija dont on parlait à la foire de Mairena se liait à un plan dont le but était d'imprimer un mouvement carliste à l'Andalousie ; mais la tentative a échoué.
Le P' de ce mois , le capitaine général apprit qu'une bande suspecte était réunie dans un moulin isolé à deux lieues de Séville ; il y envoya aussitôt une escouade de volontaires d'Andalousie, qui, bien qu'inférieurs en nombre, s'emparèrent des factieux après un léger engagement où l'un des derniers fut blessé.
Le chef de la bande était un brigadier nommé Malavila, qui va être fusillé ou l'est peut-être déjà ; avec lui se trouvaient quelques autres officiers , lieutenants ou capitaines; le reste était composé de déserteurs et d'ouvriers de campagne embauchés à une piécette par jour.
La mollesse de leur résistance prouve en eux peu de résolution et une équivoque fidélité. Il paraît qu'ils attendaient des renforts de plusieurs points de la province , et une autre bande rassemblée dans la métairie de Machamoron , près d'Utrera , devait opérer sa jonction avec eux. Mais la milice urbaine s'est mise à la poursuite de celte seconde bande et l'a dispersée sans coup férir. Il n'y a pas eu même de ce côté-là la moindre velléité de résistance.
Le chef de la faction de Machamoron est un militaire qui se dit ex-capitaine du régiment du Prince , et qui s'est promu lui-même, et de sa propre autorité au grade de colonel.
Deux ecclésiastiques , accompagnés de deux familiers du collège de Saint-Thomas , étaient sortis de Séville pour se joindre à la faction; mais après l'avoir cherchée en vain de métairie en métairie pendant plusieurs jours , ils sont rentrés dans leurs pénates et ont fait platement leur soumission aux mains de l'autorité.
Voilà le résumé de ce qui s'est passé ces jours derniers , et le résultat de cette échauffourée a été de peupler les prisons de Séville d'une trentaine de détenus de plus. L'entreprise n'a trouvé aucune sympathie dans les populations. On en aura bien traité les acteurs de martyrs au fond de quelques gentilhommières ; on aura bien
adressé pour eux des prières à la Vierge au fond de quelques monastères ; mais tout s'est borné là. Les hidalgos du pays ne sont pas hommes à tirer l'épée ; les moines ne sont pas de taille à prêcher la croisade ; il faudrait pour cela du dévouement, des croyances robustes , de l'audace, et tout cela manque aux uns comme aux autres.
On peut juger par là combien peu sont formidables les factions et les factieux de ce pays-ci. Vues de Paris , elles peuvent paraître quelque chose , parce qu'elles sont bien loin. La distance est une lunette qui grandit tout ; mais en réalité ce sont les bâtons flottants de Lafontaine,
L'Andalousie est peu à craindre ; ce n'est point un pays politique , c'est un pays de plaisir, une terre énervée et éminemment pacifique ; rien d'énergique n'en saurait sortir; les réactions d'aucun genre n'y feront fortune ; on y aime trop ses aises pour se déplacer et changer ses habitudes. Avant d'être carliste ou christino , un Andalou est sybarite. Un principe est quelque chose de trop abstrait pour qu'il s'en préoccupe, et le courage qui affronte les balles n'est pas dans son tempérament. Donnez à un Andalou une femme , une orange , une guitare et le soleil , avec cela il est roi du monde.
On en peut dire autant du Biscaïen , du Catalan , de l'Aragonais ; mais l'Espagnol du midi
n'est pas trempé comme celui du nord. L'Anda* Jou est un peuple à part , qui suivra l'impulsion donnée et ne la donnera pas. Tout au plus se permettra-t-il quelques épigrammes et quelques gasconnades ; il n'entravera jamais le mouvement d'une manière bien alarmante.
II a peu de besoins ; et s'il a l'amour de la gloire et le goût des aventures , ce n'est pas sur un champ de bataille qu'il ira les satisfaire ; il se fera cahallista et prendra le bois, c'est-à-dire qu'il montera à cheval et se fera bandit pour qu^on parle de lui dans son village , comme on parle d^ Jaime et de José-Maria ; car une chose qu'il ne faut pas oublier, c'est que bien que l'Andalou soit naturellement voleur, l'amour de la gloire ne laisse pas que d'entrer pour beaucoup dans sa résolution de prendre le bois.
Dans tous les cas , il aimera toujours mieux se faire voleur que soldat.
Valence , loaoât.
— Frappez ! frappez ! — C'est un factieux ! — Tuez«le ! tuez-le ! — En fulminant ces violents anathèmes , une troupe d'urbanos en uniforme bleu , revers jaunes, traînaient, par le collet, un homme d'assez mauvaise mine , qu'ils accablaient de coups.
Cette scène se passait dimanche dernier à la porte de Valence , au milieu d'un combat de taureaux; on était en pleine canicule , et malgré une effroyable chaleur de trente-trois degrés , le cirque était comble. Mais la fête avait mal répondu à tant d'empressement ; la corrida était détestable ; les taureaux n'étaient que des novices , de véritables novillos; les toreadores et les picadores avaient mal travaillé , et le matador porté si gauchement ses coups , que la foule indignée avait crié à l'assassinat. C'est au milieu
de cette confusion , de ces murmures , que les cris de mort au factieux ! avaient tout à coup retenti ; l'attention populaire avait changé d'objet : au lieu d'un taureau , on vit un homme au milieu de l'arène , au lievi de toreadores des urbanos , et un grand drôle à moustaches était tout prêt à jouer sur la victime humaine le rôle de matador. Il agitait d'une main son sabre, et de l'autre un ruban rouge , qu'il disait avoir trouvé sur l'accusé ; c'étaient la pièce de conviction et l'instrument du crime , car le rouge est la couleur des absolutistes , comme le vert est celle des constitutionnels. Les cris : — Tuez ! tuez ! mort au factieux ! —continuaient à gron» der dans l'amphithéâtre.
Toutefois , le peuple était fort tiède et paraissait moins sympathique aux sacrificateurs qu'à la victime ; or , la victime était un boulanger , un ancien royaliste , à ce que je compris, dont on voulait faire justice. Les urbanos l'avaient traîné jusque sous la loge de Yayuniamiento ( municipalité) , et ils demandaient à grands cris sa tète au corregidor qui présidait la cérémonie. C'était de leur part une singulière condescendance ; la vie d'un homme est tenue pour si peu de chose de l'autre côté des Pyrénées , que je m'étonne encore qu'on n'en ait pas fini du premier coup avec le patient. Le corregidor refu- T. II. ao
sait par signes , car sa voix était couverte par les clameurs , mais son refus , qui Tlionore , avait peu de force , n'ayant pour auxiliaires qu'une poignée d'escopeteros drapés silencieusement dans leurs manteaux bruns doublés de rouge , et une vingtaine de dragons tout au plus , cloués sur leur selle, à la porte du cirque.
Cette porte , et il n'y en avait pas d'autres , était assiégée par le torrent des fuyards ; les femmes et toute la partie neutre de l'assemblée s'y ruaient pour gagner le large. Plus d'un banc déjà avait cédé sous le poids, l'édifice craquait de toutes parts , et le désastre de Fidènes était imminent , car ce cirque n'était qu'un échafaudage de planches grossièrement improvisé ; mais le bataillon des fuyards fonçait toujours : les cris d'effroi sortis de ses rangs ajoutaient au tumulte de l'arène.
Cependant la scène de l'intérieur avait changé brusquement. L'affiche du jour avait promis une vache au peuple pour couronner la fête ; ce barbare usage est stupide encore plus qu'atroce : on livre en effet une vache au peuple , et le peuple alors se fait toréador en masse ; il prend possession du cirque et se met à torturer la malheureuse bète , jusqu'à ce qu'elle tombe épuisée. Alors la joie est au comble et monte au ciel en hurlements d'allégresse. Soit hasard , soit pré-
méditation , le pauvre animal dévoué à l'ignoble sacrifice s'était élancé tout d'un coup dans Tarène et l'avait balayée. Les urbanos surpris avaient lâché prise , et cette diversion inespérée avait délivré le prisonnier; il s'était perdu dans la foule ; mais son arrêt de mort était prononcé , l'exécution n'était qu'ajournée. Ce jour-là du moins , et c'est rare en Espagne , le sang humain ne coula pas , et cette scène , qui menaçait d'un dénoument tragique , eut une issue grotesque.
Ce petit épisode de la place des Taureaux n'était rien en soi , mais la circonstance lui donnait de la gravité ; c'était un commencement d'émeute , ou , comme disent les Espagnols , d'alboroto. La veille , on avait appris à Valence le massacre des moines de Catalogne , et le jour même l'incendie de quatre ou cinq couvents de Murcie. C'est moi-même qui ai apporté ici cette dernière nouvelle. Or, le massacre de Barcelone avait eu lieu à la suite d'un combat de taureaux , et les turbulents de Valence en avaient sans doute voulu faire autant.
Le parti exaltado était fort échauffé , et l'irritation n'était malheureusement que trop justifiée par l'audace des bandes carlistes dispersées autour de la ville , et par un récent désastre de la milice urbaine envoyée contre elles. Engagé dans les gorges de la Yesa et attiré par l'ennemi
dans une embuscade , un détachement de trente urbains avait était été pris et massacré de sangfroid, jusqu'au dernier. Un capitaine, surpris isolément, venait encore d'être martyrisé par les facciosos ; il était mort au milieu des tourments ; car la férocité des représailles continue dans les deux camps; de part et d'autre on invente des supplices dont les siècles de barbarie ne se seraient pas avisés ; la civilisation ne sert qu'à raffiner la mort.
La bande de Cabrera est presque à la porte de Valence , dans les environs de Chelva , et coupe la route de Cuenca. Quilez , un autre chef de guerrilla , occupe les frontières du Bas- Aragon et ferme toute communication avec la province de Teruel. Retranché dans les inexpugnables gorges du Maestrazgo , déserts inaccessibles et tourmentés , il est insaisissable et fait de là des descentes jusque sur la route de Barcelone. Il y a une quinzaine de jours qu'il vola les chevaux de la diligence , et la veille il avait brûlé les dépêches du courrier. Les routes du midi, vers Alicante et Murcie , ne sont guère plus sûres , et sans être entièrement fermées , elles sont inquiétées par Cuesta et d'autres factieux du même ordre. Ainsi Valence se trouve bloquée de tous les côtés à la fois, excepté vers la Manche ; encore vient-on d'apprendre que la diligence de
Madrid a été dévalisée. Est-ce par les voleurs? est-ce par les factieux? C'est ce qu'il est impossible de savoir. En Espagne, la distinction n'est pas toujours facile à établir.
Je voulais aller à Ségorbe, le capitaine général m'en a dissuadé, car je risquerais de tomber aux mains des carlistes; ce dont je me soucie peu. Deux voyageurs anglais qui ont affronté la rencontre n'ont pas eu lieu de s'en féliciter ; arrêtés sur la route de Castellon de la Plana , on leur a pris la bourse et arraché la barbe , poil à poil. Le procédé est peu encourageant , et je me suis rendu aux raisons du capitaine général. Comme je lui demandais s'il n'envoyait pas de troupes contre ces furieux : — Quelles troupes ? me répondit-il; elles sont toutes en Navarre; je n'ai pas trois cents hommes sous la main. Ce sont les urbains qui font le service. — Je compris alors que la milice urbaine était maîtresse de la ville et que l'autorité était à sa merci.
En quittant le palais du capitaine général , je passai par la rue de Saragosse , la plus animée et la plus brillante de Valence ; c'est là qu'est le café du Soleil , rendez-vous ordinaire des éxaltados. Il y avait un nombreux rassemblement; on y parlait avec véhémence.
— Est-ce un état social , cela? s'écriait un des orateurs les plus ardents. On nous ramène à
l'état sauvage ; usons donc du droit de nature. Puisque le gouvernement ne peut ou ne veut pas nous faire justice de ces bandits , c'est à nous de nous la faire de nos propres mains. Les prisons en sont pleines , c'est à ceux que nous tenons , n'est-ce pas , de payer pour les autres ? Au lieu de cela , on n'a pas même songé à leur faire leur procès. Si on m'en croyait !... — Un geste significatif et le carajo classique achevèrent la phrase de l'orateur.
Il ne poussa pas plus loin son argumentation , et je vis bien, au murmure approbateur qui accueillit sa harangue , que la logique des auditeurs n'allait pas au delà. OEil pour œil , dent pour dent , les partis en Espagne ne comprennent pas d'autre loi que la loi du talion. Ce soir-là cependant elle ne fut pas appliquée , et la nuit se passa sans événement. L'alboroto de la place des Taureaux manqué , il s'agissait d'en organiser un autre , et c'est à quoi on travaillait presque publiquement. Qui aurait pu l'empêcher? Trois jours entiers se passèrent en préparatifs. Les moines y assistaient comme le condamné qui voit dresser son échafaud ; frappés de terreur , il y avait bien des nuits qu'ils ne dormaient pas dans leiirs couvents et qu'ils se tenaient cachés dans des maisons amies. Toutefois l'événement ne justifia pas leur épouvante : la
foudre , longtemps balancée sur eux , alla tomber sur d'autres tètes.
Pendant que ce drame se préparait dans la coulisse , rien n'était changé sur la scène. On est maintenant dans la saison des bains de mer , et des nuées de tartanes ( voitures du pays ) ne cessaient de se croiser de la ville au Grao , du Grao à la ville. Le Grao est le port ou plutôt l'abordage de Valence , qui est à une demi-lieue dans les terres ; c'est là qu'on va se baigner. L'appareil est fort simple et quelque peu grossier , car l'Espagnol ne tient point aux aises de la vi^. Une mauvaise baraque de bois , bâtie sur la grève , sert de cabinet de toilette aux baigneuses; elles se revêtent là d'un long sac de toile qui les couvre des épaules aux pieds, et c'est dans cette ingrate parure que les femmes les plus élégantes et les plus délicates , vont se jeter à la mer péle-méle et aux yeux de tout le monde. Elles sortent des eaux comme Vénus ; la toile mouillée et collante accuse des formes que plus rien ne voile. Don Francisco de Paula, le seul des trois infants qui soit resté fidèle à la reine Isabelle , partage avec sa famille ces innocents plaisirs ; mais là . comme à Madrid , il reste en dehors de toutes préoccupations politiques, car c'est un homme éminemment pacifique ; les affaires lui font peur; il n'a qu'une ambition jle repos .
Cependant l'alboroto mûrissait tout à son aise. Tandis qne la passion des bains absorbait une partie de la population, l'autre conspirait, ou plutôt les deux choses allaient de front : car les conjurés ne se gênaient guère : ils allaient au Grao comme les autres ; on conspirait tout en lorgnant les baigneuses. Un des meneurs du complot , auquel je suis adressé , et qui est officier dans la milice urbaine , me fit tranquillement les honneurs de la ville tout le jour qui précéda l'explosion. Le soir , il me conduisit au théâtre ; il y avait une représentation extraordinaire, mais la véritable représentation pour moi n'était pas sur la scène , elle était au parterre et dans les loges : c'est là que se jouait le drame. On parlait del'alboroto qui allait éclater, comme on aurait parlé d'une pièce en répétition ; et en me quittant pour aller au rendez-vous , mon ami Toflicier me serra la main comme un homme qui part pour le bal ; il me recommanda la prudence, comme on dit à un danseur : Ne vous fatiguez pas trop. A peine étais-je rentré, que j'entendis battre la générale. A minuit , la milice urbaine était rendue à ses places d'armes ; car le coup a été concerté et préparé par elle : c'est par elle seule qu'il a été exécuté. Le peu de troupes qui forment la garnison n'a pas paru ; la ville a bientôt été au pouvoir de la
milice ; sa victoire ne lui avait pas coûte cher.
Quel usage en allait-elle faire ? Allait-elle massacrer les moines , comme à Barcelone , ou seulement incendier les couvents, comme à Murcie? allait-elle prononcer la chute du ministère et celle de la reine régente? proclamer la constitution de 1812? rompre avec Madrid, et rendre le royaume de Valence à son antique indépendance ? Telles étaient les questions que je m'adressais à moi-même. Pour la république , je savais bien que son nom ne serait pas même prononcé, La notion de république n'existe pas en Espagne ; on y peut rêver une nouvelle régence , une constitution plus démocratique, de larges libertés municipales , mais on accepte encore le lien monarchique comme une nécessité et une garantie de l'unité politique. Tandis que je m'adressais ces questions diverses , un mot de l'orateur de la rue Saragosse me revint en mémoire. — Si l'on m'en croyait !... — avait-il dit en parlant des carlistes enfermés dans les prisons; et l'idée d'un 2 septembre me traversa l'esprit comme une flèche ardente. J'avais deviné juste : on marcha sur les prisons.
Un certain ordre régnait dans cette marche nocturne, et je remarquai là moins d'exaspération qu'au café du Soleil; mais ce calme était effrayant : il annonçait un parti pris , et faisait
présager l'effroyable spectacle d'un carnage à froid. C'était déjà quelque chose de tragique que ces flots d'hommes inondant , à la clarté des torches , les mille sinuosités , les mille dédales des rues sombres et silencieuses , véritables rues du moyen âge. Fort peu de curieux paraissaient aux balcons ; les lampes des madones projetaient sur les murailles des ombres sépulcrales, et les lames nues de sinistres reflets.
La première prison assiégée fut la Tour du Quarte. On somma le gouverneur d'ouvrir les portes ; elles le furent , et le registre des écrous fut remis aux assiégeants. L'appel nominal commença. Je ne respirais plus; mon sang était glacé ; l'heure du massacre approchait. Le prisonnier qu'on amena le premier était un vieillard à cheveux blancs, que la terreur avait jeté presque en démence ; il vint l'œil hagard et fixe , la bouche entr'ou verte, les bras roides : tout son corps semblait paralysé. Pendant ce temps le nom des autres retentissait dans les longs corridors et roulait d'échos en échos comme la voix du jugement dernier. Vingt-cinq à trente prisonniers furent amenés ainsi l'un après l'autre au pied du terrible aréopage. Ma poitrine se dilata, lorsqu'au lieu de les voir égorger sur place , je les vis pacifiquement conduire au quartier général de la milice urbaine. Les captifs , et non-seulement
ceux-là , mais tous ceux qu'on avait enlevés successivement de la citadelle , de la tour de los Serranos et des autres prisons de la ville , furent enfermés dans une chambre commune, sous la garde des urbains. C'est ainsi que se passa la nuit du 5 , et ce fut pour moi une heureuse surprise que de voir tant de modération oii tant de rigueur était si facile. Il n'y eut pas d'excès privés ; à peine parla-t-on de deux ou trois personnes tuées par erreur ou par imprudence.
Mon premier soin, le matin , fut d'entrer chez une modiste pour me faire faire une cocarde tricolore*. C'est un passeport que j'avais jugé nécessaire à mes excursions de la journée , et l'expérience me démontra l'efficacité de ce talisman magique. Il m'ouvrit tous les rangs , toutes les portes , et m'investit , en ces jours de convulsions et d'orages, d'un caractère inviolable et presque sacré. La ville, du reste, était calme; elle avait à peu près son allure ordinaire; seulement les portes étaient fermées et le furent tout le jour. Le gros de la population semblait s'intéresser assez peu à ce qui s'était passé , à ce qui allait se passer encore. L'indifférence me parut régner au cœur du peuple.
Le Principal ^ c'est le nom qu'on donne au quartier général de la milice urbaine , est situé sur la grande place du marché ; cette place était
donc devenue le centre de l'alboroto ; elle était occupée militairement par des urbains ; quelques compagnies campaienten d'autres lieux; il pouvait y avoir sous les armes deux mille hommes, et ces deux mille hommes étaient maîtres absolus d'une ville qui ne compte guère moins de cent vingt mille âmes. Mais en Espagne, et c'est une remarque que les événements m'ont permis de faire bien des fois , les urbains ne savent point user de la victoire. Cela vient de ce qu'il n'y a pas d'opinion publique nettement formulée. Je passai toute cette matinée dans les rangs, allant d'un groupe à l'autre, me mêlant atout , assistant aux délibérations; et je ne trouvai là m ordre , ni accord , ni pensée d'avenir. Un uniforme commun rapprochait les corps , pas une idée commune n'unissait les âmes ; c'était un labyrinthe sans issue et sans fil.
Comment en aurait-il été autrement? Toute cette milice bourgeoise , de quoi se composé-telle? De marchands, d'escribanos , de propriétaires , de ce qu'il y a de moins intelligent et de moins dévoué; à défaut des grandes vertus et des hautes lumières que donne une longue éducation politique , on ne retrouve pas même là ces instincts populaires qui sont quelquefois rudes , violents , mais toujours nobles et forts. La loi du talion était le seul point sur lequel on s'entendît^
et certes , il n'y a pas besoin pour cela d'un grand effort de compréhension , car cette notion barbare est ce qu'il y a de plus rudimentaire dans l'humanité ; elle préexiste à l'état social , et ce n'est que par abus qu'elle lui servit. Mais l'idée politique était absente , et , quant à un système de gouvernement, on n'en formulait aucun; à peine quelques voix timides osaient-elles balbutier le nom de la constitution de 1812. On criait dans tous les rangs : Vive la reine! vive la liberté! Mais le moyen de mettre d'accord Tune et l'autre? C'est à quoi personne ne songeait.
Toirt; ce qu'on reprochait alors au pouvoir, c'était sa tolérance pour les carlistes , et si l'on s'était emparé des prisonniers , c'était pour mettre un terme aux lenteurs , aux ajournements intéressés des procédures, pour que la justice eût enfin son cours; bref , on exigeait l'exécution immédiate de six ou sept cahecillas convaincus ; les cahecillas sont les chefs de bande , et l'irritation publique en désignait plusieurs au glaive. A cette condition , on promettait de déposer les armes, autrement on ne répondait de rien.
Vain simulacre d'autorité , le capitaine général ne pouvait ni accorder , ni refuser. Il convoqua dans son palais une junte extraordinaire, composée des hauts fonctionnaires politiques et judiciaires , tous gens fort peu rassurés ; travaillé
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hii-méme par la goutte et la peur , il remit ses pouvoirs au comte d'Almodovar, homme à antécédents peu patriotiques ^ et peu fait , par conséquent , pour inspirer de la confiance dans un pareil moment. Toute la matinée se passa en pourparlers et en échanges de parlementaires.
Que devenaient les prisonniers , tandis que leurs noms étaient ainsi agités dans l'urne de la mort? Je les trouvai réunis au nombre d'environ quatre-vingts dans la salle du Principal. Grâce à ma cocarde tricolore et aussi à la protection de mon ami l'officier, qui était ce jour-là un personnage , il me fut permis de pénétrer jusqu'à eux et de contempler à mon aise ce tableau de misère. La chambre était petite , et les quatre-vingts condamnés se pressaient les uns contre les autres sur de longs bancs de corps de garde : ils pouvaient voir de la fenêtre les baïonnettes menaçantes dont la place était hérissée. Mon apparition fit sensation : on me prit sans doute pour quelque messager de paix et de pardon; car j'étais inconnu, et, au milieu de cette foule en uniforme et en armes , je portais seul l'habit civil , et seul j'étais désarmé. Je vis bien des regards d'espérance se tourner vers moi; je ne pouvais répondre à ces espoirs muets que par de banales consolations.
Un des prisonniers me prit à part; il était se-
paré des autres, et occupait un petit cabinet à côté de la salle commune. C'était un nommé Grao , un homme considérable de la ville : il avait été premier regidor de l'ayuntamiento , et , arrêté comme carliste , il attendait son sort en tremblant. Il me dit avec une hypocrisie mal jouée par la peur , que personne plus que lui n'était dévoué à la cause de la liberté , et il me supplia de le recommander à la clémence du capitaine général. — Ce n'est pas de lui que dépend votre arrêt, lui répondis-je; car il n'est pas lui-même beaucoup plus en sûreté que vous. Vos *juges , les voilà ! — Et je lui montrai du doigt la foule armée qui couvrait la place. Il tressaillit; son visage devint cadavéreux. Toutefois , je pus le calmer, et je l'assurai qu'il n'avait pas à craindre pour sa vie. En effet , je n'avais point entendu son nom parmi ceux que la colère publique dévouait à la mort.
Mais celui de tous les détenus dont la vue m'inspira le plus de compassion , était un jeune homme de dix-huit ans tout au plus, qu'une passion d'amour avait jeté étourdiment dans le carlisme. 11 appartenait à une famille noble , et me parut remarquablement beau , malgré le désordre de ses traits ; sa longue barbe et ses cheveux touffus encadraient d'une sombre auréole sa physionomie renversée , et en faisaient res-
sortir la pâleur; ses grands yeux étaient empreints d'une mélancolie résignée. Il était vêtu de noir de la tète aux pieds : c'était porter bientôt le deuil de ses beaux jours. Ce douloureux jeune homme me rappela un de mes amis de Paris , une âme tendre et noble que nous aimons tous; il lui ressemblait de visage, et ce souvenir affectueux me rendit plus intéressante encore l'infortune du jeune prisonnier. Je ne craignais pas que son nom sortît de l'urne fatale , il n'était pas assez compromis; mais je craignais toujours un massacre , et c'était bien là aussi la pensée qui dominait l'assemblée.
Il se fit tout à coup sur la place un grand bruit. Je crus que c'était fini , que les négociations étaient rompues , et que le carnage commençait. Le détenus le crurent comme moi; il y eut un long frémissement d'horreur et d'eJBFroi ; les bancs gémirent sous les muettes convulsions des condamnés ; quelques-uns se levèrent en sursaut ; d'autres cachèrent leur tète dans leurs mains pour ne pas voir le coup qui allait les frapper. Un silence morne et profond régnait dans la salle. C'était une fausse alarme. La rumeur qu'on avait^ entendue annonçait l'arrivée d'un nouveau prisonnier : c'était un malade qu'on avait été chercher à l'hôpital et qu'on amenait couché sur un chariot. Il avait l'air d'un mort ,
tant il était déjà décomposé; il fallut le porter dans la salle; on l'y coucha sur iin manteau. 11 faut dire que ce malheureux fut traité , par les urbains qui l'escortaient , avec humanité , et qu'il fut , de leur part , l'objet de soins empressés et d'attentions presque délicates. Du reste, je ne vis maltraiter aucun détenu ni en actions, ni en paroles.
Quand le calme fut rétabli, je vis un moine qui jetait sur ma cocarde un œil féroce. La vue des trois couleurs ranimait en lui les sanglantes passions de 1 808 ; et si cet homme m'eût tenu en st)n pouvoir, je crois qu'il m'aurait déchiré : c'est là du moins ce que son regard me disait avec sa flamboyante éloquence. Ce moine était le père Lopez , fougueux minime , dont les prédications furibondes avaient agité longtemps la province. Son procès, à lui, était fait par l'opinion , et il l'aurait été de même par les tribunaux , s'il n'eût, à force d'argent, acheté des escribanos délais sur délais. Son sort maintenant était fixé: il ne pouvait plus échapper : son nom sortait de toutes les bouches avec l'accent de la haine; il ne pouvait manquer de sortir de l'urne le premier. On venait de saisir sur lui un livre qu'il cachait dans les plis de sa robe : c'était le second volume d'un pamphlet monacal , tout à fait digne , par ses exagérations , des beaux jours de
l'inquisition ; l'auteur, un certain père Vidal, en ressuscitait du moins les doctrines les plus extrêmes ; l'ouvrage avait pour titre : Causes des erreurs révolutionnaires^ et de leurs remèdes; remèdes de moine et de moine vindicatif! C'était là le bréviaire où s'inspirait le père Lopez, et l'on comprend que la cocarde française ne fût pas du goût d'un tel homme.
Je le vis se pencher vers un prisonnier assis près de lui : il lui dit quelques mots à l'oreille en me désignant de l'œil. L'autre ne répondit pas ; mais il me regarda , et il me donna ainsi l'occasion de le remarquer, ce que je n'avais pu faire jusque-là , car il était placé sur un des derniers rangs. Il me frappa. C'était une figure maigre et basanée , douée d'une expression énergique et fière : il était calme , ou du moins il le paraissait , et ses yeux n'avaient pas ces éclairs fauves et dévorants dont le père Lopez semblait vouloir me consumer. On me dit que cet homme, dont le nom de guerre était Portambou — on ne lui en donnait pas d'autre — était né à Murviedro, l'ancienne Sagonte, et il ne démentit pas en cette occasion l'indomptable énergie de ses ancêtres. C'est à lui qvi'appartiennent les honneurs de cette triste journée. Né du peuple, il avait commencé par être muletier; il avait, en 1821 j déclaré la guerre à la constitution et aux
constitutionnels ; et , gagnant les montagnes , il s'était bientôt trouvé à la tête d'une bande redoutable. La liberté étouffée, il entra dans l'armée royale : il plia sa sauvage indépendance à la discipline des casernes , et monta en grade. A l'avènement de la reine , et lorsque don Carlos eut déployé le drapeau de l'insurrection, Portambou fut l'un des premiers sur pied, et recommença , à la tète d'une nouvelle bande , dans les mêmes lieux, sa campagne de 1821. Fait prisonnier dans une rencontre , il avait été conduit à Valence comme un captif d'importance, et maintenant il attendait sa dernière heure. Cette heure avait en effet sonné , il ne pouvait pas y avoir de quartier pour lui : il n'en espérait point. Ce ne sont pas là les seuls portraits de cette longue galerie de douleur qui mériteraient un rayon de lumière : il y en avait de tout âge , de tout état. Prêtres, militaires, paysans, nobles, bourgeois , tous étaient confondus dans la triste fraternité d'un délit commun et d'une commune expiation ; mais je ne saurais ici les peindre tous; d'ailleurs je fus interrompu. Il était onze heures; il y en avait six que les prisonniers étaient suspendus entre l'espérance et le désespoir. Ce supplice préliminaire , en se prolongeant , devenait le pire de tous les supplices ; l'inquisition n'avait pas dans ses arsenaux de si cruelle torture. Enfin
le doute cessa ; un oftîcier entra tout essoufflé : il venait de chez le capitaine général et apportait des nouvelles. La junte avait pris son parti.
Quatre heures sonnaient à tous les clochers de Valence ; une grande foule était rassemblée , non plus sur la place du marché , mais sur la place Saint-Dominique. Les événements de la journée n'avaient pas empêché la population de faire la sieste à l'heure accoutumée. Les urbains , chose que l'on aurait peine à croire , mais que j'ai vue , les urbains eux-mêmes avaient quitté leurs places d'armes pour aller dormir. Une faible garnison était restée au Principal , et la ville était demeurée déserte pendant plusieurs heures. Telle est la force des habitudes sur cette terre opiniâtre , qu'il faut des miracles pour empêcher l'Espagnol de faire aujourd'hui ce qu'il a fait hier. L'ennemi serait à la porte d'une ville pendant la sieste, que la ville , je crois , se laisserait prendre plutôt que de combattre à l'heure oii elle reposait la veille. De là vient que le temps le plus sur pour voyager dans ce pays est le milieu du jour, car alors les voleurs dorment comme tout le monde. Mais la sieste était finie , la milice avait pris possession de sa facile conquête ; la place Saint-Dominique étincelait de baïonnettes ; le flot populaire s'y précipitait de toutes les rues; il allait s'y passer quelque chose d'extraordinaire.
— Les voici ! les voici ! les voici !
Ce cri , parti de la foule , apaisa le mugissement de cette mer humaine , et l'on vit arriver, du côté de la Glorieta , un groupe d'hommes enchaînés. Ils étaient sept, et marchaient d'un pas lent , mais assez ferme , au milieu d'un fort détachement d'urbains.
— Voilà le père Lopez , dit une voix ; il était bien temps que son tour vînt. Mais il n'a pas l'air d'avoir trop peur ; il marche droit , ma foi!
— La mortalité pleut sur la tonsure , dit une autre*voix : voici à côté de Lopez le curé d'Alcuas et Ostolaza, ce mauvais chanoine de Murcie qui a joué un si grand rôle en 1813 et qui a déjà failli être fusillé. Quel est ce bel homme qui vient après ?
— Tu ne reconnais donc pas l'ancien carabinier Palmarola !
— Et ces deux paysans à côté de lui ?
— Ce sont les assassins de l'officier payeur Peniagua.
— Chut ! chut ! voilà Portambou qui parle. Ecoutez , écoutez ! —
Il se fît alors un profond silence , car Portambou parlait en effet ; la foule se dressa sur la pointe des pieds pour mieux entendre.
— Voilà donc votre peuple souverain ! disait-
il en ricanant aux urbains qui Tenlouraient , et il jetait sur la multitude un regard de mépris. Vous avez beau dire , ajouta-t-il après une pause, vous m'assassinez ; vous ne m'avez pas jugé ; vous faites comme les sauvages , qui égorgent les prisonniers de guerre.
Cependant le cortège avait dépassé la douane, dont les fenêtres étaient garnies de femmes. Arrivé de vaut le mur du jardin, il s'arrêta ; on fit agenouiller les sept condamnés, le visage tourné contre la muraille, et une compagnie d'artilleurs de la ligne , commandée pour l'exécution , se rangea en bataille à quelques pas. Portambou se retourna pour voir les préparatifs , et les suivit de l'œil avec sang-froid. Quand il vit les fusils couchés en joue , l'énergique enfant de Sagonte posa une main sur son cœur , éleva l'autre vers le ciel , et cria d'une voix forte :
— Vive la Vierge ! vive Charles V !
— Vive Charles V ! répéta le père Lopez.
— Vive Charles V , répétèrent les autres condamnés.
Une détonation terrible couvrit toutes les voix, et le cri de : Vive la liberté ! répondit au cri de : Vive Charles V !
Le sang appelle le sang ; loin d'être satisfaite par cette terrible expiation , une partie des urbains murmuraient et demandaient la mort des
autres prisonniers. — Tous! tous! — criaient les insatiables; mais le peuple ne répondit pas , et l'implacable cri mourut sans écho. La foule avait pour se distraire le spectacle des cadavres qui gisaient là au pied de la muraille dans des flots de sang. Un des suppliciés remuait encore ; un urbain s'approcha tranquillement et lui plongea 5 pour l'achever, sa baïonnette dans la poitrine.
Il y a d'étranges instincts dans l'àme humaine. Je me rappelle une femme qui riait aux éclats en foulant du pied la robe du père Lopez. Une autre , e* celle-ci était belle et n'avait pas dix-huit ans, s'acharnait de l'œil sur cette proie sanglante. Ses yeux élincelaient d^une rage muette ; un sourire féroce contractait ses lèvres ^ son sein battait convulsivement sous son corset de soie ; on eût dit une des bacchantes de Thrace acharnées sur le corps d'Orphée ; et si un reste de pudeur ne l'avait retenue, nul doute qu'elle n'eût avec joie trépigné sur ces tristes dépouilles. J'aime à croire , pour l'honneur de cette pauvre insensée , qu'elle avait perdu son amant ou son frère dans le récent désastre de la Yesa. Mais n'admirez-vous pas combien la peine de mort , infligée comme exemple, est ejfficace et salutaire ; et quelles hautes leçons de moralité elle donne au peuple ! C'est une école de vengeance et de
meurtre , et Tadage a raison : Barharœ legeSy barbari mores.
En ce moment mon ami rofficier passa près de moi à la tète de sa compagnie ; il me salua gracieusement de son épée ; il avait l'air d'un triomphateur ; il commandait sur le lieu du supplice, et une nouvelle mission allait lui être confiée. C'est lui qui fut chargé d'escorter le reste des prisonniers jusqu'au Grao, d'oii ils devraient être déportés à Ceuta. Ils partirent deux heures après l'exécution , mais ils ne purent être embarqués que le lendemain.
Le fait qui me frappa et me préoccupa le plus fortement durant cette longue journée d'alarmes , ce fut l'indifférence du peuple et son inertie. Tout fut l'œuvre de la milice urbaine ; j'ai dit plus haut ce qu'elle représente ; le peuple , le vrai peuple , celui qui soutint si glorieusement la croisade de 1808, n'intervint point dans l'action; excepté à la place de Saint-Dominique , oii la solennité du spectacle l'avait attiré, il ne joua pas même le rôle de spectateur ; mais il en était de lui comme des images absentes de Brutus et Cassius ; il était d'autant plus présent à ma pensée que mes yeux le cherchaient en vain.
Sur le soir , quand , lasse et affamée, la milice rentrait déjà dans ses foyers , une troupe d'hommes sans uniforme parut sur la place du marché.
et se glissa mystérieusement le long des portiques ; des chapeaux à larges bords couvraient la moitié de leur visage , et ils cachaient de longues escopettes sous les couvertures de laine qui leur servaient de manteaux. II y avait là des physionomies horriblement sinistres. Ces apparitions suspectes jetèrent la terreur dans la ville. Les urbains restés sous les armes pour veiller à la sûreté des rues , prirent peur tout les premiers ; ils dispersèrent ces auxiliaires de mauvais augure ; et , refoulées violemment dans les ténèbres d'oii elles sortaient , ces légions de l'ombre s'évanouirent dans l'espace comme des fantômes.
Mais la peur ne s'évanouit pas avec elles. Les imaginations étaient frappées ; les bourgeois commencèrent à craindre pour la nuit un soulèvement du peuple , et l'intervention subite de ce nouvel acteur frappait d'épouvante les héros de la journée. Rues et places furent en un instant désertes ; chacun regagnait son gîte , et Ton se barricadait dans les maisons. On n'entendait que portes qui se fermaient , verrous qui se tiraient; on eût dit une ville assiégée au moment d'être prise d'assaut.
Quand je rentrai , je trouvai mon hôte et ses deux fils 9 tous urbains , occupés à charger leurs armes.
— Caballero , me dirent-ils , il y aura du nou-
\ eau celte nuit ; il faut être sur ses gardes ; si le peuple se soulève , c'est à nous autres qu'il s'attaquera ; mais les munitions ne manquent pas, et la porte de la rue n'est pas facile à enfoncer. — Tout était prêt en effet pour soutenir un siège , et ce qui se passait dans cette maison-ci se passait dans toutes les autres.
Un voisin entra ; il était fort troublé : — Caballeros , s'écria- t-il d'une voix altérée, la Hnerta se soulève , on a entendu le caracol dans la soirée.
Ceci exige quelques explications. Hnerta veut dire jardin; mais à Valence on donne ce nom aux campagnes qui entourent la ville dans un rayon de trois à quatre lieues. C'est un véritable jardin ; l'Espagne n'a pas de terre plus riche ni mieux cultivée ; l'irrigation surtout y est merveilleusement entendue. La fertilité de ce paradis terrestre remonte aux Arabes ; les chrétiens , après leur conquête , n'ont eu qu'à conserver l'ouvrage des vaincus ; ils n'y ont rien changé. Il y a même à Valence un tribunal spécial pour tous les cas relatifs à la distribution des eaux de la Hnerta. Il se tient tous les jeudis sur la place de la cathédrale ; il siège en plein air et prononce sans appel. Toutes les causes se traitent verbalement ; les écritures ne sont pas admises. Or , c'est là évidemment une institution
arabe : c'est ainsi que le cadi more rend la justice.
La Huerta de Valence est très-peuplée ; on y compte jusqu'à trois mille habitants par lieue carrée. C'est un peuple inculte et sauvage , et il porte à la ville une haine invétérée ; ce sont d'ailleurs deux races bien tranchées . et cette diversité d'origine explique Fantipathie héréditaire que les deux populations ont l'une pour l'autre. Le royaume de Valence fut more jusqu'au ïiii* siècle. Jacques d'Aragon, celui que les Espagnols appellent don Jayme I^"^ . en fit la conqiléte sur le roi musulman Zaen . Tan 1238. et Ton garde soigneusement son héroïque épée dans le palais de l'ayuntamiento; la plupart de ses compagnons étaient Limousins : ils s'établirent dans la ville et lui imposèrent à la longue leur physionomie. Sans parler des noms de famille . dont beaucoup appartiennent à la France, et des formes françaises dont Tidiome populaire est tout marqueté , les descendants des conquérants ont conservé le type physique de leurs ancêtres ; il est sensible surtout chez les femmes ; les Valenciennes ne ressemblent point aux autres Espagnoles ; elles sont plus grandes ; et ont le visage plutôt rond, et la peau remarquablement blanche ; beaucoup sont blondes , et les yeux bleus sont aussi communs que les noirs.
La Huerta , au contraire , est restée more , et j'affirme , après examen , qu'elle est plus more que les fameuses Alpujarras du royaume de Grenade. Rien ne rappelle plus un paysan de Fez ou de Tëtuan qu'un paysan valencien ; la ressemblance est frappante ; c'est à s'y méprendre ; et certes , le More d'outre-mer ne hait pas plus son voisin d'Europe que le More de la Huerta ne hait son voisin de Valence. Il y a toujours guerre entre eux , et les escarmouches sont fréquentes ; quand les habitants de la Huerta préméditent un coup contre la ville , ils se convoquent au son d'une conque marine qui est la terreur du citadin ; c'est ce qu'on appelle le caracolj et il est tellement redouté , qu'il y a peine de mort pour quiconque est surpris donnant de ce cor de malédiction. C'est, comme on le voit , une espèce de landsturnij et c'est au son du caracol que les Français de 1808 furent massacrés par milliers.
Qu'on juge de l'effroi de l'assistance quand le voisin vint annoncer que la Huerta se levait , et que le caracol avait sonné.
— Le caracol ! fit le père en pâlissant.
— Le caracol ! dit la mère en se signant.
— Le caracol ! répéta chacun des fils en étreignant son fusil.
Je ne vis jamais une pareille épouvante. Le
caracol , c'était le pillage , c'était l'incendie , c'était la mort. On annonçait en même temps qu'une tentative avait été faite pour enlever les déportés du Grao , qu'on entendait encore les coups de fusil , et , pour combler la mesure des terreurs publiques , on ajoutait que la bande de Cabrera , forte de plus de six cents hommes , six cents forcenés , avait quitté la montagne et marchait sur la ville. Elle n'en était plus, disait-on , qu'à quatre lieues. Ainsi la place se trouvait assiégée de tous les côtés à la fois : darfgers au dedans , dangers au dehors , dangers partout. J'avoue que je n'étais pas moimême très-rassuré ; traqué dans cette ville étrangère , perdu seul et si loin des miens, au milieu de ces tempêtes civiles , je me sentais déplacé dans ces luttes , et puis cette cocarde tricolore , qui m'avait tant servi dans la journée , pouvait se tourner maintenant contre moi , car il s'en faut que les souvenirs et les passions de 1808 soient éteints dans le peuple.
J'étais là en plein moyen âge , car , la ville livrée à elle-même , chaque individu était rentré dans son droit de défense naturelle , chaque maison était une forteresse. Aussi bien , Valence est tout à fait une ville du moyen âge ; les maisons sont hautes et irrégulières ; beaucoup ont conservé, celle-ci une corniche gothique, celle-là
une ogive a colonette. Les rues, étroites, tortueuses , ne sont pas encore pavées, et ne sont éclairées la nuit que par les lampes des madones, qui sont il est vrai innombrables, mais moins nombreuses pourtant que les milagros. Valence est la ville d'Europe peut-être où il se commet le plus d'homicides. Le meurtre coule dans ce sang africain. Quelques-uns des milagros valenciens sont entourés d'une couronne de lauriers flétris; ceuxlà remontent à la guerre de l'indépendance, et furent décernés alors aux victimes de l'étranger. La nuit, qui grandit tous les périls , s'écoula lentement dans la stupeur et dans l'attente. Je la passai en partie sur mon balcon ; le silence était lugubre ; on n'entendait pas une voix , pas un souffle dans cette ville en proie à la terreur , et où veillaient alors tant de passions violentes ; de loin en loin seulement, une patrouille d'urbains passait sous ma fenêtre; les baïonnettes reluisaient à la clarté des lampes des madones ; lecride : Ouienvive? réveillait tout à coup l'écho des carrefours ; puis tout se taisait, la patrouille se perdait dans l'ombre des rues , et la voix sépulcrale du sereno , resté maître de la place , criait tranquillement les heures et annonçait que le temps était serein. 11 disait vrai, car le ciel était d'une sérénité parfaite ; il rayonnait d'étoiles, et la fraîcheur des brises nocturnes éteignait
les feux dévorants de ces ardentes journées caniculaires.
L'événement ne justifia ni les terreurs , ni les nouvelles de la soirée ; la tranquillité de la nuit ne fut pas troublée ; mais au jour , on annonça que la Huerta était aux portes de la ville et demandait à entrer : soit que le caracol eût ou non sonné , il y avait en effet à la porte cinq à six cents paysans armés de sabres et d'escopettes. C'était une véritable troupe de bédouins, et à leur aspect, je compris l'effroi qu'ils inspirent. Qu*bn se figure de larges figures basanées , avec des dents blanches et des yeux fauves , de longs cheveux pendants sur les épaules à la manière des guerriers goths, des jambes nues et brûlées du soleil , et l'on aura peine à reconnaître des Européens à ce portrait. Le costume répond à l'homme ; il est fort simple : un chapeau bas de forme et large d'ailes , un caleçon de toile , une ceinture bleue et une chemise en font tous les frais. Quelques-uns y ajoutent un gilet de velours noir ou cramoisi, orné de boutons d'argent; c'est la pièce de luxe de la toilette rustique , et les riches seuls peuvent se la donner; mais riches ou pauvres , tous portent sur l'épaule, comme leurs voisins les Catalans, une grosse couverture de laine qui leur sert à la fois de lit et de manteau. Quant à la chaussure , ils n'en connaissent pas
d'autres que les alpargatas. Ils aiment de passion les chevaux , sont bons cavaliers, et, comme les Mores, ils montent fort court. Quant à leurs femmes, elles sont ardentes et belles; mais leur costume n'a de remarquable qu'un élégant corset de soie qui serre de fort près la taille , et une grosse épingle d'argent à tête sculptée qu'elles passent dans leurs cheveux , comme les; paysannes d'Albano.
Cette tribu est la plus sauvage de toute la Péninsule, et nulle part les meurtres ne sont plus communs , surtout quand souffle un certain vent d'Afrique , qui exerce un tel empire sur ces organisations indomptées, que les tribunaux ont du l'admettre comme circonstance atténuante. Ici ce n'est pas l'oisiveté qui conseille le crime , car nul homme n'est plus laborieux, nul plus dur à la peine que le paysan valencien. II passe ses journées dans l'eau des rizières, et la nuit, au lieu de se reposer , il prend son escopette et s'en va , quoique dévot, explorer les grands chemins. Sa rencontre est funeste , car il commence presque toujours par tuer. L'Andalous est plus humain , il se contente de la bourse ; et il est bien rare qu'il prenne aussi la vie.
Voilà quels hommes assiégeaient à l'aurore les portes de Valence. Les sabres et les escopettes dont ils étaient armés leur donnaient une phy-
sionomîe encore plus farouche. Mais la politique n'entrait pour rien dans leur expédition : ils ne venaient ni venger les suppliciés de la veille , ni prêter main forte aux constitutionnels ; ils ne songeaient ni à piller la ville , ni à tuer les bourgeois ; leurs prétentions étaient plus modestes : ils demandaient la suppression des droits d'octroi. On parlementa quelques instants; mais les bourgeois étaient trop heureux de s'en tirer à si bon marché pour ne pas capituler. Les droits furent^ supprimés , et , après trente-six heures de clôture , les portes furent rouvertes à neuf heures du matin. Il était temps , car on commençait à manquer de vivres , et la disette approchait.
A peine les portes furent-elles ouvertes, qu'une nuée de maraîchers s'élança dans la ville au grand galop; on eût dit qu'ils voulaient la courir ^ ainsi que cela se pratiquait au moyen âge : ils avaient des vues moins belliqueuses , ils allaient tout simplement au marché, et se pressaient pour avoir les bonnes places. Un spectacle que personne n'avait vu auparavant , que personne ne reverra sans doute de longtemps , et qui était piquant par sa nouveauté même, c'était l'oisiveté inusitée des gabeleurs ; ils se promenaient les bras croisés, et s'étonnaient de leur propre inaction . Ce n'est pas que la besogne eût manqué , car
on usait largement de la licence; chacun voulait introduire quelque chose, ne fût-ce qu'une outre de vin, et c'était un concours incroyable. Les gros négociants , suivant l'usage , exploitèrent la circonstance à leur profit : ils introduisirent tout ce qu'ils purent de marchandises ; et le trésor fut, dit-on, frustré, dans cette seule journée, de onze mille piastres. Le lendemain, cependant, on recommença de payer les droits , mais suivant le tarif de 1808.
Les jours suiVants furent tranquilles , quoique inquiets ; on ferma les couvents , ou plutôt ils se fermèrent d'eux-mêmes. Les moines effrayés s'étaient sécularisés de leur propre mouvement : ils avaient déserté le cloître et revêtu l'habit laïque; on les reconnaissait à leur gaucherie et à leur embarras. Ils regrettaient leurs grandes robes, et se familiarisaient mal avec le frac et la cravate.
La victoire étant restée aux urbains , il était douteux qu'ils s'en tinssent là, car un premier succès est une amorce ; on y prend goût , on en veut d'autres. 11 s'agissait, en effet, d'une nouvelle expédition , non plus contre les prisons , puisqu'elles étaient vidées , mais contre les maisons des facciosos. On en avait déjà arrêté plusieurs dans la journée du 6 , et ils avaient été déportés à Ceuta avec les prisonniers. La terreur régnait sous le toit des carlistes.
Cette fois ils en furent quittes pour la peur; la vengeance n'envahit pas leurs foyers : on se contenta de demander , et Ton avait raison , la destitution de tous les employés placés par Calomarde ; le nombre à Valence en était grand , à commencer par le régent de Taudience , carliste affiché , qui fut le premier suspendu de ses fonctions. Malheureusement , les exigences des bourgeois étaient peu désintéressées : le soir même , plus de cinq cents demandes de places avaient été déposées , par les urbains ^ux-mèmes , au palais^ du capitaine général : j'ai vu les requêtes.
Les choses continuent sur le même pied , a l'heure oii j'écris , sans qu'une pareille anarchie étonne personne. Le désordre est l'élément naturel du peuple espagnol. Les nouvelles de Barcelone , qui a chassé Llauder , massacré son suppléant Basa et organisé une junte d'insurrection, viennent seules de temps en temps imprimer une impulsion à ce char embourbé.
Hier, comme je revenais de Murviedro , oii j'avais été saluer les mânes de ces intrépides Sagontins morts sur le bûcher de la liberté, je vis un rassemblement devant l'église de la Viergedes-Abandonnés , la Virgen de los Desamparados, patrone de Valence; un cadavre sanglant était exposé devant la porte; à côté était un plat
d'argent où les fidèles venaient déposer leur obole, afin de faire dire des messes pour Tàme du trépassé. Le pauvre homme venait d'être tué à rimproviste ; il avait passé dans l'autre monde sans prêtre, sans confession, et son salut paraissait fort compromis. Je crus reconnaître dans le mort ce boulanger, ancien royaliste, qui , le dimanche précédent , avait failli périr au combat de taureaux sous les coups des urbains. C'était lui en effet, et cette fois la mort ne l'avait pas manqué : un urbain , le rencontrant dans la rue , lui avait ouvert le ventre d'un coup de sabre, puis était allé tranquillement à ses affaires. Le peuple se souciait peu que le défunt eût été constitutionnel ou carliste ; il ne s'agissait plus de son corps , mais de son âme ; le peuple espagnol prend à cœur la vie éternelle. Les quartos pleuvaient dans le plat d'argent ; la sympathie populaire éclatait en prières , en exclamations de pitié , et je crois que si le meurtrier eût paru là , la multitude l'aurait lapidé , non point pour avoir retranché la partie temporelle du factieux, mais pour avoir exposé sa partie spirituelle aux flammes du purgatoire , en ne lui donnant pas le temps de se préparer au voyage de l'éternité. La cathédrale touche à là chapelle desDesamparados ; la haute tour octogone qui lui sert de clocher étant ouverte , j'y montai. J'avais besoin
d'air, de solitude; j'avais besoin de m'arracher à ces scènes de violence. Assez longtemps , pas-» sager surpris par la tempête , j'avais été ballotté sur les flots de cette ville orageuse ; il me plaisait de gagner un instant le port , de dominer la tourmente et de juger la manœuvre de l'équipage.
De la plate-forme du clocher on domine toute la ville, toute la campagne. Valence n'a pas l'aspect nu et désolé de ces cités de l'Aragon et des Cgstilles , qu'on dirait bâties au désert par les génies de la solitude. Mollement assise au sein de sa Huerta riante , elle ressemble plutôt à une ville de Lombardie ou de Romagne. C'est la même richesse de verdure , la même végétation forte et puissante , mais aussi , et c'est l'inconvénient des cultures trop soignées , la même monotonie ; le doigt de l'homme s'y voit trop, il a trop plié la nature à la règle. La nature estplus séduisante, plus belle dans ses caprices; sa fantasque liberté lui sied mieux , au point de vue pittoresque , que ces attitudes savantes et toujours un peu roides que lui impose la main du maître. Mais à Valence , du moins , l'uniformité du paysage est coupée par la variété des fabriques. Les villages se touchent et sont bien groupés; les couvents et les villas s'élèvent côte à côte et jettent leurs masses blanches au sein
delà verdure; d'innombrables clochers, les uns taillés en aiguilles , les autres équarris à angles droits 5 percent les épais massifs de feuillage qui les environnent , comme des bois sacrés ; ça et là quelques palmiers s'épanouissent en éventail. La plaine est fermée , à l'orient , par la mer , et de tous les autres côtés par une chaîne de collines vertes et gracieuses qui l'enlacent avec amour. Ramené des champs à la ville, l'œil se perd dans un inextricable dédale de rues étroites, tortueuses , flanquées de maisons de toutes formes , de toutes dimensions, de toutes couleurs, jetées péle-méle les unes par-dessus les autres , comme des rochers tombés d'une montagne écroulée. Ce que l'on peut compter de monastères et d'églises, est incroyable ; tous les saints du calendrier ont leur temple , tous les ordres de la chrétienté leur palais. Il y en a d'humbles , il y en a d'immenses. Chacun est surmonté de son campanile ; chaque campanile a plus d'une cloche , et quand toutes ces voix d'airain sont lancées dans Tair , c'est une harmonie à mettre en fuite tous les dieux de l'Olympe espagnol. En cela du moins, l'Espagne n'est pas restée more , et cet amour des fanfares semble bien plutôt une réaction contre le silence des minarets et contre la voix grave et mélancolique du muezzin qui appelle les fidèles à la prière. Mais alors Içs cloches se
taisaient , et tous les bruits de la ville se confondaient pour moi dans un bourdonnement sourd et vague , pareil aux derniers murmures d'une mer irritée qui s'apaise.
A la vue de ces hommes que l'œil nu distinguait à peine, de ces places ovi le sang avait coulé et coulait encore , je me mis à récapituler les événements de cette longue semaine de tumulte et d'angoisses , et je fus pris d'une grande tristesse; car ce n'est pas là l'Espagne que j'avais^rèvée , l'Espagne de Pelage et du Cid , l'Espagne du Romancero; ce n'est pas davantage l'Espagne de Charles-Quint , ce n'est même plus celle de 1808. Ce que je venais de voir n'était qu'un froid massacre; pas un sentiment généreux , pas une idée noble ne s'étaient fait jour à travers le sang et les cris , et s'il y avait eu du courage et quelque dévouement c'avait été du côté des victimes.
Madrid, 14 août.
Je cours après rémeute ; j'ai laissé Valence en pleine insurrection , et comme j'approchais de la capitale , on m'annonça que j'allais la trouver en armes ; cependant la nouvelle était prématurée : les massacres de Barcelone et de Valence ont produit à Madrid une sensation facile à comprendre ; il règne dans la ville une fermentation sourde ; les esprits sont inquiets , irrités , un mouvement paraît rnévitable , mais il n'y a pas encore eu de manifestation.
Excepté le changement de ministère , il ne s'est rien passé ici d'important depuis mon départ pour l'Andalousie '. La chute de Martinez
' Malgré quelques succès partiels qui n'ont rien ajouté à sa gloire , Mina , vaincu par la rualadie , avait quitté le commandement de Farmée , pour s'aller mettre à Montpellier entre les
de la Rosa a eu lieu ainsi que je l'avais prévue. J'avais toujours pense que, pour lui, descendre de la tribune c'était descendre du ministère; il le sentait lui-même , aussi a-t-il prolongé la session autant qu'il a pu; c'était prolonger sa propre existence.
Enfin il a bien fallu la clore. La clôture des certes est de la fin de mai, et le 9 juin, Martinez de la Rosa n'était plus ministre ; le comte de Toreno était président du conseil.
A son retour d'exil , deux rôles s'offraient à Toreno : il pouvait être chef de l'opposition, il préféra être ministre. Il prit, dès l'abord, une situation fausse ; entrer dans un ministère qui était déjà formé , et dont la direction suprême ne ^lui était pas abandonnée , c'était compromettre doublement sa responsabilité, puisque d'une part il acceptait un passé dont il n'était pas l'auteur, et que de l'autre il s'associait à un avenir qu'il n'était pas maître de diriger selon ses vues. N'était-ce pas à beaucoup d'égards s'infliger à soimême le supplice de Mézence ?
mains du docteur Lallemand. V'aldès, son successeur, avak (juitlésaplaceà son tour, pour la céder à Conlova, qui s'y perdit comme lous les autres. Et quanta Mina, rappelé à Barcelone par la junte, il y est mort capitaine général au mois de décembre ibsiti.
Toreno le comprit sans doute , car il affectait souvent de se renfermer exclusivement dans sa spécialité ; mais c'était là une tactique impossible. Les questions générales étaient trop ardentes , elles l'amenaient trop souvent sur la brèche au secours de son confrère.
Malgré ces embarras d'une opposition ambiguë, il conserva longtemps du prestige; longtemps il fut considéré bien moins comme le collègue de Martinez que comme son successeur désigné. Il eut un moment unique peut-être dans la vie d'un homme d'Etat. Quoique ministre et ministre des finances , il avait , pour ainsi dire , conservé un pied-à-terre dans l'opposition; il était de plus l'homme de la cour, l'homme de la chambre et l'homme de la presse; il n'y avait qu'une voix dans le pays pour exalter son habileté politique et sa capacité ; enfant gâté de la fortune, il fut accablé de ses faveurs.
Lorsqu'il prit , il y a deux mois , la direction des affaires, l'Espagne ne vit là et n'y pouvait voir , en effet , qu'un changement de nom , pas un changement de système. Champion du Statut royal , Toreno s'est fait trop longtemps le complice de la politique immobile de son rival ; il a trempé trop longtemps dans ses actes pour n'inspirer pas de légitimes défiances ;i le prestige est détruit, il est venu trop tard , il
n'est que le continuateur de Martinez delà Rosa.
Dès le début , son embarras était visible : appelé à composer son ministère , il a accouplé des noms sans analogie , depuis le marquis de Las Amarillas , Tbomme le plus aristocratique et le plus impopulaire de l'Espagne , jusqu'à Mendizabal. Quelle disparate ! On peut dire que jamais le système de bascule n'avait été gradué sur une plus grande échelle. Mais ces hymens forcés sont trop mal assortis pour donner des fruits; ils sj[)nt condamnés à la stérilité.
Cependant , avant de tourner le dos à son favori, la fortune lui a donné une dernière preuve de sa tendresse. A peine le nouveau ministère était- il intronisé que Zumalacarréguy mourut (25 juin). Ce coup de dé semblait ruiner de fond en comble les affaires du prétendant ; car Zumalacarréguy était son plus fort joueur ; on ne voyait personne qui fût de force à prendre la place laissée vide par sa mort ; on put croire un instant la partie perdue , et plusieurs s'y trompèrent.
Quelques jours avant sa chute, Martinez de la Rosa avait fait au gouvernement français une demande d'intervention, A peine à la présidence, Toreno la renouvela ; elle lui fut refusée.
L'intervention était l'ancre de sahit de ce vaisseau en détresse ; l'ancre cassant , le vaisseau
doit faire naufrage. Toreno a trop de coup d'œil pour n'avoir pas vu tout le premier la fausseté de sa position ; il ne Tavait acceptée que dans l'espoir d'une assistance qu'il regardait comme nécessaire, sur laquelle il avait cru pouvoir compter, et dont le déni l'irrita d'autant plus qu'il rendait son ministère impossible. L'intervention refusée , il perdit courage , et sentit que la position n'était plus tenable.
Il faut dire toute sa pensée. Toreno fût-il revenu d'exil en tribun , eut-il rompu à temps avec Marlinez de la Rosa et pris la direction des affaires plus tôt , et en vertu , non d'un compromis équivoque et périlleux , mais d'une opposition ouverte ; Toreno enfin eût-il obtenu l'intervention, son règne, pour être plus long, n'en aurait pas moins été transitoire ; Toreno n'est pas un homme de révolution : il est sceptique , et n'est pas ambitieux. Privé de ces convictions fortes cjui font les vertus civiques , il ne prend point assez à cœur les principes , ni la chose publique au sérieux. Les instincts de l'homme du monde ont chez lui trop d'exigence , ils sont impérieux ; rebelles aux sacrifices, ils disputent pouce à pouce à l'homme politique le terrain de l'action ; ils sont sybarites ; ils aiment leurs aises ; il leur faut des loisirs , et ces loisirs on les paye souvent cher.
Et puis Toreno n'est pas ambitieux. Il n'as* pire pas au pouvoir ; il ne l'aime pas ; or , l'ambition est une passion nécessaire aux hommes d'Etat, c'est presque une vertu dans les hautes positions sociales; c'est elle qui fait les grands ministres ; c'est elle qui triomphe des lenteurs, des dégoûts ; c'est par elle qu'on grave son nom sur le rocher des siècles et qu'on imprime une secousse au monde; sans elle, pas de conceptions durables, pas de dévouements tenaces; adieii la patience des longs desseins ! adieu l'exécution forte et puissante !
Pourtant il faut s'entendre. Je ne parle point de cette ambition vulgaire qui brûle le temple d'Ephèse. L'amour du bruit n'est qu'un appétit inférieur. L'ambition , c'est autre chose : c'est Jules-César qui a une pensée et qui la poursuit quinze ans ; au jour venu , il brise aux champs de Pharsale le patriciat romain ; c'est Richelieu qui a un but et qui y marche : il meurt , mais l'aristocratie française expire avec lui; il laisse le trône et le peuple tète à tête ; c'est Napoléon , enfin , qui met le peuple sur le trône et inocule à l'Europe entière la royauté plébéienne.
Voilà l'ambition ; et c'est d'un rayon de cet ardent foyer de vie que je voudrais voir Toreno pénétré, échauffé. Je voudrais que la régénération del'Espagne devînt son idée fixe, qu'il s'y dévouât,
qu'il se jurât à lui-même de Taccomplir à tout prix. Mais il n'a pas en lui rétincelle ; il n'est pas jaloux de se faire un grand nom en faisant une grande œuvre ; l'amour de la gloire ne le possède pas. De même qu'il n'aime pas assez l'empire , il n'aime pas assez l'Espagne. Formé, par les voyages de l'exil , aux mœurs européennes , son pays lui semble barbare et si en arrière des autres, qu'il en a plus d'une fois désespéré ; le soin de son éducation lui paraît un labeur ingrat. Il a poussé si loin l'insouciance , que je l'ai vu perdre des votes uniquement parce qu'il ne voulait pas prendre la peine de discipliner les cortès et de les mener , ce qui alors lui était facile.
Tels sont les défauts de Toreno ; ils tiennent autant à sa nature qu'à son éducation ; c'est encore un libéral de 1820 ; supérieur à Martinez de la Rosa en tant que capacité administrative et tête politique , il n'est pas plus que lui un ministre de révolution. Tel qu'il est , il n'en est pas moins un des hommes remarquables d'Espagne ; il a l'esprit net, le sens des affaires, et, ce qui est plus rare au delà des Pyrénées, de l'ordre et de la méthode. C'est de tous les ministres celui avec lequel les ambassadeurs aiment le mieux à traiter, comme il est, de tous les Espagnols, celui que les étrangers fréquentent le plus volontiers. On pourrait le baptiser l'Eurapéen.
C'est de plus im homme littéraire ; il s'occupe depuis longtemps d'une histoire de la guerre de l'indépendance. On s'accorde à en vanter le style et l'impartialité ; comment un sceptique ne serait-il pas impartial? Étant connu le caractère de Toreno , il est facile de dire ce que sera son histoire. Netteté , justesse , concision , sont trois qualités qu'elle ne peut manquer de réunir; mais on peut prévoir de même qu'elle sera froide , et qu'il y aura absence de vues générales. Ce n'en sera pas moins un monument précieux d'histoire contemporaine ; elle comblera un vide dans la littérature historique du xix^ siècle, et n'eût-elle que le mérite de mémoires à consulter , elle sera encore d'un intérêt incontestable et d'une lecture attachante. Elle a été écrite en grande partie à Paris.
Toutes ces qualités , tous ces talents divers ne suffisent pas au premier ministre d'une révolution; ils peuvent retarder tout au plus d'un jour la chute de Toreno , ils ne sauraient l'empêcher. Sa chute est inévitable et l'on touche au dénoùment. Le signal partit de Saragosse; le 6 juillet dernier il y eut une émeute dirigée contre les couvents ; des moines furent massacrés ; la milice urbaine intervint , non pour comprimer le mouvement , mais pour s'en emparer. Afin de le régulariser et de lui donner un
caractère tout politique , on fusilla sur place plusieurs pillards. Les couvents abandonnés furent placés sous la sauvegarde publique , et l'on écrivit sur la porte : Propriété nationale.
Après cette première explosion , il y eut un temps d'arrêt , mais le feu était à la mine ; elle filait silencieusement, elle gagnait de proche en proche, elle alla sauter en Catalogne. Le premier massacre eut lieu à Reuss ; Tarragone suivit ; Barcelone vint après , et nous avons vu ce qui s'est passé à Valence. Ces manifestations sanglantes sont affreuses , mais elles s'expliquent. D'abord il faut faire une large part à la violence des mœurs indigènes et aux excitations d'une lutte longue et acharnée ; ensuite , il ne faut pas oublier que dans toute l'Espagne les couvents sont regardés comme les banquiers de don Carlos. C'est donc la faction qu'on frappe en eux , et si c'est par eux que l'on commence , c'est que tout le péril est dans la guerre civile , et que la société court au plus pressé.
C'est sans doute un affreux syllogisme, et pour être conséquentes , les conclusions n'en sont pas moins sanguinaires. Mais enfin, n'y a-t-il pas une consolation à reconnaître en allant au fond des choses , qu'au lieu d'être, ainsi qu'on l'a dit, le résultat de féroces caprices et d'instincts aveugles et désordonnés , ces scènes meurtrières ne
sont , en dernière analyse , que la conséquence outrée du droit de défense qu"a toute société attaquée , et que l'exagération du sentiment de conservation que l'individu apporte en naissant?
Les juntes insurrectionnelles des provinces s'instituent en vertu de ce même droit de défense, de ce même sentiment de conservation, uVous ne savez pas nous protéger, disent-elles au gouvernement , nous vous retirons notre mandat , et nous allons nous protéger nous-mêmes. Les factieux inondent nos campagnes, ils descendent jusqu à la porte de nos villes, nous a^ons pourvoir nous-mêmes à notre sûreté. » Puis viennent les récriminations et la longue énumération des griefs passés; ils s'adressent bien plus au fond à l'administration de Martinez delà Rosa qu'à celle de Toreno, qui ne fait que de prendre les rênes; mais , puisqu'il s'est porté solidaire des fautes de son prédécesseur et qu'il a accepté sans réserve sa dangereuse succession , il a engagé volontairement sa propre responsabilité et n'a pas le droit de se plaindre qu'on le prenne maintenant pour la victime expiatoire. Toutes les juntes, sans exception , exigent son renvoi , et c'est même la seule chose nette et positive qu'elles demandent.
Il règne ici contre lui une grande animosité : on lui reproche ses choix malheureux, ses transactions financières , son luxe qui insulte à la
misère publique, son épieurisme qui ne s'émeut de rien , et on l'accuse de se moquer du monde en promenant nonchalamment son scepticisme dans une élégante calèche à quatre chevaux. On lui reproche même son mariage. La veuve Vilamaïna,sa femme, est fille du marquis Camarasa, et l'on dit qvie Toreno ne l'a épousée que pour s'allier par elle aux Osuna et autres grandes maisons d'Espagne; on remarque que depuis ce temps sa manière de vivre a changé , que sa maison a cessé d'être un terrain neutre et hospitalier; qu'il ne voit plus que des ducs et des grands , qu'il a mis à nu par là ses instincts aristocratiques , et que le pouvoir lui a tourné la tète comme à tous les autres.
Tout cela se dit d'un ton amer et violent, présage certain d'un prochain orage, et l'on s'attend à quelque chose. Il y a eu déjà quelques rixes à la Plaza Mayor entre les urbains et les soldats de la garde ; les troupes de la garnison sont consignées dans les casernes ; la reine a présidé aujourd'hui même un conseil de ministres et retourne à l'instant à sa résidence de Saint- Ildefonse.
Madrid , 19 août.
Le mouvement prévu a eu lieu. Voici ce qui s'est passé. Dans la soirée du 15 , la milice urbaine s'était emparée de la Plaza May or ; elle l'occupa toute la nuit , et forma cette nuit même une espèce de junte composée de quelques procuradores de l'opposition la plus vive, parmi lesquels on citait Alcalà Galiano , Caballero , Isturiz, Lopez. Cette junte improvisée fit un manifeste oii elle exposait ses griefs à la reine , lui demandant d'abord et avant tout le renvoi de Toreno , puis l'abolition des couvents , la liberté de la presse , la réorganisation de la milice urbaine , etc. , etc. Elle déclarait , du reste , qu'on ne déposerait les armes que lorsqu'on aurait fait droit à ces demandes. Un message fut envoyé à Saint-lldefonse. Plus tard, le corrégidor marquis de Pontejos partit aussi pour s'y rendre avec le
sous-secrétaire d'Etat de l'intérieur, Valejo , en qualité de médiateur. Pendant ce temps , les troupes de la garnison , composées de trois à quatre mille hommes, occupaient le Prado et autres points ; mais leur attitude ne paraissait pas hostile , et même on disait qu'elles avaient fraternisé avec les urbains. Les choses demeurèrent ainsi jusqu'à midi , et jusqu'alors tout allait bien. La milice était en réalité maîtresse de la ville. Depuis, la scène changea. Le général Latre , arrivé le 16 au matin, prit le commandement de la garnison , et commença à la mettre en mouvement. L'artillerie fut dirigée sur la place d'Orient pour la défense du palais, et aux diverses rues aboutissant à la place Mayor. A mesure que les troupes approchaient de la place , la milice urbaine s'éclaircissait,si bien que composée, le matin , de trois mille hommes , elle était réduite le soir à un millier à peine. On la chassa sans coup férir de l'imprimerie royale, de la maison Onate et de toutes les autres positions qu'elle occupait ; on lui enleva ses barricades, et on la tint toute la nuit bloquée dans la place Mayor. Le 17, à l'aube , un escadron de lanciers a suffi pour la balayer. Ces urbains , si fiers et si fanfarons la veille , n'ont opposé aucune résistance , et ils ont été ignominieusement renvoyés chacun chez eux , et désarmés par les soldats. « Vous voyez
bien, leur disaient ceux-ci en se moquant d'eux , que ce métier ne vous convient pas; croyez-nous : allez-vous-en bravement retrouver vos femmes et vos enfants ; vous serez beaucoup mieux dans votre ménage qu'au bivouac. » Les plus empressés à suivre le conseil étaient les officiers. Le matin , la plupart des urbains portaient au shako un ruban vert, couleur des libéraux d'Espagne , sur lequel on lisait : <c La constitution ou la mort. )» Le soir, les rubans avaient disparu. On n'en voyait pas un seul. Tous avaient été arraches et avalés pour plus de sûreté ; et s'il en restait quelqu'un par oubli , les soldats le détachaient poliment et le jetaient dans le ruisseau.
Toute la journée du 17, la garde royale occupa la place Mayor, et non-seulement ce point, mais tous les autres , et jusqu'à la caserne de la milice urbaine.
Telle fut la fin de cette échauffourée , qui au début promettait quelque chose et qui renversait infailliblement le gouvernement s'il se fut seulement trouvé là vingt hommes résolus et un chef; mais la seule vue d'un canon a suffi pour la dissiper ; et l'on n'a pas tiré un seul coup de fusil , à l'exception de quelques décharges à poudre faites en l'air par-dessus la tète du général Quesada,qui était allé le 16 au matin haranguer les révoltés. U eut du reste un instant d'hésita-
tion et fut au moment de se ranger de leur côté ; mais Quiroga s'étant présenté, on raccueillit par des vivat qui excitèrent la jalousie de Quesada , qui dès lors agit de concert avec Latre.
Il est bon de dire que le peuple est demeuré tout à fait étranger à cette parodie misérable ; il s'est diverti tout le jour , qui était dimanche , comme à l'ordinaire; il n'est pas sorti un instant de sa profonde indifférence. La farce a été jouée par les urbains tout seuls, et elle a été aussi plate qu'elle pouvait l'être. Et pourtant ils étaient en force , maîtres de la ville et appuyés au dehors par les juntes de Saragosse , de Barcelone, de Valence. Quel fond peut-on faire sur cette milice bourgeoise , qui vient de donner de son couage et de son patriotisme un si triste échantillon? L'armée a donné d'elle une meilleure idée le 18 janvier.
Mais ce n'est pas tout. Il fallait bien sceller par l'assassinat cette journée de honte. L'émeute avortée , les massacres ont commencé. Les urbains sesontmis à éventrer les passants, sous prétexte qu'ils se moquaient d'eux, et que cène pouvaient être par conséquent que des carlistes ; ils couraient les rues comme des enragés. Ils avaient si mauvaise conscience, qu'ils lisaient la moquerie sur tous les visages, et ils se vengeaient à coups de sabre de ces démonstraiionsvraies ou fausses.
J'ai vu une de ces bandes homicides sabrer ainsi dans la rue Mayor trois passants inofFensifs, et une autre égorger, dans la rue del Pez , un pauvre vieillard , dont le sang a presque rejailli sur moi. Les femmes n'étaient pas épargnées , et se tuaient entre elles. Mais ici les passions politiques n'étaient qu'un masque pour couvrir les inimitiés personnelles. En voici un affreux exemple. Une jeune femme est rencontrée dans la rue par une autre , qu'elle avait , à ce qu'il paraît , supplantée dans le cœur d'un garde du corps. Celle-ci s'élance sur sarivale comme une tigresse, elle la renverse d'un coup de couteau en criant que c'est une carliste, et l'achève , en se livrant sur elle à des actes d'une obscénité atroce. Cela sepassaiten présence d'une troupe d'urbains qui riaient et laissaient faire. Parmi les victimes , on cite le bourreau , assassmé comme carliste \
II faut dire , pour être juste , que les carlistes ainsi poussés à bout ont fait bonne contenance, et que , dans ce sanglant désordre , le courage individuel a été de leur côté. C'étaient pour la plupart des hommes du vieux Madrid. Quoiqu'ils eussent contre eux la garnison , les urbains et la moitié au moins de la population , ils n'en parcouraient pas moins les rues presque seuls et
* On lecorinul it lendemain qu'on s'clait trompé.
armés seulement de la navaja^ coiitean, en criant : Five Charles VI à la barbe des urbains. De là un féroce échange de coups de sabre et de coups de couteau.
Toute cette journée du 17 a été pour Madrid un jour de terreur ; les boutiques étaient fermées , les rues désertes , même la Puerta-del- Sol ; on eût dit une ville prise d'assaut ou près deTétre. La terreur publique était bien légitime, car nul ne pouvait en sortant de chez lui être sûr d'y rentrer ; un sourire , un regard , suftîsaient pour être assassiné , et à chaque pas c'étaient des urbains qui sabraient des carlistes, ou des carlistes qui coutelaient des urbains. Le soir on comptait vingt-deux morts , et près de quarante blessés avaient été portés à l'hôpital , sans compter les victimes égorgées à domicile , car on allait aussi tuer dans les maisons. Un cordonnier carliste a été massacré dans son lit, tout près de chez moi , par un urbain, que du reste il avait voulu, dit-on, tuer la veille, lui et sa femme. Toute la honte de la journée reste à la milice urbaine. Un simple fait prouve à quel degré d'ignominie elle était descendue. Le peu d'hommes arrêtés dans les rues étaient conduits en prison par les soldats de la garde ; deux femmes y furent aussi amenées , mais c'étaient les urbains qui les conduisaient. 0 noble vaillance
citoyenne ! Les deux prisonnières étaient des filles publiques.
Le 17 , à quatre heures , la ville a été mise en état de siège , par un décret venu de Saint-Ildefonse ; ce qui n'a pas empêché les assassinats de continuer le lendemain ; mais les premières fureurs étaient calmées ; on ne se tuait presque plus ; quelques petits coups de couteau , ça et là ; il ne vaut pas la peine d'en parler. De nouveaux handosj édits, ont été publiés dans la journée, contre les attroupements, la presse, les cris quels qu'ils fussent , le port d'armes en public , et l'Echo du Commerce, journal de Topposition , a été supprimé administrativement. Cependant on a rendu aux urbains les fusils que les soldats leur avaient enlevés à la place Mayor.
Une commission militaire est instituée , composée d'inconnus sans aveu , et l'on procède aux arrestations. Les procuradores compromis attendaient tranquillement chez eux qu'on tirât les marrons du feu pour les croquer ; leur nomination au ministère ne pouvait manquer d'arriver de Saint-Ildefonse; mais au lieu de portefeuilles , ces sauveurs de la patrie ont reçu des mandats d'arrêt. Galiano , entre autres, a été pris. Caballero , que le ministère croit arrêté, voire même fusillé , est en lieu sûr.
Isturiz s'est échappé aussi; voici comment. Il
se trouvait chez Galiano au moment où l'agent de police venait arrêter celui-ci. « — Venez-vous m'arréter aussi? demanda-t-il à Talguazil. — Non pas moi, mais un de mes camarades, » — Isturiz n'eut garde de rentrer chez lui ; il profita de l'avis pour se mettre à l'abri. Quant à Lopez , il n'a pas fait grands frais pour se cacher ; il est parti tout simplement pour Valence , par la dihgence et sous son nom.
Je ne sais si l'on trouverait dans l'histoire d'aucun peuple trois journées semblables. Il faut être en Espagne pour voir de pareilles déceptions. Cette vieille race espagnole est-elle donc à jamais perdue ?
Mais en dépit de la pusillanimité des hommes, malgré leur ineptie et leur incapacité , il y a une force des choses, une espèce de Fatum irrésistible qui pousse les événements. Jamais je n'ai été si profondément convaincu de cette fatalité ou providence politique qui préside aux destinées des peuples , et qui malgré tout mène à terme les révolutions. C'est elle qui fait la force des principes 5 et qui les rend pour ainsi dire indépendants des hommes ; c'est par elle que les révolutions naissent, se développent et finissent toujours par éclore , malgré l'égoïsme des individus et les vices des nations ; puissance occulte mais intelligente et souveraine qui soutient l'humanité
dans ses épreuves et lui défend de désespérer. Sans cette foi politique , véritable religion sociale , je ne comprends plus rien à l'histoire , plus rien au présent , plus rien à l'avenir. Privé de ce flambeau céleste , je ne vois plus que crime et délire dans les sanglantes ténèbres de la politique ; le monde n'est plus qu'une énigme sans mot , un problème sans solution , un labyrinthe sans fil , arène impie , oii les nations s'entredéchirent comme les lions du cirque , où il n'y a plus de loi que le glaive , plus de moralité que la terreur.
Saint-IItlefonse , 3i août,
La première nouvelle de l'émeute avortée du 15 avait produit ici une panique incroyable , et les malles étaient déjà faites au palais pour Burgos ; il fut sérieusement question de transporter dans cette ville le siège du gouvernement. Le marquis Las Amarillas , dont la reine vient de faire le duc Ahumada , a été l'un des plus effrayés ; comme ministre de la guerre , son poste était à Madrid au milieu de l'émeute ; son devoir l'y appelait , l'honneur militaire lui commandait d'y être ; il a j ugé plus prudent de se celer ici. C'est un homme qui cache un cœur pusillanime sous un extérieur de Titan. Voici du reste comme il entend l'exercice de ses fonctions. Le premier acte de son administration a été de se payer à lui-même son arriéré depuis 181-4; le second,
d'élever son fils, espèce de mannequin chamarre, au grade de major général de l'armée ; le troisième , de nommer lieutenant-colonel un de ses neveux, un enfantqui n'a jamais servi activement. Qu'on parle après cela du népotisme pontifical.
On passa donc ici dans les transes de la peur toute la journée du 16; ils ne commencèrent à se rassurer un peu que la nuit , lorsqu'ils apprirent que les urbains avaient encore plus peur qu'eux et qu'ils lâchaient pied. Alors on reprit du cœyr, et lorsque les députés de l'insurrection arrivèrent, le 17 au matin, on s'aguerrit jusqu'à les arrêter. Le duc d'Abrantès , qui arriva quelques heures plus tard, envoyé, lui aussi, par les insurgés , eut le même sort , et il révéla héroïquement , dès le premier interrogatoire , tous les plans et tous les projets de l'insurrection. — Les gouvernants ne sont pas bons , me disait Toreno , mais aussi les gouvernés !... ■ —
Cet avantage inespéré a rendu quelque vie au ministère moribond , mais il ne change rien à la situation générale. La capitale a plié, mais les provinces tiennent résolument la campagne , et des juntes s'organisent sur tous les points; ce n'est plus seulement Saragosse et la Catalogne qui ont la leur ; c'est Valence , Murcie , Grenade, l'Andalousie, l'Estramadoure , la Galice , c'est la Péninsule tout entière ; et de la Corogne a
Carlhagène , de Cadix à Barcelone , la chaîne se noue étroitement. Partout les mêmes récriminations , les mêmes plaintes. Toutes les autorites qui refusent de s'associer au mouvement sont congédiées , et la monarchie semble marcher à une entière dissolution.
Cependant une chose à remarquer , c'est que , dans l'exercice de leur dictature et quoique l'irritation soit au comble , pas vme province ne manifeste l'intention de rompre avec la capitale pour se déclarer indépendante, et que la correspondance officielle n'est point suspendue entre le centre et les extrémités de la monarchie. L'insurrection est si loin d'avoir un caractère ou seulement une arrière-pensée de fédéralisme, que ce n'est au fond qu'une démonstration antiministérielle ; la retraite de Toreno fera tout rentrer dans l'ordre. D'oii il faut conclure que ce fédéralisme espagnol dont on parle tant n'estpa^ si à craindre qu'on veut bien le dire , et que si jalouses que soient les provinces de leurs franchises municipales , l'unité gouvernementale et politique n'en est pas moins irrévocablement fondée dans la Péninsule,
O dieu de la France! disent les Espagnols lorsqu'ils sont réduits aux abois, protége-nous ; le dieu de l'Espagne nous abandonne. Je suppose qu'on répète souvent , à l'heure qu'il est ,
cette prière à la cour de Christine , car jamais prince ou princesse ne fut plus abandonnée des dieux et des hommes. Chaque courrier apporte quelque fâcheuse nouvelle. Tantôt c'est la prise d'une ville ou le massacre d'une population par les troupes du prétendant , car la guerre civile poursuit sa marche sanglante dans ce grand désordre ; tantôt c'est une ville qui s'insurge et menace , au nom de la révolution qu'on entrave et qui veut suivre son cours. On ne peut , sans être sur les lieux , se faire l'idée d'une pareille anar<5hie et d'une confusion si universelle. Je ne sais à quel siècle du moyen âge il faudrait remonter pour en voir autant.
Et pendant ce temps , que fait le pilote de la monarchie pour la sauver du naufrage ? Fidèle à son quiétisme politique et tout fraîchement décoré de la clef de chambellan ( il s'agit bien de cela en vérité) , le comte de Toreno chasse au loup avec Sa Majesté ; la veille , c'était une pèche à la ligne dans le Valsain; le lendemain^ c'est une partie de campagne , et puis tous les soirs les promenades nonchalantes sur la route de Ségovie, les conversations faciles et les bons mots. Il ne se fait pas illusion sans doute sur sa situation ; il sent bien qu'elle n'est pas tenable, mais son sybarisme répugne à sonder la plaie ; il ne descend pas plus bas que les surfaces et laisse aller.
L'exemple part de plus haut : c'est la reine qui le donne. On a voulu faire croire à l'Europe que Christine était une femme supérieure et qu'à elle était réservée la gloire de régénérer l'Espagne. Tout cela a été écrit, tout cela a été cru , et pourtant rien de cela n'est vrai. La reine Christine n'est pas une femme supérieure , et ce n'est point par elle que l'Espagne se régénérera. La vérité est' que la reine d'Espagne est ce que peut être une princesse napolitaine élevée comme on les élève , c'est-à-dire par des laquais et quelque mauvais prêtre. Tout ce qu'on peut dire en sa faveur , c'est qu'elle n'est pas méchante. Le ciel a pétri Sa Majesté d'une assez bonne pâte , et si elle ne fait pas de bien , au moins ne faitelle pas de mal.
Cela accordé, et c'est une justice que chacun lui rend, on ne sait plus trop, en vérité , par quel point la louer , car c'est là sincèrement le seul éloge vrai et mérité qu'on puisse faire d'elle. Il n'y a que la bassesse menteuse des courtisans qui en puisse inventer d'autres. Pour de la capacité politique , elle n'en a aucune. Formée à l'école des Bourbons de Naples , comment en aurait-elle? où aurait-elle appris les affaires? quel maître les lui aurait enseignées? Les reines , pas plus que les rois , n'ont la science infuse , et Christine ne fait pas exception.
Elle n'est guère douée que d'une instruction fort rudimentaire. Je me plais à croire qu'elle sait lire et écrire , mais je ne jurerais pas qu'elle en sût beaucoup plus. Quelques talents de femme, la danse , un peu de dessin, un peu de musique, complètent sa royale éducation.
Ce qui domine en elle est l'amour du plaisir , surtout du plaisir qui ne coûte rien ; car sa passion culminante , celle qui tient chez elle toutes les autres asservies , c'est l'amour de l'argent ; passion bien peu royale à coup sûr et qui sied mal à une jeune femme , à une jeune reine. La politique n'est pour elle que la science d'agrandir ses revenus et ses domaines ; le meilleur ministre n'est pas l'homme qui fait le mieux les
affaires de l'Etat, c'est l'homme qui remplit le plus ses coffres ; et le comte de Toreno ne fut quelque temps en faveur que parce qu'il satisfaisait , à ce qu'il paraît , mieux qu'un autre, aux exigences de la cupidité royale.
La reine Christine est fort riche ; indépendamment de sa fortune privée , elle a hérité de toute celle de Ferdinand , qui était immense , et l'on prétend même, des gens bien informés, qu'avant la mort de son auguste époux , elle était de moitié dans toutes ses spéculations ; or ces spéculations étaient fort lucratives, car Ferdinand était doué d'une avarice encore plus sordide , et l'on
comprend de quelle nature devaient être les transactions d*un prince comme lui, sans pudeur et sans frein.
De plus , Christine touche les revenus de tous les domaines de la couronne , sans dépenser un maravédis pour l'entretien d'aucun , car ils sont tous dans un honteux état d'abandon et de dégradation; à quoi il faut ajouter pour elle et sa fille une liste civile égale à celle de Louis-Philippe et supérieure à celle du roi d'Angleterre, sans avoir aucune des charges de ses deux cousins.
Avec cette fortune vraiment colossale , elle n'a qu'un train de maison mesquin ; elle ne fait aucune dépense , elle n'a pas de cour. Passe encore si elle économisait ses revenus pour subvenir aux frais de la guerre et alléger la misère des peuples 5 mais point : Sa Majesté ne songe qu'à thésauriser et à placer des fonds , soit en Angleterre , soit ailleurs , afin de se ménager des ressources en cas de malheur, tout juste comme fait ui* boutiquier qui songe à se retirer des affaires. O majesté des rois , qu'es-tu devenue au siècle dix-neuvième ?
Telles sont les qualités dominantes de la régente, et l'on voit comment elle s'occupe bien plus de la gestion de ses propres biens que des intérêts de l'Etat. Son administrateur particulier est son confident le plus intime , et de plus Tinter-
prête de ses volontés auprès du ministère. C'est lui qui est chargé de tous les messages les plus confidentiels de Sa Majesté au président du conseil , messages qui , selon l'occasion , se renouvellent plusieurs fois par jour. On comprend l'importance d'un tel personnage.
Mais il faut voir l'individu ; c'est à n'en pas croire ses yeux , tant sa figure est grotesque. Quand il est revêtu de son grand costume de commandeur — il est commandeur de je ne sais quel ordre napolitain — on le prendrait, à sa mine et à sa tournure, pour un cocher de bonne maison. C'est un gros homme , court , massif , de la physionomie la plus épaisse , et qui parle une espèce de langue franque composée d'italien , de français et d'espagnol , le baragouin le plus ridicule et le plus inintelligible du monde.
Ses sentiments et son éducation sont en rapport avec sa personne. Je veux bien croire qu'il sait l'arithmétique , et il ne manque pas d'un certain talent vulgaire de tripoteur et d'usurier; mais c'etst là tout. Je me trompe , il entend assez bien aussi, à ce qu'il paraît, l'art d'écouter aux portes , et il est revêtu de je ne sais quelle suprématie sur je ne sais quels espions , qui viennent chaque matin prendre le mot d'ordre auprès de lui. Je le crois chef de la police du palais. Mais son ejnploi patent et le plus lucratif, ce
sont les loteries dont il est directeur général , et où il se fait une fortune considérable.
Son nom est Ronchi ; il est napolitain comme la reine. Ses antécédents , autant qu^on peut connaître les antécédents de ces gens-là, sont des plus honorables. Il se pique d'avoir joué un rôle dans la révolution de Naples, de 1799. Il confesse avoir été alors républicain , voire même enflammé de passions régicides. Condamné à mort, il prétend s'être échappé par les toits le jour même de l'exécution. Dès lors il trouva que c'était une duperie d'être républicain ; il quitta la politique , et cette grande destinée se plongea pour un temps dans l'obscurité.
Il promena sa noble existence de l'Occident à rOrient, de l'Orient à l'Occident. Il fut colporteur de je ne sais quoi à Constantinople , oii il se vante d'avoir été quasi empalé. Plus tard , on le vit sur les boulevards de Paris vendre des chaînes de sûreté à dix sous la pièce ; puis il revint à Naples.
C'est là qu'il daigna faire sa réapparition sur la scène politique. Je ne sais par quel service occulte il réussit à se faufiler dans les antichambres de la cour ; je ne sais pas davantage quel rôle il joua dans le mariage de la princesse Christine avec Ferdinand VII. Quoi qu'il en soit, c'est là qu'il gagna sa commanderie, et c'est de
cette époque que date sa fortune. Il suivit la nouvelle reine à Madrid , et vécut dès lors dans sa familiarité.
A la mort du roi , il se rangea du côté de la reine contre Calomarde , et il joua , à ce qu'il dit , un rôle important dans les événements de Saint-Ildefonse , en 1832; ce qui n'est pas impossible 5 vu le théâtre et les acteurs. Depuis ce temps il est resté dans l'intimité de son auguste maîtresse.
Il est furieux contre les juntes : — Laisseznous finir la guerre civile , disait-il ce matin devant moi en brandissant sa canne d'un air menaçant , et vous verrez ! — Le geste dont il assaisonnait ses paroles est l'expression fidèle de la politique qu'on professe à la cour et qu'on prêche à la régente. Et voilà comment la guerre civile sert la liberté.
Tel est le confident le plus intime de la reine d'Espagne. De nouveaux portraits sont superflus ; ah uno disce omnes. Cet échantillon donne une juste idée des autres familiers du palais, tous à peu près taillés sur ce patron délicat, depuis le duc d'Alagon , vieux courtisan vermoulu, qui traîne sa décrépitude dans les serviles fonctions de chambellan , d'autres disent un mot moins noble encore , jusqu'à Munos , ce gros garçon que vous savez.
C'est au sein de cette ignoble camarilla que la reine Christine passe ses journées et ses nuits. Voici ce qu'on y fait : leur occupation nocturne la plus décente est le tresilloy hombre ; et puis il y a des orgies secrètes oii l'on boit, où l'on s'enivre et oii la reine fait sa partie. Un de leurs divertissements favoris est celui-ci : on appelle vui marmiton , on place une chaudière de noir de fumée au milieu du salon ; on jette dedans une pièce de monnaie que le marmiton doit pécher , et le comble de la joie est quand il s'est bien barbouillé le visage. Voilà comment la monarchie veille au salut de l'empire , et comment elle soutient ses antiques prestiges.
La reine est si accoutumée à cette société de bas lieu qu'elle ne reçoit jamais, que lorsqu'elle y est forcée , les gens bien élevés , et qu'elle est muette dans la bonne compagnie et embarrassée comme une provinciale. Et quantàMunos, ils ne se quittent pas. Tous les soirs ils sortent seuls en tilbury , suivis de deux laquais à cheval ; c'est Munos qui conduit , et l'on va jusqu'à cette même maison de Quita-Pesarès , lieu du premier rendez-vous et du premier téte-à-tète. On dit qu'on y amène un enfant mystérieux qui est en nourrice à Ségovie ; et en rapprochant les dates, on calcule que cet enfant peut bien être né au Real Sitio du Prado , au mois de septembre der-
nier , à l'époque où , sous prétexte du choléra qui n'était plus à Madrid , la reine vivait dans une solitude si absolue , derrière un cordon sanitaire d'une rigueur inaccoutumée. Ce serait là le lien de la souveraine et du sujet , et ceux qui approchent de très-près la reine affirment que Sa Majesté n'est pas loin du moment où elle daignera descendre jusqu'à donner au favori un nouveau gage de sa royale fragilité.
Quoi qu'il en soit , le bruit commence à se répandre en Espagne qu'elle est mariée avec Munos , et que par conséquent tous ses actes comme régente sont nuls et comme non avenus. La longue faveur de l'ancien garde du corps accrédite ce bruit, et l'esprit de parti l'exploite dans les provinces.
Il est probable que dans un autre temps Munos eût fait la fortune de Godoï. Mais les époques ne sont pas les mêmes , et force est de le laisser loin des affaires. Il paraît d'ailleurs qu'il y a peu d'aptitude et qu'il ne songe qu'à se faire une belle fortune, La reine le tient , dit-on , sous son joug, et il la craint d'autant plus qu'il lui est plus asservi.
Toutefois il ne peut manquer d'avoir une sourde influence sur les affaires. Lui aussi donne des conseils , et, pour être les plus secrets , ils n'en sont peut-être que les mieux écoutés. C'est
lui, par exemple, qui a empêché et qui empêche encore la reine de retourner à Madrid , dans un moment oii sa présence y serait si salutaire , et 011 il conviendrait qu'elle fût au contre du gouvernement. Munos craint d'être insulté ; la reine le craint pour lui, et l'on reste au Sitio.
Un détail curieux et presque burlesque , c'est que Munos a fait venir toute sa famille ici , et l'on a le plaisir de voir réunis au théâtre , dans une loge en face de la reine , monsieur Munos le père , monsieur Munos le frère , madame Munos la mère, mademoiselle Munos la sœur. C'est un tableau de famille à la manière de Téniers , pour la toilette, pour la tournure, pour tout.
Non contente de se pavaner au théâtre vis-àvis de la reine , ce qui est d'un parfait bon goût, la touchante famille a imaginé de se faire traîner à la promenade dans une voiture à trois mules de front , afin qu'on la remarquât davantage. Tout cela a ses entrées au palais, et monsieur Munos père prend, dit-on ,- congé de la reine en lui disant : Adios , hija ! Adieu , ma fdle !
Tel est l'intérieur du palais , et j'aurais bien d'autres traits à ajouter à ce tableau peint sur nature , si je n'étais fatigué de tant de trivialité. On répugne à descendre jusqu'à ces détails vulgaires et on les laisserait volontiers dajis l'obscu-
rite qui les couvre et dans l'oubli qu'ils méritent , s'ils ne renfermaient des renseignements salutaires. Il est instructif de voir où en est aujourd'hui la monarchie espagnole et comment la reine Christine garde le dépôt que la Providence lui a confié. Comment voulez-vous que les peuples aient encore foi dans la royauté et qu'ils l'entourent de respect , quand elle-même se respecte si peu? Quel prestige peut avoir une institution si dégradée , et quels miracles peutelle opérer ?
Au%si bien cette institution vermoulue est-elle si regrettable ? N'a-t-elle pas pris soin elle-même de hâter sa ruine et de prévenir les regrets? Elle n'a pas seulement l'habile précaution de parer sa tombe afin de s'y coucher avec honneu et dignité. Elle y tombera sans gloire, et la postérité foulera sa pierre d'un pied méprisant.
Témoin d'une telle décadence , on appelle de ses vœux le temps où les peuples retrancheront de l'arbre social ce gui parasite qui en absorbe et dévore à lui seul la plus pure substance et qui ne fait que l'énerver et l'appauvrir. Ce qui fut la nécessité d'une époque devient la calamité d'une autre , parce que les idées changent ainsi que les besoins. La monarchie fut nécessaire autrefois pour opérer l'union des Espagnes et pour erï faire une unité ; aujourd'hui c'est sous les
auspices et par les fautes de cette mc'^me monarchie que l'Espagne se démembre et tombe en lambeaux. N'y a-t«il pas là un vice? n'y a-t-il pas lieu à une réforme , à une révolution?
Madrid, 5 septembre.
La gazette officielle d*hier a publié un manifeste de la reine qui déclare les juntes rebelles et leur ordonne de se dissoudre. Cette pièce est l'œuvre du comte de Toreno , et c'est un morceau littéraire remarquable , mais au point de vue politique, ce n'est qu'une feuille de papier. Toreno le sent bien lui-même , et s'il essaye de faire tète à l'orage , c'est par bienséance plutôt qu'avec l'espoir de vaincre ; il ne songe qu'à se ménager une chute honorable. Comme les gladiateurs mourants , il se drape pour bien tomber.
Les juntes ne sont nullement disposées à la soumission; elles paraissent résolues au contraire à persister jusqu'au bout et à pousser , s'il le faut, les choses jusqu'aux dernières extrémités. Elles rédigent , elles aussi , leurs manifestes , et
chaque courrier en apporte un nouveau. Avanthier c'était celui de Salamanque, hier celui de Malaga , aujourd'hui celui de la Corogne. Ce dernier est le mieux de tous , et le nom des signataires représentant à eux seuls , dit-on , une fortune commerciale de plus de vingt millions de
piastres.
Une chose qui me frappe en lisant toutes ces
signatures et qui confirme ce que j'ai si souvent répété de la rareté des hommes en Espagne, c'est que ce grand mouvement des juntes n'a produit aucun nouveau nom ; pas un homme n'a surgi du sein de ces anonymes tourmentes pour les baptiser. Faut-il pour cela désespérer de la révolution espagnole? Non, car cela prouve qu'elle n'est le patrimoine de personne, c'est-à-dire qu'elle est le patrimoine de tout le monde. On ne peut la tuer dans un homme. Elle n'est encore qu'à l'état d'instinct; c'est la première phase de toute réforme sociale ; on a le sentiment des abus bien longtemps avant de les combattre ; puis la lutte commence , mais sourde , éparse , sans plan , sans système ; il y a des milliers de soldats obscurs avant qu'un général s'élance sur le pavois , et les domine tous.
La révolution espagnole n'en est guère encore qu'à cette première phase ; elle est dans l'air . pour ainsi dire , on la respire , on la sent ; mais^^
elle est vague encore , elle n'affecte pas de forme déterminée; elle en poursuit une qui lui soit propre , c'est une âme qui cherche un corps ; elle ne Ta pas trouvé. Les hommes du Statut royal, ceux de l'opposition comme ceux du pouvoir, n'en sont qu'une personnification imparfaite ; elle aspire à s'individualiser d'une manière plus décisive et plus puissante. On ne saurait dès aujourd'hui prévoir toutes les vicissitudes par lesquelles elle passera dans l'avenir , ni les transformations qu'elle est destinée à subir ; mak on peut la tenir désormais pour invincible. Toutes ses temporisations, toutes ses lenteurs sont des signes de force et de vitalité. Pourquoi donc s'en alarmer? Il faut bien plutôt s'en applaudir. Les légendes mythologiques parlent d'une mère dont la délivrance dura vingt jours et vingt nuits , mais le fruit qui naquit de ce long enfantement était un dieu ; il avait devant lui plus de siècles de vie que sa naissance n'avait duré d'heures ; il avait l'éternité.
Au milieu de ce vaste concert d'hostilités et de menaces , et dans ce feu croisé de manifestes et de contre-manifestes , Mendizabal est attendu d'un instant à l'autre pour prendre enfin ee portefeuille des finances dont il n'est pas encore entré en possession depuis trois mois qu'il lui a été confié ; on fonde sur lui les plus grandes es-
pérances; on l'attend comme le messie; il n'y a qu'un cri pour saluer en lui le successeur de Toreno. Ce nouveau sauveur de la monarchie est un homme de ressources et d'expédients , le financier par excellence ; et déjà plus d'un admirateur lui décerne le surnom de Necker espagnol. Nul doute qu'il ne fasse de l'or comme un magicien par la vertu de sa baguette. Les loups cerviers, qui ne pullulent pas moins à la bourse de Madrid que les bandits sur les routes de l'Andalousie , reconnaissent en lui leur chef et leur sang. Ils sont aux aguets , comme le chien qui attend sa proie, tout prêts à se jeter sur une nouvelle curée. Ces précurseurs du nouveau ministre ne sont pas de bon augure. Les corbeaux planent sur les champs de bataille où ils espèrent beaucoup de carnage.