‹ Une annee en Russie: lettres a M. Saint-Marc GirardinChapitre 3 sur 7 · M ANNEE EN BUS81B · texte numérisé non relu

M ANNEE EN BUS81B

si calme et si digne, si contente de soi et de toutes choses, qui toujours bénit et ap« prouve, toujours parie de prospérité, de faveurs et de fêtes, lorsqu'on voit le feuilleton, prolétaire à la tenue négligée, le fouet ea main, le cigare à la bouche, riant d'un rire triste et amer, froissant tout ce qu'on lui livre, et faute de mieux se moquant de luimême, se débattant dans les entraves qui le gênent, sous les ciseaux qui le mutilent, s' efforçant d'élargir sa place, de monter et d'envahir; on trouve qu^il ressemble d'une façon effrayante au ferment populaire s'agitant sous les couches paisibles et polies qui le compriment : et alors le feuilleton ne fait pas rire, il inquiète, car on se rappelle comment, en tout pays, l'esprit d'examen prélude, et Tavenir s'éclaire des lueurs prophétiques du passé.

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Quant à la politique, tous imagrinez aisément ce qu^on en fait ici. Cest l'histoire contemporaine traitée comme Horace par les jésuites, c*e8t-à-dire expurgée de tout ce qui pourrait offenser la candeur et éveiller l'imagination d^ un jeune peuple bien élevé.

En gouvernante sévère et prude, la censure étend son éventail pour cacher à cet innocent pupille les écarts de ses aines. Chargée de Tentretenir dans la croyance de Tâge d'or, elle lui présente les faits sagement adoucis et sous une forme décente ; si bien que le bulletin graveleux de T Europe constitutionnelle devient entre ses mains la plus édifiante morale en action. Si elle osait, elle lui offrirait le tableau attendrissant de nations désenchantées et repenties, venant déposer aux pieds de leurs rois ces chartes funestes dont elles ont reconnu l'abus. Mais les mots de charte^ révolution,

république^ et autres aussi mal sonnantS) sont retranchés de son vocabulaire, et tel honnête bourgeois de Wladimir ou de Kieff peut fort bien mourir avec l'illusion fortunée qu'un monarque de droit divin trône à Washington. Moi qui me réduis toujours aux journaux du pays où je me trouve, je ne puis assez vanter Texcellence de mon régime actuel pour rafraichir le sang et calmer les nerfs. Je le conseille à tout radical attaqué d'inflammation aiguë et abandonné des médecins ; à coup sûr cela lui vaudra mieux qu'un pèlerinage au mont Saint-Michel.

L'office de censeur n'est pas ici d'une médiocre difficulté; c'est une sentinelle placée à la porte du palais, avec défense de laisser passer aucune figure désagréable. Y eut-il jamais consigne plus vague et plus em«

barrassante? Aussi imaginez ce que la presse française causerait ici d'émoi et de scan* dale, si elle arrivait tout droit avec son déshabillé léger et ses libres allures. Par bonheur, sur sa route se trouve Berlin, douane sévère où elle est visitée, lazaret où elle se purifie, limbe d'expiation où elle se transforme avant de pénétrer jusqu^aux régions bienheureuses de Tabsolu. Parfois c'est une pensée républicaine qui s'est élancée de Paris, le bonnet phrygien en tête, la Marseillaise aux lèvres; cou*doyant peuples et rois, elle va sans doute consoler quelque sœur prisonnière dans le Nord. Arrivée à Berlin, on la fouille, on la désarme; à la place de la cocarde rouge on lui met au front une couronne virginale ; puis, vêtue de blanc, elle vient, les yeux baissés, faire révérence à la censure russe qui, trompée ù

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