JO
tcoMAttimé 5 je lui demandai des nouveUes^da ma femme. 11 se souvint vaguement d avoir entendu dire que Tempereur 1 avait fait v^edîr à Péteisbourg , et lui avait fait laccueil le plus gracieux. Je l'interrompis avec inquiétude pour lui demander, où et de qui il tenait i:et^ nouvelle.' Il ne put s'en rappeler, • ' Je fus voir avec lui M. Kàndmsin , auteur estimable et aimable , connu même en Allémagne par ses Ljèttres d^un Voyageur russe ^ qui me reçut avec amitié ^ et aux oreilles duquel le même bmir était parvenu*
V 11 ignorait de même la source d où il partait ^ cependant ils me promirent l'un et l'autre de faire des recherches.
Qu'on s'imagine, au reste 9 la volupté avec laquelle je me voyais au milieu de libraires et d auteucs, aptes avoir vécu quatre mois presque ^tièrement dénué de livres I Al. Karamsin avait dans son cabinet une collection' d'estafâpes des principaux savans de l'Aliemagne, et je pus m'entretcnir avec lui de Wieknd , de Schiller , de Hcrder , do Goethe , et de ma chère patrie qii* il àimaît beaucoup.
• Jb passai à Moskou ce joiuf et le suivant )4|$^mu^ soir^- çt consacrai' ce tems à voir quelques curij^sités deda ville. Mbû, espérance 4. apprendre de nouveaux détails sur ma famille fut vaille, et je pris bientôt pour un
.ifotix. bruit' la UQU^^lley si peu vraisemblable,
éh cllc-mêrwe , '<îe la réception de ma femme à Pétersbourg.
■ JVuraîs-aimé feiire vîsîtc àTver au général Mertcns, pour me rappeler avec Ini' la triste journée , qae ooas avions passée ensemble sur i(5 Wblga j mais îl faisait la tournée de son nouveau gouvernement* . ' ' .
Je résolus à Witschnei Wolotsçhok, n étant plus éloigné de Pétersbourg que de 432 vetstes '( environ 124 lieues ) *, de tne séparer dé mon cher 'Wassili 5nkîn , qui jusqu'ici était resté par pure complaisante avec flioî, pour né pas m abandonner entièrement à mon paresseux 3 et de lui faire prendre les devans , afin qu'il pat , dans le cas où ma femme serait eîFcctivement à Pétèrsbourg^ r'avertir de ma prochaine arrivée, Jele chargeai dVtn billet pour eHe, dans lequel je la priais de venir à ma rencontre jusqu a lapremière posté. Je lui donnai en même téms ladressc de mon vieux et constant ami Grauriiann (1)9 chez qiàî îl pouvait apprendre ^ elle était à Pétersbourg et où elle logeait.
Il partit accompagné de nies vœux ardens , • et je calculai qu'il pourrait être rendu à Pétersbourg vingt-quatre heures ayant. môî. Hparut cipéndam que cette marque de confiance '
' ( I ) Vingi quatre ^Htes .n'ont apporté aucune altêratioa i jms aenfimcD»'îifecyxo<ytt. ^
que je venais de donner à Sokin ^ piqua u;^ eu dambition mon lent et lourd Carpov*, 1 se. montra plus éyeillé et plus actif qu'auparavant. Nous passâmes par Novrogcnrod ^ célèbre par l'alliance anséatique , sans nous y, arrêter , et par-tout où nous, arrivions, Sukixi ne venait que d'en partir peu d'heures aupatftvant*
A ravant-dernière poste^ il lui était arrivé pisr ejBcore. Il y avait laissé par fn^garde, soa passeport y sans lequel il n'aurait pas osé rentrer dans Pétersbourg, Il nous attendait dans des angoisses, mortelks , à la dernière poste , et. npus lui remîmes son papier , dont par bon,beur nous nous étions chargés* Il était en^ yiron quatre heuresaprès midi. Nous fîmes ua. peu de toilette, et je remontai pour la dernière fois dans mon kibik avec ua battement de cçtux violent.. -
. A Zarshosçloj^ majiion de plaisance de 1 jempereur , s^ous fûmes arrêtés trois ou quatre fois, pax des piquets, dont les informatioas détsdUées me coûtèrent maints souj^rs.. Copen*dant ma patience devait être mise à une plus rude épreuve v une quantité de troupes avait^. reçu ordre ce j^ur4à de marcher à Gatschtna^, cnatew favori de Teoipereiu: ,, pour y être; passée en revue ^^ et Je rencontrai à onze ou douze verstes de Pétersbourg , isix régimens eà marche , avec caissons^ ipurgons^ etc. ,.
i tïâveis lesquels ii fut impossible âtmc faite |oiir. Il Êdlut attendre une mortelle heurd Q*uon juge de mon désespoir !
De pkis, peu s*en fallût que je ne m at^ tirasse une mauvaise affaire sur les bras. Le granli-<luc Alexandre était à cheval à la tête des troupes. Je ne le connaissais pas; et quand même je Teusse connu , j'ignorais l'ordre se* vère qui enjoignait à chacun de descendre de Voiture quai^d une des personnes de la fa^ mSlfe im'périaie Venait à passer, M6r( indolent Carpow^ te trônnaîssàit sans doutt aussi peti que moi , et nous restâmes à nos places. J'eusse été infailliblement arrêté et conduit dans les prisons^de là police , si le gracieux grandàuc-, èn^ nous regardant en face, ne se fut montré supérieur a la faute involontaire qme hous commettrons en négligeant deîuî rendre le respect qui lui était du. .
A lieuf heures du soir nous arrivâmes^ enfin taux barrières de la capitale , et nous y subîmes , aussi bien qu ensuite à la porte, un long et péilible examen. On housdonna urrcosaquis a chèvaîpour iidiis accompagtter jusqués chez le commandant, quîdemeùrait dans le château impérial. Les deux courieirs montèrent, tandis «qu aVec des sensations que rien ne peut ex-. primer, j'attendais à cette place* que je con*- 'naissais si bien.
Un quàttd'heure s écoula de cette mam"èif^
après quoi naas fûmes ooii4uitsche;^ h comté de Pahlen, gouverneur fïiiUtaire delà ville» II u était pas. ch» iui'^ et il nqu» Ait peimîi x}e'Das$er outre* Je moi^^is d'e^vip, quelque tard qu'rl fut ^ de me rendre encore chez moft ami GraunTfUui; mais les- eotiriers avaient l'ordre exprès de nous- déposer chez le prpcur reur -géaéraL On nou^ y ^qndursiu II était à Qatschina , et son suppléam aa département qa on appelait ce|ui ^es eàs^V//jt/o/ij^ secrètes i yL le coosejillex d'Éfat Fùchs^ logeait loin de là. Que &ire? Les couriers nous laissèrent. lemarciMind et moi. dan^i la sue y à la garde des nombreux domestiques du procureur ^ ^uit^ , que la curiosité avait .auirés autour de nous 9. et voler eut, cltôs^ M> <li .Fuchs; • .^ . } ,• •'- -. .
Je restât uge bonne deml-nieiire appuyé conue le parapet de la Moïka, iailfixé sur ses vagues paisibles-, et le coeur déchiré par mille sensations opposées. Enfin :\es courier^ revinrent y et Je conseiller d'État de Fucbs \^ suivit de près, U me parla avec beaucoup: de politesse, et m^assigna. une petite chambre .pour y passer la xuiit, A la demande quH .me fût permis de me rendre chez mon -ami Graumahn , il répondit honnêtement que ^ bien ^que |e ne fusse ^ absolument plus pri* sonnier d'Etat, il devait avant toutes choses faire à mon sujet son rapport à Gatschma^
pour demànâttdcs ordres ultéf hiur^^, i8t <|âflt ailait YtTpéâict tout de suite par estàf«ué. L^ réponse ne pouvant s^river que ie lendemain ^ il me pria de m arranger cette nuit c'Ckhine je pourrais*
Je demandai des ûouvelle^ de ma fehiMtiev il ne put m'en donner, et mort beau tève^ qui m avait si-a^réablement accompagné de Moskoil à Péterâmurg , s'en alla en fùméeu
Je lui demandai ae plils une explication bUt les raisons (|u on avait eues de mexiler. Il ne put répondrtr autre chose , sinon que tout avait été fait par .ordre spécial de l'em* pereur , qui , depuis quelques jours, s'était informé plusieurs fols si je n étais pas de retour \ que, d ailleurs, tous mes papiers se trouvaient sous la garde du procureur-général, etquIisL sne seraient fidèlement renous»
Là -dessus il me souhaita le bonsoir, et alla expédier son estafette»
Ma première nuit s'écoula tristenaent et sana que je pusse prendre du repos. Je me voyais plus douloureusement trompé que ^mais, parce que mon désir dapprenidre des nouvelles de ma famille n'avait jamais été^i grand et si fondé. A. ce chagrin se joignit Itmpressioa sombte. et mélancolique du lieu ou j étais» C'était une petite chambre basse et étroite dans laquelle on conduisait indifféremment tous ceux qui,.innocens ou coupables, tombaient
^Am ks mftiff$ de iexpédidbn duin^ishion icai^» Outre une table , une cbaise et on çhalit sans lits , il bj «vait que les quatie istuxailles. Le châlit foiarmillait d'insectes' et de vermine, ce qui m empêcha d'essayer mein« de me livrer au sommeil. Avec quelle joie |e vis paraître le jour ! avec quelle impatimce I àtteâdis le retour de l'estafette qm allait m'ap^ porter ma libejrté et la permission d'aller trouvet VK>n ami Graumanm
Il était environ liuit heures , quand je vis entrer jM. de Fuchs chez moL Point encore de réponse de Gatschina; mais qu'on juge de mes transports lorsqu'il me dit : Madante votre épouse est à Pétersbourg» Telle est - la sensation du paralytique à qui 1 électricité bien-* faisante rend l'usage de ses membres» Je restai comme pétri&é ; mes larmes coulèrent : Où est-elle } fut toute ma réponse. Il n'en savait rien. Il n'osait pas même me dispenser de Fétat d'arrestation où je me trouvais encore. Ce* pendant , me dit - il , il vous est permis de iaire venir chez vous qui vous voudrez.
J'envoyai tout de suite mon* gentil Sukin chez M. Graumann avec quelques lignes de ma main. Sukin fut bientôt de retour , et me pei^it les transports de mon digne ami , qui lui avait fait un très-beau présent, et qui mé Kpondit ce qui suit :
: « Votre iemme et vos enfans .se portent
'( 57 ) bien , et lbg.ent non loin de moi* Avant at les voir , passez chez moi 5 afin que je puisse préparer Christine à cette entrevue ; la )6i6 Subite pourrait lui devenir mortelle >>; . ' ' Sukin retourna chez lui pour lui apprendre que je nosai^ pas encore sortir , mais que )e pouvais voir du monde chez moi^ et que je le conjurais par notre^ ancienne i^nitié de me réunir au plus vite avec ma famille.
Il arriva. Je ne parle pas de nos mutueb lavissemens, de notre joie, de notre atten*^ drissement, de nos transports muets } cé^ tait le premier échelon sur lequel je dievais m'élancer bientôt dans le paradis domestique. Il m'apprit que ma femme se portait bien , mais quelle était, encore très « faible d'une fausse<:puche et d'une hémorchagie^ que mon malheur lui avait cau^e. Il me prouva la nér cessité de la préparer lentement et avec prér cautipn à, me voir, quoiqu'elle m'attendit der puis long-tems. Je me renais àde$ raisons don| f importance calma le feu de mon impatience, et je le laissai faire.
Avant que d'arrlvef chez moi, il avait passé chez elle. Sa mine riante lui ayant paru d'un bon ^ueure , elle l'avait reçu avec ces mots : vous m apportez sûrement des nouvelles de mon mari. Il lui avait répondu qu oui , et que mon arrivée n'était pas éloignée. Là-dessus il lui avait montré le billet que je lui avais éciH
lu
éic Wischnti ^^plotschok,» par lequel \c la priais de veuir à ma rencontre jusqu'à la première poste, ^^assili Sukin lui avait remis à Jiui-mcme ce billet ^ devenu iniltile, avec ce-, liti que je lui écrivis de 1 expédition secrète^ et mou fimi avait su en faire ce bon usage* M4 bonne et vive Christine , hors A'içlle - pême à Ja vue de ce billet ^ avait tout de suite coinmandé des cheyaux , et voulait se mettre en route ', elle exigea de Graunlann qu il aiiat demander incessamment au gouverneur nrili-taire le passe - port sans lequel on ne pouvait »a$ même alors, sortir des portes de la ville. Il [ut obligé, de le lui pronjetue pour la former et sous prétpxtc. de .se rendre au gouv^nera^nt , il était venu me uouver. ^
Il me vît tout aussi brûlant d^împatieace ^ de désir s jeténîsà-la-foîs et je condamnai "sa sageprudencc. lime quitta peu après avec promesse de m'amciier ma femme, dès qu*il croirait pouvoir le faire sans daliget.
' En rentrant chez elle 3 elle lui demanda le passe -port. Où est le passe -port? -^ Wôus n'en avez plus besoin. — Il est arrivé ? et elle se jette a son coii.
' En vain veut- ^ lui fai^e encore quelques xepf èseatâwç?^ : il ,f ^^^ ^e.la prendre
âans son cafrosse , et tout cequ il. put obtenir ïeUe,iat qu.elie pesterait quelques mlînute^
(59) jeule dam là voiture , pour qu'il pot m avertir de son arrivée. ;
; Je m'entrdtenaiS/avec M. de Fuchs, quand^ Graumanti entra avec le visage d'un ange 9. et me dit : Votre femme est U ; je nai pu la retenir plus long - tem». Je jetai un cri de joie. M. de JFuchs eut la 'délicatesse de se retirer pour ne pas troubler les premiers instans de" iiotre réunion. Graumann. était allé la chercher. Je me tenais tremblant à la fenêtre qui: était au-dessus de la porte de la maison , ^e^ -vois emrer m^- fenimp, je chancelé vers, la porte V elle s ébncè^ et to^be évanouie dansmes bras.- • .
Qui tenièrait de^écrire ime scène pareille? Malheiir au lecteur qui ne la sent pas avec moi ! Oui , 11 y a dans la .vie des momens qui contre-balancent toute.uoe suite d'années ^ qui compensent une , longue série d'années malheureuses ! Je; n'aurais pas ^ pour tout au monde 9. donné le souvenir de tous mes maux pour, cçtXG minute ^ la jouissance délicieuse de ce moment les surpassait de beaucoup.
A vec.le secours de ipon ami ^ j'avais placé ms^ femme sur la seule chaise qui îùx dans la chambre 5 je m'éiais mis à genoux devant elle V j'avais couché ma tête sur ses genoux ^ ffi pleurais comme je nfai jamais pleuré , et. j'attendais quelle ouvrît les yetac. Elle revinè à elle ^ se pencha affectueusement sur moi ^
Gt* ses larmes se mêlèrent avise te miennes Long-tems nous ne pûmes parler. Mon ami sb promenait en silence et vivement ému dans b chambre *, témoin de cette scène toochanté^ il' en partageait la douceur. Ame droite, hon^ nete , vraie et noble , cette heure ta recoin^ pensé de tout ce que tu as fait pour moi et pour les miens. Tu as |oui d'une scène
3ui ne se répète que rarement^ur le grdnd léatre du monde , et* ta généreuse amitié ar contribué à la préparer*
Après que les premiers transports de notfe ravissement se furent caimés-un peu , et que le chaos de nos sensations se fût débrouillé v après que nous t&mé» retrouvé la parole et la voix 9 que de questions nous nous fîmes , que de réponses , que de récits et de nartations entrecoupées ! Combien de fois nottsr nous interrompîmes pour baiser ^en sGostiant, les larmes qui coulaient de nos .yeux t Cétatt comme si nos tombeaux s'étaient -ouverts ^ comme si nous nous élevions de la terre , deux substances célestes, pour /ouir ê^nnc^ nouvelle union dans un meilleur monde , en jetant un dernier regard sur les peines^ fdsséis de notre carrière terrestre. *
Ma bonne femme me raconta ses d^stinéei depuis le moment de notre séparation. £Ue me fit le récit de son >ifëyeil après son ptemies évanottîstemem^ du «iknce 4e mort ^jtii-
féaviront^it et qui n'était interrompu qnr par lès sangiots de ma chère Emilie qui , assisfi à terre dans un petit coin ^ pleurait en Cachette.
En vain m'étais^je flatté , dans mon mai* heur f que le gouverneur de Courlande et sa £unil{e auraient.pitie.de ma femme* Aban* donnée d eux et de tout le monde , elle ne trouva de la consolation et de la compassion que là où eDe n avait aucun droit d en attendre^ oans rhotel ^ni où nous étions débarqués. Lliote et sa femme ( ces honnêtes gens s ap* pellent Mader ) la traitèrent avec humanité et avec délicatesse , et fournirent par là une belle preuve que Tîntérct se tait à la voix dtt sentiment ) même dans des conditions où il est commun et pardonnable de sy livrer* Forcée pat mon malheur et par notre séparation, autant pat raison que par nécessité , h une stricte écoiu>mie, ma femme refusait à ses» en&nsie$feiandisesaccoutumées;mai5 madame Rader leur en fou^nissaiten cachette. Bien plus,laus les jours elle plaçait , sur la tabfe de lettf . flière malade^ des gelées et autres |dats choisie, sans les coucher sur le ménioire.
- Le général d'Essen^avec lequel nous^ommei adKës ( le même qui^ ea Hollande, prit lie^ commandonent apoès la malheureuse batatUq o4 fe' général Hecmann avait été fait fsrison^ nier ^^ et qui fut ^icmot apisi» eiclu du service ,i
parce que îc *** d'**** haïssait le témoin <Jc SCS exploits, ) venait voir liia femme règu* lièrement deux fois par ^r , sans semmurrasser du danger auquel il s'exposait , lui qui avait déjà tant ' soiiitert dès atteintes de ta calomnie. Il fit son possible pour consoler et distraire sa parente: elle ne saurait lui manquer, la récompenîse que mon cœur lui sou^^ haite l ^•
M. de V^achter, conseiller de la régence', et son épouse , que nous avions appris a connaître à Reval , sans être jamais entrés a^ec eux dans des relations plus intimes , prouvèrent , dans cette occasion , que le malheur resserre les liens de la société.
Avec quel plaisir , avec quelle reconnais-* sànce je nomme ici le petit nombre d anjes nobles et généreuses qui aidèrent ma femme , de. tout leur pouvoir ^ à supporter le fardeau qui là courbait à terre» ..
M., le secrétaire Wcitbrech eut une sctûc fois la bonté daller voit ima femme,^ et csSe^ se/UcherdesesisLtfnes. (cNcpleuiei^dbncpas^ se tuait-il de Itii dire 'y à quoi vous servent vhs larmes » l Elle insistait pour voir le goùvet-c neur. « Le gouverneur^ répliqua-t-il , le gouverneur aime tout aussi peu- que jnoi avoir* pleurer le monde». Âbl reprit ma femme aveq.. indignation ^ s'il ne veut pas voir les malheiifr reux 9 il doit lenontes à son posie.
( tfî )
A ia fin elle paiv^nt à en obtenir une au* dience. M, de Driesen la reçut en robe-dechambre^ la pipe à la bouche^ lui dit une foule de jolies choses bien insignifiantes, mais ne lui offrit pas même de s'asseoir, et excusa son épouse de ne pas pouvoir recevoir la mienne, à cause de sa grossesse: comme si cette circonstance empêchait une femme 4c voir chez elle une infortunée ; après quelques momens d*une conversation vagué, dans laquelle il lui cacha soigneusement mon sort., il rompit lentretien , ecohduisit ma femme et ne s*en embarrassa plu^* A tout moment celle-ci s attendait à me voir revenir de Pétersbourg. Chaque bruit de voiture la faisait tressaillir -et voler à la fenêtre. Toutes les lettres fju elle écrivait devaient être montrées au gouverneur. Elle n'osait rien y insérer de relatif à mon malheur et à sa propre situation. On en laiisait partir le plus petit nombre à leur adressé, rnais^on avait soin de4es copiée toutes ^ et d'envoyer, ces copies à Pçtersbourg^ Une seule lettre parvim heureusement à: mon àmi Gi;aumann, l'honnête Raders'étant chargé lui-même de la remettre à la poste.
' Diêtt soit loué: i on petit, sans avoir le* iribindrçdaiiger À icraîndrè ,' pJacet à découvert: dans xettc: histoire les ;traits. nobles et injpunaas: qui entrent dans sa composition , c% en caractérisent les principaux acteurs^
Enfin , après quinze jours d attente et cl a^ larmes, ma femme obtint de l'empereur la permission de se retirer' en Estbonle, auprès de ses parens. Elle partit de Miètau ; arrivée à Riga , elle se vit obligée de s y arrêter pou;p cause de maladie. Le sieur Langv^itz, au-^ bergiste de ï hôtel de Pétersbourg, eut Fimprudence de lui répondre à la question ; Si j avais logé chez lui en passant par Riga? que non, puisqu'on m'avait transporté directement à Tobolsk, Quelle dut être la frayeur de ma femme , qifi n'avait pas la plus légèris idée de mon esdl! Aussi ne voulut-elle pas ajouter foi à. cette nouvelle \ et mon ami Ëckardt, conseiller de la régence, soutenu par quelques autres personnes humaines et .charitables ^ parvint à lui faire reprendre courage.
Je me hâte de placer à la tète de ces aines Aoibles et compatissantes , M. de Richter , gouverneur de Riga. Il s'empressa de venir voir ma femme ; eut envers elle les procédé^ ks plus délicats et les plus généreux 9 et lui fit ainsi sentir doublement pas ce contraste^ ks duretés par oh elle avdt passé à Mietau. \m, seule chose qu'il dut lui refuser^ ce lut de lui apprendre ou j'étais; cepmdantil lur jura sa parole d'honneur qite je n'étais pas renfernté «diuis U foxtere^ de: illga ni dans
ieSGB\itGùs^ et quil avait de aiavié tlJit ma. santé des noaveUes satis&isantes.
Je Bomme encore avec reconnaissance deux
fieisonnes c^iic les liens de la parenté et de humanité attiraient également vers ma pauvre femme délaissée : ce sont le comte Sievers 4e/Wenden et son épouse. Ge couple gêné* feux rechercha avec empressement ma femme^ et la traita avec l'intérêt le plus tendre et les soins les plus délicats. Puissent-ils en lisant l'un et Tautre ces lignes 5 ne pas les prendre pour la mesure de mon éternelle reconnais^ sance, mais s'aSsurer quelle égale en étendue et en force leurs nobles senttmens ! t
Quoique consolée par la part active que l'incomparable gouverneur de Riga - et toute la vUle prenait a mon étrange sort ; quoique soutenue par les procédés tendres et fraterneb de mon ami Eckardt^ qui adoucissait ses heures les plus amères; quoique traitée avec autant d'habileté que de désintéressement pas l'excellent médecin StoHiregen^ ma femme avait souvent des mpmens ou le fardeau de se$ chagrins menaçait de l'accabler. Nos pauvres
Setits orphelins^ par exemple, jouaientsouvent evant la port&; les passans s'arrêtaient » demandaient à qui ils appartenaient, et aprèi l'avoir appris continuaient leur chemin en' pleurant et en s'écriant : Les pauvres petits enfans l Cela se répétas! souvent, qu'un jour
iés «n&fis montèrent thfez leuf nièce 9 et lui demandèrent : Pourquoi sommes-nous- dcVnd de pauvres cnfans? Une autre fois riia chère Emilie se mit d elle-nicme à dife : ((Maman ; fais-moi apporter des chaînes ; Emilie veut S*en charget et ^stet toute tlrs^uilk^ pôtirvu qu'Emilie soit avec papa ». Qu'oti ^ repfë^ s^nte quel effet durent faire de telles scènes sur un esprit aussi ébranlé 5 sur une santé aussi délabrée oue cdle de ma puvre femme I
Dès quelle eut repris quelques forces elle continua son voyaee , et se rendit par Dotpat à notre cher FriedenthaL Les sentimens les
1)lus amers se réveillèrent avec force en elle ^ orsqué du haut dune colline elle apperçut le lieu où nous avions coulé ensemble plusieurs années dans le sefn d^uné félicité pure et constante^ Elle n osa pas prendre sur soa cœur trop sensible d'entrer seule dans notre demeure riante ^ dans nos chers apparcemens ^ o\ chaque coin ^ chacine meuble lui aurait 3pe:racé mon idée : ellt se fit conduire chez le prévôt Koch ^ pasteur de le paroisse , et l'un des ^nt dignes^ ecclésiastiques qui aicn^ jramars prêché 1 évangile de vérité. Son épouse 9 ' d'origine française, et qui , jadis rinstitotrice de r»a&mmey a le métite d'avoir la pceraièro enrichi son esprit et son cœur de liimièresT et de sentimens *, son épouse ne le cède à son mari ni en culture^ ni eu raison , ni eh talen$«
S$ avaient lié connaissance <lans la maisoii
paternelle de ma femme « ou il était gou- *- Il . ^ ^ -^ . * ^ ,| », .
verneur et elle gouvernante^ bientôt ils s aimèrent, et finirent par s^épouser,. M. Koclj est outre celar, mon ancien ami d université ^ ^jde.sorte ^e nos maisons sont toujours restées icndrcment jet étroitement liées. Pajr toutes ces raispns ^ ma bonne Christine fut accueillie par ce coùpler'respèctable comme une fille par sca^ père et. mcre; on la consola » on la soigna, 0n lui pf ojjguâ les plus tendrçs caresses. . Il y cutiOjS.gçns ombreux <jùï conseillèrent à cet honnête hronnne de se débarrasser de ma femme pour ne pais s exposer lui-même a quelque. danger. «Non, répondit- il avec fermeté^ et dût-on m^cnvoyer a rinstânt même en Sibérie V je ne Fabandonnerai po|m». • Que Dieu bénisse cette famille d'un mérite rare qui ^ dans un coin reculé de la terre 9 fait, le bien sans pompe et sans parade, et joint à rhontiêtçté et I la probité de lliomme dès champs,. btcuRpre et l'a délicatesse de l'homme pes cours.! .Que Dieu les bénisse t et si tdt ot^ tard un capricç du sort ou de la for tune troublait Je^bonh^r d*un de- leurs enfans. pu . dé leurs neveux , j[é veux que ces lignes dcyiesknem pour moi et pour mçs desceotjans^uriejettre'de change ÏQrmelleet say crée; je déclaie, a la fâçe de ITEurdpe entière^ qu aussi Ipn^- téms ^e mes enfans respecte*
iront ma mémoire et feront cas de ma bénédiction 9 chaque être malheureux de cette Êimille chérie uouvera ouverts ma maison et mon cœur '9 les maisons et les cœurs de mes descendans !
Ici, dans le cercle dé ses respectables amis^ ma femme reçut enfin la lettre que je lui avais écrite de StockmannshofF, et qui avait subi d'étranges destinées avant de parvenir au lieu de sa destination. Le jeune hongnae à. qui je I avais confiée , avec fes deux auifll^ manquait apparemment de courage ou d'intelligence pour les faire parvenir à leiir adresse. Le chambellan de Bayer^ou peut>être. même le prudent sieur Prostenius , les envoya probablement au gouverneur de Riga» qui dut les expédier au procureur-général à Pétcrsbourg. \ Cependant la lettre au comte Cobenzl a été tout de suite supprimée , et vu l'horizon po^ litique qui conunençait à se brouiller, cette
Î récaution était aussi sage que nécessaire. ) .e procureur-général montra ces lettres à Icm- ^rcur , qui trouva fort mauvais que j'eusse iappelé le comte de Pahlen son favori , et quen cette qualité j'eusse réclamé sa protection. Cétait une des singularités de ce prince, de ne point vouloir qu il fût dit quil avait un favori, et que personne au monde pût \t glorifier d'influer siur âlon esprit. On peut croire , d ailleurs , que fe procurelH-génércil ^
ennemi déclaré du comie, ne. manqua pas celte occasion pour le desservir auprès de i empereur » et pour présenter la chose sous un point de vue odieux. En un mot l'empereur ^ quoiqu'il vit le comte tous les joius , lui fit remettre ma lettre par le procureur-général j^ ne lui en dit pas le mot,^t. le bouda. Le comte m'a insinué dans la suite qu'il s'en est fallu de peu que je n'eusse été cause de sa disgrâce.
Quant àJa lettre à ma femme , quoiquif eût été plus délicat de la supprimer , puisque je l'avais écrite au moment du plus af&eux désespoir , l'empereur ordonna qu'elle lui fût remise contre sa quittance. Elle fut donc en^ voyée au gouverneur d'Esthonie qui , à son tour, l'envoya au baron *de Rosen, juge provincial (i) du cerde de Wesenberg, lequel enfin la remit à ma femme , et stn ht donner une quittance signée de sa main tremblante^
Cette malheureuse lettre fit ^ comme je ne lavais que trop craint et prévu , l'effet le plus funeste. Ma pauvre feomie, réduite aux abois, fit une faUsse-couche de trots mois, suivie. 4* une bémarrhagie ; on douta de sa guérison , on Ja voyait toucher «au terme de ses maux».
Sans la tendresse incroyable , sans les soins
C X ) Les Juget ou conseilletyoprof iociaiu des f rorinces ie^
lifoaic CK d'Es^totùe fstKttwM U police du casnpag^es. ;
tnexpriinablea de la famille Kocfa^ je pieu* rerais sa mort avec mes six orphelins 5 et que! empereur, quel empire aurait pu me dédomjlhager de cette perte , ou la remplacer î
Elle fut sauvée* Dès qu'elle eut un peu fepris ^es forces ^ elle accepta finvitatign de mon ami intime Knorring à Réval, et sy rendit pour se concerter avec ses parent et iei amis, non sur Ce quelle avait à faire ^ car l'incomparable femme était décidée à me suivre en Sibérie, maïs commeu^rfle exécuterait ce Jjrojet, et comment elle arrangerait' auparavant nos affaires dlntérêt.
Quelques-uns de nos ci-devant km w/dc Réval se conduisirent d*mie manière très-équivoque, à farrivée de ma femme j je les passe sous silence pour rendre justice à mes vérî-' tables amis Knorring, son époiise , Hueck ^t tant d autres qui s abandonnèrent sans crainte et sans scrupule aux impulsions de leur cœur. En vain quelques >e&prifs pusiîllanimes cohseillèrent-ils à Knorring de ferm^ sa porte a sa malheureuse amie:« il resta ferme , et son amitié ne varia pomt, quoiquil m*ait avoué depuis, qu il fî'étaît attendu à dejî désagréraens, et même à faire le vo)«age<ie Pétérsbçufg pour ,se justifier; -t . ^ '
. Ma femme navaU-^juune idée^ul FoC'^ Pttpait toule entière. , celle d^ son voyage de Sibérie, .Quoi qu on* pût lui* dke pour r^Ai'
( 70 détourner ^ elle fut inébranlable , et quand on lui faisait espérer que mon exil ne serait pas de, longue durée, et par conséquent son voyage inutile^, elle répondait avec vivacité: £t quand il ne servirait qu'à adoucir son sort pendant quelques jours ! 5a femme-de-chambre. Car therine Tengmann ( elle mérite bien que je la nomme, c'est un hommage de la reconnais^ sance ) soi&it à 1 accompagner , quoiqu'elle eût. une mèr^ de soixante*dix ans , qu'il fallait
auitter. J*ai partagé votre bonheur , dit-elle j est juste, que je partage vos infortunes. Ma femme voulait prendre Emilie avec elle , et laisser les autres enfans à Réval. Elle oi&it une récompense considérable à un homme sûr qui devait l'accompagner , et son départ fux fixé au premier juillet*
Les choses en étaient là le 17 juin , et ma femme avait passé toute la matinée dans une sombre mélancolie. Après le dîner elle monta dans sa chambre , et se jeta sur le lit pour prendre un peu de repos. M. de Knqrring prenait Taîr sur le balcpû y il Voit arriver ua Courier au grand galop le long de l'avenue; le Courier passe , s'informe , revient, tient ses dépêches en J'àjr^ descend de cheval et se précipité à la porte^ Mon ami vole au-devaoJ: de lui, moitié crainte , moitié espérance; ^a famille tremblait pour lui-même. Bonne nouvelle ! le ccftuîer entre avec ce cri de
ptt 9 et tcDMit à la main une lettre da comte de Fabien pour tna femme# Knorriâg allak prendre la lettre , mais le courier veut la re^ Inettre en mains propres à son adresse.
Quoique ivres de Joie» mes amis erurènt cependant devoir prendre ici les plus grande^ précautions. D^un coté » ils ne voulaient pas éveiller ma femme : f ttn autre côté , ils Ixùr laient d envie de lui communiquer cette heureuse nouvelle. Mais ma femme ne dormait pas, elle vit s'entrouvrir la porte-, elle vit salonger les têtes pour voir si elle reposait; elle vit sur toutes les figures Texpressioii d'une joie qui depuis long-tems n'y parai^it pins. Qu'y a-t-il , leur dcmanda-t-elle en. se redressant , me voulezr-vous quelque chose ?
Rien du tout , lui répondît-ori avec une îndiIFérence feinte : nous venions^ voir si vous dormiez.
Non , non ! vous avez quelque bonne nouveUe à m apprendre , je le vois à votre «nine.
£h bien , oui , de bonnes nouvèHes de votre mari. Il y a un courier du comte de Flihlen qui ^ous attend.
D'un saut ma femme fut à la porte, et d'un second au vestibule où était le courier ^ elle lui arrache k lettre , l'ouvre et Ut avec des yeux Baienés de larmes :
Madame
( 71 % Madame,
Sa majesté l'empereur , daigne vous permettre de vous rendre à^Péterspourg , et dy vivre avec votre mari. Je m'empresse avec le
{}rûs vîf plaisir, de vous donner avis de cette aveuf particulière de notre gracieux souverain, afin que vous vous mettiez en routje pour Pé-^ tersbo.urg^ dès que vous le jugerez convenable. Il a été dépêcké un courier à vocre mari , afin qull puisse être à Pétersbourg quand vouy f arriverez , ou y arriver dTabord après vous. Je rne ferai, du reste,, un véritable plaisir dé vous faire arranger une demeure convenable. Agréez, madame , Ifes assurances de la vive part que je prends à cet événeirtent , et de f estime parfaite avec laquelle j'ai Thonneur d être
VottC' tooLt dévoué senFiteiar, Comte de'Fahl.ejk:
A 9t«-P^rsiioitrg^l«: £& jom i8mh
Le récit que mes amla nie firent de Tin^t wceioa que cette lettae . produisît sur ma femme , est des p}is& toucham» Sa ^o^e râft^ sejvhÏBài à de^k foiiîe. EUê qui su peine avait l» force db passer aettle d'un sofa à l'autre '^ sautait cooimè un dtevceml, sans pouvoir ss train fioi Blacfi:s dILs. allaib ^ elle venait ^ elXc
cherchait mille choses dont elle croyait avoir besoin : ejle riait et pleurait en même tems. Elle fit présent au courier de tout l'argent qu'elle avait en son pouvoir. On devait tout 0e suite faire les préparatifs du voyage j elle Voulait partir des le lendemain^ et déclara net qu'elle regarderait comrne son ennemi , quiconque s opposerait à ce dessein.
Heureusement que mon ami , le médecin Bluhm, quop avait fait avertur tout de suite, ne craignit pas de s'exposer à sa disgrâce. Il parvint à lui faire comprendre que l'état exalté où elle se trouvait n'était rien moins que de la force, et elle consentit à la fin d'attendre encore quelques jours.
Cependant , bientôt après le courier , arriva un messager du gouverneur de Réval (car mon ami logeait à la campagne.) Le prqcnreur- général lui avait communiqué la même nouvelle , avec ordre de fournir a madame de Kotzèbùe tout ce qui lui serait nécessaire pour le voyage, et de faire rapport de la somme. Il l'avertit en même tems que le gouverneur militaire de Pétersbourg avait ordre de préparer , pour ma femme et pour moi 5 un logement convenable.
Ma bonne Christine se vît , par TofEre de fempcreur de concourir aux frais du voyage , dans le même embarras où je'^me trouvai quelques semaines plus tard à Tobolsk, Trop /
C 75 ) fièrc pout demander beaucoup, et trop craînrive de passer pour arrogante en ne deman* dant rien, elle consulta ses amts et se borna, d'après leur avis , à demander les frais du voyage jusqu'à Pétersbourg , qui lui furent tout de suite payés.
' La ftianière 'dont la plus grande partie- de$ Révaliens se conduisit à cette occasion , leur assure à jamais nria plus vive reconnaissance. Au bout d'une demi-heure , la nouvelle s'était répandue dans toute k ville» On se la disait dans les rues j on arrêtait les voitures pour Tapprendre à ceux qui étaient dedans , qui à leur tour faisait arrêter quand ils rencontraient quelqu'un de leur connaissance pour la leur apprendre. Le savez^vous? criait-on du plus loin qu'on voyait quelqu'un. Oui, je le sais , répondait-on d'ordinaire» Ce n'étaient pas mes amis «4îuls qui chantaient victoire •, tous les cœurs prenai^t parti la joie, et la bonne ville de Réval prouva qu'elle était peuplée d'ames sensibles.
: Le quatrième jour , ma femme fut en état de partir. Elle fit les cent lieues de Réval à Pétersbourg, d'une traite, sans prendre une hreure de repos en chemin , et dans l'attente* de m'y trouver -peut-être, puisque la lettre du comte de Pahien lui en donnait l'espérance. La bonne volonté seule du comte avait pu lui suggérer cette idée, car le courier qu'on
m'avait expédié n étant parti que te 1 5 Juiii ^ il était ipîppssible <jUe j'arrivasse à Péteijbourg soixs moins de sept semaines ; et nt^e pour y arriver à ce termç. ,. il fellait voyager. ^ommQ je.Iq fis) plus vue q ueia poste aux lettres. Ma femme arriva donc beaucoup plutôt quô uaoi , ee aUii loger à laubqrge , 1^ dç^eure qui nous é^it c^tinée Quêtant- pa^ eoicore en étftî de nous. leçovoix , et a'ayatit çb^ du tout ét4 ari^gée. dans h suliei^^pajc^e quiio excès dp^ délicatesse^ de* sa. pjajrt; l'e^spccfe d'y faire pejtiser.
• Je n$ fecai^ pas mentiKia de cette circonstance , si elle: np, m$ fiournissait l-Qoca^iôn ds rnettre > dgns un iîquvc^w jour ^ U: noble délicatesse de mon- am.i: Grawaann. S'^ppercQvani que: laj. dépense, de l'auberge ,. pour une f^miiie -ncnnbreuse ,, sjLtïjpassgife les moyens, acr tiwls d^ ma. ftmime:, il? lom^ dan^ le plus g^2tn4 secret-, un zppm^n-mni qu!il p^a davanc.e pouy dejii^. mois j. cju'il: artangoia, au mieux, et où il pria ma femme de Iç- suivre. Quelle fut sa surprise lp«squ'eHe tfoava^ en entrant, un appartemfent âégantet coqfimpdet, de cinq pièces; de^ l|lis;c6ns.Kcbambj¥! à coucher -, d«- la: vaisselle» dam fer. cuisiiie-; dtt linge de.' tabler e,t des,pQrcelainep (fen^febitBfet»^ eviesr armoites rempUes^ dft sucjre'^. tbé:, c«^fé» b«>.vlgies„eK^*,:engfaodes provisions, la yais- $die: dWgexit Qoc^swiai aét^it œêmQ. pagi
(77) oubliée^ de sorte que ma femme se vît tout rfim coup transplantée dans, iiti Nouveau mé* nage, sans que cet homme généreux-, qui l'àvfrît'Créé -dnin coup ile'baguettc ; ak jamais VOîdu tui Ëiva^er la somme q« U *avaît con-^ sacrée à<:« acte d'ahittié. 0 1 le caHce k plus amer de IHnfoitluiîe ftiérke 4es larmes -de joi« et ^e i?eooîïflais*iftce , loiSquVpifès TàîVoft vidé i CAi trouve wêt. fend la médÈiiite éi rare de la vtaic -awiitië ! « - *
Tel 'fait fe'réch ^dè 4ïA ftmftie j -et ie$ he«res âàn^aiem ^tiK^FUt 'de ^oi et ^6 4'éif)ouse qui Venait de «ô^l^ -reDdiie. tes m^àî^les -qui tious rCÉilfermîiiènt , ces murtiilles Contre les* i5|ÉfclleS tatitîdé sckipîrs d'infoïftunés étaient ôilés Se lirisdl: y T^ëtefetîrefft des pks doux ca* VJlisem^nH du ^X^ té^rè at^dt»: ; de 4'sènfii<ié
Il n^ 'nîAftqtoaitj'pQiic teiîdre pArfaitie eettê icène èe^ bôtïiifeul: , ^e là présente- ^e meft «nfatis/teut ttiière fut lés icJieftfcet \ ils attendaient- ce rrtOfti«etit -tfVieC: llmpatiencô la plii* Impétueuse; ils terivc^it'; je les Vois sortit de voilure ,' je ks'^nt^ds iilonter l'^e^alier i Je les scm se pâ^ktoe- à m<>n tôu» -^ Il faut feife pèire polit me comprendre* •
Il était midi, il était après-midi sans que fibus ïibus ' cai apperçussîotts. L'estafette de Gatsefeîna ne revenait point, et |e ny faisais aucune attention» N'avais -je pas .dans- ma
(7«) ^ petite chambre, ou si vous râimez: mieux dans ma prison 5 tout ce que mon cœur. désirait l
Un événement qui se passa vers le soir^ contribua à renouveller et à augmenter notre attendrissement et notre joie. J'avais publié de dire que le marchand russe, mon compagnon M voyage, arrivant à Moskou, e&r pérâit dy apprendre des nouvelles d^ sa iemme et de sa fille. Il était allé , pour cet effet, trouver un db ses parens pour s'en in- Tormex , et en était irevenii en proie à la plus yîve douleur. « J'étais si joyeux , me dit-il avec une simplicité naïve et touchante , mids Dieu a changé ma joie en tristesse : ma femme et ma fille sont moijes ». Depuis il jn'en avait plus parlé en route, et en général il ne parlait plus j je le. voyais souveixt pleurer seul dans son kibik, et les larmes couler le long de sa barbe grise, A notre anivée à Pëtersbourg on lui avait assigné, en. attendant , la même chambre qu a n>oi. Il était dans un coin, triste et silencieux, quand ma feiij me entra. Témoin de notre, fâicité,- il ce faisait que soupirer, sans nousadresser Isr parole, et u^i morne chagrin était peint -sut «on visage.
. Vers le soir son conducteur Sukin entre tout d'un coup : IWan SemefiQWisch ^ lui dit-il, :ta femnie et ta fille sont; en , vie ,
(79) sont ici ! Il sortit comme d'un rêve , s elanc4 de son siège , chancela vers la porte , et sa. femme et sa fille étaient dans ses bras. Ce fut une répétition touchante de la scène que nous venions 4e jouer nous - mêmes. Ce qui servit à en rehausser le prix, c'était la longueur de labsence. Il avait quitté sa femme jeune et bien prise y il la retrouvait uii peu vieillie et avec beaucoup d'embonpoint. Sa fille n'avait que huit ans lorsqu'il partit pour son exil ; cet enfatit était devenu une grande et jolie fille de seize ans» Il avait peine à en croire ses yeux et à croire à son bonheur \ il prenait de tems en tems la lumière pour éclairer sa fille en tout sens. Les traits de son visage étaient rians, et les larnies coulaient le long de ses joues. Un son Inarticulé de joie et de surprise ^ ah ! ah l ah ! était tout ce qu'il pouvait proférer.
Au milieu de cette mer de sentimens délicieux la journée s'était écoulée y la nuit «[p->. prochait ^ et privé des moindres commodités de la vie, accablé de fatigues et desomnieil, j'osai demander de pouvoir la passer dans ma demeure, en promettant de retourner dès le lendemain matin. M, de Fuchs eut la bonté de me l'accorder, en se rendant lui-même responsable de cette permission. Avec un cœur ivre de bonheur et de reconnaissance, j'entrai dans notre demeure que l'amour et Ts^mitlé
(te)
avaient ornée à leiivi , et mes fidèles <Ionifs^ tiques sny reçurent avec des transports de joie. A peine y fus je une heure , cm'un billet de M. de Fuchs me notifia que lofdre était arrivé de Gatscfaina de me mettre en liberté. Depuis quatre mois t:e &t la première nuit où je pus m endormir libi^e, dans fes bras de ma femme et environné de nf¥es enfans. Quel sommeil 5 et quel réveil plus dâkieux encore t
Le lendeçiain matin jt fus m'annoncer, conformément à mon devoir ^ aaprès du comte de Pahlen , gouverneur militaire de Pétersbourg. Ce ne fut pourtant pas le devoir seul qui m*y conduisit *, ce fut tout autant la reconnaissance, car, malgré ses nombreuses^ occupations, il avait trouvé le tcms d^annçmcct ma liberté, non - seulement à mon -épouse, mais encore à ma bonne vieille mèce^ dans les termes les plus obligeans. La grande cour qui l'environnait (car alors tout se rassemblait à l'ombre d'un arbre agité souvent Im-mêmé par la tempête ) m'empccha'de lui dire autre chose que le formulaire d'usage ^ auqud il. répondit de la même manière* ' • Le 1 3 août je reçus la copie d*an oucas ^ par lequel Tempcreur rae^ faisait don , en m'exemptant de toute redevance, delatene de WorrokuU , située en Livonîe , et appartenant à la couronne. Cette terre ^ d'une belle
étendue , qni campte quatre cents zmés , èf me rappotte pat an quatre mille roubles de bail, outre une maison commode et des ayan^tages de toute csp&e^ est un don vraiment impérial ^ et la preuve la plus parlante de mon îonocenceé , c '
J'aurais souhaité ^ pOQr. oublier le rêve de mes malheurs,. de pouvoir retourner en Allemagne , mais mes amis me déconseillèrent par ile bonnes taisons d en demander la permission. Je les suivis ^ parce qu'ils cotinais^saient le monarque mieux que moi, et nie contentai de glisser dans ma lettre de remerxîcmènt, la 'phrase i que, j'étais sur le pbint de me rendrr à la campagxie , pour y jouir, rdans une * pliis grande tranquillité , des généreux bienfaits de S. M, I.
Ma lettre ptoduisit un efFet auquel je ne m attendais pas. Dès h lendemain matin je reçus de M. Briskprh ,Wrétairedé rempdreur, ia lettre du. cabinet suivante :
« En cortlmençant à lire à S. M. L, votre lettre , j'eus le piauir de Ten tendre m'otdonner d'i^pédier un oucâs , qui vous nomme /directeur de la trDU|iç des comédiens aileniands, avec: le caractère de conseiller de la cour., et un traitement de douze cents rouble!. rLorsquë j'en *vins à; l'article .où vous pariez :dê votiieiésc^ution dalles à la campagne ^
S. Ml dâigilâ mordoDtier de rfàiis demander votre acceptation de la place susmentiomnée* Je m'acquitte de ce devoir -, et en vous priant rde me iàire savoir le p}utotjpossible>sî votre intention est d'accepter l'ofire de nptre graicieux Monarque ^ je suis avec une considér nation particulière ^ etc«
BRISKOilN*
P. S 4 En qualité de directeur 5 vous seriez sous les ordres immédiats du grand-maréchal de la cour 9 comte Narischkin »« .
Mon embarras 9 en recevant dette lettre^ égala mon ef&oi« Je 'devais me charger de nouveau d'une direction de théâtre^ moi qui à Vienne ^ malgré les bontés et la tendre bienveillance du baron de Braun, n'avais plus voulu me mêler d'une besogne aussi- ingrate ; ,moi qui si souvent aVais juré à ma fenffme et à moi-même de ne plus me laisser attirer sur ce chemin semé d'épines , et perfidement orné. de quelques roses; moi qui savais par tant de fâcheuses expériences ^ que Iks plus grandr artistes sont souvent les homiries les plus immoraux et les plus intraitables ; qu'un seul mot de censure rend celui', à qui on ose Tadresser tout bas , après l'avoir comblé tout rhaut déloges 5 , notre ennemi implacable , .quand même il nous [aurait demandé notre
f ugement et notre avis avec tous les dehors de ta franchise et de la modestie; oue la plupart des artistes dramatiques, même d'entre les plus distinguésyti aiment paslar^, mais Y artiste , mais eux - mêmes -, qu ils sont charmés «de voir un grand tableau mimique composé de caricatures et de formes baroques, pourvu que leur "chère petite figure paraisse avec éclat au fond du tableau. Mais où me^ conduit une expérience longue et douloureuse de vingt années! Qu'on me pardonne cette digression , ^ue je finis en parodiant un mot connu de Shakespear : Vanité, ton nom est celui de tous les acteurs ! .
. Et dans de telles dispositions, et avec ce trésor funeste d'expériences recueillies sur tant de théâtres , je devais me mettre à la tcte d'une troupe qu'un entrepreneur nommé Miré , après l'avoir composée des débris de quelques troupes ambulanteis , avait à la vérité bonin^ée en y associant quelques bons comédiens venus d'Allemagne , mais qui était certes à mille piques de la perfection. Jusqu'alors une société de négocians de Pétersbburg l'avait soutenue par un fonds d'actions qu'ils avaient établi , mais elle touchait à sa fin. L'empereur, à la représentation du comte de Pahlen, résolut de la prendre à son service. Pour mon pialheur il fallut que la circonstance de mon retpur se^rencontrât avec ce plan, et que
fempcrcnir eût Ildéc assez naturelle de me tonner la direction de l'entreprise. Sans douter que beaucoup de bienveillance de sa part , 6t le désir de m obliger l'y engagèrent -, d'autant moins osais * je décliner la grâce qu'il Croyait me faire. -
' Je cherchai dans ma réponse , par les tours les plus fins qu'il me fut possible d'imaginer, i me tirer de ce mauvais pas^^, en peignant avec des couleurs également fortes ma reconnaissance sans bornes, et mon invincible répugnance pour ce genre de vocation. Tout fat inutile. Au lieu de répondre, je reçus la copie de troij^ oucas , dont le premier , adressé au* grand-matéchal , me nommait directeur du théâtre allemand Àc la coUr , le second au sénat , me nommait conseiller de cour , et le troisième m'assignait mon traitement sur la cassette de l'empereur. On joignit à ce traitement, qui pouvait paraître modique, dix-huit cents roubles de la caisse du théâtre, pour l'entretien d'un équipage , et outre le Dois et la chandelle, un logement vaste et commode. Quant à la partie financière ,, l'empereur avait fait tout et au-delà de ce que je pouvais attendre de lui , et à cet égard ma reconnaissance était sans bornes -, j'avais , en y comprenant le bail de ma terre , un revenu ànniielde neuf mille roubles au moins , outre ta recette de la seconde représentatioû de m^
pièces nouvelles , ce qui ajoutait encore qad* ques mille roubles a mon revenu (i). Maî* avais-je besoin de ce renfort de bien - être 2 Le repos, la tranquillité, la santé, s'achètent - Us au poids de Tor ? N'avais - je pas à Jéna et à Weîmar une maison moins superbe i la vérité , "maïs phis riante ; an revenu moins brillant, mais suffisant pour vivre } N'y vivais^ je pas soiis un prince moins puissant il est traî , mais aussi n'y vivais - je pas libre de toute crainte et de tout danger > Enfin , ce qui seul vaut plus que tout le reste, n'y avaisie pas ma bonne et tendre mère , une n\ère a qui je dois tout€ nua culture , et qui attendait mon retour avec le plus ardent désir , pour que je lui aidasse à supporter le fardeau ae la vieillesse 1
On venait , en même tems ^ de me rendre , de la part de l'inquisition seaète , tous nies papiers ^u'dn m'avait pris à la frontière. Il n'y manquait pas une. feuille; et je dois faire mention ici d'une circonstance extrêmement remarquable.
Je croyais être sin , depuis le premier moment de mon arrestation jusqu'à la fin de mon
( 2 ) J« viens de lire dans une des feuilles de la gazette fiir diteUgante Welt ( pour le beau monde), que durant môû séjour i Pétérsbourg )*ai eu seiie représentations à^ttion b^fite. Livrai est, que je n'en ai ett queui; > qui m*onc rapporté tm pett au-delâ aê trois* miJOtes roubles.
çxU , que dans tout jsX qiie favais éctit , il ne se uouvait pas une ligne qui pût autoriser le gouvernement à la conduite quon avait tenue a mon égard ; cependant il se trouvait efectivement dains mes papiers une seule lignée qur, si elle était parvenue à la connaissance de 1 empereur y aurait peut-être accru , dli moins certainement prolongé mon malheur. Cette ligne se trouvait dans mon journal fait à Vienne. On m'y avait soupçonné , à mon-arrivée, et avant de me connaître ^ d'une teinte de jacobinisoic. Peu de tems après mon .nouvel établissement^ |e communiquai au baron deBraun mes craintes à ce sujet. Soyez tranquille , me répondit-il, dès que vous êtes sûr de vousmême. L'empereur est juste , et ne condamne personne sans l'examen le plus impartial et le plus sévère. En rapportant ces paroles dans mon journal , j'y avais ajouté la réflexion suivante : McvoUà tranquille, f ai beaucoup gagné. UK. . • P • . , trouve rarement qu^ il vaille la peine éP examiner ^ une affaire.
Cette malheureuse remarque, ces mots effectivement durs etofiènsaiis, étaient entièrement sortis de ma mémoire. Quon se représente mon efiroi , lorsquen feuilletant mes papiers ils frappèrent mes yeux ! Mais qu'on se représente en même tems l'excès de ma joie et de ma sensibilité, en voyant qu'une
inaîn généreuse et bieciveillaiite avait ef&cé .cette ligne avec tant de soin ^ et en y prodiguant tant.de traits et d encre , que j'eus |>ien de la peine moi-même à deviner ce quelle avait contenu. Voilà une preuve que^ malgré la terreur qu'inspirait généralement l'expédition ou l'inquisition secrète , ceux qui en etaîent.membres n'obéissaient qu'aux ordres révères qui leur étaient enjoints, et s'abandonnaient,' par -tout où ils l'osaient , aux sentimeiis plus doux de leur propre cœur. On doit sur-tout cette justice et cet éloge au •conseiller d'État Makaroff : ses larmes se sont souvent mêlées aux larmes des malheureux, :et son. cœur saignait toutes les fois qu'il était obligé de les livrer aux mains de leurs bout* xeaûx. J'ignore si c'est à lui, ou à M. de Fuchs, ou à. un tiers, que l'on a confié TeXamen de :mes papiers, et je n'ai pu l'apprendre, malgré toutes les peines imaginables. que je me suis '.données. Je dois donc -me contenter. d'exprimer à mon généreux inconnu les sentimens de -ma reconnaissance , à la face de l'univers et devant Dieu. Quel bonheur pour -moi, d'être tombé dans de telles mains I La dénonciation de dnte seule ligne m'eijj perdu poi^r toujours. Je trouvai, d'ailleurs, dans mes papiers ^ (-quelques passages insignifians qu'on avait notés avec un crayon j rien .qui pût me nuire, Ixien que des remarques statistiques ,. des
tnecdotes, ies traits dont farais Voulu cc)^ server le souvenir , et que } avais accompagnés de remarqués ou de réflexions.
On me rendit mon. drame de Gustave Wasa, enveloppé. à part, avec injonction dû n*en faire aucun usage. Un seul passage avait ^ attiré , sut cette pièce , la sentence de condamnation -, le voici :
Qttind un roi commande le crime f Mille brai sont levés pour frapper la yicàme.
On isera. sans doute curieux , et. f ose m^ flatter qu'on Ta été depuis long-tems^ dap^ prendre à quelle circoastance heureuse j ai dû ma délivrance. On sait déjà qxtt ce n était pas à la lecture du mémoire que j'avais coia^ poséàTobolsk^ puisqu'on a vu^ dans mon histoire, le porteur de l'oucas de ma liberté rencontrant, près de Casan, le porieuïr de ce mémoire* Je communique ici ce que ties xelatioi^s authentiques m'ont appris sur ce sujet. .
On m'a assuré que le cruel proccsneur^é^ lierai laissa , pendant tout un mois ^ repos^br dans un coin mes papiers, sans se souvenir du malheureux qui^missait dans l'exil à cause de ces papiers ou on nexaminau pèant, A. la fin l'empereur siniorma de leur contenir 9 çx le.témoignage qu'on dût rendre à leur iiir- Aoce^ce fut sans doute la première sause qui
çttanseâ le^ dispositions de Femperèurà mtm égarai Je doute cepetadant <^ue ma ^ule in^ Bocence eût opéré ma délivrance : on sait que dans la règle (à laquelle l'empereur Paul et quelques autres souverains font d'honciçables exceptions ) il est bien plus facile aux grands de la terre de prolonger une injustice qa'i.'S ont commise, que d'en convenir et de k réparer. Mon bon -génie suscita une scande circonstance , qui n aurait pas pu namt pkis à proposé
. Un petit drame intittilé le Wew j? i^ocher 4c Pierre Il{ , que j'avais composé quatre ^ns auparavant avec tine sorte d'enthousiasme pour une action généreuse de l'empereur Paul, sans pouvoir imaginer ^ en y travaillant , que cette petite pièce inâiierait un jour si puis<^ sammetH 'Sur mon sort s ce drame, ^Ml-je, yenaitf)récisément alors d'être traduit en russe par ufi'jejjne homme nommé Krasnobolskié Ayant envie de le dédier à l'empereur hii-* rnême , il s'était adressé à quelques personne^ de distinction qui l'en dissuaœreat , ou du moins Jui conseillèrent la précaution d'omettre tnon.nom dans, sa traduction, puisque ce iiom odieux suffirait {)|ûr tout gâter > car de* puis lo^ig-tems les comédiens russes et ailexnandsjK risquaient plus , quand ils jouaient rtiçs pièces, de mettre mon nom sur l'affiche» Le brave jeune homme ne put se r^é^udce
à ce plagiat (( La pièce est de lui , dit-il , je nen suis que le traducteur, je ne veux pas me parer des plumes du paon : je dois laisser subsister son nom à la tête de l'ouvrage ^« Trouvant des difficultés à faire présenter de cette manière sa traduction à Tempereur, il prit le parti de la lui envoyer par la poste.
Cet envoi fit une singulière impression sur le monarque. Il lut la pièce *, elle le toucha et lui plut. Il ordonna qu on fît présent d'une Belle bague au traducteur, et défendit en même tems que le manuscrit fût imprimé» Quelques heures après il le redemande^ le relit, en permet l'impression moyennant qu on omît quelques passages, entre autres celui-ci ( qui le croirait ? ) : « Mon empereur ma salué ; il salue tous les honnêtes gens » • Dans le colMl de la journée il demande à voir Isc pièce pour la tio^ième fois, la parcourt encore^ et en permet l'impression sans restriction aucune. En même tems il déclare qu^îl m'a fait tort, qu'il me doit une réparation , et qu'il se croit obligé de me faire un présent pareil à celui que reçut le co^ cher de son père ( i ). A l'instant mêmà le Courier fut «xpéd^
Bientôt après arriva mon mémoire. L'empereur le lut deux fois, malgré sa longueur^ •» ' • ^ ■ .1.- ... I 1.
( I ) Savoir y riogt mille roublec. .
dV^^'I^out à rautre , et touché de son contenu ^ il donna au gouverneur d'Esthonie i ordre de choisir pour moi une belle terre de là couronne, située dans le voisinage de Fricdenthal ; ordre qui fait égaleinent honneur à son esprit et à son cœur. Il ne se contentait pas de me faire un présent , il voulait me le faire d'une Mianicre qui me fût agréable. On ne saurait nier qu'il faut avoir beaucoup de finesse et de délicatesse dans le sentiment , pour donner un pareil ordre. Du reste y on ne trouva pas dans les environs de Friedentlial , une terre telle 'qu'il me la destinait.
Voilà tout ce que j'ai pu recueillir de sûr (et d'authentique sur les causes de mon élar-
Sissement. Je n'en sais pas tant 3 il s'en faut e beaucoup , de celles de mon arrestation et de mon exil , et je doute que la main du tems même puisse lever le voile qui couvre çc mystère.
Malgré tan^ de traits parlans et marqués de la bienveillance du monarque , la terreur s-étàit tellement emparée de mon ame 5 que je ne voyais jamais, sans un violent battement de cœur , passer un courier du sénat ou un «chasseur à cheval , et que je ne me mettais jamais en route pour G^tschina, sans me munir abondamment d'argent et sans me tenir prêt à partir pour un second exil.
Ce lut le 9 Octobre que je reçus , pour la
première fois , Tordre de nae rendre ÎDCjessàm-»ment à Gatschina. Il faisait à peine jour <juand je partis 5 le courier était arrivé datîs la nuit ^ et je dis adieu à ma lemme -en tremblant, A en juger d'après k feâte qu'on avait- mise à mt communiquer cet ôikire, ii s'agissait d'une chose- de la -dernière importance, J^arrive : ce n'était rien, L'emperear m'<n:âonnait d'iiser^dè h plus grande sévérité dans 'k choix des piè^ ces, et dans le retranchement ^passages sus^ pccts. Il avait parlé la veSle dé la- nécessité d'une censdiïe , ^ iti^en confiait U soin. Je via bien que tôt ou tai^ cette foncîtiôn deviendtait pour moi un éeueil wi raa *ftêle l)arquc , à peine sauvée , risquait de fsâre naïufrage. Je demandai un censeur dans les ^rmes , îfitéguant pour bonne rarsoft, qu'uft auteur ne pouvait pas être en même tems le censeur de «es piècesl, que l'amour-priïïpre i'aveiigfak , et ue,sans le vouloir, il se trouverait-danrsie cai 'agk contre les ordres de sàn souverain. Jleus peine à obtenir ma demande; A la fin j'y réus-^ «js , mes -scrupule^ pltirent même à Tempc^ redr , et il nomma pour m^on çèniseur te^ô-^ séilfer Adehihg, homn^îe très- savant, qlii à l'érudition sait alliet le bon goèt , ^t'-qtie seJ tnonunî^ens de randentie poésie allemande , rassemblés avec autant de peine que de soin dans la bibliothèque du VatYcan à Rome^ oui tendu célèbre et précieux à l'Allemagne. -
II est impossible de se faire une idée db t\fiCfoyahh.séyéxni que cet homme estimable ^tmoi - mêm^. étions obligés d'apporter dans l^dministration de cette. censure; il suffira d'.ea çitsr quelque eicemples, pour prouver com^ bien de fois il devait en résulter pour moi du dégoût 5 et une espèce d aversion pour la voca^ tipn dont j'étais chargé.
Le mot dé république ne dut pas être pxbfiQncé dfuis. mot^ drame d^Ocèayie. Antoina n'osait pas y dire : meurs en romain, libre l : Dansi ÏEpigrarmne ,. il &Uui changer Vemperetir du Japon en moitre de cette île. l\ &Jlut* de.niea»»; eâacei^ l'asserlion dange^ ifiusc que te ec^pJar i^enmt de Russie , et <|U6:la Russie était un pays éloigné: On ne permit pas au conseiller de la chambre, de se: cxowbon.patriote^ pafce;q^il refusait! d'épousec une étrangère. On ne:vaulait pas non plus qua fut dit qu'un i^let<-<ie^chaanbre, pût être insolent* li &llut retcancher le passage qui. dàtifueson. aCte&se. n^est ni. opeugie^ ni mmajûbe. Le prince n'osa^ pas avoir de leyrettie . va lê conseiller la. eratter derrièrei lès orcille& .^ nit les. pages affubler le: cososeiller d'une boiirse à cbeMCux . de^ papier^
Dans les deux Klingsberg, itpninca ru&SiS\ dont madanie Wunschel parle en passantvfm tcansfarmé Qn. grand seigneur étranger^ etAalifiULdîuû.boBniet kbtjpola^
ttaisSf cette même madame \(^unschel dut en porter un à là hongroise • Au mot de ybrteresse il fallut supstifuer celui^de^mo/iy à celui de courtisan ^ le mot^àt [flatteur ( ce qui , au reste , ti'est ^diS flatteur pour le« courtisans) s au lieu de mon oncle le mi" nistre , il fallut mettre mon oncle tout" puissant. L'exclamation du jeune Klings* berg qui secrie après avoir epié sa tanta et Amélie : A la fin ce seront des princes-' ses , parut choquanYe , et fut ràyéew
Dans Xabbé de ïKpée il ne lut pas permis de faire vivre des citoyens à Toulouse. Fran- Val n osa point dire : malheur il ma patrie , mais malheur à mon paj'S, attendu qu un oucas avait positivement défendu aux «Russes d avoir une patrie. L'abbé de l'Epée, qui, comme on sait, arrive de Paris, ne dut pas arriver de là ^ et n'osa faire mention* ni du Lycée de cette ville, ni même de la France. Les connaissances naturelles de Buffon , la science de d'Alembert, la sensibilité A^ Rousseau , X esprit de Voltaire , tout fut rayé impitoyablement d'un seul trait de plume.
Dans la pièce intitulée le Secrétaire ^ il fallut pmettre le rôle du cbnjurateUr tout entier.
Quoique je n'aie cité que des traits épars ^ pris au hasard , pour ne pas entrer dains de tfop grands détails , ils suffisent pour donner
(95 ) une idée de la sévérité outrée que le censeur devait apporter , malgré lui 3 dans sa surveil-* lance. Que de fois je m'étais amu^sé ci-devant <ie la. bêtise du censeur de Riga, à grosse tête sans cervelas, qui par exemple, dans ma pièce intitulée la Réconciliation^ effaça ces mots du cordonnier : Je m'en irai en Russie , il y fait, dit^-on , plus froid qu^ ici ; (il se sentait consumé aes feux d'un amour sanç espoir ) et y substitua ces autres : Je m'en irai en Russie , oii il n^y a que des honnêtes gens. Je ne croyais^pas alors qu un |ouron ferait à Pétersbourg par peur, ce que maître ^ Aliborpn Tumanski avait fait à Biga par bêtise.
Si , du reste , l'empereur avait jeté les yeux sur plusieurs de ces passages tronqués et changés , et s'il nous avait demandé raison de^es altérations, il ne nous aurait pas jetés, je l'avoue, dans un petit embarras -, je citerai ^ par exemple, deux passages tirés £Octavie.
Il y est dit :
. • . . • il donne au cuisinier.
Pour un repas qui fiacre son gosier , Une maison qui n'apparcienc pas même A lui — • . .
Quoi? aurait pu dire l'empereur , aî-je fait jamais quelque chose de semblable ? et si je ne lai pas fait, pourquoi avez- vous regardé ce passage comme choquant ?
Cisar, Dè»^lon il esc connu le fair ; CharmioD , la suivante et l'eunuque le sait. Antoine esc dominé par ses propres esclaves*
Quoi 5 aurait encore pu demander le nio* tiarque : Pensez- vous que des jfemmes-de* chambre et des favoris me dominent ret si ce n'était pas là votre idée 3 pourquoi ei&ccz-* vous ce trait historique }
On voit par ces deux exemples , et par mille autres que j'y pourrais ajouter^ combien Iç métier de censeur était dangereux pour celui qui l'exerçait y et gcnam pour moi , sur lequel ii était exercé. M. Adelung avec la meilleure volonté dd monde ,. ^e pouvait alléger ce fardeau , ni à moi ni à lui-même;,,
Outre cette gêne , il y avait mille désagrémens qui ne tardèrent pas à me dégoûter de ma place. Je ne parle pa& ici dcn^ éternelles tracasseries des comédiens., de leur esprit réiralcitrant, de leur amour-pcopresansbornes: c'^est par " tout comme dftez- rionsi Un obstacle bien plus fort qui ^opposait à lacçroissemcnt du théâtre allemand, était la jalousie des comédiens français ,,<?ii plutôt celle de madame Chevalier ^, qui était à leur têtç, ou pour mieux dire, qui en* était Tame. Ce à'est j^as^ qu^e craîgnw q«é Part draciTadqcur âUemand éclipsât fe9 talens français \ elle ^nnaissait trop bien la médiocrité de raoâre troupe et la pr^il^èçtlon ^tiel^ E^ussç sî eue
de
(97) Je tout tcms pour ce qui est français , pouc "se livror à des craintes aussi puériles « mais c'est (ju elle ne voulait pas permettre à qui que ce fut 5 excepté elle, cTamuser l'empereur. Elle était parvenue à bannir les comédiens italiens et russes, des théaues de Gatsckina et de f Her* mitage ; elle ne permettait même que rarement à la muse tragique françiise de $j montrée sous les traits de madame Valville. Qr^ il éuit possible que les comédiens allemands, ne fut>cp que par f attrait de la nouveauté « attirassent les regards et l'approbation du monarque^ qu'il s'accoutumât même à les voir jouer , et que àt cette manière madame Chevalier parut une fois moins par semaine sur la scène devant luL Ç esi à quoi il fallait obvieCi;
Quatre fois rempereur avait demandé ma spectacle alleniand, quatre £>is je reçus ordre an gri^d-maréchal de me tenir piét ^ e^^.^uatre. Ibis madame <^h6Yalie^. pais^û^t a ttmpcchçu
Conn^i^sai^t ^asfez ; bien le go^t de fem-; pereu^^ et en ayant d*aillei;rs reçu Tordre ex*, prà de iajre représenter une de mes jnropret pièces 9 f avais choisi, pour la première re* présentadon , la RëçoncUiation ^ et pour la secîMide les CélibatcUres d'I6land« Let. pièces .auxquelles Vempere^ asslsuit^ devaient cytç courtes €t ^ point du^et aunlela d'u9C lunuie et 4emie^y..|(H|t,/^|t^>pl«s^sept quarU} ^ïeurt, JTj^yafe ^ js^ :ÇOp«éqiiMce «jir jnpà
là peine ingrate d*accourcir ces Heûx picccrf, ' pour les ajuster à cette mesure de tems, mais* en vain. Madame Chevalier sut prouver , dans cette occasion , que la famille des jolie? sultanes au nez retroussé (dont parle Marmontel) n'est pas encore éteinte. ^
Que faire ? J'aurais sans doute pu m'adresser à Tempereur en personne, et en obtenir un ordre qui aurait rendu toute contradiction vainc; mais je connaissais trop bien l'air de la cour , et je pris h parti de soufl&rîr ce que je ne/ pouvais cbangeif. Madaihe Chevalier, du r&te , se conduisait |)arfaitement bien envers moi dans tout ce qui m'était- personnel, voulant ' mé dédommager par là des chagrins dont elle accablait ma troupe' et son direc-téiir. Je jouissa:ts de là faveur spéciale et rare d'avoir accès dans sa nfiaison et à sa table. Elle ma fait l'hômieur dé femplîr le rôle de Grurli dans mes Indiens en Angleterre , qu'un certain 'iiharquis de Càstelriau avait eu l'impitoyable bonté de transforhie^ en dpéta-comique i et^à qui l'habile hïaître 'de chapelle Satti z'tcîiéïk un^ptu d'ame et de couleur par une composition excellente. Elle poussa ihcnte la- confiance qu'elle mettait en mes tâkns, au point de me demander un opért-comîque français 'dd nta façon; et îa; firce riiaj'cttre des ckcohètflinces rtî*ert>ligea de' rtfoccittîer séAwâémini de ^fto^îâée,- - - -
. Toutes CCS politesses » qui pouvaient tout au plus me rassurer quant à ma position in« dîviduelie , ne rendaient, pas ma position publique plus agréable ^ et me décidèrent lermement à 'demander ma retraite à la pr^ mière occasion favorable.
, Faut -il 9 pour justifier, cette résolution , peindre avec im pinceau fort, mais vrai, ma situation et Tétat de mon ame ? Hélas ! je partageais mes alarmes et mes inquiétudes avec presque tous les habitans de Pétersbourg 1 Des scélérats, abusant de la confiance d'un monarque dont le cœur l'eût porté à U douceur et à la bienveillance, lui faisaient voir^ par - tout des fantômes qui n'existaient pas , et auxquels ils ne croyaient pas eux-, mêmes , et avaient introduit le régime de 1«^ terreur. Tous les soirs je ine couchais avec de noirs pressentimens ; la nuit je m'éveillais, en sursaut et dans les. transes de la mort, au moindre bruit, à chaque voiture qui arrêtait; dans la rue \ tous les matins ma première sollicitude était d'éviter les malheurs possibles. de la journée y ^uand je sortais , mes yeux, cherchaient de loin lempereur , pour des* cendre àtems de carrosse \ je veillais avec un soin inquiet siu: toutes les pièces de mon: habillement , sur le choix des couleurs , suie. la coupe et la façon ^ je me. voyais obligé de faire la cour à des femjues d'une féputar'
( lOQ )
tion douteuse, à des hommes d*un esprit borné «, je supportais l'insolence d'un maître de ballet ignorant ( le mari de madame Chevalier ) *, à la représentation de chaque nouvelle pièce je m'attendais , en tremblant , que la police, toujours vigilante, ou l'inqui* si tion secrète j eût trouvé quelque passager ou suspect ou choquant» Toutes les lois que ma femme allait promener avec les enians et restait quelques minutes au-delà du lems, \t tremblais qu'on vînt m'apprendre qu'elle n'était pas descendue assez tôt de voiture en rencontrant l'empereur, et qu'on l'avait menée dans la prison commune , comme cela était arrivé à la femme de l'aubergiste Demuth. Je pouvais rarement verser mes diagrins dans k sein d'un ami , car les murs avaient des oreilles , et le frère ne se fiait pas au frère. Je ne pouva^is trouver , dans la lecture , de i|iloi faire passer plus vite un tems aussi dé* lastreux : tous les livres étaient défendus. Je devais m'interdire l'usage de la plume , car .Comment confier au papier ce qui pouvait m'ètre enlevé d'une heure à l'autre ? Toutes les fois que , pour affaires , j'avais à passer devant le château, je courais risque de nuire à ma samé , puisque dans toutes les saisons et par les tems les plus afireux,. il fallait avoir . tête découverte eu s'appcocham et s'éloinant de cctts masse de pierres.. La pramc^
nade la phis innocente se changeait tn tour« ment, car on rencontrait presque toujours des malheureux qui étaient conduits en pri* son , auvent au knout, . J'en appelle au t&noignage de tous les babîtans de Pétersbourg , si les couleurs dans lesquelles j ai trempé mes pinceaux sont trop noires ! O ! si le monarque avait su tout cela i lui qui voulait sincèrement le bonheur de ses sujets !
Qu'on se peigne mon redoublement d ef^ fjroi au milieu de ces alarmes continuelles ^ lorsque le j ^ décembre , à huit . heures di| niattn , M. le comte de Pahlen m'cnvpya Jordre de me rendre incessamment che^ lui. Quoiqu'il eût choisi pour ce message um jeune homme doux et poli de ma connaissance , quoiqu'il lui eut enjoint expressément de me dire qu'il nj avait rien à craindre pour moi , et que je n'eusse pas à. m'ef&ayer^ sa seule vue et son premier mot avaient suffi pour chasser tout mon sang vers le cœur , et ma pauvre femme en fut ébranlée au point qu'il lui fallut prendre une poudre,
.Le comte de Pahlen me dit en souriant ^ h mon arrivée , que l'empereur avait résolu d'adresser un défi ou une invitation de tournoi»^ à tous les souverains de l'Europe et à leurs ministres, et qu'il avait jeté les yeux sur moi pour dresser ce défi ^ et le faire insérer dan^
( loi )
toutes les gazettes* Il ajouta que le baron de Thugut devait sur-tout être passé par Tétajnine et couvert de ridicule, et que les généraux de KutusofF et de Pahlen devaient y £tre nommés comme seconds de l'empereur. (Quant à l'idée des seconds, il n'y avait qu'une demi-heure que l'empereur l'avait fait passer au comte de Pahlen ^ en lui écrivant un. billet au crayon, qui se pouvait encore sur la table du comte. ) Ce singuKer ouvrage devait être fait dans une heure de tems , et j'eus l'ordre de te présenter en personne à l'empereur.
J obéis, et au bout'^d'une heure | apportai au comte le défi que j'avais dressé. Le (^omte , qui connaissait mieux que moi les intentions de l'empereur, ne le trouva pas assez mordant. Il me fit asseoir devant son secrétaire, et j'en composai un second , qui lui plut davantage. Nous nous rendîmes au château. Je devais , pour la première fois de ma vie, me pré^ senter devant l'homme qui, par sa dureté et ses bienfaits, par la terreur et la joie qu'il m'avait causées, par l'éloignement et la re* connaissance qu'il m'avaient inspirés tour-àtour, était devenu pour moi un si grand personnage. Je n avais point désiré un pareil lionneur, j'avais douté qu'il me fut jamais rendu, car ma vue né pouvaitqu'êire gênante tt un reproche pour 1 enipereur» .
^. Nous attendîmes long -tems dans landchambre. L empereur était monté à cheval»^ il revint tard. Le comte eixtra chez lui avec mon papier 9 y resta assez long-tems, en re$sçrtit avec humeur, et ne me dit en. passant que ces mots : Revener chez moi a deux heures ; la pièce n'est pas encore assez forte.
Je- içnttai chez moi ^ persuadé que ce n'était pas de cette manière que je gagnerais les bonnes grâces du monarque. À peine avais-j,e été une demi-heure dans ma chambre , qu'un ▼alet-de-pied de l'empereur accourut à perte d'haleine 9 pour m'avertir qi^ j'eusse à. me rendre à l'instant même chez lui. J'obéis.
Au moment où j'entrai dans son cabinet , où il n'y avait que lui et le comte de Pahleh , il se leva de sa table à écrixe, fît deux pa^ vers moi, et me dit, enVinçlin^^nt.avec une grâce particulière : « Monsieur de Kotzebue , je dois commencer par me réconcilier avec vous ».
Je fus fortement ébranlé par cette réception si peu attendue. Les princes portent en main, en guise de sceptre, une baguette magique
Îui les rend tout -putssans : c'est la clémence^ 'out ressentiment fut banni de mon cœur,^ au moment où l'empereur eût prononcé ce peu. de mots. Conformément à 1 étiquette , je voulais me mettre à genoux pour lui baiser ;la main ^ il me releva affectueusement , mp
balsa sar le iront ^ et continua à me dm e» tr^boti allemand :
« Vous connaissez, trop bien le monde , "^ur n* être pas au fait des évènemens politiques; vous devez savoir comment jy ai figuré. Je m'y suis souvent pris gauchement ( I >5 cominua t-il en riant, il est juste que fen sois puni , ef je mrî!» ^!?^J*0^ jrGut cet effet moi-même un châtiment. Je soimaite que ceci (c'était un papier quil tenait à k main ) soit inséré dans la gazette d'Hambourg et dans d'autres feuilles publiques ».
Là- dessus il me prit confidemment soitt le bras, me condui^t à ime croisée, et me lut ce papier, qui était en firançaîs et écrit *de sa main. En voici le contenu mot à mot, ■et en conservant Torthographe de l'empereur :
w On apprend de Peiersbourg, que » Fempereur de JRussie vojfani que les 1» puissances de ^Europe nepou^oit » s* accorder entre elle et i^oulantme'ttre y^ fin à une guerre qui là desoloit depuis » anse ans f^ouloit proposer un lieu ou }) il inviXeroit touts les autres souverains ' » de se rendre et y combattre en Champ » clos ayant avec eux pour éouyerjuge >} de Camp^et héros d^armçs leurs mir
m I I I I ■ I ■■ I II I II I I p • ■ ■
. (i) L'original porte comjné^ un sot» ce ajoute: ce sont là les propres expressions de reropercur.
( lOJ )
à nistres les plus écla(rés et les gene^ » rcLUX les plus habiles tels que Mrs » Thugut, Pitt, Bemstorff, lui même m se proposant de prendre ai^ec lui les » Généraux C. de Païen et Kutusofp » on ne sçait si on doit y ajouter JoL^ » toute fois la Chose ne paroit pcès » destituée de fondement , en portant n l'empreinte de ce dont il a souvent B été taxé ».
A la dernière période , il rit de tout sôii cœufr Je fis un sourire de courtisan.
De quoi riez -vous, demanda -t- il deux fois de suite, et fort vite, en continuant toujours de rire ?
De ce que V. M. est si bien instruite, répondis-je.
Tenez, prenez, continua -t-il en me donnant le papier , traduisez cela en allemand. Gardez 1 original, et iti'en apportez une copier
Je sortis, et me mis à l'ouvrage. Le demie* mot taxé m'embarrassait. Devaîs-je choisir le mot allemand qui répond à accusé? fexpression pouvait paraître trop forte , et choquer iempereur. Apres de mûres réflexions y je pris un biais, et je mis (en allemand) : dont on Va souvent jugé capable.
A deux heures je retournai au château. Le comte KutaissoNT m'annonça. Je fus introduit
( lô^ )
iout de suite , et je trouvai rempcrcur seul* Asseyez -vous, me dit-ildW ton'affable.; N'obéissant pas <f abord par respect, il ajouta, d'un ton plus sévère : Asseyez-vous, vous dis-jc. Je pris une chaise , et fus m'asseoir vis à-vis dç lui à sa table«
Il prit l'original français , et me dit : Lisezmoi votre traduction -( i ). Je lus lentement, tt en le lorgnant quelquefois par* dessus le papier. Il rit lorsque j'en vins aux mots en champ clos. Du reste , il fit de tems en tôms des signes de tê(e en marqué d'approbation, jusqu'à ce que j'en fus au dernier mot.
, Jugé capable -, reprît-il, non , ce n'est pas le mot. Vous deviez dire taacé. Je pris la liberté de lui observer , qu'en allemand le inot tearer signifiait , évaluer le prix d'une marchandise et non d*une action. Cela est fort bien, reprit -il, mais jugé capable n'exprime pas le mot taxé.
Alors je hasardai de dire, à voix basse , que peut'êtreon pourrait employer le^otaccwJé/.
Fort bien , c'est cela ; accusé , accusé , répéta-t-il trois ou quatre \(A%^ et j'écrivis comme il lordonnait. Il meremercîa cordialement de jna peine, et me renvoya, touché et charmé de la
^tf^Êtmtiamtutmmammdammmmt^t
' .(i) Elle a paru mot â mot dans le numéro ^ de la gazette ^*Hâmbourg, du t^ janvier xSoi, datée de Pétcnbourg^ k )0 décembre 1^00. .
( loy ) ^
.manière aimaUe doBt il m avait reçu* Toix ceux qui l'ont approché de près^ attesteront qu'il ttvait être extrêmement engageant, et qu'alors il était dlfEcile et presque ioipossible de lui tésrster*
Je n'ai pas cru . devoir passer sous silence la moindre circonstance d'un faic^ qui a fait tant de bruit dans le monde. Le défi aux soi^ vcrains parut deux jours après , dans la ga* zette de la cour, au grand étonnement de toute la ville. Le président de l'académie des sciences , qui avait reçu le manuscrit pour I0 faire insérer , n'en crut pas ses propres yeux ; il se rendit en personne chez le comte, de Pahlen , pour s'assurer s'il n'y avait point ici de quiproquo. Â Moskou on arrêta ce numéro de la gazette par ordre de la police , ne pouvant s'imaginer que c'eût été la volonté du monarque de rendre cet article public. La mémo chose eut lieu à Riga.
L'empereur ^ de son coté , put à peine attendre le moment de voir cette annonce imprimée , et dans son impatience il s'en ât informer à plusieurs reprises.
Le lendemain il me fit présent d'une belle tabatière garnie de brillans, du prix d'environ deux mille roubles (i).. Je ne crois pas que la
( X ) L'éditeur de la gazecce fur die tUgantt Velt ( pour le beau monde > ) prétend qu'elle yaUic 40OQ roubles. H se Uompe.
( lût }
nraéuctipn littérale cfuoe vingtaîne de lignes ait jamais été mieux payée,
L empereur dit peu après à ilmpératrice \ .'^u it avait fait ma connaissance.
Cest à présent un de mes meilleurs sujets, lui dit-il de moi* Je sais cette anecdote d'un témoin oculaire ^mais j'ignore pourquoi l'empereur me croyait à présèni meiûeiMi sujet ' russe, qu'avant mon voyage de Sibérie*
Il y eut des persotmes qui me voulurent du mal de n'avoir pas profité de cette excellente occasion ^ pour demander à Temperei^ de nouvelles grâces. Il est vrai ^ qu'il paraissait s'attendre à cette demande ; son regard plein 'dé bonté et d affabilité semblait m y éncoii- ' rager ; mais 11 y avait quelque cfiose en moi qui s'y opposait , çt ce que j ai peut-ttre perda par là , ne me coûtera jamais de regr^s.
N'avais-tie pas gagné d*un autre coté un bien inappréciaole 5 le repos , qui avait fui mon c«eur depuis si long-tems } A présent que j'avais parlé à Tempereur , et vu à découvert son cocos noble et bienveillant , la plus grande partie de mes alarmes avait disparu^ je l'aimais jlus que je ne le craignais ; persuadé ( comme je le suis encore ) qu'une liberté honnête » un maintien franc et ouvert, sans bassesse , sans baisser servilement les yeux, lui était agréable. Il ne fallait que se prctrer à ses petites singu^ Jarités, ce' qui n était pas bien di£Scile» Çar^
lout' en convenant quil ny avait pas de gran-* deur de sa part, à exiger rigoureusement lobscrvation de certaines bagatelles , il faut convenir eu il y en avait encore moins i obéir avec répugnance à ces formalités , <jui ne troublaient absolument point le vrai bonheur de San sujets, -
Depuis ce moment )e reçus rhille petites marques de la bienveillance ûe l empereur. Je ne l'ai jamais rencontré dans les rues sans qu il liait fait arrêter , et ne se soit entretenu im moment avec moi. Il n'a pas changé à mon égard , jusqu'à sa mort , et s*est coilstamment montré bienveillant, afiable et noble. Pourquoi aurai^-je honte d'avouer que dans le mo»ment où j'écris, mes yeux sont baignés dé larmes en jetant sur sa tombe ces fleurs de ma reconnaissailce !
Au mois de janvier il fit jouer par les comédiens {ràix^àis Misanthropie et Repentir, sur le théâtre de THermîtage. On sait, qu'outre les oflkiers des gardes , il n'y avait que les quatre premières classes qiii eussent accès dans ce cercle intérieur de la cour.L'empereur daigna faire une exception en faveur die l'auteur de la pièce, et. rrie fit inviter à la représentation, DepUi» ce ftiomént j'ciis \ts entrées libres , toutes les fois qu'on jouait à THermîtagc.
On peut croire que le cœur me battait forte* xnent lorsque j'assistai à la représeAtation de
Clip)
Misanthropie et Repentir. Je dois prkv' cipalement au jeu parfait de madame Valvill^ la profonde émotion que celte pièce pcoduis^ sur l'empereur. Au&esne » plus que septu^ génaire , dont rAllemagne a vu et applaudi Ijéstalens^ faisait le vieillard. X'emperenc était assis tout attenant lorchestre ; et » ccf qui m^ frappa, il eut derrière sa chaise', pendant tout le tems de la représentation , un soldat de lu garde maltaise en faction.
Vers le même tems l'empereur eut envie d'entendre une représentation firançaise de la Caution ai Haydn ^ et me pria de la tra* diiire dans cette langue. On ne saurait se faire une idée de ce travail , qu'en connaissant à fond les difficultés d'une traduction qu'il s'agit d'adapter à une musique déjà faite. Ce qui me k rendit encore plus difficile , ce fut l'exactitude trop grande , je dirais presque vétilleuse ^^ minutieuse de notre bon vieux Sarti , qid chargé d'açcbmn[K>der mes paroles à la musique , me parlait toujours de syllabes longues et brèves , tandis que tout le monde sait que la langue française n'a ni longues ni brèves ( i J. Cependant l'ouvrage touchait à sa fin , et devait être exécuté pendaqt le carême \ mais l'empereur ne vécut pas jusqu'à ce terme.
Sx , malgré la bienveillance distinguée de