‹ Une année mémorable de la vie d'Auguste de KotzebueChapitre 4 sur 18 · IM · texte numérisé non relu

IM

De la chambre, voisine s'était rasisemblé autour de moi un groupe de curieux , composé, outre quelq^ues enfans assez grands, d une jolie femme, (U seconde épouse du président), de sa vieille mère presque aveugle , et d'un homme de moyen âge habillé à la polonaise. Tous me contemplaient en silence , et ce silence régna dans la chambre , jusqu'à ce que la lecture des papiers fut finie.

Alors le président se tourna de mon côté, et avec un visage riant, (car prob^lement le gouverneur m'avait recommandé, et plus encore son propre cœur, dont la bonté ne tarda pas à se faire connaître , lui parlait en ma fa-^ veur, ) il me tendit la main , me isouhaita cordialement la bonne arrivée , me présenta à sa famille, et enfin au polonais, quil féli-cita d'avoir trouvé en moi un compagnon d'infortune , et qu'il recommanda a mon amitié. Je l'embrassai avec attendrissement , et nous fûmes tous deux d'avis que la con* formité de nos destinées nous rendrait bientôt amis et frères.

Le chef de la justice ordinaire de la pro* vince , et en même tems le premier magistrat de Kurgan,» s'appelait de ùrayL Son père , oiEcieip suédois, ayant été fait pj;isonQi6r à la bataille de Pultava , avait été onvoyé en Sibérie avec plùsieiurs dé ses frères d'armes. II y épousa une f&mme du pays , et moturut «n

eùK Son ^s servit dans ks troupes rossés, fit la guerre de sept ans , retourna* ensuite dans, sa pa^iç , passa de l^état milita|r& au oivil , et« vivait heureux et content avec un^ revenu tx^-niodiqu^, du moins ne l^ai ^ jejamais vu que- ?ai et content. Il venait tout' nouvellement dêtce- nommé conseiller de^ W coqr, et'Saps av^r précisément de sotte va*> nité» ce titre ne le flattait pas peu. .

, Après les premiers complimens , il- fut question de^m*a$$igneip iine demeure , laqudle^ daprès les ordres* r«çus, devait être- une «deç meilleures possâ>l^. Mais^ étant dUt nombre^ de celles dont la, couronne^ a le droit de dis^. poser , et quà sa réquisition tout proprié*-^ taire, est obligé de céder -à celui qui arrive^^^ on sent bien quMl ny a personne qui ne cher- ^ dse, de son mieux, à éloigner de-soice' far*, deaudésag^^eable-, et- que celui qui doit sy.^ spiunettse, fournit au nouveau venu ^ la plus», chétive de. ses chambres»

Mi. de-Gravi après avoir- long-^tems rêvé ^ nomma à la fin, à une espèce* d adjudant y petit «t bossu , celui qu'il me destinait pour hotet II m'invita à souper- , mais je le :priai de- nvexcuser, ayant besoin.de rqipo^ et ^ desolitude ^ etv<^^Iant m acrangej^ dans ma nouvelle demeure.-

Je.suivJS' mon conducteur, il me menadanS'Une^ peti^^m^i^n basse , où je^^faiUk>

C ï5kï ) ipc cas^ l^itçjc con^^ la poxtc. Ce. début p]^ipç.tts4t pe^^ 1^ chambxes quon mindi* qyia;v^a}?j^R^i"?P^^*^€^^? Cçtîiicat des trous, ote«f?jip«.^P»J9€l^^pP»^V^^^ tenir debout; <)ç^^\iî§t^i}jiiî«s,pnç,t$kb|Q^ deux banc» de. bol;^ pofptidp :Uu de$ fenêtres, collées, avec dg^papiei;. Je, soupira: pçofQndémenii Tliôtçsse apiereildU^Qn ^K]ûr de.toui^soncceuir, et àâ^iafx^^ s ayep une , hun^eur . concentrée et ipMÇj^tç, la.cl^HibjCft.du.lm.;, et.de. quelques vie\\x ustçiVîUw e^. vi^*? habits quelle y.con-

Çependwt je, nie remis un. peu ^ et 6$ mes p^t^ dispçsifioiijS^ aussi bien ^ qu il me. fut pçssiblç, A p^ine uiie, hçjme^tait-eUe écoulée., que rhç[9^p^ê;e^.deÇravi m envoya un jan^oui , i^Q coi^ple .dep^À^s, de^ œi^s^ dix beurxe. frais et plu^ieijit^prpvisip.ns,, dont monexp^ditif Hossi. prépara un excçUent. souper., plus; pour lui. que. pour mç}, Çnsuit/e^ pourJa. première fois, dans ; KtUrgan , je chçEcbai sur. le, plaa-. c^t saie un sQt^n^çil, quelle, chagrin eties in$ect^ chas^çççnt loin: de moi.

Le leiid^main , de, bon njuatin, je reçus. la.^ p^çfn.iSÏP.. visite djg^ nçtablçs.de. Ja. ville- Je le§ npi^jn^iiai .îe^i uns après loi^aulres, pour dçnpiçr j une idée de . ce qu'à ; Ktirgan., on aprpelait la bpnni^ société. ^

Etienne^ Qsipqwitskh Mamne^ef était, kapitan I^^^wnik , c'est-à-dire , ijiicndant

4e la province relativement à la police, a l'entretien des ponts et chaussées , à la per^ ception des impots, «te. C'était lui aussi quiexaminait et vidait les querelles des paysans. Homme serviable , jovial, honnête et à son aise. On trouvait même chez lui des traces de luxe , mais d'un luxe qui n'avait pas toujours consulté le bon ^oût. Je me riippelle par* exemple, d'avoir vu dans une de ses chambres plusieurs petites tables rondes et des plateaux ou dts cabarets, sur lesquels on avait copié' d excellentes gravures an^aises et qui ensuite avaient été vernies dans la fabrique d'Ekatarinabourg. Ces pièces étaient fort chères ;' mais au lieu de servir de tables et de plateaux , elles pendaient aux murs comme des tableaux , et les pieds qui leur avaient servi de soutien^, étaient placés dans la chambre comme de simples ornemens.

Judas Nikitisch sedatel, ou assessriir deV la justice ordinaire , frère d'une amie du^u-verneur, laquelle m'avait chstrgé pour Juid'une lettre de recommandation. Cétait unbommé très-borné et tout-à fait insignifiant.

Un autre sedatel^ plus insignifiant encore.

Le secrétaire de la justice , bon homme tout' à -fait, et ayant une haute idée de sa capacité. Cétait le.seu^ habitant de Kurgah. qùi fît venir la gaMtte de Moskou.

Un chirurgie;! des phis ignorant

Tel

Tel était ^ oatre le maître Ac la polka absent, le cercle étroit dans lequel je devaîf couler tristement le reste de ma vie.

L'homme le plus intéressant de toute U ville était sans contredit le Polonais dont j'ai

5 arle, et ^ui fi appelait /pan Sokoloff ^ cievant propriétaire; d'une terre sur la nouvelle frontière Ri^sso-prussienne -, il n avait niservi , ni été impliqué directement ou indirectement dans fa révolution de Pologne* Un dé ses amis qui entretenait une correspondance susr pecte avec les- nouvelles acquisitions de h Prusse , crut recevoir iivcc plus de sûreté let lettres die U bas soûs Tadrease de Sokdioff ^ et sans len prévenir , indiqua cette voie à ses correspondant La première lettre fut in^rceptécé SoJKColofF ignorait parfaitement le tput. Il dmait dans le voisinage chez son ami le général \/ielohurski. L'officier qui lavait inutilement cherché dans sa propre maison , j'y suivit , et larrêta avec plusieurs autres , inpocens et coupables. Ils lurent lon^-tems prisonniers d état je ne sais phis dans quelle forteresse. Oii rapporta la àÀost à Pétersbôurg, et ils olv tinrent leur pardon à<x>ndition toutefois qu ik seraient tous transportés en Sibérie^

SokoloiF et 9/^ compagnons furent jetés .dans des kibiks et condiiits au lieu de^ leur destination, La grande route passait à quelques versles de sat tene \ en vain supplia-t-îl qu on

. ( 194 ) lui permît du moins de voir encore une fois 5a famille, et de pouvoir prendre quelque linge et quelques habits. On fut sourd à ses prières. Dans 1 équipage où il était, on le transporta à Tobolsk. Là il fut séparé de ses camarades, envoyé àKurgan, ou depuis trois ans il menait la vie la plus triste , sans savoir la moindre nouvelle de sa femme et de ses six enfans.

Ne recevant .de la couronne quenviron quinze sous par jour, il devait se refuser toutes les commodités , tous les agrémens de la vje pour fournir à ses premiers besoins. L'hiver, il était enfermé dans un même trou avec un hôte toujours ivre , une hôtesse acariâtre , des chiens, des chats, des poules, des cochons; Tété , pour être seul, il habitait une étable, où j'ai été le voir souvent. Un châlit tout nu , une petite table , une chaise , un lavoir et un crucifix : voilà tous ses meubles et toutes ses richesses.

Malgré cette pressante misère il refusait tous les présens qu'on voulait Ipi faire , vivait de lait, de pain et de quass , et paraissait toujours proprement mis. On l'aimait dans, toute la ville; on ne l'appelait que JVàriuschka (i).Il étkit sur-tout bien accueilli de M. de Gravi,

■ ( X,) Un homme plein de bonhommie , accommodant , ami des enfans y ec que dans le bon scas on sippçUefalc ua bon Jiomme.

parce qa a une bonhommie rare il joignait le ton de la meilleure société , et qu'il isavait , dans SCS infortunes , conserver une égalité dame 9 que j'ai souvent admirée , et quel*

2uefois enviée faute âe pouvoir y atteindre. !e n'était que seul avec moi , quand nous nous répétions pour la vingtième fois l'histoire de nos malheurs , quand nous nous disions les noms de. nos enfans favoris 3 et que nous finissions par les avoir tous nommés ^ que les larmes lui venaient aux yeux, et qu'il tombait dans une sombre mélancolie.

Malheureusement pour nous il ne parlait ni le français , ni même le latin , ce qui est rare chez les Polonais. Nous avions souvent beaucoup de peine à nous entretenir , car quoiqu'il parlât le russe beaucoup mieux que moi, il ne l'avait appris qu'à Kurgan, et son accent polonais me le rendait souvent inintel-, ligîble. Mais nos cœurs s'entendaient d'autant mieux ! Dans le sein du malheur deux étrangers se sentent unis plus étroitement quç de« jumeaux dans le sein de leur ^lère.

. Je termine par un trait le caractère loyal de cet homme estimable^ Il était tellement consciencieux , qu'il se refusa" constamment à toutes les pfires qu'on lui fit , de faire tenir des lettres à sa famille , par la seule raison que cela était défendu 5 et parce qu'il avait dû promettre au gouverneur de ne chercher au-

cune vole indirecte pour correspondre avec ks siens*

; Je reviens à ma propre histoire, Tersonncf de ceux qui viftrent me voir le lendemain de mon arrivée , ne parut les mains vides : cha- Cuh m apportait OU à manger oiià boire, et |e n'avais rien où le mettre. M. de Gravi vînt en personne s'informer comijient je me trouvais dans mon nouveau logement. Je lui avouai que je m'y déplatsais fort. Il s'offrit tout de suite à me conduire lui-même dans tou>e la ville , et à me montrer tous les loge-' metts dont il pouvait disposer. J'acceptai son offre aviec reconnaissance. Nous passâmes une bonne partie du jour a entrer danar foutes les maisons, Its unes après lés autres; mais nous lés trouvâmes presque toutes plus mauvaises encore, et rarement meilleures quc^ celle où je logeais , et partout si peu de place , qu'il m aufôit fallu coïkrher avec mon domestique dans la même chambré , ce qui m'eût été insupportable. '

A la fin, je priai qu'il me fût permis de me chercher moi-même un logement, voulant essaya si la grande clef qui ouvre toutesr les portes , c'est-à-dire l'âtgent , ne me ferait î>as trouver une maison oà j-e jouirais de pluis et commodités, n m'en accorda la permissîo i, en ajoutant que je ne trouverais rien à Tni?n gré. «le m'en reposai sur mt>^ tàsé Rossi^

( 1^7 ) quî, dès les premières vingt-quatre heure*, connaissait toute la ville , et l'avait peuc-^tt^' déjà dupée. Il prit des informations , et retourna bientôt avec la nouvelle qu il ne dépendrait que de «loi d'occuper sçul une petite maison neuve^ $1 je voulais y consacrer par mois la somme de quinze roubles. Le pro .priétaire. était un marchand qui , attiré par le gain ^ voulait me céder sa propre demeure , .et s& mettre à l'étroit dans une petite maison sur le derrière.

J'allai le trouver sur-îe-champ , je me fis montrer la maison, et la trouvai effectivement sicommode, et même si magnifique-^ ment meublée pour Kurgan, quelle surpassa mon attente. Il y avait une grande chambre et une autre plus petite^ une cuisine chaude et vaste ^ et une chambre qui servait de dé* barras et que les Russes appellent Kladawai. Les parois n'étaient à la vérité que de poutres non tapissées, mais le propriétaire les. avait ornés dWampes coloriées et de tableaux peints à l'huile , mauvais comn^e on peut s'imaginer, mais ménageant pour moi une illusion qui me faisait oublier où j'étais. Je voyais par exemple plusieurs productions 4c Nuremberg, une bourgeoise d'Augsbourg, une servante de Leipzig , un vendeur 4c craquelins, de Vienne, avec des inscriptions allemandes. La seule vue de quelques mots

ëcrits dans ma langue me rendait si heureux, que je ne pus nie résoudre à me séparer de ces images ailemandes. On y voyait encore de * * mauvaises copies des attitudes de lady Hamîilon €t des peintures d'Herculanum , des paysages, etc. Les portraits à Thuile étaient de fabrique russe, et représentaient les tsars, c'està-dire que le peintre avait barbouillé des figures à longue barbe, les avait décorées dun bonnet de tsar , leur avait donné le globe impérial dans les mains, et écrit au-dessous le nom de tsar Alexei Jktîchàilowitsch , ou autre semblable.

Les meubles consistaient en deux bancs de bois à dossier, qu'on honorait du nom de sofas, parce qu'on y avait mis un coussin de lit recouvert d'indienne, quelques tablés et quelques chaises; il y avait aussi une armoire remplie de porcelaine , mais fermée , et dont l'hôtesse se réservait l'usage exclusif. La vue donnait sur la rue ; derrière il y avait une cour spacieuse, dont la porte conduisait jusiquau Tobol, et offrait une promenade charmante. La maison qu'occupait l'hôte était entièrement séparée de la mienne. Toutes ces circonstances prises ensemble, me tentèreiit -au point de souscrire tout de- suite au prix énorme au on me demandait , qui aurait été considérable à Pétersbourg même , et qui contrastait étrangement avec les bas-fonds de ma

( ^99 ) bourse« Je marrangeai à pouvoir y entrer fe même jour.

Un obstacle auquel je ne m'attendais pas du tout) s opposa a ce plan : mon honnête M. de Gravi ne voulut absokiment pas consentir à me voir dépenser tant d'argent. Il ^'écriait à tout moment : Quel loyer pour une ville comme Kur'gan, cela est inoui! Il fit même venir le marchand, et le traita si mal» que celui-ci fut sur fe point dp rompre le marché. Pour moi , il me répétait vingt fois le' proverbe russe (bereghi denje na tschorni den ) : épargne ton argent pour le jour noir^! Il alla jusqu'à vouloir en avertir le gouverneur, parce que, disait-il , son devoir .exigeait de lui de veiller sur moi \ en un mot^ j eus toutes les peines du monde à lui faire comprendre que jetais en état de supporter cette dépense, et que de tout tems j'ayais eu le principe de préférer un bon logement à une bonne table. A la fin il se rendit maîg il fallut auparavant que mon hôte lui promit de me fournir le bois et le quass par-dessus le marché. Me voila donc après bien de la peine, entré dans mon nouveau logement \ mais toutes les fois que je vis depuis M. de Gravi, jeus à supporter sts jérémiades sur le prix énorme de mon loyer.

Sans doute , si lespérance de tirer des remises de la Lîyonîc m'avait manqué 5 si toutes

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Tes lentes de ma femme à moi étaient înter-^ ceptécs^ si ma femme n osait ou ne potivaît pas venir me rejoindre ^ au bout de six mois je me serais vu dans de très-grands embaira^, puisque, la couronne ne me donnait pas le sou. Mais j'avais de l'argent poux Je présent, et de l'espérance pour 1 avenir ; rien ne put donc me détourner d'adoucir ^ pour le moment 5 mes peines autant qu'il était en mon pouvoir. Du reste*, on vivait à Kurgan à si bon marché, mes besoins étaient en si peiit nombre, et l'occasion de faire des dépen^^ extraordinaires si rare, que mon argent pouvait me suffire encore toute une année ; et pendant ce tems il pouvait se changer tant de choses ! Je place ici les prix de plusieurs denréesj en observant que mon honnête Rossî n^aura pas manqué de me duper régulièrement de ta moitié. La livre de paîn coûtait environ un demi'Sou (du moînj pour quatre sous j'ava?s tin paîn de six livres); la livre de bœuf re*. venoit à un sou et demi , im poulet à autant ^ la livre de beurre coûtait trois à quatre sous; un couple de gelinottes ou de francolîns trois ious tout au plus; les lièvres, sans peau, se donnaient pour rien, puisque les Russes n'en mangent point; un plat de poisson deux sous, une corde de bois une livre. Le buveur le plus intrépide ne pouvait pas boire pour plus d'un demi-sou dé qùass. Un jour je demandai

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