‹ Une année mémorable de la vie d'Auguste de KotzebueChapitre 5 sur 18 · PI · texte numérisé non relu

PI

^ . à M. <fe Gïavi , en présence du càpftan .Jsprawnik, à combien revenait par an Tçntretien de deux chevaux* II me répondit qu av«c trente roubles en y suffisait. • — Que dites-vous, trentp roubles ? interrompît le çapitan Is-^ -prawnik; je me fais fort de jieç nourrir ^ bel et bon , à maison de vingt-<nnq.

Qu'on )uge par cet échantillon , à quel bas

[>rix étaient à Kurgan les besoins de la vies e mal. était qu'on ne pouvait pas toujours «e les procurer. Il n'y avait dans la ville ni .boulanger ni boucher. Une fois tous les ^uit Jours, c'était le dimanche après-midi, on y .tenait une espèce de inarché, où il fallait se fournir de pain et de viande pour toute la semaine : souvent on n'y trouvait pas même de viande.

D'autres articles, principalement ceux de luxe, étaient au contiraire d'un prix exorbitant» La pint^ de soiniisant eau-de-vie de France coûtait deux roubles et demi ; la livre de sucrie un rouble, la livre de café un. rouble et demi et au-delà , la livre de bon thé dç la Chine trois roubles \ une demi - douzaine de jeux dé cartes grossières sept roubles \ la main de papier d'Hollande environ autant.

Mais c'étaiént'làrdes articles dont on pouvait

^ passer , et je trouvai à la fin de la première

^semaine que j'avais à peine dépensé un couple

de roubles , y compris le lavage , |a chandelle

et le reiste. Il est vrai que ma table était servie le plus frugalement qu'il se pirisse^; les déKcatesses qu elle of&aît consistaient en pain de iatine ( dont l'excellent dé Gravi avait som • de me fourniir deux fois la semaine, et qui est fort rare à Kurgan ) et en excôUent beurre frais de la journée. Je n'en ai nulle part mangé de meilleur, ce qui est ttcs-naturel, puisque ici les vaches paissent librement dans les phis grasses prairies. Outre mon pain et mon beurre lavais quelquefois, un poulet au riz, ou nti pigeon, ou un canard que fa vais tiré moimême, et pour mon dessert un verre de quass. Je sortais toujours de table satisfait , mais rarement rassasié , et je crois que c'est à cette dernière circonstance que je dois la bonne et constante santé dont j'ai joui à Kurgan*, et qui a toîijours été en augmentant;

Voici , du reste , mon genre de vîe^ Je me levais à six heures , j'apprenais pendant une heure , par cœur , des mots russes ; car personne de toute la ville ne parlant une autrfe langue, il était de toute nécessité pour moi de chercher à m'y perfectionner. Ensuite je déjeûnais , et je travaillais , pendant quelques heures, à l'histoire de mes infortunes. Après cet ouvrage , qui était devenu , en quelque sorte , un plaisir pour moi , je faisais , pour l'ordinaire , une* promenade d une heure le long du Tobol, en robe-de-chambre et en

pantoufles. J'avais mesuré exactement un espace de deux v^ertes ^ qui faisaient ma tâche journalière 9 et ^ comme je l'ai dit^ je pouvais y arriver par la porte de la cour , sans ren* contrer personne. A mon retour^ je lisais Sénèque \ ensuite , je &isais mon dîner fiugal, et après une heure de sieste ^ je lisais dans Pallas ou Gmelin jusqu'au moment ou SokolofF venait me prendre pour la chasse. Il prenait , à notre retour ^ le thé avec moi , nous nous répétions l'histoire de nos malheurs, nous nous communiquions nos espérances , ou nous combattions nos craintes. Après son départ, je lisais encore une heure dans Senèque , je mangeais ma beurrée , après le souper je jouais seul à la grande patience (i)^ et j allais me coucher plus ou moins triste, selon que ( jiai presque honte de le dire) le jeu m'avait plus ou moins réussi.

, Quiconque, a passé par le creuset des affiictions;, ^asû^enient fait l'expérience quon i)e pendie jamais plus à la superstition que loïsqu'cMB se seiit malheureux. Ce qui , dans topte autre situation de la vie , ne serait rien du tout, devient, dans le jnalheur, quelque ciipse, un. fétu de paille ; et malgré la ferme CQQviction que ce fétu n'est pas capable de

( 1 ) C'est une esp^e de-'^^ett àt cartes pour consulier

portet une mouche, on veut le saidhr , et on s'afflige quand on le manque. «Taràue qua Kurgan il ne se passait pas de soit où je ne misse en question , en jouant à la patience , si' je reverrais ou htm ma famille. Lorsque le jeu réussissait , j'aurais tort de diro que cela m'eût rempli de joie et d'espérance, mais cela me faisait toujours plaisir *, et quand le coup venait à manquer , j'aurais égalejprient tort de dire que cela augmentât mon affliction' et mon découraeement , mais il ne laissait

{' >as dp me faire' de la peine. Souriez, je vous e permets, moqUest-vous de mot ^ heureux mortels dont la nacelle a toujours vogué sur un clair ruisseau , entre des rives* couronnées de âcurs; moquez-vous du malheureux qui, ' sur le débris de son vaisseau , se voit le jouet de la vaste mer, et veut saccrocjber à chaque brin d'algue ? '

Ainsi s'écoulaient nies jours. Jetais , du teste, libre, et personne ne ine surveillait^ Mon bon bas- officier, André 'fvano^isch, i'en était retourné à Tobolsk le lendemaitt de mon arrivée à Kurgan , t l'on regjardit comme superiBu de le remplacer, ce qu'o» avait cru cependant nécessaire dans les corn-ttienccmeiis pouf SokoIofF. Toute gardje eût été complètement superflne, Nos chassés ^ il est vrai , nous éloignaient quelq^j^fbiis de plusieurs certes de la ville ^ mais où aurions

nous pu OQ dû fuir? Kurgan avait été, autrefois,, sur la frontière des Kirgises, mais depuis plusieurs anpées on avait reculé cette frontière de trente lieues, et construit un fort poui^la couvrir.

£t quand même elle eut encore touché à la banlieue de Kurgan , à quoi cela aurait-il servi à des gens oénués de tout moyen de fuite , et qui ne padaient pas même la langue russe , encore moins la kirgise. £t même , dans ce dernier cas, la tentative de fuir eût toujours été un parti désespéré , car les habitans.de Kurgan se rappellent encore, tou-^ jours avec horreur , du tems où ils ne pou* valent se promener hors de la ville , sans être exposés à être enlevés par les Kirgises qui rodaient à Fentour. On les liait alors à la queue d'un cheval , et on les faisait suivre ainsi le cavalier , qui partait au grand galop. Celui-ci ne s'embarrassait ni de leurs cris ni de leurs gémiâsemens , il ne regardait pas même en arrière. Arrivé chez lui , il exami* nait si son prisonnier était, ufiort ou vivant. Dans le second cas , il en faisait son esclave , ou, ce qui était plus ordinaire ^ il. le vendait aux Budiares , qui le transpo£catent Dieu sait oà^ Ndus avions lieu dehémr ledblde pou* voit ailer librémem à hi chasse^ ^sans avoir ces monstses à redouter.

La distraction de la chasse était un gcand

bien pour raoi » quelque bibles que fussent nos moyens pour la faire. Tout ce que nous possédions se bornait à* un couple de misérables fusils , qui rataient quatre à cinq fois avant que le coup partît. Il n'y avait pas dans toute la ville un seul chien de chasse , pas même un barbet pour aller à Teau et rapport ter ; les environs étaient parsemés d'une grande quantité de lacs marécageux , et notre principale chasse consistait en bécasses et en canards sauvages ^ il fallait donc faire nous mêmes les fonctions de barbet, et entrer souventà mi-corps dans l'eau pour chercher notre proie. Mon Polonais était beaucoup plus aguerri à cet exercice pénible que moi ;-il titrait sans façon dans l'eau la plus profonde, y passait des demiheures , chassait le gibier des roseaux , allait, poursuivre et prendre ce que j'avais tiré ^ et égalait3 au nez près, le meilleur chien de chasse, ce qui n'était pas même. nécessaire ici'^ vix la grande abondance de gibier. Je n'ai jar. mais vu, eh Europe , autant de corneilles ea troupes, que j'ai vu ici de bandes de canards de. cent espèces différentes. Il y en avait de trèspetits , à rbecs Jongs et courts , plats et ronds ^ a jambes longues et écourtées , de gris , de bruns ^ de Jioirs avec des becs jaunes ,'et quel-» qùefois ', m^is plus rarement, le beau canards de Perse , couleur de rose., avec mi bec nok) et unç^ huppe suc la tête ^ .qui toufe$ ! les Sois

(^^7 ) qu o'n tirait , jetait des cris pcrçans , même lorsqu'il était manqué.

Les espèces de bécasses étaient tout aussi nombreuses et tout aussi diversifiées. Il y en avait entre autres une de couleur jaune-brun , • haute en jambes , avec un collier dé plumes ^ et de la grandeur d'un pigeon. Elle faisait son nid dans les roseaux , s'envolait en criant et en tournant autour du chasseur , qui n'avait pas de peine à la tirer j mais sa chair n'était pas d'un goût agréable. Un coupte de fois j'ai apperçu des oiseaux à longues jambes et à long bec , blancs comme neige et de la, grosseur d'une oie, qui toujours au nombre de cinq , cherchaient leur nourriture le long des lacs , mais qui étaient tellement farouches , qu'ils s'envolaient quand on était encore à deux cents pas d'eux. Je n'ai point appris leur nom.

Outre les canards et les bécasses , il y avait des ramiers en quantité , et un nombre innombrable de merles noirs qui volaient par troupes , et quand leur nuée s'abattait :$ur un bouquet d'arbres , le couvraient tout entier. Ils étaient d'un goût délicieux •, mais avet le peu de poudre que nous avions à notre disposition , nous devions épargner nos coups.

Mon Polonais m'apprit que dans l'arrièresaison le gibier se m ultiplait prodigieusement, et qu'on prenait alors des lièvres , des géli-

nettes ^ etc. ^ . en abondance. Il me Ctm&xma aussi ce que j avais déjà entendu dite à Tobolsk , qu'on trouvait quelquefois des coqsd'inde sauvages appelés en russe Dracfiwà. Où ne connaît pas d'ours a Kurgan , les loups y >sont rares , parce que le pays est trop plat. Les martres zibelines y sont rares, niais les hermines en grand nojpnbre. Des autours grands et petits remplissent l'air ^ et craignent si peu le voisinage des hommes^ que des fenêtres de la ville on pourrait les tirer.

Ayant été de tout tems un chasseur passionné, la permission d^, la chasse m'a procuré un doux passe - tems« Joigne;^ à cela , que les environs étaient parés des fleurs les plus^ riantes , parmi lesquelles je distingue la belle spiraea JlUp^ndulà ; qu'on trouvait des terrains entiers couverts d'herbes odor^eantes ,par exemple, d'aurone (j^rte^nisia abrotanumj ; qu'on voyait paître de loils côtés, sans gardien, des troupeaux nombreux d^ bêtes à coçnes et de chevîiux , et qu'enfin nous eûmes pendant tout le tems de mon séjour le tems le plus serein. Tandis qu!on s'est plaint en Livpnie d'un été froki et pluvieux, il était en Asie des- plus secs et des plus chauds;. Tous les jours on avait des. orages, mais ils passaient vite , et rafraîchissaient l'atmosphère sans la refroidir.

Un de;me$ autres délassemens à Kurgan

^icnt mes longues et fréquente» promenade» sur les bords du ToboL Jl y avait le long de cette rivière des places où se rassemblaient les feunes filles de la ville pour lavei le linge, et pour se baigner. Ces bains devenaient pour elles des exercices vraiment gymnastiques et admirables. Elles passaient être* passaient le Tobol en nageant sans le moindre effort-, s abandonnant long-tems au fil de l'eau couchées sur le dos \ folâtrant souvent ensemble en se jetant du sable, en se poursuivant » en plongeant 9 en se saisissant, en se renversant les unes les autres ^ en un mot , elles poussaient le jeu si loin , qu'un spectateur sans expéri^ence devait craindre à tom moment d'en voir périr quelqu'une et coulera fond. Tout se faisait, au reste avec^ la plus grande décence. Les têtes seules paraissaient hors de l'eau, et l'on aurait douté de leur sexe, ne fûtce^ que le balancement faisait quelquefois paraître leur sein , ce qui ne semblait pas les inquiéter beaucoup. Voulaiem-elles finit le jeu et sortir deTeau, elles s'y prenaient avec beaucoup de modestie , en priant les spectateurs de se retirer j ou si quel-'^ quun de ceux-ci, plus curieux ou plus malin que les autres, s'y refusait , les femmes qui étaient hors de l'eau formaient un cercle séné autour de celle qui voulait en sortir , lui jetaient chacune une pièce de son habille*

Page 1