HU MOXTLHÉRY-LA-BATA.ILLE
capitaine d'archers, poète et, pour le reste, vrai dieu remettant tout en genèse d'un geste ! Le bois de Saulx combat le bois de la Biscorne sur le large champ clos des prés de Lourtabœuf. Trente villages sautent en se faisant les cornes, avec leurs fins clochers lançant bien fort un œuf sur lequel un coq est dressé. Le coq s'envole. Tous les coqs des clochers s'envolent, oiseaux vermeils, et vont se quereller dans les trous du soleil. Fleuve, ruisseaux ont l'air de longs fils de la Vierge qui flottent irisés sur l'herbe de leurs berges. Tiens, l'Yvette et la Seine viennent de s'embrouiller ! Tout de combattre et rire a le joyeux loyer.
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Et ce sont de menus combats desquels se rient les forêts bleues en marche au milieu des prairies. Leurs Goliaths les dominent, leurs chênes séculaires. Ah ! ceux-là, sans avoir besoin de se grandir, se voient et s'entre-moquent et leurs feuilles de rire. Et puis ils entre-choquent leurs fronts chenus dans l'air. C'est la joyeuse et vraie bataille de Montlhéry, telle du moins que l'auront vue messer Aubry, et moi le clerc, et moi, le pauvret qui écris, passés maitres tous deux en fantasmagorie. Je revois et j'écris ce que vit un poète dont l'âme fut le jouet de son ardente tête
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et qui trop eut le vertige, il faut bien le dire; car son beau rire franc se change en mauvais rire. Qu'a-t-il donc ? Rien sans doute. Et je vois, j'écris mal. Certes, Aubry d'Argenlieu maintenant est bien pâle. Il me vient à l'esprit que, pendant ce temps-là, le roi peut bien rêver de qui souvent chanta maints doux lieds à la reine et pâlir. Mais Aubry î... Au fait, pourquoi cela me vient-il à l'esprit? Ce n'est point mon sujet. Reprenons confiance. Aubry î foin du vertige, 6 hardi cœur de France î Et voilà justement que, hors des deux orées de Saulx et Séguigny, sortent les deux armées.
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Chevaliers, tout le grand tralala de la guerre, couleuvriniers, gens d'armes, coutiliers, piquenaires, sortent des bois ombreux comme sort des corbeilles de Flore et de Pomone leur récolte ou leur cueille, lorsque Pan les poursuit en sifflant dans ses doigts, sur la terre de Grèce, nous dit-on, aux beaux mois. L'on croirait bien cela ; ce n'est pourtant qu'un leurre. Prendrais-tu, mon Aubry, des guerriers pour des fleurs? Non, ces souples archers mi-partie noirs et jaunes, mi-partie blancs et bleus ne sont point des corolles, pas plus qu'en leur arroi massif les hauts barons, sur leurs chevaux normands, ne sont de gros fruits ronds. Mais, que dis-je ! voyez ! du côté bourgongnon, voici de longues poires, — non, ce sont des canons.
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Rien ne peut que l'archer ne pâlisse encor plus. Mirages des lointains vous n'êtes que misère, à présent, pour son cœur ! Ta mine résolue, où donc est-elle, Aubry? Quel est ce front colère quand justement s'augmente à souhait ta voltige? Un poète jamais ne doit fuir le vertige. N'es-tu donc plus heureux? qu'est-ce donc qu'il te faut? n'as-tu pas le plaisir que doit prendre la faulx à couper l'herbe tendre — en coupant les zéphyrs? Je ne te comprends pas. Qui te force à blêmir? Est-ce parce que la Mort viendrait un peu trop tôt? ou qu'un baiser de reine, un doux baiser vampire, a bu ton sang? Aubry, je ne sais que te dire. Mon Dieu ! serait-ce enfin (il vaudrait mieux en rire) parce que le roi
AL'BBV DARGENLIEU 169
Louis — par faveur singulière — a pris le soin de faire enduire de bonne glu le bout du mât qui te balance dans les airs? Fine vengeance, Aubry, de qui te porte aux nues ! Belle vengeance et fine et combien débonnaire.
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Car tu ne peux descendre, ah! non, tu ne peux pas, tu ne peux pas descendre. Eh bien, reste, mon gars! Sois fier. Seul l'ouragan peut te mettre à la porte. Mais que ton front hautain domine les cohortes. Vois avec quiétude entrer dans Montlhéry la Bourgongne éventrant la porte de Paris, monseigneur Charle en tête et Saint-Pol par derrière d'un seul geste éveillant cent trompettes guerrières. Ça va chauffer. Mais toi, bercé de souffles frais, ne t'endors pas, Aubry. Bien plutôt apparais! Fais-nous flotter au vent les lys, les lys, les lys, afin que tout le camp des Français applaudisse. Va, combien que le roi t'ait mis le bon atout, lu dois rester loyal et français malgré tout.
AL'BRY DARGENLIEU 171
Il allait ainsi faire en digne gentilhomme, ce clair jeune homme brave entre les jeunes hommes, et qu'une reine aima — (« Doulce amour, que fais-tu?» L'amour s'envole, amen, il reste la vertu. Qu'est le malheur pour un poète ? il est un bien. On lui donne la vie, elle est trouvée trop belle : la Mort passe et, sourire aux lèvres, il lui dit : « Viens ! » impatient de connaître un vertige éternel) — il allait ainsi faire en s'écriant : « Montjoie ! » lorsqu'aux mille clameurs entendues à la fois, et bien que dix archers grimpassent au secours du capitaine enfant qui ressemblait l'Amour, le plus beau des archers, l'Archerot de la reine, qui par ordre cruel fut tant mis à la peine, voici qu'au beau milieu d'une immense
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courbette, le mât vacille et perd, avec Aubry, la tête. Un boulet de canon la coupa net. Haro ! (Si tant est qu'un boulet de pierre allât si haut dans ce temps-là, mais pourquoi pas ?) « Vive la France ! » Le pauvret est tombé dans le camp bourgongnon, aux pieds de fer du comte. Alors, gai compagnon, pourquoi ce cri de Vive ! et dans quelle espérance ?
ACBRY d'aRGEXLIKU 173
Voilà. Je vous impose d'en être émerveillés. — Lecteurs, si vous ne Tètes, c'est que vous sommeillez. — Du cou frêle d'Aubry la soie se détacha, fit le plaisir de maints zéphyrs, puis s'envola si haut que peut monter de la soie vers le ciel, poursuivie de pigeons et d'un flot d'hirondelles. Cela montait, montait. Quand soudain le coupon fit mine de tomber. Aubry mort devint pâle, — ah ! je veux dire encor plus pâle sous le sang. Et le coupon de soie descend, descend, descend, jusqu'à presque coiffer le front d'un bourgongnon.Mais quatre colombeaux, quatre petits pigeons soutinrent de leurs becs rosés les coins du voile — et Dieu parmi ses anges,
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le vrai Dieu des combats, reçut trois fleurs de lys doucement sur ses bras. C'est depuis ce temps-là que sur nos beaux écus, Dieu protège la France, et je m'arrête ému, laissant de Montlhéry le combat illusoire se poursuivre couci-couci. (Voyez l'Histoire.)
HENRI ALIES
à André Gide.
Le village est né de la douceur de l'aube Comme des pensées essaiment du rêve, Les fenêtres s'éveillent où brûlaient naguère D'une ferveur douce les azalées roses...
Voici passer les bœufs pesants -vêtus de lumière, Et des voix robustes déchirent l'air subtil, Voici chanter les cloches pour la messe première, Voici...
180 Henri Aliès
— Matins lavés d'avril !
J'apparaissais sur le seuil baigné d'une fraîcheur trémière, Du lin pur autour de ma chair bourdonnante de sommeil, Chaude et dorée comme un coin longtemps choyé par le soleil!
Ma mère était cette jeune femme active et nette,
Avec des yeux de myope, et qui rougissait pour une abeille,
Quand elle cousait le linge fin près du chèvre-feuille,
Au clair jeu de ses bras nus — douces navettes !
Mon père...
— 0 mon père, ardent convalescent, De quelle jalouse étreinte, comme un pressentiment de l'heure Où j'ai dû partir seul sur la route aventureuse, Gardais-tu dans ta main brûlante ma main d'enfant î
Ah î depuis le jour désespéré, où l'orage
Saccagea le fragile jardin, que ta sollicitude
Avait, pour mon bonheur, tracé dans la docilité du sable,
Que de départs à la conquête de l'âpre solitude !
Aujourd'hui, j'ai voulu tout revoir,
Et tu m'as accueilli sans une parole,
Et roidi, et grandi, tel un hautain reproche !
Père, je dois partir avant qu'il soit le soir.
Père, je ne suis pas l'enfant prodigue.
Ne veuille point qu'en vain j'aie fait ce douloureux pèlerinage '.
Le soleil d'août est doux sur la promesse des maïs et des vignes, Comme une invite à la divine clémence !
à Henri Ghéon.
Je disais au vent d'automne :
— Vent d'automne, Tu peux arracher les dernières feuilles d'or î Elles pourriront aux pluies de l'hiver, Mais sous la rudesse des écorces, Chante déjà la sève neuve Vers le printemps à venir I
182 Henri A liés
Vous en souvient-il, mon amour?
Et quand vint le printemps, vous souvient-il
Du retentissement de nos pas dans cette nuit pure,
Où vous alliez à l'épreuve des mères comme à une fête,
Parmi la candeur des amandiers d'avril?
Eh bien ! Si vous n'étiez là, ce soir, avec votre bouche grave, Et penchant sur notre fils votre front lourd, Si vous n'étiez là tous deux — bloc de ferveur Sculpté à même l'ombre ardente et douloureuse — Je crois que j'aurais peur...
L'automne, cette année, vint comme un voleur — Avec une douceur!... avec une mollesse! avec une lan-
[gueur !... —
A pas furtifs, et qui heurtaient si faiblement au profond de
[nos cœurs,
Que nous ne savions plus si ce n'était pas la mort, ou le
[bonheur...
à Henri Bachelin.
Seul. Je veille.
Ma lampe fait un bruit d'abeille.
Dehors, la nuit laborieuse de chez nous,
Peuplée de rossignols, de crapauds et d'insectes,
Déferle au-dessus de la moisson mûrissante d'août,
Que la noble lueur du ciel mouvant humecte.
C'est donc vrai que je suis de nouveau dans ma chambre
[d'adolescent, Qui m'accueille souriante et triste comme un maternel
[reproche !
C'est donc vrai que je suis revenu parmi toutes ces choses, Qui sont comme un peu de mon clair passé se survivant ! Souvenirs qui bruissez autour de moi comme une ruche ! Nuit insidieuse, lourde de parfums! Chères embûches!
(1) Ce poème, le seul des quatre qui ne soit pas inédit, a paru dans La' Nouvelle Revue Française, novembre 1911.
184 Henri Alics
Maintenant, j'ai fermé la fenêtre au flux de la nuit,
J'ai clos mon cœur à l'essaim des souvenirs.
Demain, je m'arracherai à l'étreinte désolée de ma mère,
Demain, je passerai la pierre usée du seuil,
Et puis je m'en irai sans retourner la tète,
Droit devant moi, sur la route aveuglante de soleil î
Car il n'est ni retour, ni refuge, ni trêve, Pour celui dont la pensée, un jour Où il joignait ses lèvres à de ferventes lèvres, S'est à jamais exilée vers l'autre amour.
En cette veillée de décembre longue et douce, J'ai là ton front où il y a beaucoup de tristesse, Tes yeux qui sont de belles lumières, Et tes mains prostrées de travailleuse.
Où sont les yeux, le front de la mère qui t'a aimée, Et qui plus ne viendra chauffer ses vieilles main» Au soleil, qui faisait les arbres de Judée Grêler leur grésil rose au jeune ciel d'avril?
Regarde notre petit enfant qui dort, Et rappelle-toi comme battait mon cœur, Ce soir, quand je posai sur ma poitrine Le fardeau de sa belle chair pure !