ACTE I, SCÈNE VI
Nous devons avec soin détourner notre vue j
Car du monde les lois ordonnent , avant tout ,
De ne jamais laisser soupçonner notre goût ;
Kous n'y devons parler qu'aux gens sans conséquence ;
Aussi nos mots flatteurs y sont presqu une offense.
Encor si tant d'ennuis nous sauvaient des propos ,
Que répandent sur nous les méchants et les sots ;
Mais loin de savoir gré d'une telle réserve ,
Elle irrite souvent le malin qui l'observe ;
Il y croit voir l'effort d'un esprit agité ,
Qui veut à tous les yeux cacher !a vérité.
Osez-vous accueillir la moindre politesse ,
Il lit dans vos regards l'aveu d'une faiblesse :
Votre ennui lui paraît une douce langueur ;
Voire gène, un tourment , dont il cherche l'auteur^
Enfin , dans son ardeur à vous trouver coupable ,
Sur le silence même il invente une fable.
Ah I j'en prends à témoin les femmes de tout rang ,
Qui de ces bals joyeux reviennent en pleurant.
La plus belle par fois , sous sa gaité factice ,
D un sentiment jaloux vous cache le supplice.
Oui , toutes vous diront que ces brlllans plaisirs ,
Ce pouvoir dangereux d'exciter vos désirs ,
Ces triomphes d'un jour que chacun leur envie ,
Ont coûté quelque chose au bonheur de leur vie.
M ATT A
C'est parler comme un ange , et cet accent si doux , Fait qu'en vous écoutant l'on pense ainsi que vous.
LE CHI VALTER
Sans nier le plaisir qu'on trouve à vous entendre , Madame, à votre avis je ne saurais me residre, Et convenir ici que ces aimab'es lieux , Où tout se r('uiiit pour enchanter les veux , Cachent pour le bonheur des pi-'ges redoutables. Je les crois bien plutôt à ianiour favorables.
Là , tel qui n'oserait déclarer son ardeur, Permet à ses regards de dévoiler son cœur. A Taspect d'un rival , si son âme saisie, Par un trouble indiscret montre sa jalousie,- Quelquefois du chagrin qu il veut dissimuler, Même avant qu'il se plaigne on vient le consoler; Un mot dit en passant , d un ton d'indifférence , En rassurant son cœur, le livre à l'espérance. Parmi tant d'intérêts voir deviner le sien , C'est être déjà sûr qu'on l'accueillera bien. Aussi d'un pas léger il vole sur les traces De celle dont partout on admire les grâces ,- L'éloge qu'on en fait sans cesse répété ^
Dv'jà de son amour flatte la vanité^ Et s'il l'entend citer comme la plus jolie, Il prend sans le vouloir un air de modestie. On discute avec feu? profitez du moment Où chacun parle haut d'amour, de sentiment. Pour demander tout bas ce que du vôtre on pense. Si tremblante on répond à cette confidence, Ah! quel trouble divin ! quel espoir enchanteur! Et qu'il faut de vertu pour cacher son bonheur! Le jaloux qui vous voit, en vain se désespère, Vous pouvez sans danger rire de sa colère. Ailleurs les importuns sont l'effroi du plaisir, Là leur babil joyeux étouffe un doux soupir, Et les tendres aveux d'un charmant téte-à-tête Se trouvent protégés par le bruit de la fête.
MATTA
Mais ce qui me ferait pencher vers cet avis. C'est que ces fêtes -là déplaisent aux maris, Et qu'en fait de danger ces messieurs s'y connaissent.
C'est fort souvent à tort que leurs soupçons y naissent. Mais laissons ce sujet et parlons sans détour :