L’ENCRE ET LE SANG
France sera grande, car en 1870 elle a été uniquement battue par la science.
Quant à M. Paul de Ca'ssagnac qui parle avec dédain des coups d’encrier, il a vraiment tort. C’est une mauvaise blessure, et on doit se méfier. Beaucoup de gens sont morts d’un coup d’encrier reçu au visage. Demandez à Voltaire. On guérit souvent d’un coup d’épce, tandis qu’on ne guérit jamais d un coup de plume, lorsqu’il a porté. C’est que l’épée n’est que l’arme des muscles et ne prouve absolument rien; tandis que la plume est Parme de l’intelligence et qu’elle fait œuvre de vérité.
J’entends bien que les hommes politiques se fâcheront et qu’ils refuseront de se reconnaître dan» ce portrait du parfait duelliste. Ils voudront ajouter quelque chose au caractère, un peu d’esprit et beaucoup d’adresse. Et si nous plaisantons, ils se poseront comme des hommes d action, en nous traitant de plumitifs.
Voilà le grand mot lâché : ces messieurs sont des hommes d’action et nous sommes des hommes de cabinet. Eh bien! j’accepte cela. Voyons un peu.
Un homme est dans son cabinet. Il ne bouge pas, il reste assis, pendant des heures. D^van! lui, il n’a qu’un encrier, une plume et du papier. Un silence absolu, pas un acte. Mais cet homme est Rabelais, cet homme est Molière, cet homme est Balzac. Et, dès lors, dans cette mort apparente des membres, il y a une action formidable, une action qui va bouleverser le monde, hâter les siècles, mûrir l’humanité,
car c'est ici le cerveau qui agit et qui travaille pour l’immortalité.
Un homme est au pouvoir, dans les Chambres ou dans la rue. Il se donne un mouvement terrible, mène à coups de fouet un troupeau, se dépense en paroles et en actes de toutes sortes. Il est dans les faits, et non dans les idées, il a la prétention de faire un peuple. Cet Jhomme, c’est Casimir Perier, c’est Guizot, c’est Thiers. Et, quand il a bien piétiné, quand il a empli son époque de son agitation, il disparaît tout entier avec son œuvre, il ne laisse que la mémoire d’un fantôme, comme les grands comédiens.
Je veux dire que la seule action réelle et durable se trouve dans la pensée écrite, et que les hommes politiques, si hauts qu’ils soient, meurent à la tâche, tandis que leurs châteaux de cartes coulent sur le sable toujours mouvant de l’histoire. Les plus justes comme les plus criminels laissent à peine un nom. Nous ne pouvons même plus les juger, car leurs œuvres ont disparu, et elles ont d’ailleurs été bâties dans le relatif des choses humaines, qui leur enlève toute certitude.
Oui, nous sommes dans nos cabinets, et du fond de notre silence et de notre immobilité, je vous assure que nous faisons des gorges-chaudes, en regardant vos fameuses besognes d’hommes d’action. Sautez et valsez, suez à la peine, essouttlez-vous à satisfaire vos appétits : vous ne serez jamais, pour nous autres observateurs, que des pantins dont la mécanique est plus ou moins bien réglée. Quant les empires d’Alexandre, de César et de Napolé'on sont tombés en poudre, quand cent années d’histoire