‹ Une campagne, 1880-1881Chapitre 5 sur 8 · L'ENCRE ET LE SANG · texte numérisé non relu

L'ENCRE ET LE SANG

tiennent dans les quelques pages d’un volume, quand les plus grands des tribuns et des ministres sont jugés en une ligne, sur laquelle les historiens ne s’entendent même pas, je vous demande un peu ce que peuvent peser vos républiques personnelles, avec leurs étiquettes d’un jour! Au panier, la république opportuniste! Au panier, la république intransigeante! Ce ne sont là que des secondes dans la vie d un peuple, et ce qui vous passionne si fort, ne fera pas seulement tourner là tête à nos neveux. Nous sommes dans nos cabinets, et si un de nous a le génie d’écrire un chef-d’œuvre, lui seul immortalisera la France. De Rome disparue, il reste Virgile.

Le plus drôle, c’est que M. Paul de Cassagnac nous dit gravement que nous ne valons pas les hommes politiques et que nous ne les comprenons pas. Ah! de grâce, mes amis, tenez-moi ferme, de peur que je n'éclate de fou rire! Nous voyez-vous ne pas comprendre ces messieurs, parce qu’ils sont trop profonds sans doute, et que notre enfantillage de poètes ne peut se hausser à leur caractère d’hommes d'action ! A quoi bon les nommer? il n’y en a pas un de la troupe, depuis le premier rôle jusqu’aux utilités, en passant par le valet et par le traître, dont nous ne connaissions les ficelles grosses comme des câbles. Eh! c’est notre métier de fouiller les cerveaux et les cœurs, d’analyser le cadavre humain. Donnez-nous un homme, le plus adroit, le plus ambitieux, le plus brave, nous le mettrons sur la dalle de notre amphithéâtre et nous vous dirons ce qu’il a dans le crâne. De la fumée, du son, et pour les meilleurs une fêlure.

Nous sommes donc la grande force, avec notre encre et nos plumes. Les hommes politiques le savent bien, et c’est pour cela qu’ils affectent tanf de mépris. Nous tenons les oreilles et nous tenons les cœurs. Quand un artiste se lève, un frisson passe sur le peuple, la terre pleure ou s’égaye : il est le maître, il ne mourra plus, les siècles sont à lui.

Sans doute, cet écrivain terait peut-être une mauvaise figure au pouvoir. Il a parfois négligé l’escrime et l’équitation, ce qui le rendrait gauche, les jours de revue. D’ailleurs, il confesse qu’il n’a aucune puissance politique, à ce point que s’il se présentait comme député, on lui préférerait certainement quelque imbécile. Les gardes champêtres eux-mêmes refusent de lui obéir. Comme il n’a persuadé à personne que le salut de la France est dans son précieux individu, il peut se moucher à son gré, changer de linge et d’opinions, sans ébranler la patrie. En un mot, il ne compte pas dans la machine gouvernementale, il n’a pas d’action immédiate sur le présent. Mais quelle revanche, le lendemain !

Allons, messieurs, gouvernez, faites de l’histoire! Nous sommes là, comme greffiers, et nous écrivons. Seulement, prenez garde! A Rome, nous nous appelons Juvénal, et nous écrivons des satires. Sous la Restauration, nous signons nos pamphlets du nom de Paul-Louis Courier; et, au 2 décembre, nous sommes Victor Hugo, nous souffletons l’Empire naissant du cri sublime des Châtiments.

Eh bien! à la place de nos gouvernants, je serais plein d’inquiétude. Il y a, parmi les hommes politiques du jour, trop de grotesques et trop de petits hommes. Cela finira par tenter quelques bonnes plu*

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mes. Vraiment, on n’abuse pas à ce point de la médiocrité, on n’apporte pas des sujets dJune drôlerie si extraordinaire, lorsqu’on affecte la haine de la littérature. Tremblez de ne pas mourir tout entiers et de vivre par nous !

Disparaître à jamais, tomber dans ce gouffre de l’histoire où de plus grands que vous dorment de l’éternel oubli, c’est encore le rêve le plus doux que vous puissiez faire. Vous nous appartenez, et si nous vous prenons, vous resterez cloués dans nos œuvres. Nous ne sommes rien, vous nous dédaignez parce que nous ne disposons pas même des voix d’une commune. Enfants que vous êtes ! nous disposons des peuples, et c’est nous qui donnons la gloire. Achille, le bouillant, et Ulysse, le politique, ne seraient pas, si Homère ne les avait chantés.

Ah! de tout mon cœur, de toute ma volonté, je voudrais mettre l’intelligence sur le plus haut sommet et l’adorer. Je voudrais lui sacrifier le corps, je voudrais l’imposer dans la forme de la pensée écrite, qui est la forme la plus réelle et la plus durable. Je lui ai donné toute ma vie, j’en ai vécu et j’en mourrai. Si je suis injuste parfois, c’est que je l’aime trop, et si je vaux quelque chose, c’est aussi qu’elle me consume de passion. Il n’y a que la pensée écrite. Le reste n’est qu’agitations vaines, que visions d’une heure emportées par le vent.

Ce n’est plus un Messie, c’est la Vérité, qu’attendent les nations modernes. Et les nouveaux pro-

phètes qui en annoncent la venue, ne donnent plus leur sang, dont nous n’avons que faire ; les nouveaux prophètes, savants et écrivains, donnent leur encre, qui féconde notre intelligence.

VICTOR HUGO

Un jeune poète me disait, en parlant de Victor Hugo :

— Nous voulons qu’il s’endorme dans son rêve de souveraineté littéraire, dans la pensée que les lettres françaises ont uniquement préparé sa venue, et qu’après lui elles s’arrêteront. Nous voulons qu’il se croie jusqu’à la dernière heure le seul bon, le seul grand, le seul impeccable, le seul éternel. Nous voulons qu’il ne se doute jamais lui-même de ses défaillances, qu’il ne se sente pas vieillir; et plus il baissera, plus nous l’envelopperons d’une telle chaleur d’enthousiasme, que son agonie sera comme une résurrection.

Rien de plus touchant. C’est l’histoire d’un père de famille adoré des siens. Quand l’âge est venu, on lui cache, on lui facilite les infirmités. Tous s’immolent, les garçons et les filles se plaignent de leurs vingt ans, pour exalter ses trois quarts de siècle. Chacune de ses paroles est acclamée. C’est l’aïeul, et l’on jette sur sa misère humaine le manteau des

fils de Noé, on respecte en lui l’honneur et la gloire de la famille, jusqu’à mentir. Mensonges pieux, injustices attendrissantes, abnégation filiale du présent devant le passé.

Et voilà comment Victor Hugo a, aujourd’hui, cette situation d’aïeul dans notre littérature. Lui seul reste debout d’une époque disparue. On ne lui tient pas compte seulement de sa gloire, on voit en lui toute la gloire de son âge. Sans parler des admirations intéressées qui se chauffent à ses rayons, nous l’adorons tous, dans un orgueil patriotique. Sa longue vie a désarmé ses adversaires. A quoi bon le discuter encore? Il n’entendrait pas, et tout doit être toléré à son continuel labeur et à son grand âge. Les passions politiques se taisent, les passions littéraires patientent. 11 n’a plus autour de lui que ses enfants et ses petits-enfants, très respectueux, évitant de lui parler de leurs idées et de leurs passions nouvelles, l’approuvant toujours, même dans l’absurde, remettant au lendemain de sa mort l’affirmation de leur personnalité et de leur volonté.

Certes, dans cet accord tacite de notre famille littéraire, dans ce complot de religieuse tendresse, c’est un rôle cruel que de se lever pour réclamer au nom de la vérité outragée. Ainsi, je viens de lire l’Ane, la dernière œuvre de Victor Hugo. Sans doute, je pourrais me taire ; mais, dans ma bataille, me taire, c’est accepter. Et si je parle, devrais-je mentir à tout ce que je sens, à tout ce que je crois? L’aïeul disparaît, je ne vois plus qu’un homme d’erreur dont l’influence menace aujourd’hui l’intelligence française.

VICTOR HUGO

Je me révolte qu’on ait étranglé sur l’autel de cet homme tous les autres poètes, et Musset, et Lamartine. Chateaubriand, dont il est le fils, n’est plus qu’un escabeau sous ses pieds. Quant à Balzac, il fait sourire les dévots. Victor Hugo, et c’est assez. Il incarne tout. On le sacre grand poète, grand dramaturge, grand romancier, grand critique, grand philosophe, grand historien, grand politique , ou, pour mieux dire, on lui donne le siècle de haut en bas, de long en large ; il serait à lui tout seul le dix-neuvième siècle. Je ne raille pas, je résume une opinion courante.

Eh bien ! le respect m’échappe, devant cette énormité. J’aime mieux passer pour un mauvais cœur et rester un homme de bon sens. Si, dans une vingtaine d’années, quelqu’un me relit, je ne veux pas qu’il éclate de rire. Et puis meurent les convenances, les égards, les sentiments, meurent nos orgueils et nos gloires, pourvu que la vérité soit! Il n’y a que la vérité. 11 faut aller à elle quand même, en marchant sur les siens, et dans la mort de tout ce qu’on a aimé.

Victor Hugo l’homme du siècle ! Victor Hugo le penseur, le philosophe, le savant du siècle! et cela au moment où il vient de publier l’Ane, cet incroyable galimatias, qui est comme une gageure tenue contre notre génie français! Mais, en vérité, aux plus mauvaises époques de notre littérature, dans les quintessences de l’hôtel de Rambouillet, dans les périphrases de l’école didactique, jamais, jamais, entendez-vous! on n’a accouché d’une œuvre plus ba-

roque ni plus inutile. Tant pisl je romps le pacte, je dis à voix haute ce que tout le monde se contente de penser très bas.

Voyons l’homme du siècle, dans cet Ane phénoménal. Le poème est quelque chose comme un conte philosophique. Un âne s’est mis à l’école et a épuisé toutes les sciences. Je dis cela en une ligne; mais le poète s’étale avec un luxe débordant d’érudition, de cette érudition qui déterre des noms et des faits inconnus aux bourgeois. C'est ce que j’appellerai encore l’érudition romantique. Connaissez-vous Sali an, Euctemon, Alirune, Batiras, Chiffletius, Plancarpin, Pitsœus, Boctoner, Théétète, Brovius, Xénarchus, Sabbathius, Molaribus ? Non. Eh bien! Victor Hugo les connaît, et c’est une supériorité évidente qu’il a sur la presque totalité de ses lecteurs. Son âne a donc tout lu, tout étudié ; il a passé par toutes les écoles, a reçu des leçons de. toutes les intelligences; et cet âne est pris d’une grande irritation contre le savoir humain, qu’il nie carrément, avec une amertume de bête dérangée dans la sérénité heureuse de son ignorance.

Mon Dieu ! c’est là une fantaisie comme une autre, d’une originalité et d’une distinction douteuses, mais qu’en somme un écrivain pouvait se permettre. La Fontaine en aurait fait une jolie fable et Voltaire se serait amusé à en tirer un conte exquis d’une dizaine de pages. Le malheur est que Victor Hugo ne l’entend point ainsi. Quand il tient son âne, il ne le lâche plus® Son âne devient la bête de l’Apocalypse elle-même ; il enfle son âne jusqu’à en emplir l’espace. Et voilà la bête monstrueuse lancée dans un galop d’éléphant, écrasant tout, faisant de l’esprit à tout effondrer. Ce

VICTOR HUGO

n’est plus le joli petit âne de nos campagnes, si gai et si brave, d’un comique bon enfant; c’est une mécanique énorme, bourrée de mots, dont on entend grincer les rouages, et qui n’a pas même la naïveté d’un jouet d’enfant.

Gomment donner une idée du long discours de cet âne, quelque chose comme deux mille vers, la matière d’un drame en emq actes? Imaginez tous les lieux communs, qui, depuis des siècles, traînent contre le néant de la science et contre les infirmités de l’homme; cousez ces lieux communs ensemble, au hasard; ajoutez les digressions les plus saugrenues, répétez pendant trois pages la même vieille idée, dans des vers de plus en plus stupéfiants. Et vous obtiendrez cette œuvre, qui est le comble de l’extravagance dans la banalité. Il faut dire courageusement ces choses, pour tirer l’esprit français d’un pareil guet-apens.

Le procédé du poète est simple. Il ramasse les rengaines dont aucun de nous n’oserait se servir. Par exemple, son ânê se fâche contre les pédants, les collèges, les grimoires qui abêtissent les enfants ; il tonne contre les livres, les gros livres surtout, beaucoup plus coupables, paraît-il, que les petits livres; il déblatère sur l’attitude que la foule prend à Y ard des hommes de génie ; il juge enfin avec sévérii la conduite de l’homme vis-à-vis de la création la société et de lui-même. Tout cela est d’une nom auté douteuse, je le répète, et le pis est que l’âne i aoporte aucune idée, aucun argument.

Nous pataugeons en plein rabâchage Seulement, le poète intervient et nous donne du rabâchage sublime. Les choses les plus plates prennent des

CNE CAMPAGNE.

allures tonitruantes. Calino se double d’Isaïe. Gela serait très médiocre, si c’était dit simplement; mais, comme le poète dit les choses avec une enflure extraordinaire, cela devient absolument illisible. Je défie une femme d’aller jusqu’au bout. C’est consternant. J’ai cru entendre Malbrongh s'en va-t-en guerre, joué dans les trompettes du jugement dernier.

Et j’arrive au penseur, au philosophe, au savant. Nous connaissons l’opinion de l’âne : l’homme est un infirme, la science est un poison. Sans doute, c’est une bête qui pense de la sorte; mais il faut entendre que le poète se sert de cette bête pour dire ses propres pensées. Gela se sent à la façon complaisante dont il fait parler son âne ; il lui prête son style et J’approuve de la tête.

Dès lors, quel étrange testament philosophique nous donne là ce fameux homme du siècle, cet esprit qui résume, dit-on, notre époque ! Comment ! nous luttons, nous travaillons, nous avons conquis la méthode et nous avançons à pas de géant dans toutes les connaissances! Gomment! en cent années à peine, des sciences se sont créées et ont grandi, une évolution superbe a lancé l'humanité à la conquête du vrai! .Et c’est justement l’heure que cet homme choisit pour lâcher son âne et lui faire insulter la science! Mais cet homme n’est pas des nôtres ! Mais il n’est pas même du siècle, lui qu’on veut nous présenter comme l’homme unique du siècle, l’incarnation du génie moderne ! Il appartient au moyen âgo‘

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il n’entend absolument rien à nos croyances et à notre labeur.

Sans doute, le poète n’en reste pas aux négations irritées de lâne. J’ai oublié de dire que les discours de la bête s’adressaient au philosophe Kant; aimable symbole qui met aux prises la métaphysique et la brute gorgée de savoir. Lorsque l’âne est retourné avec volupté a ses chardons, voilà Kant plongé dans la tristesse, ébranlé et honteux. Et c’est alors que le poète intervient pour dire le dernier mot, pour se prononcer entre l’animal et le philosophe. Écoutez l'Évangile selon Victor Hugo. Ceci est ce que nous devons croire et ce que nous devons espérer.

Oh ! ma tête, ma tête ! Le poète appelle cela : sécurité du penseur. Il est vraiment facile à rassurer, si des croyances aussi vagues lui suffisent. Après avoir déclaré que nul, hors Socrate et le Christ, n'a encore compris « l’ascension ténébreuse de l’homme », ce qui semble indiquer que lui, troisième, a compris cette ascension, il nous déclare solennellement que « le bleu sort de la brume » ; il ajoute que « pas un pli du rideau du temple n’est perdu » ; puis, dans le cas où il n’aurait pas été compris, il nous crie : « Laisse passer l’éclipse et tu verras l’étoile. » Maintenant, si vous le poussez encore, il pourra vous dire que « le verbe a pour racine obscure les algèbres » ; et il daignera même vous apprendre que « du fond de l’idéal. Dieu serein nous fait signe. » Mais, cette fois, il faut que vous soyez convaincu, car je ne trouve plus que cet argument : « un chaos est l’œuf noir d’un ciel », et cet autre : « l’ange a pour chrysalide une hydre ». Voilà !

En vérité, de qui Victor Hugo prétend-il se mo-

quer ? Après avoir fait le procès au savoir humain, il vient tranquillement nous offrir comme solution je ne sais quelle migration des âmes d’astre en astre, quelle métempsycose doublée de panthéisme et accommodée au jus romantique de 1830. Et il se dit plein de sécurité, et il semble nous prendre en pitié, parce que nous nous adressons à la science pour connaîire les vérités de l’homme et de la naturel Mais encore un coup, cet homme n’est pas des nôtres! Qu'on nous dise de quel monastère du douzième siècle il sort avec son déisme nuageux, ses cauchemars de moine secoué de fièvre mystique!

Victor Hugo veut-il savoir quelle aurait été la conclusion du véritable homme du siècle ? Le penseur, le savant accepterait son âne, si cet âne représente, non pas la science, mais l’indigestion des connaissances fausses et des disputes inutiles. Il accepterait également le philosophe Kant, si le poète a voulu incarner en lui la vanité de la métaphysique. Mais, à la dernière page, la scission serait complète, car le penseur, le savant ne parlerait pas, en style de sybilie, des échelons de nuit et des marches de lumière qui conduisent de l’ombre affreuse à la sphère céleste. 11 dirait beaucoup plus simplement à l’âne et à Kant :

« Renoncez à l’empirisme, brûlez les vieux bouq ins qui procèdent du surnaturel, remettez-vous à l’étude de l’homme et de la nature, et n’ayez plus que deux outils : l'observation et l’expérience. Tout le siècle est là. Peut-être nous trompons-nous en -

VICTOR HUGO

core, mais il serait lâche de le croire. Puisque notre loi est le travail, allons devant nous courageusement. Les résultats sont déjà superbes, nous entrons dans la vérité, grâce à la méthode scientifique appliquée en tout et partout. Les faits seuls doivent exister pour nous, c’est par la connaissance exacte des faits que nous serons libres et forts. »

Tel est le langage d'un homme du siècle. Certes, Victor Hugo est une âme tendre, lorsqu’il rêve le baiser universel des peuples, la fin des guerres, l’arrivée de l’humanité dans une cité de lumière où tout le monde vivrait en pleine béatitude. Mais cette vision du poète montre combien peu il a le cerveau d’un penseur et d’un savant. A mesure que l’âge est venu, il est tombé davantage dans une humanitairerie de bon vieillard. C’est ce que j’appellerai le gâtisme humanitaire. Il a pleuré sur les petits enfants en grand-père attendri. Il a pleuré sur les peuples, il a pleuré sur la République, il a pleuré sur Dieu II est devenu le plèur ou plutôt le sanglot universel, car il est resté tumultueux. Et je comprends qu’il tienne en pitié les savants, car il a une solution toute prête et bien simple : c’est de monter les uns et les autres dans le soleil et de nous y embrasser. Pourquoi ne faisons-nous pas cela?

Ah ! l’étrange philosophe, l’incroyable penseur, qui en est à l'attitude symbolique de Dante, et que des farceurs voudraient nous faire accepter comme l’expression de notre génie moderne ! Allons donc ! est-ce que nous avons besoin de nous planter sur un rocher et de jouer les prophètes, quand nous croyons avoir aujourd’hui une vérité à dire! Les prophètes sont morts avec le surnaturel ; il ne reste que des

observateurs et des expérimentateurs. Claude Bernard n’a pas chevauché un aigle pour annoncer la bonne parole. Le cas de Victor Hugo est purement physiologique. Il y a eu quelque lésion du génie dans ce crâne. L’homme s’est cru dieu, et il annonce gravement, comme autant de vérités, les incroyables enfantillages de ses rêveries séniles.

Ce que je ne comprends pas, c’est que des républicains positivistes écoutent de pareilles choses, sans éclater de rire. Je me suis promis de ne jamais aborder la question religieuse dans ce journal, et je me contente de signaler l’attitude singulière de quelques gaillards de ma connaissance, qui s’aplatissent devant Victor Hugo, lorsqu’ils traquent Dieu et ses Saints. Ils ont la mauvaise foi de l’exalter comme penseur, tout en pensant eux-mêmes radicalement le contraire de ce qu’il pense. La vérité est que Victor Hugo, qu’il le veuille ou non, est un croyant des anciens âges, un chevalier d’autrefois, parfaitement perdu dans notre siècle de science, dont il ne comprend ni la vraie besogne, ni la vraie force.

Je ne serai pas assez cruel pour conseiller à quelqu’un de lire Y Ane. Mais, si quelqu’un s est risqué, de bonne foi qu’il dise ce qu’il a bien pu en tirer. Cela échappe même à toute discussion sérieuse. C’est colossal et vide. Nostradamus semble avoir passé par là. Et, au milieu de ce pathos, de ces encombrements de mots, parfois un grand vers lyrique s’envole avec un bruit sublime. Le poète de génie s’est réveillé ; car voilà son lot, sa gloire immortelle : il a été et restera notre plus grand poète lyrique.

Penseur, philosophe, savant, jamais ! Mais rliétoricien prodigieux, poète roi! Si la pensée du siècle

VICTOR HUGO

n est pas à lui, il a empli son âge d’une musique de mots retentissante, telle que les hommes n’en avaient peut-être jamais entendue de semblable. Aujourd’hui encore, dans ces livres de sa vieillesse qui nous consternent, on retrouve quand même le formidable forgeron d’hémistiches, dont le marteau sonne avec un vacarme de bronze et d’or.

Et voilà mon triste devoir rempli. La jeunesse nous écoute, elle a plus besoin de vérité que de respect. Il faut lui enseigner la haine des idoles, surtout des idoles de rêverie humanitaire. Gela ne suffit pas, de prêcher un idéal de bonté et de concorde, et il y a danger à attendre un avenir de poésie qui ne se réalisera jamais. Le vrai courage est de se mettre à l’œuvre pour conquérir le possible, dans les réalités de ce monde. Telle est la besogne de notre siècle. Telies sont aussi les raisons qui me forcent à me lever devant ce grand vieillard, si plein de gloire, et à protester contre son enseignement. L’avenir me jugera.

IMPUISSANCE DE LA CRITIQUE

N’est-ce pas un des créateurs, un des maîtres de jr presse contemporaine qui soutient l’impuissance radicale des journaux, en matière d’opinion publique? Cette théorie a un grand poids, venant d’un polémiste dont la vie entière s’est passée dans les batailles du journalisme. Eh bien ! on pourrait dire, avec autant de raison, que la critique littéraire est absolument impuissante, qu’elle n’a pas de prise sur les lecteurs, et qu’en fin de compte elle ne fait ni le succès ni l’insuccès des écrivains.

Seulement, il faut s’entendre. Je donnerai ici ma façon de voir personnelle, et je m’en tiendrai à une vérité de M. de la Palisse. Ces belles vérités de M. de la Palisse ont pour elles d’être l’évidence même et de n’entrer dans la pratique de personne. Tout le monde les accepte comme des bêtises qui vont de soi ; mais ils sont rares, ceux dont le cerveau s’accommode des bonnes grosses naïvetés, nettes et simples. Donc, selon moi, la critique se trouve impuissante, toutes les fois que, par hypocrisie ou

IMPUISSANCE DE LACRÏTIQUE.

sottise, elle reste dans l’erreur; au contraire, elle devient une arme terrible, dès qu’elle fait la lumière sur une œuvre ou un homme, dès qu’elle constate ce qui est, avec une rigueur scientifique.

C’est ce que je veux démontrer aujourd’hui.

Voyez ce qui se passe dans nos journaux. Nous avons toute une bande d’écrivains médiocres, que la critique couvre d éloges. Il y a unanimité sur leur compte, on les déclare sympathiques, et dès lors il est entendu qu’on encouragera leur petit commerce avec des sourires paternels.

Cela s’explique très bien. Les médiocres, d’abord, ne gênent personne ; on peut les pousser, sans craindre d’être jamais bousculé par eux. Puis, ce sont d’ordinaire d’aimables hommes, très souples, distribuant des poignées de mains, ayant trop besoin de tout le monde pour courir le risque de se créer un seul ennemi. Il est donc fort naturel que la critique se montre tolérante pour des auteurs qui font métier d’être inoffensifs et de vivre en bons compagnons.

Aussi est-ce chose réglée. Quand un de ces médiocres fait jouer une pièce ou publie un roman, on peut prévoir à l’avance le jugement de la critique. 11 y a des clichés tout prêts. On parle du talent honnête de l’auteur, du grand succès de l’œuvre ; et cela sans discussion aucune. Un critique qui s’aviserait de protester, étonnerait et indignerait ses confrères. A quoi bon? n’est-il pas convenu que l’auteur a du talent, ne le dit-on pas dans tous les journaux, depuis

des années? Il est inutile et dangereux de changer les choses établies.

Maintenant, je ne prétends pas que U us les critiques soient des imbéciles. Beaucoup savent parfaitement à quoi s’en tenir. Au lond, ils ont souvent peu d’estime pour l’écrivain dont ils font un grand éloge. Mais, que voulez-vous ! il y a tant de circonstances à ménager ! On est camarade, on appartient au même journal, on dîne dans les mêmes maisons ; sans compter qu’il s’agit parfois de soutenir un coreligionnaire politique. Ajoutez la volonté de ne pas troubler sa vie, en remuant des questions qui intéressent très peu de monde et en affichant la sotte prétention de dire la vérité, lorsque tout le monde l’enguirlande pour la mieux cacher. Rien ne semble plus facile que de dire la vérité ; pourtant, c’est là une besogne très rude, puisque si peu de gens osent y risquer la paix de leur existence.

Il semblerait donc que les médiocres bons enfants, soutenus par toute la presse, qui tambourine leurs succès et jette des matelas sous leurs chutes, devraient être les écrivains les plus aimés du public. Si la critique avait par elle-même la moindre puissance, il est évid(B, qu’elle imposerait les médiocres, en faisant acueter leurs livres et en emplissant les salles où se jouent leurs pièces. Mais pas du tout, c’est ici que nous constatons une première fois l’impuissance absolue de la critique, lorsqu’elle ment.

Elle a beau enfler ses louanges, s’entendre d’un bout de la presse à l’autre pour duper les lecteurs et les spectateurs; même ceux-ci, cédant d’abord à cette pression, ont beau faire, dans les premiers

impuissance de LA CRITIQUE. 57

temps, un semblant de succès à l’œuvre : bientôt la vérité éclate avec une force invincible. La presse continue à applaudir ; mais l’opinion s’est fixée,* silencieuse, inexpugnable. Elle peut mettre vingt ans à triompher au grand jour, elle n’en existe pas moins dès lors, et elle ne cessera plus d’agir pour la victoire du vrai.

De là vient, sous les mensonges de la réclame, l’insuccès réel, irrémédiable des médiocres. En somme, leurs livres ne se vendent pas, leurs pièces ne font pas d’argent. Tout le tapage des critiques amis se meurt dans un silence glacé. Du jour au lendemain, l’oubli se fait. C’est que le public se désintéresse, et seul le public donne la gloire. Telle est donc, dans ce premier cas, l’impuissance de la critique, impuissance radicale à donner du talent aux gens qui n’en ont pas, impuissance à faire vivre des œuvres sans vie, qui tombent tout de suite au néant.

Passons à un autre cas, moins fréquent, mais décisif.

Voici à présent un écrivain qui se produit avec un tempérament original et fort. L’accent personnel de ses œuvres déroute et inquiète ; cela, ne ressemblant à rien, paraît monstrueux. En outre, cet écrivain est un solitaire ; il vit en dehors des camaraderies. sans songer à se ménager des amis dans la presse. Parfois même, passionné de vérité, il lui arrive de juger ses confrères avec une franchise trop rude. Quelle va être l’attitude de la critique, à l’égard de cet écrivain?

Mon Dieu ! c’est une vieille histoire. Tous les grands écrivains y ont passé, Corneille avec le Cid , Molière avec Tartufe , Racine avec Phèdre , Balzac avec ses romans, Hugo avec ses premières poésies et ses drames. L’attitude de la critique a été et sera éternellement la même.

C’est un effarement. D’abord, pourquoi cet écrivain pense-t-il et exprime-t-il d’une façon autre que tout le monde ? Gela fait sauter les gens, les tire désagréablement de leurs sensations habituelles. Puis, il se permet des audaces abominables, il va au fond du cadavre humain, il ose dire tGut ce qui est; et l’indignation arrive contre un homme qui ne garde pas les convenances des médiocres. Enfin, s’il pousse la prétention jusqu’à ne pas se laisser égorger sa » crier ; si, comme Corneille, ildéfend son Çiden écrasant les impuissants qui l’attaquent, c’est un haro universel, une levée générale de boucliers, au milieu d’un vacarme affreux.

Alors, toute la critique emboîte le pas et marche au solitaire. De même que, tout à l’heure, elle s’entendait pour couvrir les médiocres de ses pâles fleurs, des formules clichées de son admiration ; de même, pour abattre l’écrivain original, elle emploiera les éternels lieux communs, qu’elle se passe de main en main, sans les renouveler jamais Dès qu’un tempérament littéraire paraît, la presse, dérangée et inquiète, l’exécute sans étude, sans analyse aucune, en trois ou quatre phrases.; et, à partir de ce moment, le ton est donné, chacun à la file répète les trois ou quatre phrases, pas un n’a l’idée de revenir aux documents et d’avoir une opinion par lui-même. C’est une grêle d’injures, toujours semblables, un

IMPUISSANCE DE LA CRITIQUE. 59

galop de troupeau tombant à la file dans le même trou. La bêtise du Paris spirituel s’en mêle, des mots très fins circulent, le coup de folie devient navrant.

Sous ce furieux assaut de toute la presse, quel est le sort de l’écrivain? Le pauvre homme doit être écrasé, n’est-ce pas? Songez qu’il a tout le monde contre lui, les gens d’esprit comme les imbéciles. On le blâme pour ce qu’il écrit et pour ce qu’il n’écrit pas ; on lui prête les intentions les plus saugrenues et les plus honteuses ; on le juge en l’air, d’après le mannequin qu’on s’est fait, sans jamais le lire; on l’égorge avec les légendes absurdes qui circulent sur ses œuvres et sur lui-même. C’est évidemment un homme perdu ; il ne saurait sortir en vie d’un tel massacre. Eh bien, nullement : l’écrivain reste souriant et debout. A chaque nouvelle volée de projectiles, de pavés et de poignées de lange, on est stupéfait de le voir gai et fort sous le soleil, sans rien de cassé, sans même rien de sali.

Que se passe-t-il donc? Mon Dieu! une chose bien simple. C’est que pas une des armes de la critique ne porte, parce que pas une ne vise logiquement l’écrivain. Elles passent toutes à droite, à gauche, ou plutôt elles tombent dans la boue, à ses pieds. Il ne suffit pas d’accuser un homme des forfaits les plus épouvantables ; encore faut-il que cet homme ait commis ces forfaits, pour qu’il soit un gredin. Or, la critique se montre d’une bien grande naïveté, quand elle semble croire qu’il lui suffira de nier le talent d’un homme, pour que cet homme n’ait réellement pas de talent. Les faits la démentent, et 1 • public finit toujours par obéir aux faits.

Ainsi, nouvelle impuissance de la critique, dans ce second cas. Si elle ment, si elle ne rend pas à un écrivain la justice qui lui est due, elle se suicide elle-même, elle perd toute son autorité sur les lecteurs. Dès lors, elle tombe dans le mépris, elle n’est plus que du tapage dont profitent ceux mêmes qu’elle veut étrangler.

Tels sont les faits. Impuissance de la critique à faire d’un auteur médiocre un auteur de génie ; impuissance toute aussi grande à faire d‘un auteur de génie un auteur médiocre. Dès qu’on se trompe ou qu’on veut tromper, on n’a plus aucun pouvoir. La conclusion est aisée : seule, la critique qui dit la vérité, toute la vérité, prend une puissance énorme et décisive.

Vous avez un écrivain à juger. N’écoutez pas ce qu’on a pu écrire sur lui, ne tenez pas compte de l’opinion courante. Lisez ses œuvres avec soin, en prenant des notes; tâchez de connaître son tempérament, ses habitudes, ses goûts. Et, quand vous aurez épuisé les documents, faites l’anatomie de l’homme et des œuvres, constatez ce qui est. Cela sutfit. Votre étude restera, si vous avez tout dit, parce que les faits restent forcément.

Et c’est ici qu’apparaît la puissance terrible de la critique. Vous pouvez être le seul de votre avis ; si vous avez mis le doigt sur une vérité, si vous avez porté un jugement juste, rien ne saurait l’effacer, ni les hommes, ni les siècles. Cela est, cela restera ainsi. Nous ne sommes plus là dans la fantaisie des

IMPUISSANCE DE LA CRITIQUE

chroniqueurs, dans les partis-pris des critiques graves et effarouchés, dans les calembours des reporters; nous sommes dans le vrai, et l’on peut huer, se fâcher, remuer la boue pour troubler l’eau, le vrai demeure inébranlable et victorieux.

Je n’entre pas dans les nécessités du journalisme. Des garçons de beaucoup d’esprit prennent le soin de compter avec leurs lecteurs. Ils prétendent connaître leur public. Pour garder leur influence sur lui, pour soigner leur succès, ils s’arrangent de façon à le flatter, en disant comme lui, ou du moins en le ménageant dans ses goûts. De là viennent des attaques ou des éloges qui nous surprennent parfois, nous qui sommes dans la coulisse. Nous nous étonnons que tel critique, homme de bon sens et d’aimable scepticisme, ait pu écrire des pages étranges, où nous ne retrouvons rien de lui. L’explication est simple: le gaillard a voulu faire plaisir aux abonnés de son journal.

Eh bien, j’estime que les abonnés ne lui en savent pas gré. Ces complaisances finissent toujours par tourner mal. Il ne faut pas croire le public avide de mensonges. Les vérités le bousculent, et il arrive qu’il proteste et s’emporte d’abord ; mais laissez-le réfléchir, les vérités s'imposent et le ravissent. Personnellement, je m’imagine qiie les lecteurs aiment à être remués, dans le train-train quotidien de leurs idées ; cela les passionne, les instruit, les pousse en avant. Et c’est pourquoi je n’ai jamais hésité à dire tout ce que je pense, même lorsque je me doute que beaucoup de mes lecteurs ne pensent pas comme moi. Je crois agir en honnête homme et même en homme habile.

Oui, le mot est lâché: c’est être au fond très habile que de dire toujours la vérité. D’abord, on ne sait pas combien cela est commode. Partez avec cette idée : « Jamais je ne mentirai », et aussitôt votre route va tout droit; aucune incohérence, aucune contradiction à redouter. Puis, le succès ost quand même au bout. Gela est mathématique. Le savoir, l’esprit, la souplesse, demandent une culture pour réussir. La vérité triomphe par sa propre force. Écrivez une page vraie, elle est éternelle.

Yoilà ce que dit M. de la Palisse, et ce que tout le monde trouvera d’une évidence bête. Le malheur est qu’il faut, à chaque instant, démontrer cette évidence.

Ah ! le triste spectacle que nous offre journellement la presse, avec sa critique de mensonge et de radicale impuissance! C’est un drame dont la critique acclame la première représentation et qui tombe misérablement devant le public. C’est une lecture faite à grand tapage dans un salon littéraire, accueillie avec un enthousiasme de commande, que les lecteurs ne comprennent plus, quand ils ont l’œuvre entre les mains. C’est le poème d’un grand poète vieilli, que tout le monde trouve illisible, mais que tout le monde met au rang des anciens chefsd’œuvre, à la stupéfaction des quelques naïfs de bonne foi. C’est ainsi, à chaque heure, des compromis, des complaisances, des injustices qui salissent la critique et qui la font choir dans le dégoût des honnêtes gens.

IMPUISSANCE DE LA CRITIQUE

Comment voulez-vous que le public vous écoute et vous respecte, s’il est obligé de casser ainsi chacun de vos. jugements ? Vous célébrez les œuvres qui l’ennuient, vous assommez celles qui le passionnent. Vous vous mettez à deux ou trois douzaines pour étrangler les hommes de mérite, tandis que vous cherchez à imposer la nullité des hommes médiocres. Et vous vous démentez les uns les autres, et vous n’avez personnellement aucune base, aucune méthode solide, et vous cédez à toutes les influences, individuelles, mondaines, politiques! Voilà pourquoi la critique est impuissante, voilà pourquoi vos articles ne peuvent rien pour le succès ni pour l’insuc1 cès des œuvres. Ce sont des feuilles sèches que de vent emporte.

La critique n’a d’action que dans la vérité. Une œuvre est inférieure: elle la tue en le constatant, sur des preuves. Une œuvre est grande: elle la consacre, en établissant le comment et le pourquoi de ses qualités. Si elle sort de cette besogne de franchise, la critique n’est plus qu’une prostituée qui se vend ou qui se donne aux caprices des passants.

FUTUR MINISTRE

Parmi nos ambitieux politiques qui montent péniblement au mât de cocagne du pouvoir, il en est un que je suis avec amour, depuis bien des années. C’est M. Charles Floquet.

Celui-là n’a rien d’un bohème. Peut-être bien, à l’époque déjàlointaine de ses premiers appétits républicains, a-t-il fréquenté les cafés où l’on se partageait la France; car il est homme de tactique à ne négliger aucune occasion d’assurer son succès. Mais il est de sang bourgeois, il doit avoir l’horreur des irréguliers, et je m’imagine qu’il s’est juré à lui-même d’arriver par la seule force de sa médiocrité. Pour le peindre d’un mot, il est médiocre avec une rage froide. C’est de l’obstination dans de la nullité.

Étudiez la tête. On dirait le masque de Robespierre écrasé et fondu dans celui de M. Prudhomme. Le front se renverse, le menton avance, avec cette carrure insolente des gens qui n’ont jamais douté d’eux. Tout ce visage sre l’idée entêtée de tenir

FUTUR MINISTRE

de la place, et il garde la pâleur livide des fringales du pouvoir, si lentes à satisfaire. L’homme n’est rien et il veut être tout : voilà ce qu’on lit dans les yeux clairs et vides, dans la bouche contractée, dans les traits durs, amollis par une secrète ruse.

M. Floquet n’a pas connu la misère, les terribles débuts des jeunes hommes pauvres que la province jette sur le pavé parisien. Né en 1828, à Saint-Jean- Pied-de-Port, il appartient à la bourgeoisie riche, il a toujours vécu une vie facile et large. Il n’est pas de ceux qui ont rêvé, dans le froid et la nudité d’une mansarde, des galas ministériels, avec de bons cigares, d’aimables dames et le reste. Lui, dédaigneux des jouissances au milieu desquelles il a grandi, veut le pouvoir pour le pouvoir. Un petit homme en rage, lorsqu’il se trouve à côté d’un homme grand. Il se hausse sur la pointe des pieds, pâle d’impuissance, et il n’est satisfait que s’il peut monter sur une borne, pour dire : « Tu vois, je suis plus grand que toi ! » .

Je ne pense pas que M. Floquet ait jamais eu un abandon. Sa jeunesse a dû être maussade ^t circonspecte. Pour m’en tenir au seul domaine de l’intelligence, il n’a certainement pas fait l’école buissonnière, à l’heureux âge où le cerveau et le cœur battent la campagne. J’ai vainement cherché dans sa jeunesse un cadavre littéraire; pas un vaudeville, pas une ébauche de roman, pas un sonnet; rien, absolument rien !

Ainsi, M. Floquet n’est pas même un de ces ratés littéraires qui se sont jetés dans la politique, après avoir rêvé le livre et le théâtre. C’est un médiocre

sans fantaisie, une ambition têtue de nain qui a passé chaque heure de sa vie à ne pas perdre un pouce de sa taille. Dès le berceau, il a voulu être ministre, et il sera ministre demain, parce qu’on est toujours ministre à un moment donné, quand on le veut et qu’on n’a pas de génie.

Voyez cet homme à l’œuvre. C’est fort instructif, îî semble qu’on a, sous le microscope, un infiniment, petit vivant de quelque grand corps.

Il a employé les deux armes actuelles : la presse et le barreau. Comme je l'ai dit, aucun écart, ni à droite, ni à gauche; aucun besoin d’être aimable, de gagner les gens par de la bonhomie et des grâces. Son instinct d’insecte le conduit seul, le fait avançe ous terre, grâce aux deux lames tranchantes donts il est pourvu. Il plaide et il écrit des articjes. Cela suffit à le pousser.

Le pis est que tout semblait contre lui, à ses débuts dans la notoriété. On se rappelle son fameux cri de : Vive la Pologne! sur Je passage du Czar. Après la première stupeur, Paris entier éclata de rire. Gela semblait profondément comique. On crut à un besoin furieux de tapage. Il y avait bien un peu de ça, sans doute; mais le cri me paraît plus naïf encore que calculé. M. Prudhomme aurait parfaitement crié : Vive la Pologne ! dans une de ses heures d’exaltation démocratique et humanitaire. On trouve là un fond de solennelle bêtise.

Dès lors, M. Floquet entra dans le ridicule. On le plaisanta terriblement sur la Pologne. Puis, on s’at-

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taqua aux chapeaux et aux redingotes qu’il portait, des chapeaux à larges bords, des redingotes à grands revers, qui le costumaient d’une façon théâtrale, en géant de la Révolution. A cette époque, chacun de nos républicains avait choisi son grand homme dont il copiait le profil; l’un était Robespierre, , l’autre Danton un troisième Marat. Si quelqu’un avait alors prédit que M. Floquet serait un jour en passe de devenir ministre, Paris se serait tordu d’un fou rire et l’aurait envoyé à Charenton. Les amis politiques de M. Floquet le tenaient eux-mêmes en admiration médiocre. Je me souviens de l’avoir entendu juger cruellement dans le parti.

Mais, au fond, cette notoriété, si ridicule qu’elle fût, était le commencement du succès. M. Floquet dut le comprendre. Il ne se démonta pas. Plus que jamais il portait la tête en arrière, d’un air conquérant. Le journaliste et l’avocat continuèrent leur besogne.

Que dire du journaliste? Gela n’existe pas. On ignore généralement que M. Floquet a collaboré à un assez grand nombre de journaux. Après avoir fait ses débuts dans les petites feuilles volantes du quartier Latin, il a donné des articles à Y Europe, au Courrier cle. Paris, au 7ew?ps; mais, si l’on veut le connaître, il faut surtout le chercher dans le Siècle . Je crois même que, vers 1874, il fonda un journal à un sou : Le Peuple , qu’il ne put faire vivre. C’est bien le polémiste le plus gris, le plus lourd, le moins correct qu’on puisse rencontrer. Les idées de tout le monde se bousculent dans des phrases monotones et désespérantes de longueur. Au demeurant, le vide, des cendres froides, et pour unique person-

nalité cet accent aigre qui est l’homme tout entier.

Si nous passons à l’avocat, nous retrouvons la même voix revêche. Il n’en estpas, au Palais, qui sonne avec plus de sécheresse. C’est une de ces voix exaspérantes jusqu’à faire condamner un innocent. D’ailleurs, M. Floquet appartient à cette école où le salut du client n’est rien et où l’ambition de l’avocat est tout. Il s’agit uniquement de poser sa candidature à a députation, la première marche du pouvoir. Aussi le voit-on dans tous les procès politiques : il débute dans le procès de l’Hippodrome et de l’Opéra-Comique, paraît plus tard dans le procès des Treize, puis dans la retentissante affaire de Victor Noir. C’est une tactique. La fortune de M. Gambetta a tourné les têtes, au Palais, et de même qu’après Napoléon, tous les ambitieux rêvaient l’épaulette de sous-lieutenant, de même aujourd’hui les ambitieux se voient tous à la barre, enlevant la mort d’un client aux applaudissements de la France.

Journaliste sans talent, avocat sans éloquence et sans autorité, M. Floquet n’en faisait pas moins son chemin, prenant son rang dans le parti démocratique, comme une non-valeur qui, un jour, serait utilisée ; car, dans tous les partis, il faut de ces hommes pour boucher les trous, en attendant que les forts, s’il y en a, veulent bien accepter les responsabilités.

Notre journaliste et notre avocat ne se servait donc de la plume et de la parole que pour arriver à la Chambre. C’est une ambition de longue date; il s’est

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dit: « Je serai député », comme d’autres se disent : «Je serai poète ». En effet, sous l’empire, nous le voyons fonder le Comité consultatif électoral, avec MM. Garnier-Pagès, Carnot, Ferry, Héroîd, etc.; histoire de se faire connaître des électeurs. Puis, en 1863 et 1869, il se risque, il se présente dans l’Hérault, où il est battu par le candidat officiel. Enfin, au 4 septembre, sonne l’heure si attendue ; le voilà adjoint au maire de Paris, puis délégué à la Commission des barricades; et, le 8 février 1871, Paris le nomme député.

Merci, mon Dieu ! la France est sauvée I Cependant, elle a manqué ne pas l’être du premier coup, carM. Floquet crut devoir donner sa démission, lors de la lutte de Versailles avec la Commune. Il partit alors pour un voyage d’agrément à Biarritz, fut un instant emprisonné à Bordeaux, revint à Paris se faire nommer conseiller municipal, et rentra à la Chambre en février 1876. Il n’en est plus sorti. Depuis ce temps, la France est tranquille.

Nous retrouvons l’avocat dans le député. À la tribune, c’est la même face pâle, jetée en arrière, avec ses yeux vides et sa bouche crispée; c’est surtout la même voix sèche et irritante, qui plonge l’auditoire dans un vague malaise. Aujourd’hui, la Chambre s’y est un peu habituée; mais, les premières fois on l’écoutait avec une sourde exaspération, à ce poin que la gauche redoutait de le voir monter à la tri bune, car il compromettait les meilleures causes, dès qu’il s’avisait de les défendre.

Comme orateur, il est désagréable, et n’a pas d’autre originalité. Il n’a ni la lucidité de M. Thiers, ni la puissance de M. Gambetta, ni l’onction lettré© de

M. Jules Simon, ni l’argumentation scientifique de M. Clémenceau. 11 plaide sur une question, sans chaleur, sans méthode, un peu au hasard des arguments. Cela est quelconque. Je connais des avocats, en province, qui parlent beaucoup mieux. Et le pis est que la forme est d’une incorrection stupéfiante. Non, jamais on n’a lâché devant une Chambre française un pareil galimatias ; cela devient drôle, h force d’être mauvais. Ouvrez la collection du Journal officie1 , lisez n’importe quel dicours de M. Floquet, comptez les qui et les que , les répétitions, les tournures baroques, et surtout, dans ce massacre de la langue, tâchez de comprendre.

Je sais bien qu’un député n’est pas tenu de savoir parler français. Où çn serions-nous, si l’on exigeait quelque littérature de nos hommes politiques ! Les plus forts, ceux dont la puissance est indéniable, ont ce mépris de la rhétorique et même de la syntaxe. Mais, dans ce cas, lorsqu’on prononce des discours mal écrits, encore faut-il, pour être quelqu’un, que ces discours aient une action grande et indiscutable sur la Chambre. Or, M. Floquet parle mal et n’exerce aucune action. Il est resté d;>ns le troupeau. Il n’a affirmé aucune force pers< nnelle. Lui ou un autre, cela n’importe pas. C’est le néant.

Et cet homme sera ministre demain? Mais sans doute.

Comment! ce journaliste qui n’a pas marqué, cet avocat et ce député sans grammaire et sans puissance, ce type de la médiocrité satisfaite, dont Paris

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hier encore se moquait, arrivera un de ces matins à gouverner la France, par l’unique force de son obstination ? Eh ! oui ! vous êtes vraiment naïf de vous en étonner.

Cela est dans la logique des événements actuels. Le pouvoir est à ceux qui savent le prendre. Les gaillards qui le tiennent aujourd’hui, entendent naturellement le garder, et ils mettent en avant leurs créatures, pour la figuration. M. Floquet est dans le corps des figurants. Lorsque son tour viendra, il traversera la scène, puis il rentrera dans la coulisse. Toute l’histoire est là.

Et le comique de l’aventure, ce que vous n& voudrez peut-être pas croire, c’est que M. Floquet fait des façons pour accepter un portefeuille. Du moins, les journaux qui travaillent à son avènement, laissent entendre qu’il refuse d’être un instrument, qu’il veut vivre au pouvoir, et qu’il n’acceptera donc rien, tant qu’un cabinet ne sera pas certain d’une majorité à la Chambre et au Sénat. Cette attitude, si elle est vraie, est celle de M. Gambetta luimême.

Mais j’estime que M. Floquet, dans sa confiance, joue là un jeu dangereux. S’il se réservait trop longtemps, il pourrait rester sur la paille, comme un fruit trop mûr. Il lui faut se résigner à n’être qu’un outil dans la main de M. Gambetta. Il le sent bien, malgré ses hésitations. Àussi rien n’est-il plus intéressant que de suivre sa tactique de petit homme qui tremble d’être écrasé par les grands et gros hommes ; il se démène, il va en province promener des discours et des conférences, il rend des comptes à ses électeurs, il se fait tambouriner dans deux ou trois journaux.

N’importe ! il agira sagement en prenant demain la place toute chaude de M. Gazot ou de M. Constans, s’il ne veut pas tomber du haut de ses efforts, après trente ans de médiocrité obstinée.

Personne n’échappe à son rôle. Celui-ci est né comparse. Il aura beau abuser du malaise qu’il produit à la tribune, cela n’élargira pas sa personnalité et ne le rendra pas nécessaire. Toutes les situations solides sont prises pour aujourd’hui et pour demain ; il ne reste plus que les trous à boucher. M. Floquet est destiné à entrer dans un ministère par une porte et à en sortir par une autre ; car je ne le crois ni sur la liste sérieuse de M. Gambetta, ni sur celle des autres prétendants. Et, quand il aura été ministre une heure, la farce sera finie, il pourra souffler la chandelle et se coucher.

C’est là notre consolation, à nous autres qui sommes assez bêtes pour nous laisser gouverner par de tels hommes. Lorsque nous nous révoltons contre les scandales et les ordures de la politique, on nous répond : « Pourquoi vous en occupez-vous ? C’est bien simple, enfermez vous et ne lisez plus de journaux. » Le conseil a du bon. Je me suis donc enfermé chez moi, dans un trou perdu ; je n’ai plus ouvert une feuille, j’ai tâché d’oublier jusqu’aux noms des gens au pouvoir. Eh bien 1 malgré tout, je sentais dans l’air leur médiocrité qui m’étoutfait ; ils étaient là, sur la toiture, avec leur mauvais français et leurs idées imbéciles, qui alourdissaient mon existence privée. Et puis, est-ce une vie, si, maintenant, pour

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respirer à Taise, il faut renoncer à ouvrir nos fenêtres, de peur d’être empoisonné par les émanations de la politique?

Non, on ne parvient pas à les ignorer, même quand on ne s’occupe pas d’eux. Ils nous prennent notre air et notre soleil, nous ne pouvons vivre dans leur ombre. La seule joie qu’ils nous donnent est de s'empiffrer à la table du pouvoir et de crever d’indigestion. Aussi fais-je des vœux pour que l’on nomme M. Floquet ministre le plus tôt possible, parce que j’aurai tout de suite le plaisir de le voir se casser les *eins.

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Dernièrement, je tâchais de prouver l’impuissance radicale de la critique, lorsqu’elle n’est pas une arme de bon sens et de vérité. Et voilà que, tout de suite, des preuves m’arrivent : un livre paraît, qui est un document décisif appuyant ma thèse. Je veux parler du nouveau volume de M. Barbey d’Aurevilly : Gœthe et Bide? *,t.

C’est surtout M. Barbey d’Aurevilly critique, que j’étudierai aujourd’hui. Son cas est vraiment caractéristique. Il y a bien trente ans, *— je pourrais mettre cinquante, je crois, — que cet écrivain juge dans les journaux plus ou moins lus nos contemporains et leurs œuvres ; il y a bien trente ans qu’il bataille à grands coups d’épée, en s’excitant par des cris féroces ; et tous les gens qu’il a massacrés, se portent fort bien, et le public qu’il croit avoir étourdi, ne l’a même pas entendu. Jamais plus de tapage n’est tombé dans plus de silence. Beaucoup de bruit et pas de besogne.

G’est que M. Barbey d’Aurevilly, en miique, ap-

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partient au groupe des jongleurs et des faiseurs de tours. Il étale son bout de tapis usé au pied d’un auteur, grand, ou petit, et crie son boniment : « Mesdames et messieurs, vous allez voir ce que vous allez voir. Je vais avaler cet homme et le rendre en étoupes enflammées. Attention ! » Et les exercices com- 3 encent. Il lance l’auteur en l’air et le reçoit sur le nez. Il l’escamote, le retrouve dans la poche d’un des assistants. Il se déhanche, fait des grâces, marche sur les mains, baise ses pieds, finit par avaler son homme comme il l a dit, la bouche ouverte, jetant de la fumée et des étincelles. Puis, la farce jouée, il salue le public avec des révérences de danseuse.

Certes, le spectacle a parfois une certaine drôlerie. Quelques curieux se sont approchés et ont pensé que le gaillard ne manquait ni de muscles ni de bagout. On regarde ça dix minutes ; puis, lorsqu’on sent l’ennui venir, on s’en va. Et l’on s’en va bien tranquille, les mains dans les poches, parce que les culbutes d’un disloqué ne laissent rien après elles. Le faiseur de tours pourrait, en place publique, avaler toute notre littérature, qu’on rirait de son adresse, sans s’inquiéter autrement de cette gloutonnerie ; car on sait qu’il avale les gens pour rire, pour montrer le nu de son maillot et subjuguer les passants par ses charmes personnels. Quand le tour est fait, la place se vide.

Et voilà pourquoi M. Barbey d’Aurevilly est un critique aussi tumultueux qu’impuissant. Il joue du bâton, il connaît la savante et la boxe ; mais il n’en use que pour le plaisir d’être vu et applaudi. Un volume à juger est un tremplin qu’il choisit pour stupéfier le gens par quelque saut périlleux. Il est toujours,

en spectacle, il cabotine, il fait la roue, il tend la hanche, il prend des attitudes d’ogre et de mousquetaire. La vérité, qu’est-ce cela? une platitude, bonne pour les petites gens sans imagination. Ce dont il « agit, c’est d’être beau devant les dames !

Ah ! le pauvre homme ! Je me l’imagine, au coin o son feu, un soir d’hiver, jetant un regard sur toute cette agitation stérile. Trente années de galop ans ce ci rque de la critique d’hippodrome! lia tourné en rond, sans jamais arriver, au milieu des fanfares et des clauqements de fouet. Et les pas de son cheval n’ont pas même marqué sur le sable mouvant de la piste.

Il ne serait pourtant pas juste de dire que M. Bar bey d’Aurevilly se moque absolument de la vérité. Il a une vérité à lui, ce qui revient à peu près au même tellement sa vérité est extraordinaire. C’est une vérité d’invention romantique, qu’il faut disséquer, si l’on veut la comprendre.

D’abord, le génie pour lui est une flamme que le ciel allume sur certains fronts. Il y entre du divin et du diabolique ; cela, selon ses expressions, doit être spontané, jaillissant. Surtout, pas d’études, pas de méthode ; un homme d’équilibre, qui apprend et qui classe, n’est jamais qu’un pleutre de talent. Le mot d’investigation le met particulièrement en fureur. Comment ! vous n’écrivez pas sous la dictée d’une voix céleste, vous êtes assez bon pour consulter des documents et vous livrer à une enquête sur la nature de l’homme? Mais alors vous n’êtes pas

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fort du tout ! Que diable ! il n’y a qu’à ouvrir la fenêtre et à laisser Dieu entrer !

Remarquez que, si M. Barbey d’Aurevilly se fait cette idée du génie, c’est qu’il pense tout simplement avoir ce génie-là. Il se croit extrêmement jaillissant et spontané, et il se pique d’avoir quotidiennement sa crise d’inspiration, comme les dames ont leur crise de nerfs. Quant à la méthode, Dieu merci! elle ne l’a jamais gêné. Il méprise la nature, au point de la caricaturer sans cesse. Ce singulier convulsionnaire qui massacre les romantiques, en est resté à toutes les farces lyriques de 1830 sur la révélation littéraire, le coup de foudre du génie fracassant les crânes, pour en tirer des pages sublimes. De là ses romans que je ne veux pas juger ici, mais qui n’ont jamais été que du Balzac épileptique, et qui resteront comme des documents curieux du détraquement d’une cervelle.

Eli bien ! nous avons changé ces choses. Nous croyons beaucoup moins à l’inspiration et beaucoup plus au travail, depuis le jour où les prétendus inspirés nous ont paru être des farceurs qui se fouettaient eux-mêmes pour crier plus fort. Il nous a semblé très grand de nous mettre à l’étude de la nature ; en tout cas, cela est plus honnête et plus utile, que de se planter devant les dogmes, en exécutant des fantaisies avec une canne de tambour-major. Je ne veux introduire dans le débat ni Dieu ni l’Église ; mais j’estime que M. Barbey d’Aurevilly compromet plus encore la religion que nous, avec son dandysme catholique qui déjeune au paradis et qui soupe avec Satan en partie carrée.

Acceptons encore le coup de foudre de l’inspiration dans le roman. C’est une bonne plaisanterie qui

nous donne au moins des livres drôles. Seulement, où la chose devient plus grave, c’est lorsqu’on a la prétention de faire delà critique inspirée. Et M. Barbey d’Aurevilly entend être un critique de génie, du fameux génie qui entre par les fenêtres, quand le temps le permet. Pas d’études, pas d’investigation surtout ; et au large la nature, cette radoteuse qui n’est faite que pour troubler les penseurs !

Voicy un homme et une œuvre à juger. Nous autres, qui sommes des critiques sans génie, nous tâchons de connaître l’homme, nous étudions l’œuvre, et toute notre besogne consiste à dire ce que nous avons vu, ce qui existe, ce qui doit rester comme document. M. Barbey d’Aurevilly, lui, hausse les épaules de pitié ; il ne prise dans le critique qu’une qualité, l’invention ; belle malice de dire ce qui est ! le sublime, c’est de dire ce qui n’est pas, ce que l’auteur n’a pas fait et qu’il aurait dû faire. Que voulez-vous répondre à un homme de cette imagination? H n’y a qu’à lui laisser danser sa danse de Saint*Guy, pendant qu’on travaille raisonnablement de son côté.

C’est comme son idée de la vie, dans une œuvre. Pour lui, ce qui vit, c’est ce qui n’existe pas. Ainsi, il trouvera vivantes les héroïnes de Walter Scott, et il déclarera que madame Bovary n’est pas vivante. Il détraque les mots, comme il détraque les idées ; il met la vie dans le surnaturel, dans l’abstraction, dans le symbole. Ce qui se passe dans la rue, chimère ! ce qui gambade dans ses cauchemars, réalité ! Et, naturellement, sa démence lyrique est à ses yeux Ja beauté et la morale, tandis qu’une observation exacte devient le dernier degré de la laideur et de l’ordure*

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Toujours le faiseur de tours qui marche sur les mains, la tête en bas.

Voyons maintenant à l’œuvre la critique d’inspiration. Le procédé de M. Barbey d’Aurevilly est d’ailleurs toujours le même. Cette fois, c’est une fantasia qu’il va exécuter à grand orchestre, devant les statues de Goethe et de Diderot.

Gœthe d’abord. Il le nie comme auteur dramatique, comme poète, comme philosophe, comme romancier, comme artiste et comme savant. C’est de la haute école, le cheval lancé au grand galop et le critique, à chaque obstacle, crevant un rond de papier, sans lâcher sa cravache. Gœthe, tour à tour, est un badaud, un caméléon, un savetier littéraire, un Turcaret littéraire, un levrier scientifique, une momie morale, une gélatine figée, un patapouf. Au demeurant. aucun génie ; un traducteur et un romancier, pas davantage. Après avoir déclaré qu’il est plus un caractère qu’un génie, le critique trouve qu’ii est aussi plus un œil qu’un cerveau: arrangez cela et comprenez. Vous n’ignorez pas, d’ailleurs, que Gœthe a vécu uniquement de plagiats. Il a volé tout le monde et a particulièrement dépouillé Shakspeare. C’est complet. J’attendais l’accusation de plagiat, qui est la marque caractéristique de la critique d’inspiration.

Je n’ai pas à défendre Gœthe. J’avoue même ne m’en sentir aucune envie. La grande colère de M. Barbey d’Aurevilly vient de ce que la France aurait trop travaillé à la gloire mensongère de Gœthe. Il semble croire qu’il doit tuer Gœthe en nous. Eh bien 1 je lui

affirme que son livre retarde d’une bonne trentaine d’années. Gœthe préoccupe fort peu ma génération. Il est simplement dans le musée des grands écrivains que nous saluons, et le massacre furieux de M. Barbey d’Aurevilly nous surprend d’autant plus, que la question ne nous passionne pas du tout Seulement, nous ne pouvons nous empêcher de rire, lorsque nous entendons un critique déclarer que la seule femme vivante de Gœthe est Marguerite, parce qu’elle est catholique.

Diderot, il est vrai, nous tient d’avantage au cœur. Il est, comme dit M. Barbey d’Aurevilly, un des pères de « la déjection)), dont nous sommes. L’exercice recommence ; même fantasia que pour Gœthe. Diderot est un charlatan chaud, un saltimbanque, un cuistre brillant, un pédant malpropre, un jocrisse de l’impiété, une bonne à tout faire. Et les négations absolues reviennent : ni philosophe, ni auteur dramatique, ni romancier, ni rien ; c’est tout au plus s’il est un critique par moments, lorsqu’il croit en Dieu. Après lui avoir accordé la verve en rechignant, le critique le met bien au-dessous de Sterne. Puis, le coup de poing réglementaire : Diderot, lui aussi, n’a vécu que de plagiats. Tout à l’heure, Shakspeare était la massue pour casser le crâne de Gœthe ; maintenant, c’est Bacon qui sert à écraser Diderot.

Gela est drôle sans doute, mais cela n’a pas même le mérite de la difficulté. 11 n’est point d’homme plus facile à « éreinter») que Diderot, cette intelligence fumante où tant de contradictions se heurtent. Seulement, le créateur de l’Encyclopédie diminuerat-il d’un pouce, quand on l’aura chicané sur les inégalités et les confusions de ses œuvres? 11 restera un

UN BOURGEOIS

des plus grands remueurs d’idées, l’homme le plus nouveau, le plus en avant du dix-huitième siècle. Je sais bien que le crime, aux yeux de M. Barbey d’Aurevilly, est justement d’être un homme nouveau ? Estce que cela porte des bottes molles et se confesse en chapeau tyrolien?

Au fond, voulez-vous savoir la faute de Gœthe et de Diderot? Tous deux sont des esprits scientifiques, qui, dans le grand mouvement naturaliste de notre époque, ont employé des premiers les méthodes d'observation et d’expérimentation. Dès lors, il est tout simple que M. Barbey d’Aurevilly, qui ne croit pas à la nature, mais qui croit au diable, les assomme l’un et l’autre de la terrible injure de bourgeois. Des bourgeois, ô douleur ! voilà des hommes morts !

Et le plus amusant, ce qui fait le haut comique de cette farce, c’est l’attitude guerrière de M. Barbey d’Aurevilly. Il se croit extraordinairement courageux en touchant à Goethe et à Diderot. Rien d’adorable comme le passage où il s’attend à un combat effroyable, à propos de scm livre. Il se voit déjà déchiré pour son audace, dévoré par les naturalistes, furieux des vérités dont il les écrase.

Mais non, nous ne sommes pas furieux du tout ! Le livre nous égaye beaucoup, au contraire. Certes, nous croyons à la puissance de la critique, lorsqu’elle procède de l’analyse et qu’elle s’appuie sur des faits indiscutables. Seulement, nous sommes gens d’assez d’esprit pour comprendre la plaisanterie, et nous savons goûter avec un sourire la haute voltige de la critique d’inspiration.

Que Mi Barbey d’Aurevilly dorme donc tranquille. Je lui jure que personne ne se fâchera, qu’on rira peut-être un brin comme moi, mais que demain il se fera un beau silence sur son livre. Ces pages de critique iront rejoindre les centaines de pages qu’il a déjà enterrées dans l’indifférence parfaite de ses contemporains. Il a raison d’être un homme du passé, car il n’entend rien au présent, et la façon stupéfiante dont il le juge, suffit à l’isoler et à lui ôter toute action sur son siècle. Il ne se doute seulement pas de l’inanité de sa critique. Parce qu’il crie très fort, il croit qu’on l’écoute; parce qu’il se singularise et qu’il s’encarnavale, il croit qu’on s’attroupe; et il ignore qu’un seul fait observé, qu’un seul jugement déduit avec logique, révolutionne tout le monde, suffit à la gloire d’un homme, lorsque trente ans de cabrioles ne font pas retourner une tête et laissent le tabrioleur oublié sur le pavé.

M. Barbey d’Aurevilly, après une longue vie de travail, est donc seul, sans autorité, sans action aucune, avec ces tristesses aigries des vieux écuyers, qui commencent à sentir le vide de leurs exercices. Il faut l’entendre parler amèrement de Sainte- Beuve, un critique « arrivé ». Jamais, d’ailleurs, il ne comprendra que la force de Sainte-Beuve a été dans sa passion du vrai, malgré l’entortillage des moyens.

Et il n’y a pas que le critique qui se trouve isolé, au milieu de notre littérature ; le romancier lui aussi doit être mis dans une petite niche à part, devant laquelle les lecteurs ne vont guère faire leurs dévotions. On dit que ses œuvres sont trop exquises pour être comprises de la foule ; je dis, moi, qu’elles sont trop bizarres et pas assez humaines pour prendre et

UN BOURGEOIS

retenir les cœurs. M. Barbey d’Aurevilly en est resté, dans Balzac, à la Femme de trente ans ; et, en grand naïf qu’il est, malgré ses prétentions féroces et diabo liques, il a fait son maître de Balzac, pour la carcasse monarchique et catholique de la Comédie humaine, purement factice, sans même avoir conscience un instant du naturalisme absolu du fond.

Je ne sais pourquoi chaque fois que je nomme M. Barbey d’Aurevilly je songe à Cyrano de Bergerac. Rassurez-vous, je n’ai pas l’intention d’écrire un parallèle. Mais il me semble que Cyrano de Bergerac, que Théophile Gautier a mis dans ses Grotesques , est un ancêtre de M. Barbey d’Aurevilly. Ce dernier aussi restera un grotesque de notre littérature; je prends ce mot dans le bon sens, un profil singulier et à part, une gargouille de sculpture grimaçante et très travaillée, sans humanité aucune d’ailleurs, perdue dans un coin de cathédrale.

Une seule colère me reste. M» Barbey d’Aurevilly, à la longue, devient terriblement agaçant à traiter les gens de bourgeois. Nous sommes tous des bourgeois. Gœtbe, bourgeois ! Diderot, bourgeois ! Eh ! monsieur, bourgeois vous-même, puisque bourgeois est une injure !

Oui, bourgeois, et, qui plus est, bourgeois de province ! Mais vous retardez de cinquante ans ! mais vous n’êtes qu’un tardigrade ! A Pézénas, entendezvous ! on ne s’habille plus comme vous vous habillez ; on chercherait vos pantalons et vos redingotes dans les derniers villages des Landes, qu’on ne les trouve-

rait pas. Et il n’y a aujourd’hui que les coqs de Brive-la-Gaillarde qui, en débarquant à Paris, osent risquer vos effets de cuisse. Bourgeois! bourgeois!

Puis, qu’est-ce que c’est que cette idée de vouloir nous étonner? Ça ne se fait plus, c’est vieux jeu, il n'y a que les bourgeois qui posent de nos jours. Le dandysme, puisque dandysme il y a, ne s’enterre pas dans une mode. Vous, monsieur, vous avez les manies, les tics, les religions de cette horrible classe bourgeoise qui ne peut rien faire simplement et qui s’endimanche, quand elle mange un melon. Bourgeois I bourgeois !

Vous ignorez tout de l’heure actuelle, vous ne savez même pas que nous sommes les artistes, nous autres qui avons renoncé aux guenilles de 1830, et qui vivons simplement, sans carnaval, tout entiers dans nos œuvres. Visitez les ateliers de nos peintres, ne vous en tenez pas aux quatre pauvres jeunes écrb vains que vous fascinez de vos yeux d’aigle, rensei gnez-vous, apprenez au moins où est l’art de l’épo que. En vérité, je vous le dis, vous avez l'ahurissement. d’un bourgeois, les ignorances d’un bourgeois, l’obstination et le rabâchage d’un bourgeois. Bourgeois ! bourgeois I

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Balzac est mort en août 1850. Et Paris ingrat, à une époque où les statues poussent en une nuit sur le pavé, comme des champignons, n’a point encore songé à honorer le grand romancier du siècle, un des plus illustres enfants de la France. Pas même un buste sur une de nos maigres fontaines, pas même une plaque de marbre rappelant une date de sa vie. On lui a fait l’aumône d’une rue, et c’est tout.

Le puissant créateur de ce monde qui se nomme la Comédie humaine aura eu pour destinée d’être méconnu et traqué, même dans la terre. Ses contemporains l’écrasèrent sous toutes les médiocrités de son temps. Il faut lire, dans sa correspondance, son cri d’amère douleur, lorsque la presse et le public lui préféraient un Frédéric Soulié ou un Eugène Sue. Ses livres se vendaient à peine, ce ne fut que très tard qu’il obtint un succès de feuilleton, avec \es Parents vnueres. Dans sa bataille quotidienne contre la dette, il en était réduit à un travail hâtif, mal ré-

tribué, qui le clouait d’un bout de l’année à l’autre devant sa table de travail. Et, je le répète, aucune consolation, pas un de ses rêves de luxe satisfait, toute la critique le traînant dans la boue.

On peut dire qu’il tomba à la veille du succès, lorsque son mariage allait enfin lui permettre de travailler à ses heures. En 49, il écrivait de Russie à sa sœur qu’il n’était encore arrivé à rien, qu’il avait sa position à faire : aveu terrible et navrant, dans la bouche de ce grand écrivain, dont toute l’œuvre était déjà publiée.

Et comparez un instant à cette existence, celle de Victor Hugo. Balzac est seul, sans chapelle, sans dévots, sans ambitions voisines pour le pousser et le défendre ; il lutte dans un grenier, souvent assiégé par le doute, ayant besoin de tout l’orgueil solitaire qu’on lui a reproché, pour se tenir debout. Victor Hugo marche, précédé de trompettes sonnant des fanfares, suivi par une queue qui l’encense et l’acclame. Que de fois Balzac a dû regarder passer le cortège de ces braillards, le cœur gros de sa supériorité !

Comparez même sa vie à celle d’Alexandre Dumas. Ici, la production était également formidable et les créanciers attendaient aussi à la porte les feuilles toutes fraîches; mais quelle production heureuse et facile, au milieu d’une popularité souriante! Dumas, satisfaisant tous ses caprices, jetant l’argent dans des fantaisies princières, n’a jamais eu un doute sur son œuvre et a pu se croire le roi du roman, en abandonnant à Hugo l’empire de la poésie. L’Europe le dévorait et l’applaudissait ; il suffisait de son nom pour enrichir les journaux; et, certes, si jamais un

romancier lui donna de l'inquiétude, ce ne fut pas Balzac, ce fut Eugène Sue.

Je sais bien que cette injustice imbécile des contemporains est réparée de nos jours. La bande romantique de Victor Hugo s’est éclaircie; et, pendant que le poète vieilli voit son école débandée et agonisante, toute une génération de vigoureux romanciers a poussé sur la tombe de Balzac. Le siècle reste à Balzac, le roman est son domaine, il y règne en maître absolu ; tandis que, d’autre part, Alexandre Dumas ne nous semble plus qu’un amuseur, dont les petits-fils ont sombré dans la pure fabrication, avec Ponson duTerrailet les feuilletonnistes actuels, que je ne veux pas nommer. Il faut mesurer un écrivain à l’école qu’il laisse et à son action sur l’intelligence générale de son siècle.

Aujourd’hui, voilà donc Balzac très grand, le plus grand. Écoutez le retentissement de son nom et voyez avec quelle puissance son œuvre s’est emparée de nous tous. Et rien! pas un buste, pas une plaque de marbre ! La postérité lui marchande une statue, comme ses contemporains lui marchandaient du talent. Singulier sort du génie, meme lorsqu’il a triomphé et qu’il est reconnu, d’être sacrifié à la simple verve, à cet esprit amuseur, aisé à comprem dre et d’une digestion facile pour tout le monde !

Je songeais à ces choses, en apprenant qu’on allait élever une statue à Alexandre Dumas. Le conseil municipal a donné un des plus larges emplacements de Paris, un comité a été formé, des articles excellents

et très émus ont paru ici même. Tout cela est bon. Mais Balzac !

M'est-il permis, à mon tour, de traiter cette question, avec mon indépendance habituelle? Le Figaro est une tribune ouverte, et l’on veut bien y tolérer depuis quelque temps mes façons de voir. Je tâcherai, d ailleurs, de ne blesser personne.

Au lendemain de la mort d’Alexandre Dumas, il y a dix ans, on songea, m’a-t-on dit, à faire une édition définitive de ses œuvres complètes, une de ces éditions qui sont comme le monument de bronze d’un grand écrivain. Mais, après une première étude, on dut y renoncer. Outre la quantité effroyable de prose laissée par Dumas, outre la difficulté qu’on aurait eue à démêler ce qui lui appartenait en propre de ce qui appartenait à ses collaborateurs, on reconnut sans doute que les meilleurs de ses romans n’avaient pas assez de consistance pour supporter la publication solennelle d’une édition définitive. Ces romans ont amusé toute une époque, il est possible qu’ils amusent encore quelques personnes aujourd’hui, mais il est certain qu’ils iront prochainement rejoindre les romans de la Calprenède et de mademoiselle de Scudéri.

L’idée d’une édition complète abandonnée forcément, le projet d’une statue devait tôt eu tard se produire. Je le guettais, je trouve même que le fait prévu s’est fait attendre. Paris est un « gobeur, » qui a besoin d’être diverti. Il faut songer que Dumas a été son enfant gâté, pendant près d’un demi-siècle. Paris était à l’aise avec lui, riait de ses mots, lui tapait sur le ventre, gardait la reconnaissance du gros rire dont il l’emplissait. Ajoutez 1 engouement de la

presse pour un esprit sans profondeur, mais d’une ver\e intarissable. On adore toujours les gens qui ne vous forcent pas à penser, qui ne vous heurtent pas par un tempérament trop personnel, et dont l’heureuse nature vous entretient dans un doux état d’hilarité.

Tenez ! un exemple. Dernièrement, meurt un petit journaliste de quelque esprit, Xavier Aubryet. 11 avait beaucoup souffert, paraît-il, et sa longue agonie méritait une larme. Mais il appartenait au groupe des amuseurs, à la franc-maçonnerie des « blagueurs » parisiens ; et voilà toute la presse partie, et voilà des lamentations comme on n’en a certainement pas poussé à la mort de Balzac. Pendant quinze jours, l’étranger a pu croire que notre littérature venait de faire une perte irréparable. On nous assassine encore des mots drôles de Xavier Aubryet, qui ne sont pas drôles du tout. Pure affaire d’engouement.

Eh bien î décuplez cet engouement, élevez-le à la plus forte puissance, et vous comprendrez comment Paris peut être pris de l’impérieux besoin d’élever une statue à Alexandre Dumas, lorsqu’il n’a jamais songé une seconde à en élever une à Balzac. Je suis même certain que ma réclamation va étonner bien du monde. Une statue à Balzac, mais pourquoi faire? En voilà une idée ! Iî n’était pas drôle, il n’amuse pas, et même il s’est parfois montré très grossier pour les journalistes. Puis, c’est un homme de génie, il a le temps d’attendre ; il obtiendra bien sa statue tout seul ; tandis qu’il faut se hâter de couler en bronze les amuseurs, si l’on veut que le temps ne les mette pas en poussière.

Il y a encore une raison qui explique la statue d'Alexandre Dumas; et c’est à mes yeux la raison décisive. On érige cette statue à M. Alexandre Dumas fils dans la personne de son père. Supposez Dumas mort, sans laisser derrière lui un fils qui est devenu la coqueluche de Paris, et Paris ne penserait pas plus à lui qu’il ne pense à Balzac. Je propose, non une statue, ce qui n’est pas suffisant, mais un groupe, le grand Dumas conduisant par la main le petit Dumas âgé de sept ans, tous les deux en bronze.

O Paris, Ville-Lumière comme Va nommée le poète, ou plus simplement, comme nous t’appelons nous-mêmes, ville de toutes les intelligences et de toutes les vérités, as-tu bien songé à cela? Le jour où tu éprouves le besoin d’honorer le roman, de mettre en face de Molière, le génie de ton théâtre, en face de Voltaire, le génie de ta raison et de ton esprit, un prince littéraire d’une taille égale, le génie même de ton roman moderne, tu vas choisir un producteur qui certes a eu sa gloire, mais qui a sombré dans la production et que notre génération ne lit déjà plus !

Eh quoil il n’y a pas sur tes places un seul romancier en bronze ou en marbre, et le premier qu’il nous faudra saluer, ce sera un simple conteur où nous ne retrouvons rien de nous, rien de notre art, rien de notre philosophie, rien de notre avenir. Serait-ce un essai du suffrage universel en matière de statue, car le peuple, les illettrés et les badauds vo-

UNE STATUE POUR BALZAC. 9i

teraient sans doute ; mais je doute que les délicats et les artistes donnent leurs voix.

Mettons même pour un instant Balzac à part. Pourquoi ne prends-tu pas Stendhal? Il est moins populaire que Dumas, ayant eu plus de génie Celui-là est un esprit supérieur. Il a laissé des études profondes, qui, au lieu de vieillir, grandissent et s’élargissent chaque jour. Jamais il ne deviendrait un embarras sur une de tes places, car il durera autant que la littérature française.

Pourquoi ne prends-tu pas Gustave Flaubert? Dire que nous allons, à grand’peine, obtenir pour lui un buste à Rouen, sur une fontaine, lorsque toi, Paris, tu élèveras une statue monumentale à Alexandre Dumas, au centre d'un de tes quartiers les plus riches. L’auteur des Trois Mousquetaires traité en roi, et l’auteur de * Madame Bovary relégué mesquinement en province, comme une gloire de département ! Tous les cœurs littéraires bondissent à cette idée.

Et si tu dédaignes les romanciers, si tu n’en trouves pas d’assez hauts, pourquoi ne prends-tu pas un historien, Michelet par exemple? Celui-là aussi attend son marbre. Prosateur, il a été un de nos plus grands poètes. Je sais bien que c’est à lui qu’on attribue cette phrase : « Dumas est une force de la nature, » phrase obscure comme il les aimait parfois. Cette force est-elle le vent qui passe à grand vacarme et qui tombe ? Dans ce cas, nous serions d’accord.

Puis, voici tes poètes, ô Paris ingrat ! S’il te faut des gloires littéraires, où est la statue de Musset, ce grand poète du siècle, le plus humain et le plus vi-

vant? où celle de Théophile Gautier, cet artiste parfait, qui valait dans son petit doigt tout Alexandre Dumas, comme écrivain? où celle de Baudelaire, cet esprit rare et personnel, dont l’unique volume de vers pèsera plus, dans la balance de la postérité, que les cinq cents volumes de l’auteur de Monte- Cristo ?

Et tes peintres, tu les oublies donc également? Je n’en vois pas un seul sur tes places publiques. Ni Ingres qui fut un grand dessinateur, ni Delacroix qui fut un grand peintre, tous deux superbes de conviction. et qui sont morts de la passion de leur art. Et Courbet, le dernier de nos maîtres, le plus sain et le plus fort, celui qui eut un jour l’idée bête de vouloir renverser la colonne? Tu as tnanqué d’esprit, 6 Paris, en ne lui élevant pas une statue, le lendemain de sa mort!

Préfères-tu un musicien? Prends Berlioz que tu as sifflé, tant qu’il a vécu, et que tu acclames comme un génie, maintenant qu’il dort dans la terre? Aimes-tu mieux un savant? Prends Claude Bernard, dont les grands travaux ont montré que la méthode expérimentale est l’outil même du siècle. Et, si décidément tu revenais à la littérature et qu’il te fallût un critique, prends Sainte-Beuve, qui ferait encore bonne figure sur un piédestal, car il a aimé la vérité avec ferveur et parfois il a même osé la dire.

Mais vois-tu, ô Paris, les étrangers s’arrêter devant la statue d’Alexandre Dumas, et ne trouvant dans tes murs que ce romancier de bronze, s’écrier : « Voilà donc le plus grand de leurs romanciers I » Eh bien ! non, eh bien ! non, cela n’est pas vrai ! Il y en a dix avant lui. Je demande que tout au moins tu

mettes sur le socle les raisons de ton engouement : A Alexandre Dumas, parce qu’il était bon enfant, parce qu’il nous a amusés, parce qu’il est le père d’Alexandre Dumas fils.

J’imagine qu’un matin Balzac quitte la froide terre et qu’en visitant ce Paris qu’il a tant aimé, il aperçoive tout d’un coup un gigantesque Alexandre Dumas de bronze, au milieu d’une vaste place. Quelles ne seraient pas sa surprise et son amertume? «c Eh ! quoi, c’est lui qui est là haut, ce n’est pas moi ! » Tel serait le cri de son cœur.

Voici ce qu’il écrivait à la comtesse Hanska, le 21 décembre 1844 : « Je comprends, chère comtesse, que vous ayez été choquée des Mousquetaires, vous si instruite, et sachant surtout à fond l’histoire de France, non seulement au point de vue officiel, mais jusqu’aux moindres détails intimes des petits cabinets du roi el du petit couvert de la reine. On est vraiment fâché d’avoir lu cela, rien n’en reste que le dégoût pour soi-même d’avoir ainsi gaspillé son temps. »

Est-il besoin de mettre aujourd’hui face à face l’auteur de la Comédie humaine et celui des Trois Mousquetaires , pour faire à chacun sa part dans notre littérature? Il ne s’agit plus d'auteurs vivants, sur le compte desquels les passions du jour peuvent égarer. Tout le monde est d’accord, Balzac est le maître indiscuté du roman contemporain. M. H. Taine, dans la belle étude qu’il a écrite sur lui, a dû, pour trouver une homme à sa taille, remonter jusqu’à

Shakspeare. Oui, notre Shakspeare français, ce n’est pas Victor Hugo, dont les figures sont de pures imaginations, toutes coulées dans le même moule ; c’est Balzac, qui a créé un monde, ainsi que le grand tragique anglais. Eux deux seuls ont tiré de leur cerveau des centaines de créatures distinctes, ayant chacune sa vie propre; et leurs œuvres sont ainsi restées des magasins de documents humains, les plus vastes que l’on connaisse

Si l’on veut savoir le fond de ma pensée, je dirai que je suis d’avis de n’élever de statue à personne. Pour les écrivains surtout, les œuvres sont là qui suffisent comme monument. Si vous laissez des œuvres grandes, à quoi bon une statue qui paraîtra toujours plus petite; et si vos œuvres sont médiocres, si vos flatteurs pensent les hausser en mettant un bronze dessus, ce bronze, trop grand pour vous, vous rapetissera encore devant les générations. Seulement, lorsqu’on dresse des statues, encore fautil qu’on les dresse avec quelque logique et quelque justice.

Nous ne repoussons pas Alexandre Dumas. Nous demandons simplement que Balzac passe le premier. C’est de l’équité littéraire, rien de plus. Une Académie peut être injuste; une grande ville comme Paris ne saurait l’être.

Et c’est uniquement ici l’appel d’un écrivain, d’un fils dévoué de Balzac, qui n’a entre les mains aucun moyen d’exécution et qui laisse à d’autres toute la besogne matérielle. Qu’on cherche des journaux, qu’on forme un comité, qu’on obtienne du Consei. municipal un emplacement, le plus large et le plus central qu’oE pourra trouver. Il me suffira d’avoir

rétabli les rangs et empêché une œuvre de suprême injustice.

Je m’inscris pour mille francs.

Je donnerai cent francs pour la statue d’Alexandre Dumas, lorsque j’aurai donné mille francs pour la. statue de Balzac.

GAMBETTA

Un homme plaide, un homme est nommé député, se trouve mêlé à des catastrophes publiques, monte au pouvoir ; et voilà qu’en dix années cet homme grandit démesurément, emplit la France, emplit 'Europe, occupe le monde de sa personne, beaucoup plus que Corneille, au moins autant que Voltaire. Chaque matin, il n’est pas de journal qui ne sonne la fanfare de son nom. Un de ses gestes est discuté pendant huit jours. Il ne peut tousser ni se moucher, sans que des flots d’encre coulent. C’est un dieu, je veux dire qu’il règne et qu’il semble devoir disposer à jamais de nos destinées.

Voilà un fait, et nous autres, critiques, observateurs et expérimentateurs, nous restons surpris et embarrassés devant ce fait. D’où vient cette gloire? d’où vient cette toute-puissance? Nous ne sommes ni les amis ni les ennemis de cet homme, nous ne voulons pas plus lui prendre sa place que nous ne comptons obtenir de lui les miettes de sa desserte. Notre seule curiosité de savant serait de le démonter

GÀMBIiTTA.

et de le remonter, afin de voir comment il fonctionne. Simple problème de mécanique humaine ,à résoudre sans passion, pour l’unique plaisir du document.

Et c'est justement ce problème qui n’est pas commode. Quand nous jugeons un écrivain, rien de plus aisé: des œuvres écrites sont là, qui expliquent tout. Victor Hugo est le grand poète lyrique du siècle, comme Balzac en est le grand romancier ; et on le prouve par des documents indiscutables. Sans monter si haut, qu’on prenne le premier écrivain venu, ses livres diront quelle est sa taille. Mais, avec un homme politique, tout s’effondre, il n’y a plus d’œuvre stable, on en est réduit à juger sur un sable mouvant que chaque événement déplace.

Ainsi, je prends aujourd’hui M. Gambetta comme le type de ces gloires retentissantes qui assourdissent brusquement une grande nation. Pourquoi est-il là? Pourquoi lui plutôt qu’un autre ? Où est son œuvre, une œuvre personnelle assez large, qui légitime la place considérable qu’il occupe ? En un mot, devant quelle sorte de phénomène nous trouvons-nous, quand nous voyons une fortune si rapide et si haute, faite avec des matériaux dont la qualité et la solicité nous échappent, à nous hommes de style et d’analyse humaine.

On va justement publier, en plusieurs gros volumes, les discours de M. Gambetta. J’ai là, sur mon bureau, les épreuves du premier volume, et c’est après les avoir lues, que je suis tombé dans une grande songerie.

Eh quoi ! est-ce possible, voici dans l’œuf la fortune de Mi Gambetta? Qu’on ne s’y trompe point, son seul titre sérieux, jusqu’à ce jour, est la puissance de sa parole. Il y a un fait indiscutable, c’est son action oratoire sur un public, soit dans la rue, soit à la Chambre. Cela serait à analyser, et il laudrait savoir pour combien y entrent les qualités et les défauts ; mais, que ce soit par la force même de la logique et de la conviction, ou par une possession toute physique, l’orateur s’impose avec une irrésistible autorité. Dès ses débuts devant les chambres correctionnelles et au Corps législatif, il a eu cette maîtrise. Souvent, depuis la guerre, je l’ai entendu parler à l’Assemblée, et chaque fois j’ai vu ce phénomène se produire, même au milieu des hostilités les plus bruyantes : il s’empare d’un auditoire en quelques phrases, et pèse si tyranniquement sur l’attention, que ses collègues n’aiment pas à parler après lui.

Et voilà aujourd’hui ses discours imprimés. On les lit, on reste stupéfait. Comment ! ce n’est que ça? C'est avec ces phrases qu’il a épouvanté l’Empire, combattu la Prusse, conquis la toute-puissance 1 On les étudie de plus près et on les trouve quelconques, pas plus logiques, pas plus éloquentes que celles de deux ou trois cents avocats dont l’ambition a égalé la sienne, sans être si heureuse. Le plus souvent, ce sont les lieux communs des journaux politiques cousus les uns aux autres; pas la moindre idée nouvelle, pas une de ces poussées originales qui ouvrent brusquement l’avenir. Cela flotte entre la déclamation et la prétention scientifique.

Je dois dire, cependant, que j’ai été frappé d’un

GAMBETTA

fait : les premiers discours, entre autres le discours contre le plébiscite, prononcé le 5 avril 1870, m’a paru de beaucoup supérieur aux discours de ces dernières années. M. Gambetta s’observait-il, s’appliquait-il davantage, devant une majorité intolérante? Gela est possible. Aujourd’hui, la phrase s’est empâtée, le mauvais goût domine, comme dans les quelques paroles, fâcheuses au point de vue du style et du simple bon sens, qu’il a dites ces jours-ci sur la tombe d’Albert Joly.

Notre étonnement, à nous autres écrivains, est donc sans bornes, lorsqu’on nous met sous les yeux des documents pareils, qui rentrent dans notre compétence, et qu’on ajoute : « Voilà le monument, jugez delà grandeur du dieu. » Eh bien ! nous jugeons que, dégagée de son action oratoire indéniable, du magnétisme qu’elle exerce sur un public, l’éloquence de M. Gambetta est fort ordinaire, une éloquence comme on en trouverait beaucoup dans nos Assemblées contemporaines. Guizot, Thiers, Jules Favre parlaient mieux; et, aujourd’hui encore, on citerait au moins sur le même rang M. Jules Simon et M. Glémenceau.

Les preuves sont là, tout le monde peut les étudier. Lisez, comparez et jugez. Prenez ces discours, non plus dans leur utilité politique, mais dans leur absolu intellectuel, et dites quelle est la qualité du cerveau de M. Gambetta. Imaginez que le silence se soit fait sur nos bousculades, et déterminez son rang parmi les intelligences de cette seconde moitié du siècle. Si nos petits-fils n’ont, pour se prononcer, que le recueil de ses discours, l’unique document qui puisse rester, je crains bien qu’ils n’arrivent pas à

foa

comprendre la place immense, hors de toute mesure que M. Gambetta tient parmi nous.

On dira que je juge en écrivain, que les discours d’un homme politique ne sont pas des œuvres, mais des armes. Ainsi, l’œuvre de M. Gambetta serait, d’abord la haute situation qu’il occupe, et ensuite la République qu’il aide à fonder en France.

Certes, quant à sa situation, il y a là, en effet, une œuvre prodigieuse dont il doit être content. J’ai lu quelque part que ses ambitions premières, aux heures difficiles des débuts, se bornaient au rêve <l’une préfecture. En tous cas, il eût frissonné comme Macbeth, sur la lande déserte, si la vision de l’avenir se fût dressée devant lui. Il faut admettre que, dans nos catastrophes, les événements ont servi un homme de son tempérament. Mais ces événements se sont produits pour tous les ambitieux, et lui seul a su les utiliser avec cette carrure, pour monter au pouvoir suprême. Il a montré une souplesse dans la violence, qui le caractérise et explique tout. Son ambition satisfaite est donc, à ce point de vue, une des œuvres les plus travaillées et les plus réussies, devant lesquelles puisse s’arrêter un curieux des phénomènes humains.

Pour la République, c’est une autre affaire ; l’œuvre devient singulièrement discutable. Je n’entends pas étudierici lesthéoriespolitiques de M. Gambetta ; mais voyez au milieu de quelles furieuses attaques ses créatures tâchent péniblement de les appliquer; <8t ce ne sont pas seulement les anciens partis qui

GAMBETTA

protestent, toute la jeunesse démocratique se fâche, les hommes les plus intelligents elles plusnouveaux démontrent le gâchis où nous pataugeons, et réclament hautement, au nom des sciences politiques et sociales. D’ailleurs, une œuvre politique, un empire ou une république à fonder, ne se juge définitivement que lorsque cette œuvre est accomplie et qu’elle a donné des résultats, bons ou mauvais. Jusque-là, aucun fait décisif n’en prouve l’excellence. Donc, il faudrait tout au moins attendre.

Ce n’est pas que la fameuse formule de l’opportunisme me déplaise. Je ne hais que ce mot « opportunisme », si laid, si vague, qui embourgeoise l’idée de la politique expérimentale. Je suis avec M. Gambetta, s’il pense qu’une grande nation comme la France n’est pas un corps brqt dont on dispose à son gré, qu’on fait passer brusquement de la monarchie à la république, après des siècles d’habitude. Je suis encore avec lui, s’il croit que les faits dominent tout, qu’il n’y a pas de principes, mais des lois, et qu’un homme de gouvernement est celui qui donne à son pays l État pour lequel le pays est fait, quitte «à faciliter le progrès, sans détraquer la machine, en y introduisant des dogmes révélés, réactionnaires ou révolutionnaires. Seulement, ce qui me fâche, c’est l’hypocrisie sous laquelle nos gouvernants semblent cacher cette politique expérimentale; c’est aussi de ne pas sentir, dans tous leurs actes, l'amour de l’intelligence, le grand souffle delà liberté.

M. Gambetta n’a pas la passion de notre monde moderne: tel est, au fond, mon véritable reproche, ce qui me laisse plein de malaise et d’incertitude devant lui. C’est encore un Grec et un Romain dé-

guisé. Il se croit certainement à Athènes ou à Rome sa république a deux mille ans, et quand il songe à se récréer, il se voit, couronné de roses, un manteau de pourpre aux épaules, buvant des vins sucrés en compagnie de Phryné et d’Aspasie. Il fera bien des phrases de rhéteur sur nos sciences, mais l’esprit ne l’en a pas pénétré, et il en reste à la conception latine d’un gouvernement dogmatique, à l’idée d’un beau absolu, régi par une métaphysique peut-être inconsciente.

On me dit, par exemple, que M. Gambetta, en peinture et en sculpture, dédaigne fort notre école fran çaise. Ilne jurerait que par l’antiquité et la renaissance. De même, en littérature, il s’enfermerait dans les classiques, il serait à ce point de vue plus bourgeois que le bourgeois M. Thiers. Ëh bien ! cela me suffit, l’homme est jugé. 11 n’est pas avec nous, les modernes et les croyants. Je lui accorde toute l'intelligence qu’on voudra, mais je lui refuse le sens du siècle ; et on le verra plus tard. Sa République n’est encore qu’un monument d’apparat, une construction monarchique, un empire de carnaval, où le cœur de la France du vingtième siècle ne saurait battre.

Nous retombons sur le tribun, et nous sommes forçés de nous en tenir à lui, puisque l’œuvre définitive, le résultat politique ne saurait être jugé. Alors, la question se pose avec plus de force : s’il n’y a en lui, jusqu’à ce jour, qu’un orateur de talent, pourquoi est-il monté si haut? pourquoi lui plutôt qu’un autre, M, Jules Simon ouM. Clémenceau, par exemple?

GAMBETTA

Voyez M. Jules Simon. CJest un écrivain qui, littérairement, vaut vingt fois M. Gambetta. Il parle correctement et avec un goût très fin. S’il réunissait ses discours, les lettrés y trouveraient un régal, et ces morceaux mériteraient de rester tout au moins par la forme. Pourtant, M. Jules Simon est tombé dans l’impopularité ; il ne satisfait aucune de ses ambitions politiques ; il en est réduit à se rapprocher des légitimistes et des bonapartistes, sous une pluie battante d’injures.

Prenez ensuite M. Glémenceau. Celui-là est un esprit scientifique de la plus réelle valeur. Il marche avec le siècle, je le mets, parmi les hommes nouveaux, au premier rang. A la Chambre, il est un de ceux qui parlent la vraie langue de l’orateur moderne, une langue de netteté, de précision et de logique. Pour moi, je trouve ses discours supérieurs à ceux de M. Gambetta, justement parce qu’ils restent simples et qu'ils ne se noient dans aucune rhétorique. N’importe, M. Glémenceau est à peu près isolé, sans autorité sur ses collègues. Je suis sûr que M. Floquet, ce médiocre, montera au pouvoir avant lui.

Voilà le problème posé. N’est-il pas intéressant? Entre M. Jules Simon, qui caractérise le présent, une politique de moyen terme, et M. Glémenceau, qui représente l’avenir, une politique positive et de progrès, M. Gambetta arrive et fait son trou, un trou énorme. Il est ce qu’est M. Jules Simon, mais il l’est avec les apparences de ce que serait M. Glémenceau. C’est un esprit dogmatique qui s’est collé dans le dos l’étiquette d’un esprit scientifique. Il parle au nom de la France moderne, mais en clignant l’œil, de façon à faire entendre qu’il ne veut bousculer personne;

et, pour tranquilliser tout le monde, il jouit de son triomphe en bourgeois satisfait. Quand les révolu tionnaires de la veille sont casés et jouissent, ils ne font plus peur, iis rassurent le troupeau des timides ils deviennent à leur tour une arche sainte, l’arche delà bombance publique.

Je n’explique pas autrement la grande fortune de M. Gambetta. Par son action de tribun sur les foules, il a su profiter des événements, et il s’est emparé de l’autorité, grâce à son tempérament fait de souplesse et de violence. Puis, il correspondait à une majorité dans le pays, ce qui lui a permis de durer et d’asseoir définitivement sa haute situation. Après M, Thiers, qui a été le premier échelon, il est le second échelon de la République; et, à ce point de vue, son rôle a été d’une utilité évidente. Sa valeur intellectuelle n’est ici pour rien. Dans l’histoire, on voit souvent les faits prendre ainsi un homme et le mettre en avant, pour combler un fossé. Un jour, l’homme tombe, après avoir rempli sa fonction. L’humanité passe, et l’homme reste écrasé, comme une de ces pierres qui consolident les routes.

Et demain? quel sera l’inconnu de demain pour M. Gambetta?

Ici, je le répète, il faut attendre. Les amis de M. Gambetta nous affirment qu’il y a en lui un homme de gouvernement, un administrateur, un organisateur, un réformateur. Nous verrons cela; pour le moment, nous n’en savons absolument rien. M. Gambetta a choisi un rôle qui nous laisse dans le doute.

GAMBETTA

On dit bien qu’il dirige tout de la coulisse où il se cache avec obstination; mais, outre que le gâchis où nous sommes ne lui ferait pas honneur, on ne peut logiquement attribuer à cet homme des actes dont il ne paraît pas vouloir prendre la responsabilité. Tel acte est-il de lui ou d’un autre? la nuit est complète. Donc, pour nous, M. Gambetta ne gouverne pas, n’a jamais gouverné, et nous ne saurions dire s’il sera capable de gouverner un jour.

Il y a bien sa dictature de quatre mois en province. Seulement, les temps étaient si troublés, et les faits sont restés si confus, qu’il est sage de ne pas conclure, dans l’intérêt de la vérité stricte. On peut admirer dans M. Gambetta le patriote exalté, on ne saurait voir dans ce patriote l’homme de gouvernement, pondéré et ferme, qu’on nous promet.

Plus tard, il n’a toujours procédé qu’à coups de discours. Ce ne sont pas des actes qui l’ont fait, ce sont des phrases. Il a battu ses adversaires avec des phrases. Il a conquis son autorité avec des phrases. Je le dis une fois encore, le tribun seul demeure, quand on l’analyse. S’agit-il pour lui de faire un pas en avant? il parle; s’agit-il de conjurer un péril? il parle; s’agit-il de faire sentir son autorité? il parle encore, il parle sans cesse et partout. C’est son arme d’ambitieux, comme l’arme de Bonaparte était l’épée. Nous assistons à la conquête de la France par la parole, après avoir souffert et sangloté de sa conquête par l’épée.

Et, justement, c’est demain que commenceront les grandes difficultés pour M. Gambetta. Par la répugnance qu’il montre à accepter le pouvoir effectif, on devine la peur qu’il en a. Je sais bien ce qu’il attend,

une majorité plus intelligente dans la Chambre, une majorité plus docile dans le Sénat. Mais admettons que demain il soit enfui sûr de ces majorités. Si cela doit lui rendre plus commode la dure besogne de gouverner, il ne s’en trouvera pas moins dès lors en pleine action, c’est-à-dire avec toutes les responsabilités sur les épaules, et sous la menace continuelle d’un écroulement.

Il faut attendre ce jour-là, pour dire s’il n’est qu’un tribun, d’une réthorique discutable, qu’un ambitieux dont la tactique a réussi et qui s’est contenté jusqu’à présent des agréments du pouvoir, sans consentir à en courir les risques. Pour nous, spectateurs, hommes d’analyse sans passion politique, nous ne voyons encore qu’un Gambetta ordinaire, nous restons dans la continuelle attente du grand Gambetta, dont les trompettes de ses clients annoncent la venue.

Oui, telle est ma conclusion. Si le bruit qui se déchaîne autour de lui, est pour le Gambetta actuel, ce bruit est disproportionné et tombe dans le ridicule. Seul, notre détraquement cérébral peut expliquer une pareille idolâtrie. Mais, si le bruit est une simple entrée de trombone et de grosse caisse, qu’on fait au Gambetta de demain, au génie politique qui doit fonder-d’avenir. nous tendons le cou et nous attendons le prodige. Toutefois, il ne faut pas qu’on nous assourdisse longtemps encore dans la position gênante où nous sommes, car nous finirons par nous, apercevoir qu’on se moque de nous.

Les peuples sont prêts. M. Gambetta n’a plus qu'à avoir du génie.

bêtise'

Eh bien ! voilà de la bonne besogne, et la semaine n’a pas été perdue ! Pendant huit jours, la France entière a été bouleversée par la question de savoir si une certaine lettre de M. Rochefort avait été remise à M. Gambetta (1).

Grand Dieu! quel problème I et en saisissez-vous tout de suite l’importance capitale? La Chambre est en train de discuter le budget; mais la lettre de Rochefort, monsieur! L’hiver est doux, les cultivateurs sont dans l’inquiétude; mais, monsieur, pensez vous que la lettre n’aurait pas été volée dans les pa-

(1) La lettre en question était une lettre que M. Henri Rochefort aurait écrite à Mo Gambetta pour le prier d’intervenir en sa faveur, lorsqu’il était en prison, après la Commune, sous la menace d’une condamnation à mort. M. Henri Rochefort expliquait que cette lettre, écrite seulement en brouillon, d’après le conseil de son avocat, M. Albert Joly, n’avait jamais été ‘remise sur une décision postérieure et formelle de sa part; tandis que les amis de M. Gambetta affirmaient que le défenseur du prisonnier l’avait portée à son adresse, et cela sur la prière de celui-ci. La querell© éclata au lendemain de la mort de M. Albert Joly.

CiNE CA M PAGINE.

piers d’Albert Joly! Voici les étrennes, il est & souhaiter que les affaires marchent bien ; mais rien ne prouve après tout, monsieur, que Gambetta ait reçu cette lettre, en 1871, comme ses créatures l’affirment I

Eh ! à la fin, fichez-moi la paix avec M. Gambetta et M. Rochefort! En quoi les affaires privées de ces messieurs peuvent-elles intéresser le pays? Est-ce que cela dégrèvera les impôts, favorisera les récoltes, activera le commerce? Nous sommes bien avancés, quand on nous a prouvé avecunluxede preuves inutile que M. Rochefort est un grand enfant et que M. Gambetta entend supprimer tous les obstacles, quels que soient les moyens. Huit jours, ô misère! huit jours perdus à démontrer qu’il fait clair en plein midi huit jours à piétiner, à potiner, à se prendre aux cheveux comme des crocheteurs, à donner au monde l’exemple d’une nation de badauds regardant deux hommes se massacrer dans la boue !

La France regarde et écoute. Le travail s’arrête, des curieux se mettent aux fenêtres, on ne parle que de la rixe d’un bout du pays à l’autre, comme s’il s’agissait de Troppmann ou de Menesclou. C’est la folie du commérage qui souffle. Dans la presse, le vacarme est affreux. Sur leurs trois pages, les journaux en consacrent deux à l’aventure, avec des commentaires sans fin, des analyses, des raisonnements, une passion croissante; si bien que la bataille devient générale et que des gifles s’égarent sur tous les visages. Demain, un chef-d’œuvre littéraire peut paraître, une grande découverte scientifique peut être faite : c’est à peine si les journaux lui donneront dix lignes, par charité !

BETISE.

O bêtisel

Puis, quand les coups de poing ont cessé, de lassitude, on se ramasse avec peine, on essuie la poussière et la boue de ses vêtements, pris d’une grande honte. Tout le monde a attrapé des meurtrissures et de la crotte. Un silence embarrassé se fait brusquement, devant les voisins qui s’amusaient et qui s’en vont en ricanant et en haussant les épaules. On se sent très sale, très laid et très bête. On n’a plus qu’une envie, celle de se cacher et de dormir.

Alors, commencent les malaises et les regrets des lendemains d’ivresse. Les gens raisonnables se tâtent et s’interrogent. A quoi tout cela rimait-il? Qui diable pouvait avoir intérêt à une nareille crise de rage imbécile ?

Le pays s’y trouve compromis ; la politique y apparaît plus sotte et plus vide encore; l’intelligence française y perd sa vieille réputation de courtoisie et d’esprit. Restent les journaux dont le tirage a monté pendant quelques jours. Il est certain que, pour une feuille qui ne se vend guère et qui semble menacée d’une prochaine déconfiture, c’est une véritable aubaine que de lancer un scandale pareil. Tout d’un coup, la vente double ; on bourre le journal de documents et d’extraits, à le faire éclater ; on emploie d#s caractères d’alfiche, on spécule tant qu’on peut et jusqu’au bout sur l'affolement public. Mais le bénéfice reste assez piètre, car le tirage baisse de nouveau, dès que le scandale cesse.

HO

En somme, nous y perdons tous, M. Roehefort et M. Gambetta qui se sont mal conduits devant nous, et nous qui avons eu le mauvais goût de nous intéresser à ce vilain spectacle. Un seul homme a le droit d’être ravi. Je veux parler du jeune écrivain qui a publié la lettre et qui a fait, ce jour-là, plus pour sa célébrité, qu’il n’en fera certainement dans toute une vie de sérieux labeur. On dit que ce jeune écrivain a eu de grands succès universitaires, qu’il est des plus intelligents et des plus actifs, qu’il sera un homme très remarquable. A quoi bon tout cela? N’étudiez donc pas, ne soyez pas intelligent, puisque vous devenez illustre d’un coup, en publiant les petits papiers d’un homme politique ! Quel magnifique lançage pour les discours de M. Gambetta, dont je parlais lundi dernier, et que le jeune maître, entré cette semaine dans la gloire, est justement chargé de présenter au public!

Au demeurant, une réclame de librairie et un nom nouveau jeté à la notoriété : tel est le bénéfice net et certain de Taventure. Mettez en balance l’encre et le papier perdus, la France emplie de honte et de dégoût.

O bêtise 1

Remarquez que M. Rochefort et M. Gambetta sortent de cette équipée tels qu’ils y sont entrés, ni diminués, ni grandis. Pour eux, le résultat est nul, ils demeurent ce qu’ils étaient hier, aux yeux des spectateurs attentifs et impartiaux. Et tout le monde en conviendra, dans quelques jours, lorsque le vacarme se sera apaisé.

BÊTISE

En vérité, il faut que la politique soit un agent bien actif d’aveuglement, pour qu’on ait pu s’étonner de la lettre écrite par M. Rochefort. Elle est toute naturelle, cette lettre, et l’histoire en est claire. Je suis même certain que M. Rochefort dit la stricte vérité, lorsqu'il affirme qu’après l’avoir écrite, il a hésité à la faire remettre ; et il est fort possible que, si Albert Joly l’a réellement remise, il ait pris sur lui cette démarche. Mais admettons même que M. Rochefort ait écrit et envoyé la lettre de son propre mouvement, il n’aurait aujourd’hui qu’un tort, celui de ne pas l’avoir reconnu tout de suite et de s’être laissé emporter nar la passion dans des explications confuses.

Ne le connaissez-vous donc pas, depuis quinze ans qu’il occupe Paris? Il est très brave, très loyal, tout le monde en convient. Mais il est aussi très nerveux, et ses amis les plus dévoués ne cachent pas que sa tête tourne à tous les vents. C’est un tempérament d’écrivain, rien de plus. Ce qui arrive devait fatalement arriver, au milieu des contradictions de sa conduite et des facilités de sa camaraderie. L’étonnant est que cela ne se soit pas produit plus tôt, et qu’on ne déterre pas d’autres documents, où son cœur donne des démentis à sa raison.

Quand on s’attaque en lui à l’homme politique, cela fait sourire ; car l’homme politique n’existe guère. Un reproche plus grave, le seul grave, est. celui d’ingratitude. Seulement, on en parle vraiment à son aise. Soyez donc déporté, allez à des milliers de lieues, évadez-vous en risquant vingt fois votre vie, rentrez en France au bout de dix ans, et là assistez au triomphe d’anciens amis, devenus des

adversaires, et dont le tempérament diffère absolument du vôtre. Cette question des tempéraments explique tout ici. M. Rochefort et M. Gambetta s’exècrent, parce qu’ils ne sentent rien de la même façon, qu’ils sont deux forces opposées et qu’ils devaient forcément se heurter un jour.

M. Rochefort est donc, dans le cas présent, ce que l’analyse devait le donner. Je cherche à expliquer logiquement les faits ; mais imaginez qu’il ait tous les torts, en quoi cela l’entame-t-il? Sa force n’est pas dans la rectitude de sa ligne politique, elle est dans sa verve. Croyez qu’il n’a rien perdu de sa popularité. Demain, il reprendra ses violences et se sauvera quand même par les qualités de son tempérament d’écrivain.

Ah ! la faute de M. Rochefort est plus ancienne. Le jour où il s’est compromis à jamais, le jour où il a fait une chute mortelle, c’est le jour où il est tombé dans la politique. Comment ! monsieur, vous étiez une intelligence littéraire, vous aviez un style personnel, et vous avez consenti à jouer le rôle niais d’un , homme de parti, vous avez accepté de gaieté de cœur les âneries et les malpropretés de la politique! Passe encore pour M. Gambetta, dont l’artibition ne saurait être que là ; il n’est pas né écrivain, il n’a pas le don des lettres et y aurait végété misérablement. Mais vous, vous qui étiez quelqu’un déjà, vous qui pouviez être un observateur et un artiste l En vérité, ignorez-vous donc que quiconque a le respect de son intelligence, ne doit se résoudre à faire de la politique que lorsqu’il s’est reconnu absolument incapable de faire quelque chose de plus propre!

BÊTISE

Ces jours-ci, je lisais justement votre dernière œuvre: le Palefrenier , et j’étais très irrité contre vous, en songeant au romancier que vous auriez pu être, si une popularité bruyante n’était venue détraquer vos nerfs, et si vous n’aviez pas derrière vous l’amertume de dix années d’exil. Aujourd’hui, quelle pitié ! vous voilà condamné à ces polémiques affolées qui nous attristent, nous qui aimons votre esprit. Vous ne vous appartenez plus, vous devez parfois regretter en rêve le tranquille cabinet de travail où vous écririez des œuvres qui resteraient.

O bêtise 1

Quant à M. Gambetta, il aurait tort d’être satisfait, car l’apparente victoire qu’il vient de remporter, est faite pour déconsidérer autant le vainqueur que le vaincu. Outre que son adversaire reste debout, plus enragé et plus dangereux qu’auparavant, lui-même se trouve atteint par l’arme qu’il a cru devoir employer. La publication d’une lettre intime est toujours chose délicate, et cette publication devient plus blessante encore, lorsqu’elle semble préméditée de longue main, et qu’elle est faite par un étranger, qui n’avait rien à voir dans la querelle. D’habitude, on lave ce linge sale en famille. Tout galant homme éprouvera un malaise devant des procédés pareils.

J’ajoute que je ne m’étonne pas; car, au fond de tout acte, il n’y a jamais "que le fait d’un tempérament. M. Gambetta, comme Louis XIV, pourrait se plaindre de sa grandeur qui l’attache au rivage. Il est monté si haut, et ses amis le haussent encore à un tel point, que de bonne foi il doit lui paraître

impossible de se commettre avec un simple journaliste. De là ces façons de grand roi qui confie à son plus jeune lieutenant une besogne qu’il ne saurait faire lui-même, sans sortir de l’étiquette. Jamais les princes n’ont coupé le cou des gens; ils ont toujours eu des serviteurs pour leur éviter le désagrément de cette besogne.

Du reste, vilaine affaire. Dans cette voie des vieux papiers, on peut aller loin. Déjà on parle d’une lettre que M. Gambetta aurait écrite anciennement à M. Baroche pour lui demander une place de substitut. Toutes les folies de jeunesse y passeront. Attendons-nous à ce qu’on publie les confidences aux amis, les déclarations aux femmes, toutes les confessions qu’on ose à peine se murmurer à soimême. Qui n’a pas dans sa vie le cadavre d’une ambition ou d’une faiblesse?

Cette campagne manque donc de dignité : violence folle, d’une part, et indélicatesse sournoise, de l’autre. Mais lorsque tout croule, lorsqu’un détraquement général brouille au fond des cervelles les idées du vrai et du faux, lorsqu’on ne sait où se tourner pour se reposer enfin dans une certitude, comment voulez-vous que le pays entier ne soit pas pris de fièvre chaude?

Un fait entre mille. L’autre jour, M. Gambetta parlait à la Sorbonne, à l’occasion du cinquantenaire de l’Association polytechnique. Applaudissements frénétiques, enthousiasme, pâmoison des dévots. Le lendemain, on lit le discours, et on le trouve fort ordinaire, délayant dans un déluge de phrases molles et quelconques cette idée toute simple que l’Association polytechnique fait de la bonne

BÊTISE

besogne en instruisant les ouvriers, et qu’elle hausse de la sorte le niveau intellectuel de la démocratie. Cela a été dit, imprimé, répété cent fois. Mais il suffit que M. Gambetta le répète une cent-unième fois, et beaucoup moins littérairement, pour qu’on tombe dans l’extase, comme devant une vérité inconnue, superbe de nouveauté et d’audace.

Ce n’est rien encore. M. Gambetta nomme Auguste Comte et rappelle le plus grand penseur du siècle. Du coup, c’est du délire, voilà le positivisme révélé par un dieu et lancé dans le monde. Quelle immense farce I quelle tristesse mortelle pour les penseurs et les savants! Tout de suite, j’ai songé à M. Littré, cette réelle et grande intelligence, qui, depuis plus d’un demi-siècle, travaille et lutte pour ce qu’il croit être la vérité, pour ce positivisme que son labeur incessant n’a pu élargir encore. Qui connaît M. Littré? Qui se soucie de ce qu’il apporte? La presse le plaisante avec un goût douteux sur le fameux singe, notre ancêtre commun, opinion qu’il n’a jamais soutenue d’ailleurs. Mais que M. Gambetta, sans préparation aucune, dans un simple but de tactique politique, lance le nom d’Auguste Comte, et voilà la France remuée, et voilà des imbéciles, une foule d’imbéciles, qui vont se déclarer positivistes I J’en enrage !

O bêtise1 ^

Moi-même, je me tâte, j’ai peur de devenir stupide. Des amis m’arrêtent et me disent : a Quoi? que vous arrive-t-il? Pourquoi criez-vous si fort? Mais c’est la vie elle-même qui vous fâche! Misère à

gauche, misèie à droite, et infirmité partout : c’est dans l’ordre ! »

Il est bien ridicule, en effet, de vouloir que l’intelligence règne. Des délicats se sont mis à l’écart et goûtent une volupté particulière à se savoir très intelligents et très ignorés. Leur théorie est que seule la médiocrité est populaire. Eh bien ! cela me gonfle le ( œur de tristesse et de honte. Je crois à la force du génie, je voudrais le voir triompher en tout. Et, à chaque échauffourée de la sottise publique, à chaque tapage idiot qui emplit les rues et la presse, je suis révolté du temps perdu et des idées fausses lancées dans la circulation, sans avoir d’ailleurs l’espoir naïf de jamais changer le train de ce bas inonde.

Mais quelle ballade à la bêtise humaine ! Bêtes, ceux qui tiennent le pouvoir et qui, pour le garder, finissent par se prendre à leurs ruses et à leurs mensonges l Bêtes, ceux qui, rêvant le pouvoir, tombent dans le cloaque de la politique et y laissent le meilleur d’eux-mêmes, leur talent, leur vie et jusqu’à leur dignité ! Et bête moi-même, qui oublie chaque fois la puissance de la bêtise, et qui enrage dans mon coin, parce que les vieux papiers, les chiffons sans intérêt de MM. Rochefort et Gambetta occupent davantage la France que le roman posthume de Gustave FlaubertI

O bêtise ! bêtise 1

MONSIEUR LE COMTE

M. le comte Armand de Pontmartin vient de publier la vingtième série de ses Nouveaux samedis , recueil où il réunit les articles de critique qu'il donne chaque semaine à la Gazette de France. Et me voilà ramené à ma thèse de l’inutilité et de l’impuissance radicale de la critique, lorsqu’elle a derrière elle une passion politique ou religieuse, et qu’elle n’est point une arme d’absolue vérité.

J’avoue, en commençant, que ma position est assez délicate, en face de M. le comte Armand de Pontmartin. Il s’est montré, en maintes pages, si agressif, et si — comment dirai-je pour ne pas blesser les convenances du monde dont il se flatte d’être? — si violent contre mes œuvres et même contre ma personne, qu’il m’est désormais très difficile de le juger librement, sans paraître vouloir lui rendre injure pour injure.

Pourtant, je ne reculerai pas, et j’en serai quitte pour être très poli. Mon Dieu ! oui, on verra de Quelle façon un croquant de mon espèce, un zitt-

gueur, mi ouvrier de nuit à grosses bottes, comme il m’appelle, sait se conduire en société, lorsqu’il a l’honneur de s’occuper d’un gentilhomme, et quelles que soient les manières déplorables que ce gentilhomme ait pu se permettre un moment

d’oubli.

Ainsi, voici d’abord pour mes œuvres : « Une littérature infecte s’est produite à la faveur des triomphes de la démocratie et du radicalisme, comme ces couches d’insectes puants et malfaisants qui pullulent dans la vase et en augmentent la pestilence, après les débordements. » Ailleurs, il parle « du succès de toutes les variétés du mal, du désordre, du venin, du fiel, de la destruction, de la perversion, de la turpitude, de l’infamie sociale et morale. » Ah! monsieur le comte, un pareil langage se peut-il souffrir? Que voilà donc des « insectes puants » qui sont de mauvais ton ! et, de grâce, épargnez-nous tout ce venin et tout ce fiel entassés ! La petite marquise en a des haut-le-cœur. Palsembleu ! tenez-vous, ne vous lâchez pas de la sorte devant les dames !

Voici maintenant pour ma personne. Remarquez qu’il me compare à mon bon camarade Alphonse Daudet, avec la pensée traîtresse de nous fâcher. « Et il (Alphonse Daudet) abdiquerait sa personnalité charmante, sa physionomie originale, son fin profil de camée, en l’honneur d’une grosse figure bouffie d’orgueil, couturée de prétentions, gonflée d’annonces, ballonnée de réclames? » Tudieu! monsieur le comte, quelle délicatesse dans la touche, quel pastel! Hélas! je ne suis peut-être pas joli, joli; mais où diantre prenez-vous qualité pour le dire dans les salons? Cela est du dernier vilain. Je

MONSIEUR LE COMTE

n’ai pas l’honneur d’avoir jamais rencontré à la cour M. le comte Armand de Pontmartin ; mais il aurait le nez de travers, — et c’est ici une supposition purement gratuite, dont je le prie fort de m’excuser, — il aurait le nez de travers, que je ne me permettrais même pas de m’en apercevoir dans mes livres .

Ah 1 mesdames, ah! messieurs, quelle singulière chose que notre machine ronde*! Je pas^e pour un homme fort grossier, vaniteux et jaloux, tombant sur mes confrères en portefaix. Eh bien! je d< lie qu’on découvre dans mes études critiques, en dehors de mes sévérités de logicien, un seul des gros mots, une seule des poignées de boue que monsieur le comte me jette au visage. Depuis trois mois que j’écris à cette place, peut-être les lecteurs du Figaro commencent-ils à trouver le diable moins noir.

Au fond, je n’ai pas de colère, j’ai beaucoup de tristesse, car M. le comte Armand de Pontmartin me fait de la pefne. Si je n’étais bien élevé, le découragement et la résignation où je vois un homme de son âge me rendraient respectueux et nie feraient marcher sur la pointe des pieds, autour du fauteuil où il repose.

Songez que tout craque sous lui. Depuis dix- huit ans, il écrit à la Gazette de France; depuis dix huit ans, il se mêle d’y prophétiser sur les destinées de notre littérature, et il suffit qu’il annonce une chute pour qu'un succès immense se déclare Quand il dit : « La littérature passera à droite, » immédiate'

ment la littérature passe à gauche. Quand il écrit : « Balzac sera oublié dans dix ans, » Balzac tout de suite se met à grandir et, au bout des dix ans, devient un colosse. Naturellement, ces plaisanteries des faits, qui s’amusent à le démentir, ont fini par désespérer et aigrir monsieur le comte; et cela est tellement humain, que je suis tout ému moi-même d’une mauvaise chance si entêtée. Pensez donc! écrire un article par semaine pendant dix-huit ans, ce qui fait neuf cent trente-six articles de douze colonnes, et n’avoir jamais eu raison, et n’avoir jamais été écouté, et laisser derrière soi vingt volumes de critique qui ne pèsent absolument rien dans le mouvement littéraire de son temps I Un jour, le 8 août 1880, le sentiment de son impuissance a fait enfin éclater en larmes M. le comte Armand de Pontmartin. Il s’en est pris à ses lecteurs eux-mêmes, aux gens de son monde, et il a sangloté la phrase suivante : « En dehors de toute subtilité, de toute puérilité d amour-propre, si vous saviez comme c’est cruel pour un critique qui croit être dans le vrai, qui ne demande rien pour luimême, qui persiste dans les conditions les plus pénibles, qui pourrait bientôt célébrer (hélas! à lui tout seul!) son cinquantenaire, d’avoir à traduire chaque semaine, pour ron usage, le teium imbelle sine ictu, de se briser contre un parti pris d’insouciance et de nonchalance, de savoir d’avance que ses efforts sont perdus, que sa tâche est stérile, que ses avis tombent dans le vide que pas un écho ne lui renverra ses essais de littérature familière, et que, si on ne lui fait pas payer, comme jadis, les frais de la guerre, c’est que désormais on na le traite plus

MONSIEUR LE COMTE

comme un combattant, mais comme un invalide. » Quel cri de misère! Il m’a remué jusqu’aux entrailles. On voit dans son coin le critique vieilli, l’auteur des Jeudis de madame Charbonneau , qu’autrefois du moins on injuriait, et auquel aujourd’hui on ne l'ait même plus l’aumône d’une insulte, malgré ses attaques désespérées et furibondes. Cet invalide si distingué me navre, et c’est pourquoi je me suis promis de le ragaillardir, en m’occupant ici de ses études critiques. Il existe, puisque je lui réponds. Mais, d’honneur! monsieur le comte, je ne puis le faire que poliment!

C’est un bien étrange style que le style de M. le comte Armand de Pontmartin. 11 appelle cela de la littérature familière; soit, familière, je le veux bien; mais alors d’une familiarité singulièrement imagée et dégingandée. J’ai cité plus haut une des phrases à longue queue, où les mots s’entassent à la pelle, et qui caractérisent sa façon d’écrire. Il n’a jamais assez de comparaisons, les plus inattendues l’enchantent. On croirait que l’encré le grise.

Par exemple, il veut dire que les ouvriers n’achètent pas certains romans. Le voilà qui part : « Ce n’est pas, j’imagine, le porteur d’eau, le cocher de fiacre, le ramasseur de bouts de cigare, le commissionnaire auvergnat, le gavroche ouvreur de portières, le pipelet de la rue aux Ours, le zingueur endetté chez le mastroquet (ô quelle langue, monsieur le comte!), le maçon limousin, l’électeur bellevillois, qui achètent ces livres à trois francs cinquante centimes. » Et

les colonnes s’emplissent, et l’on reste étourdi, sans comprendre, comme si un enfant, près de vous, tapait sur un chaudron. Ailleurs, il repart, après avoir énuméré les sujets d’article que je pourrais traiter dans le Figaro . « Que de texte pour une plume vengeresse! Que de lanières pour un fouet! Que de provisions pour un grenier à sel! Que de tisons pour un fer rouge! Que d’épaules pour une flétrissure ! Que de trésors pour un Juvénal en rupture de ban républicain! » Eh! la, doucement, arrêtez vous, j’ai compris! Quelle grêle d’images, bon Dieu ! j’en ai le crâne battu. M. le comte Armand de Pontmartin m’a pris mon argot, et je m’abstiens drai d’apprécier d’un mot les fuites de son style.

D’ailleurs, monsieur le comte, dans ses moments de belle humeur, pousse jusqu’au calembour. Sans m’arrêter à une aimable comparaison : « des larmes de crocodile délayées dans du sucre, » j’arrive à ce trait d’esprit; il parle de certains romans, et ajoute: «Je les ai vus madame, dans votre boudoir, et vous ne les bou liez pas!» Ah! exquis, monsieur le comte, permettez que je le cueille ! C’est un rien, je le sais; mais, vertudieu! que cela est donc galant !

Attendez, il y a mieux. En étudiant nos romans, il nous reproche avec raison l’emploi trop répété de certains mots. Ainsi nous abusons du mot « buée ». Du coup, il cligne les yeux, il pince les lèvres dans un fin sourire, et il dit : « Evidemment, quand ces romanciers peignent des arbres, leur peinture ne procède ni du Poussin, ni de Ru -daël, ni d’Hobbéma, mais de cime à buée. » Non, cehe ois, c/est trop drôle! un peu tiré par lës che veux peut-être, mais si drôle ! Vous avez donc juré

MONSIEUR LE COMTE

de nous faire mourir de rire, .nonsieur le comte!

Encore plus fort. M. le comte Armand de Pontmartin est dans son château, près d’Avignon. Il fait très chaud, les éditeurs l’accablent d’envois, et il déclare ceci : « Le seul auteur dont il me serait possible de parler aujourd’hui en parfaite connaissance de cause, c’est Eugène Sue , et il est mort depuis longtemps. » Ah I mon Dieu ! ah l mon Dieu I tenez-moi, j’étoulfe ! On prévient les gens, quand on a tant d’esprit. La petite marquise en a cassé une baleine de son corset. Un mot si fin ! mais il est risqué. Oui, en y songeant, il est risqué. Décidément, monsieur le comte, malgré tous les égards que je veux y mettre, je ne le trouve pas même propre 1

Soyons sérieux. Dix-huit années de critique, dans le même journal, pour aboutir à ce cri de mis re : « On ne m’écoute pas, on ne me lit pas, et mon obstination n’est égalée que par mon impuissance! » Dans cette aventure, ce qui me surprend le plus, c’est que M. le comte Armand de Pontmartin ne paraisse nullement se douter des causes de cette impuissance. Il accuse les abonnés de son journal, les gens de son monde et de son parti. Eh ! qu’il n’accuse que lui !

C’est très simple. Il croit être dans le vrai ; eh bien! il n’y est pas, voilà tout ; et quiconque n’est pas dans le vrai, finit par perdre toute action sur le public. Le jour où monsieur le comte confessera qu’il se trompe en littérature, ce jour-là il sera bien près de se faire écouter.

Comment voulez-vous que ses arrêts soient justes

et s’imposent aux intelligences? Il ne les rend que dans des crises de rancunes politiques et religieuses. Ce ne sont pas les lettres qui lui tiennent au cœur, ce sont la religion et la monarchie. Certes, rien d^ plus respectable que ses croyances; mais elles n’oni rien à voir ici, elles détraquent ses jugements, elles le font démentir à tous coups par les faits, et, dès lors, le voilà presque ridicule, niant les talents les plus indiscutables, résistant, lui chétif et isolé, à la formidable évolution qui emporte le siècle.

Ainsi, pour m’en tenir au roman contemporain, il en est encore à se signer devant Balzac. J’ai dit comment il a prophétisé autrefois que la Comédie humaine tomberait dans l’oubli avant dix ans. Les dix ans sont passés, et vous savez où nous en sommes. Forcément, après ce beau jugement qui l’engageait, il s’est enragé contre les continuateurs de Balzac. Il faut voir, dans la vingtième série de ses Nouveaux Samedis , comme il s’acharne après Gustave Flaubert, qu’il travestit et qu’il diminue, sans pouvoir seulement l’entamer. Pauvre monsieur le comte, vilaine campagne! Vous avez été battu, et aujourd’hui vous voilà écrasé. Il serait plus sage de vous rendre.

Je crois qu’il faut également faire la part du grand âge de M. le comte Armand de Pontmartin. 11 appartient à une génération disparue. Nos ambitions, nos croyances, nos espoirs lui échappent. Il perd toute mesure, nous couvre de boue, se conduit dans ses articles comme un crocheteur ne se conduirait pas dans la rue. Et cela est triste, car un homme de son instruction devrait juger avec quelque politesse des écrivains dont les idées générales peuvent différer des siennes, mais qui ont pour la vérité et pour les

MONSIEUR LE COMTE

lettres un amour absolu, au moins digne d’être constaté. Il sait parfaitement que nous n’avons pas les mains sales, que nous sommes d’aussi bonne compagnie que lui, que nos livres sont des actes de foi comme ses propres livres, que nous y mettons toute notre passion d’artiste, tout notre ardent désir d’immorlalité. Lui et nous, différons simplement de philosophies, et l’époque semble lui donner tort : voilà tout. Alors, parla mordieu! monsieur le comte, pourquoi n’êtes-vous pas poli, quand nous le sommes

Un dernier mot. M. le comte Armand de Pontmar- Un s’étonne de mon entrée au Figaro et demande ce que je suis venu y faire. Attaquer la République? mon Dieu! non : je suis républicain. Défendre le trône et l’autel? pas davantage, car je ne suis pas légitimiste. Ma besogne est plus haute, je suis écrivain et je détends les lettres.

Yoici mon acte de foi. Au-dessus des partis, audessus des querelles politiques et religieuses, je mets l'intelligence humaine. La littérature n’est rien, elle doit être tout. Elle seule importe, elle seule vit et demeure. En dehors d’elle, ii n’y a que culbutes dans la médiocrité et dans la folie. Je suis injuste, j’en conviens; mais je veux être injuste. C’est ma passion.

Eh! que m’importe le reste! Soyez blancs, soyez rouges, pour peu que cela vous amuse; seulement, ayez du génie, et je vous adore. Si je suis au higaro , c’est que je n’ai pu résister à la tentation d’entrer en campagne contre la bêtise, au nom des lettres

UNE CAMPACtNE.

Tenez! ma besogne, cette semaine, c’est de vous montrer ce beau spectacle :*deux hommes jouent au billard, l’invincible Yignaux et le redoutable Slosson ; Paris, et la France, et l’Europe en sont bouleversés ; la presse entière retentit du choc des billes, et là, derrière une porte vitrée, M. Grévy etM. Gambetta se passionnent. Or, au même instant, on recevait un académicien, à l’Institut: M. Grévy etM. Gambetta n’y étaient pas. Tous les soirs, il y a des premières représentations : M. Grévy et M. Gambetta n’y sont pas. Parfois, on fait des lectures, dans des salons républicains : M. Grévy et M. Gambetta n’y sont pas. La vérité est qu’ils se moquent absolument de la littérature et qu’ils aiment le billard. Si vous voulez passionner l'opinion publique et avoir pour vous les autorités, faites des carambolages, ne faites pas des chefs-d’œuvre.

Monsieur le comte a-t-il daigné comprendre? Le jour où l’on me sortirait de ma bataille littéraire, je n’aurais plus qu’à prendre mon chapeau et à m’en aller»

LE NATURALISME

Eh bien ! oui, parlons-en ! Mais, avant tout, je tiens à faire remarquer quelle discrétion exagérée j’y ai mise. Voici quatre mois que je suis en représentations au Figaro , et pas un mot encore du fameux naturalisme! Mes articles se sont succédé, et si je me décide à écrire celui qu’on s’attendait, paraîtil, à me voir lancer dès le premier jour, comme une profession de foi, c’est tout bonnement que la semaine a été très pauvre et que je n’ai pas trouvé d’autre sujet. Mon Dieu ! oui, parlons du naturalisme, puisque nous n’avons rien de mieux à faire.

D’ailleurs, je n’apporterai aucun argument nouveau. Je me suis expliqué cent fois, je ne puis que me répéter. Seulement, je donnais alors mes explications dans des caves opportunistes, d’où le grand public ne m’entendait guère. Aujourd'hui que je m’adresse aux cinq cent mille lecteurs du Figaro , l’occasion me semble bonne pour plaider l’affaire une dernière fois et tâcher d’avoir raison.

Je veux donc étaler mes turpitudes. On va voir

jusqu’où je pousse l’extravagance de ma folie. Personne n’ignore que je ne puis dire deux mots sans lâcher une incongruité, que ma littérature et ma critique sont aussi bêtes que sales. Toute la presse est d’accord là-dessus. Pourtant, je rassure les dames et leur affirme qu’elles peuvent rester ; il n’v a pas lieu de plaider l’affaire à huis-clos.

Sans remonter au déluge, voici quelques faits pris dans notre histoire littéraire.

A la fin du dix-huitième siècle, l’ancienne formule classique craque de toutes parts. Voltaire, le grand démolisseur, y touche pourtant très peu ; au contraire, il la conserve et la défend. Mais, près de lui, Diderot et Rousseau se produisent et lancent les lettres dans des voies nouvelles. Avec Diderot, qui est l’ancêtre de nos positivistes d’aujourd’hui, naissent les méthodes d’observation et d’expérimentation appliquées à la littérature. Avec Rousseau, le catholicisme tourne au déisme, la passion lyrique se déclare et chante l’âme du morde. Sous toute question littéraire, il y a une question philosophique. Le panthéiste Rousseau allait devenir le père des romantiques ; tandis que le positiviste Diderot, malgré ses contradictions, est le véritable aïeul des naturalistes, car il a réclamé le premier la vérité exacte au théâtre et dans le roman.

Certes, je néglige les nuances. Je résume ici, et à grands traits. Mais suivez la filiation des deux écrivains. Tous deux sont révolutionnaires et attaquent la tradition classique, le personnage abstrait, taillé

LE NATURALISME

d’après le dogme, pure intelligence dégagée du corps et du milieu. Seulement, leurs descendances restent distinctes et finiront par se combattre. Pendant que les romantiques gardent les types, les abstractions généralisées de la formule- classique, et se contentent de les costumer autrement, les naturalistes reprennent l’étude de la nature aux sources memes, remplacent l’homme métaphysique par l’homme physiologique, et ne le séparent plus du milieu qui le détermine.

Le premier fils de Rousseau est Chateaubriand. 11 ne faut pas s’arrêter aux divergences apparentes des opinions religieuses. Chateaubriand est plus encore un déiste qu’un catholique, un poète qu’un croyant. C’est lui qui a réellement inventé le romantisme avec Mmc de Staël, l’art chrétien opposé à l'art antique. On sait que Boileau refusait aux poètes le droit de mettre en œuvre le christianisme, comme une chose inconvenante, au point de vue delà religion et de la littérature. La grande querelle des anciens et des modernes, qui a occupé le dix-septième siècle et le dix-huitième, se livrait précisément sur ce terrain ; et lorsque, dans la première moitié de notre siècle, les romantiques et les classiques s’égorgèrent, c’était toujours la même bataille, dont les combattants renaissaient sous des noms différents. N’est-il pas singulier que le grand mouvement social du christianisme n’ait trouvé son expression complète, en littérature, que dix-huit cents ans après la mort du Christ?

Chateaubriand a enfanté Victor Hugo. On fait aujourd’hui du poète l’initiateur du siècle, le père de la littérature moderne, et l’on oublie qu’il a trouvé

cette littérature toute formulée par Chateaubriand. Il n’a pas eu à inventer le romantisme, qui existait déjà dans Corinne et dans le Génie du Christianisme. Ce qu’il a réellement apporté, c’est sa rhétorique personnelle et son génie lyrique. Lui aussi est un déiste comme Rousseau. Sainte-Beuve disait souvent : « Hugo serait depuis longtemps rentré dans le giron de l’Église, si son orgueil ne l’en empêchait. »

Puis, il faudrait citer toute la queue romantique. Dans le roman, je me contenterai de nommer George Sand, cette fille attendrie et rêveuse de Rousseau, qui a l’adoration passionnée de la nature, mais qui nç la voit jamais, comme son père, qu’à travers les imaginations les plus chimériques. La filiation s’est ainsi continuée jusqu'à nos jours, puissante triomphante ; elle a régné pendant toute la première moitié du siècle, et ce n’est guère que dans ces trente dernières années qu’elle s’est heurtée contre la filiation de Diderot, qui aujourd’hui est en train de triompher à son tour.

En effet, pendant que les romantiques s’imposaient par un éclat de style extraordinaire, les naturalistes, de leur côté, accomplissaient dans l’ombre leur besogne. Il était logique que les rhétoriciens eussent d’abord plus de puissance sur la foule que les analystes ; sans compter que le mouvement social avait voulu, au lendemain de la Révolution, la victoire de Chateaubriand et de Victor Hugo.

Stendhal fut le premier fils de Diderot. Je n’indi-

LE NATURALISME

que toujours pas les nuances, ce qui m’entraînerait trop loin. Il faut se souvenir que Stendhal naquit en 1783 et qu’il relie le dix-huitième siècle au nôtre. La chaîne est ininterrompue. Adversaire de l’antique formule littéraire, Stendhal fut un romantique de la première heure; je veux dire qu’il se rua contre les classiques ; mais il ne tarda pas à se séparer des fils de Rousseau, lorsqu’il les vit se noyer dans la rhétorique et reprendre tous les mensonges, sous de nouveaux masques. Il s’en tint à l’analyse exacte, sèche et vive, et n’eut d’ailleurs aucun succès de son temps.

Ensuite parut Balzac, ce génie tumultueux et qui a eu si souvent 1’inconscience de sa vraie besogne. Sous les enflures de son style, qu’il outrait désespérément pour lutter d’éclat avec les poètes lyriques de son époque, il travaille à la même évolution que Stendhal : c’est un observateur, c’est un expérimentateur. qui a pris le titre de docteur ès-sciences sociales et humaines. Il a pu professer ouvertement des opinions catholiques et monarchiques, toute son œuvre n’en est pas moins scientifique et démocratique, dans le -sens large du mot. S’il n'a pas inventé le roman naturaliste, pas plus que Victor Hugo n’a inventé le lyrisme romantique, il est certainement le père du naturalisme, comme Victor Hugo est le père du romantisme.

Puis, je nommerai Gustave Flaubert, qui s’est rencontré au confluent de Balzac et d’Hugo ; Edmond et Jules de Goncourt, les moins classiques de nos écrivains contemporains, ceux qui n’ont pas d’ancêtres, qui se sont fait une originalité avec des notes 'du dix-huitième siècle, senties et vécues par desra-

tistes du nôtre ; et enfin nous, les cadets, qui sommes encore trop dans la bataille, pour être classés et jugés froidement;

On le voit donc, les deux filiations sont très nettes. Je sais bien que, pour mieux me faire entendre, je systématise un peu les personnalités. Mais, en somme, si j’ai pris comme ancêtres Diderot et Rousseau, c’est, je le répète, afin de démontrer que le naturalisme et le romantisme partent tous deux du même sentiment de rébellion contre la formule classique. Seulement, au lendemain de la victoire, romantiques et naturalistes se sont trouvés face à face, comme nos opportunistes et nos intransigeants d’aujourd’hui.

Philosophiquement, les romantiques s’arrêtent au déisme ; ils gardent un absolu et un idéal ; ce ne sont plus les dogmes rigides du catholicisme, c’est une hérésie vague, l’hérésie lyrique d’Hugo et de Renan, qui mettent Dieu partout et nulle part. Le* naturalistes, au contraire, vont jusqu’à la science ; ils nient tout absolu, et l’idéal n’est pour eux que l’inconnu qu’ils ont le devoir d’étudier et de connaître; en un mot, loin de refuser Dieu, loin de l’amoindrir, ils le réservent comme la dernière solution qui soit au fond des problèmes humains. La bataille est là.

C’est fort ennuyeux, tout ce que je viens d’écrire; et c’est pourquoi je ne me hâtais pas de l’écrire dans le Figaro . On voit que le naturalisme n’a pas même l’intérêt d’être une polissonnerie.

LE NATURALISME

Hélas ! il n’agite que des questions de philosophie et de science.

Mais le pis est que je disparais complètement dans tout ceci. On doit comprendre si ma vanité en souffre, celte vanité légendaire qui fait tant rire mes amis ; Mon Dieu ! oui, je n’ai rien inventé, pas même le mot naturalisme, qui se trouve dans Montaigne, avec le sens que nous lui donnons aujourd’hui. On l’emploie en Russie depuis trente ans, on le trouve dans vingt critiques en France, et particulièrement chez M. Taine. Je le répète un beau jour, à satiété il est vrai, et voilà tous les plaisantins de la presse qui le trouvent drôle et qui éclatent de rire. Aimables farceurs !

Si je n’ai pas inventé le mot, j’ai encore moins inventé la chose. Il n’y a que les poètes lyriques, comme Victor Hugo, qui s’imaginent avoir trouvé une littérature dans leur poche. Les romanciers analystes de mon espèce savent trop bien que ce sont les sociétés qui font les évolutions littéraires, et qu’un écrivain, quel que soit son génie, est un simple ouvrier apportant sa pierre et continuant, selon ses forces, le vieil édifice national. On est toujoursle fils de quelqu’un, disait Musset, un vrai poète qui restera par la profonde humanité de ses œuvres, lorsque des œuvres plus retentissantes verront leurs côtés factices tomber en poussière. De tout l’entassement orgueilleux de Ronsard, il ne reste que quelques strophes attendries.

Donc, je ne suis pas un chef d’école, et je raye gaiement cela de mes papiers. J’ai trente-six mille pères avant Diderot ; et, depuis Diderot, ja compte des maîtres illustres. Avez-vous vu un brave homme

qu’on veut faire chef d’école malgré lui? Non. Eh bien ! regardez-moi ! J’ai eu beau crier sur les toits qu’il n’y avait pas plus d’école que d élèves, les sourds de la presse ont continré leur plaisanterie. Us la trouvent spirituelle sans doute ; c’est vraiment qu’ils ne sont pas difficiles.

La vérité est pourtant bien simple. Je suis un critique, pas davantage. Gomme critique, j ai étudié notre littérature contemporaine, et je me suis forcément inquiété d’où elle venaitet où elle semblait devoir aller. Dans mes études, ce qui m’a intéressé surtout, c’est l’évolution générale des esprits, ce grand courant qui se produit dans une société, sous l’infl .ence des circonstances humaines et histori ques. Et j’ai été amené ainsi, en partant du dix-huitième siècle, à constater l’évolution naturaliste, qui s’est déclarée d’abord par l’insurrection romantique, et qui aujourd’hui paraît aboutir à l’emploi, dans les lettres des méthodes scientifiques d’observation et d’expérimentation.

Lisez attentivement Sainte-Beuve et voyez quel est son cri de misère, lorsqu’il s’aperçoit de l’avortement brusque du romantisme. Il s’était battu au premier rang, il avait cru entrer dans une renaissance des lettres, dans plusieurs siècles de santé et de force littéraires ; puis, tout d’un coup, en quelques années, le romantisme croulait, tombait à la caricature et à la démence. Sainte-Beuve, effaré, se rejeta dans les siècles classiques. Il ne comprit pas Balzac, il nia l’avenir. Eh bien! l’avenir est à Balzac et à ses continuateurs, voilà tout. Je me suis toujours contenté d’affirmer ce fait. Mon credo est que le naturalisme, j’entends le retour à la nature, l’es-

LE NATURALISME

prit scientifique porté dans toutes nos connaissances, est l’agent même du dix-neuvième siècle. Et j’ajoute que le romantisme, la première période, affolée et lyrique, doit nécessairement conduire au naturalisme, la seconde période, nette et positive. Ce n’est qu’une question d’ordre: un Etat solide doit sortir de toute insurrection, sous peine d’effondrement final.

Et les gros mots, et les ordures, et ’e naturalisme des reporters et des chroniqueurs ? il est plus amusant, il fournit des scènes aux revues de fin d’année et des fantaisies aux articles de tête. C’est le naturalisme de la blague parisienne. Il faut bien que Paris ait un joujou.

Ce qui m’égaye, dans mon coin, c'est lorsqu’un simple amuseur prend tout d’un coup un air très grave, affecte de comprendre et se lance dans l’estbétique la plus folle, à propos du naturalisme. Il distingue: il y ale bon naturalisme et le mauvais naturalisme ; c’est comme si l’on disait que la science est une question de convenances : un corps qui se combine chimiquement avec un autre corps, est prié de ne pas le faire trop vivement devant les dames. Mais, par grâce, comprenez donc une bonne fois ! Le naturalisme n’est qu’une méthode, ou moins encore, une évolution. Les œuvres restent en dehors.

Maintenant, tombez sur mes romans, s’ils vous choquent. Ils sont répugnants, odieux, abominables : c’est tant pis pour moi ! Le naturalisme n’a rien à voir là-dedans. Je n’ai pas l’outrecuidance

d'incarner une littérature. Quelle est donc cette rage de tout rapetisser, de vouloir juger dans ma pauvre personne une évolution littéraire qui s’opère depuis cent ans ! Eh ! que diable, j’écris ce queje crois devoir écrire ; on me jugera. Mais, si je n’accepte pas la responsabilité des œuvres qu’on publie à côté des miennes, je n’entends pas imposer la responsabilité de mes œuvres aux lettres de mon temps.

Le critique, en moi, constate donc l’évolution naturaliste qui s’est dégagée du romantisme, et qui triomphe aujourd’hui. Cette évolution est indéniable. Quant au romancier, en moi, il ne croit absolument qu’au talent. Les évolutions passent et se succèdent, les œuvres restent. Ayez beaucoup de génie, tâchez de dire la vérité de votre siècle : l’immortalité est là. Et si l’on me poussait davantage, j’avouerais que mon seul rêve d’orgueil, dans notre anarchie littéraire, serait d’être le pacificateur des idées et de la forme, un des soldats de l’ordre, un classique travaillant à la fondation d’un Etat solide et définitif, basé sur la science.

LA FILLE Aü THÉÂTRE

L’autre soir, en voyant le Mariage d Olympe an Gymnase, je songeais aux singuliers rôles que la convention théâtrale fait jouer à la courtisane sur notre scène française, depuis cinquante ans. Je demande à indiquer ici, dans les grandes lignes, ce chapitre intéressant et instructif de notre histoire sociale et littéraire.

C’est d’abord, dans le coup de lyrisme du romantisme, l’apothéose de la fille transfigurée par l’amour. Nos pères, des gens de gaîté et de santé qui l iaient de l’adultère et n'en avaient pas encore fait le thème larmoyant et féroce exploité par nos auteurs dramatiques, connaissaient bien la courtisane amoureuse et écrivaient même sur elle de fort jolis contes, d’une humanité pénétrante et attendrie ; mais jamais ils n’auraient eu l’étrange idée de sanctifier la courtisane, en la tirant de son plaisir et de son cœur de femme qui a beaucoup aimé. Après les déclamations super-

bes de Rousseau, la folie lyrique se déclare et nous donne logiquement Marion Delorme , redevenue vierge dans les bras de Didier.

Voilà désormais le thème que la littérature va développer, tant qu’une réaction violente ne se produira pas. Remarquez que la réhabilitation de la Courtisane devait fatalement se trouver dans le programme du romantisme. Il arrivait au théâtre pour remplacer la tragédie par le drame, et opposait le moyen âge à l’antiquité, l’action aux récits, la passion au devoir. Du moment que la passion triomphait quand même sur le devoir, le plus grand triomphe était de relever les filles tombées dans la boue et de les baiser au front comme des saintes. L’antithèse, cette figure de rhétorique qui a suffi au génie de Victor Hugo, s’épanouissait là, avec un éclat extraordinaire.

Naturellement, il ne faut pas chercher ici un document humain, exact et observé. Le romantisme se moquait bien de la vérité humaine, telle que nous la coudoyons dans la vie de chaque jour! Il procédait par idées générales, ou plutôt par sensations générales. Il employait toujours les personnages abstraits de la tragédie, des êtres métaphysiques et conventionnels ; seulement, il les costumait d’une autre façon. Marion, par exemple, n’était pas une courtisane étudiée dans son tempérament et dans son action propre, faite parle milieu et agissant sur ce milieu. Elle était la courtisane, c’est-à-dire un type généralisé ; elle représentait une idée, la sainteté de l’amour, le pardon par l’amour; elle devenait un argument lyrique en faveur de la toute-puissance de la passion.

Victor Hugo a écrit là-dessus des vers admirables

LÀ FILLE AU THEATRE

et a fait un drame qui gagnerait à être mis en musique. Mais cela est nul comme valeur d’observation. On sourit, on hausse les épaules. Le fameux vers :

Ton amour m’a refait une virginité, » est devenu une plaisanterie courante. Le pis est que notre littérature dramatique en est restée faussée pour longtemps. La Fille divinisée, mourant d’amour, se poignardant ou crachant le sang, est une des bonnes plaisanteries du lyrisme romantique dont le siècle a sangloté.

Ensuite. M. Alexandre Dumas fils est venu et a embourgeoisé Marion Delorme dans la Dame aux Camélias . Au fond, les deux sujets sont identiques ; d’un côté comme de l’autre, c’est le rachat de la fille par la sincérité de son amour et par la lutte qu’elle doit soutenir contre son passé. Seulement, M. Dumas, tout en gardant le thème, a fait plus vulgaire et par conséquent plus vrai.

Entendons-nous, ce vrai-là n’est que relatif, car l’observation est encore absente. Marguerite Gautier, pas plus que Marion Delorme, n’est une fille, une des vingt mille filles qui emplissent Paris. L’auteur a voulu une histoire particulière; il l’a choisie, il l’a surtout arrangée pour la plus grande émotion des spectateurs, ce qui était son droit. Son œuvre peut être une œuvre remarquable, celle où il a mis le plus de jeunesse et plus de cœur. Mais elle n’a toujours pas le son de la réalité, elle est banale à force d’être attendrissante, elle reste du lyrisme en peignoir et en redingote.

Armand rencontre Marguerite, et tous deux sent

ravis sur les sommets de l’amour romantique; arrive le père d’Armand, sentencieux et pleurard lui aussi, qui décide Marguerite à quitter le jeune homme pour ne pas compromettre son avenir; et voilà Marguerite qui, dans un accès de dévouement aussi sublime que ridicule, feint de retomber dans le ruisseau, et voilà Armand qui l insulte en lui jetant de l’argent à la figure, et voilà Marguerite qui en meurt de la poitrine, entre ses bras !

On comprend l’action énorme d’une pareille histoire sur le public. Mais comparez un instant Manon Lescaut à la Dame aux Camélias , et voyez combien Manon est vivante en face de Marguerite, combien elle est jeune et vraie, justement parce qu’elle reste une fille, jusque dans la sincérité de ses tendresses. C’est que l’abbé Prévost n’a pas été gêné par l’idée romantique du rachat de la courtisane, de la fameuse virginité retrouvée dans l’amour, tandis que M. Dumas, malgré lui peut-être, déifie Marguerite, s’arrange pour qu’elle n’ait plus d’hommes après Armand, et se hâte de la tuer, de la transfigurer dans le martyre de sa passion. Aussi Manon, avec toutes ses fautes, avec son existence de fille folle de sa chair, demeure-t-elle l’éternelle jeunesse, et Marguerite n’est- elle à côté qu’une héroïne lamentable, qu’une figure voulue par l’auteur et poussée dans un certain sens, en dehors des documents exacts.

Certes, je sais qu’il faut tenir compte à M. Dumas des obstacles qu’il devait rencontrer au théâtre. Il eut toutes les peines du monde à faire représenter son drame, qui parut aux contemporains de la plus grande hardiesse. Déjà Victor Hugo avait dû attendre la Révolution de 1830 pour que Marion Delorme

LA FILLE AU THEATRE

fût jouée. Cette question de la Fille au théâtre a longtemps révolté la censure, meme lorsque les auteurs faisaient de la fille une sainte. D’ailleurs, M. Dumas, qui a beaucoup osé sur les planches, professait et professe encore, je crois, le respect de certaines conventions, qu’il déclare inexpugnables. Ainsi, il prétend, dans une de ses préfaces, que jamais le public ne tolérera une femme ayant deux amants à la fois, ou passant de l’un à l’autre ; ce qui rend la peinture de la fille impossible, car elle n’exis* te qu’à la condition de se donner ou de se vendre. Et voilà sans doute pourquoi personne, pas plus M. Humas que Victor Hugo, ne nous a-montré la fille dans son rôle de fille ; ils ne nous donnent que le passé de la fille, ils la prennent quand elle cesse précisément d’être une fille, et iis la transforment alors d’un coup de baguette magique, pour nous forcer à l’applaudir dans la fantasmagorie de la rédemption. Que ce soit nécessité scénique ou besoin de lyrisme, il y a là, devant nos réalités quotidiennes, un tour d’escamotage.

Je crois donc que les scrupules du public de son temps auraient pu gêner M. Dumas dans l’expression complète de la vérité. Mais j’ajoute qu’il ne me paraît pas avoir voulu cette vérité, car l’idée même de la Dame aux Camélias , cette idée de la fille rachetée par l’a.mour et la mort, exclui l’étude vraie de !a femme galante, telle que nous la connaissons. Pou\ conclure, ce n’est là qu’une histoire sentimental quelconque, dans laquelle on a malheureusement vu l’avènement de la fille au théâtre.

Alors, se produisit une réaction fatale. On était en

J 852. La Dame aux Camélias , à vingt et un ans de distance, reprenait le thème lyrique de Mar on Delorme . Notre littérature s’emplissait de filles éplorées, qui se traînaient aux pieds de leurs amants et qui se mouraient de la poitrine; c’élait une rédemption générale, une purification des cœurs dans les flammes de la passion; si bien que tout ce lyrisme à faux, toutes ces plaisanteries trempées de larmes, finirent par exaspérer des gens de tempérament plus net et plus honnête. On les ennuyait avec ces contes mensongers et dangereux, l’heure était venue de renfoncer les filles dans la boue, d’autant plus profondément qu’on venait de les hausser plus haut!

Et les Filles de Marbre furent écrites, et on les joua au Vaudeville en 1853. C’était une réponse. Victor Hugo et M. Dumas avaient déclaré que le cœur de la fille était assez plein d’amour pour lui mériter tous les pardons. Théodore Barrière et Lambert Thiboust répondaient que le cœur de la fille était de pierre et que quiconque avait la folie de l’aimer mourait d’un anévrisme. Ce n’était plus Marguerite qui agonisait sur les planches, au grand larmoiement du public; c’était l’amant, c’était Raphaël qui faisait couler des flots de larmes, en venant rendre l’âme entre sa mère et sa fiancée. La situation se trouvait retournée, simplement ; et les bons spectateurs que les filles poitrinaires avaient si fort attendris, ne marchandaient pas davantage leur émotion aux pauvres amoureux atteints d’une maladie de cœur; ce qui prouve, par parenthèse, que le public se moque absolument des thèses et qu’il demande uniquement aux auteurs de le faire rire ou pleurer.

D’ailleurs, Théodore Barrière et Lambert Thiboust,

LA FILLE AU THÉÂTRE

au point de vue de l'observation vraie, étaient aussi profondément dans le faux que Yictur Hugo et M. Dumas. Eux aussi, partaient de leur volonté personnelle, d’une idée arrêtée à l’avance, au lieu d’interroger d a* ord la réalité des faits et d^accepler les documents. Ils plaidaient: leurs confrères avaient dit blanc, eux d saient noir, violemment, pour protester ; et,* entre ces deux affirmations, de pur caprice, et qui if envisageaient chacune les choses que d’un côté, la nature tranquille continuait son œuvre. Leur Marco, avec son persiflage, son indifférence glacée, son grandissement de statue, est aussi peu humaine, aussi arrangée que Marion et Marguerite, avec leurs extases et leurs tendresses affolées. Il y a quelques scènes vigoureuses dans les Filles de Marbre , des mots terribles, de belles cruautés. Mais comme tout le reste sonne le mensonge, et quelle étrange imagination que d’avoir poussé Marco au mélodrame, jusqu’à lui faire disputer Raphaël à Marie' Je ne parle pas de cette Marie, une réduction de Mignon, qui est d une bien étonnante fantaisie, dans un drame tout moderne. Si l’on reprenait les Filles de Marbre , je crois que l’œuvre paraîtrait terriblement vieillie.

Ainsi, pas de milieu : ou la fille au théâtre est un ange, ou elle est un démon. Les uns en ont fait une repentie qui gagne tous les cœurs ; les autres ont riposté en en taisant une traîtresse qu’ils exécutent aux applaudissements du public. Yoilà ce que les auteurs ont voulu. Quant à la vérité, à ce qui existe, tant pis! personne ne s’en inquiète.

J’arrive au Mariage d Olympe. M. Émile Augier, à

son tour, étudie la fille, et, de parti pris également, se montre plus rude encore que Théodore Barrière et Lambert Thiboust. C’est toujours la même thèse, la thèse opposée à celle de Victor Hugo et de M. Dumas : une fille ne peut être qu’un monstre, une femme sans cœur et gâtée Seulement, il pousse la logique de son paradoxe jusqu’à vouloir qu’on tue ces femmes comme des chiens, lorsqu’elles ont réussi par la ruse à s’installer dans une honnête famille.

On connaît l’histoire de cette Olympe Taverny qui se fait épouser par un grand dadais et qui aspire à entrer dans le vrai monde, où bientôt elle se conduit comme une pas grand’chose. Jusque-là, c’est parfait , MM. Meilhac et Halévy, avec leur analyse si finement parisienne, auraient tiré trois actes charmants de cette donnée. Mais où l’aventure se gâte, c’est lorsque M. Émile Augier tourne au terrible, fait d’Olympe une atroce coquine qui veut déshonorer les demoiselles bien élevées, et se met ainsi, de luimême, dans la nécessité de l’abattre au dénouement d’un coup de pistolet. Eh ! grand Dieu ! où a-t-il pris ces faits? Si l’histoire est vraie, elle est bien exceptionnelle. Ce n’est plus, dès lors, l’étude de la lille dans notre société; c’est simplement l’étude d’une gredine quelconque.

QueM. Érùile Augier regarde autour de lui. Nos Olympe se marient souvent, et parfois avec des comtes de Puygiron. Je ne dis pas que ces mariages tournent pour le mieux et que les maris soient longtemps ench.intés de leurs femmes. Mais n’est-il pas d’une observation constante que les Olympe, dès leur entrée dans le monde, n’ont plus qu’un désir.

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celui de se faire accepter, de jouer à la grande dame, de donner le pain bénit; même elles deviennent souvent d’une pruderie féroce. Peut-être ont-elles certains besoins de débauche ; seulement, elles se cachent, et si elles s’oublient avec leurs laquais, personne n’en sait rien. Yoilà ce que donne la généralité des faits.

Certes, le Mariage d'Olympe reste une œuvre dramatique puissante. Mais cette œuvre est, selon moi* d’une observation souvent fausse, surtout dans sa brutalité voulue. Et, qu’on ne s’y trompe pas, ce n’est point parce qu’elle est hardie que toujours le public s’est cabré devant elle ; c’est parce qu elle n’est pas humaine, parce qu’elle sent le parti pris d’un auteur qui veut prouver quelque chose et qui dès lors se moque du vrai. Si la Dume aux Camélias et les Filles de Marbre ont passionné Paris, malgré leur mensonge, cela s’explique par leur côté sentimental; tandis que le Mariage d'Olympe , sec, froid, volontairement et faussement cruel, n’a pas l’émotion nécessaire pour dissimuler son paradoxe sous les larmes. Une salle peut bien applaudir la vérité, du moins je veux le croire; mais il est certain que, si elle applaudit un mensonge, il faut que ce mensonge soit aimable ou attendrissant.

L’insuccès relatif du Mariage d'Olympe m’avait toujours préoccupé. Est-ce que réellement le public refusait une peinture vraie delà courtisane? J’ai vu la pièce à la scène, et je suis certain que le public refuse simplement un réquisitoire blessant dans son obstination. Malgré sa valeur littéraire, l’œuvre est condamnée, parce que, sous son apparente crudité d’analyse exacte, elle est mensongère. En tout cas,

Olympe est une traîtresse du boulevard du crime, elle n’est pas la fille moderne.

Voilà donc la fille au théâtre, dans les œuvres maîtresses de notre temps. On a fait asseoir la fille sur la sellette dramatique, et tandis que, d’un côté, Victor Hugo et M. Dumas plaidaient le pardon par l’amour, de l’autre Théodore Barrière, Lambert Thiboust et M. Émile Augier réclamaient la tête de la coupable, en la noircissant de tous les crimes. Je vois bien là des avocats, la défense et l’accusation. Mais' où donc sont les savants et les observateurs, qui, après avoir étudié sérieusement la fille, nous diront la vérité sur elle?

Mon Dieu, oui ! c’est là ce que je réclame. Je crois le théâtre mûr pour la vérité, j’estime que si M. Dumas refaisait la Dame aux Camélias , il ne serait plus obligé de mentir, car le public commence à comprendre que la morale n’est pas dans l’erreur. Prenez la fille moderne, et étudiez-la. Elle n’est pas plus Marion et Marguerite qu’elle n’esL Marco et Olympe. Presque toujours, elle se présente comme une force inconsciente; si elle corrompt et désorganise, ce n’est pas comme une traîtresse de mélodrame, mais comme un ferment de pourriture, que la société dépose elle-même et qu’elle laisse ensuite germer et grandir. Le milieu fait la fille, qui plus tard, par une action réflexe, gâte le milieu. Tout le problème scientifique de la prostitution est là, et pas ailleurs.

On me dira : « Pourquoi étudier la fille ? Cela est sale et répugnant. » Sans doute. Mais Victor Hugo

LA FILLE AU THÉÂTRE

et les autres ont bien commencé, et ils n’ont eu que le tort de mentir, car le mensonge, même quand il est noble, n’est jamais bon. Ensuite, il me paraît lâche de reculer devant certains problèmes, sous le prétexte qu’ils sont troublants. C’est l’égoïsme heureux, c’est l’hypocrisie satisfaite, érigés en système : laissez faire, cachons le mal, célébrons la vertu absente et buvons frais. Je comprends la morale d’une autre façon. Elle n’est pas dans la déclamation lyrique, elle est dans la connaissance exacte des faits. Et c’est là ce naturalisme, qui soulève tant de rires et que l’on couvre de boue si bêtement.

Je finirai par ces grandes paroles de Claude Bernard : « On a compris qu’il ne suffit pas de rester spectateur inerte du bien et du mal, en jouissant de l’un et en se préservant de l’autre. La morale moderne aspire à un rôle plus grand : elle cherche les causes, veut les expliquer et agir sur elles ; elle veut, en un mot, dominer le bien et le mal, faire naître l’un et le développer, lutter avec l’autre pour l’ex« tirper et le détruire. »

NANA

Lorsque toute la presse a parlé, j’aime à résumer les questions. Par exemple, la critique entière vient de discuter furieusement Nana , le drame joué ces jours-ci à l’Ambigu. Eh bien ! je demande la permission de conclure sur ce sujet, que je connais parfaitement et à propos duquel je puis donner des notes intéressantes. Certes, mon humble personnalité disparaît dans tout ceci. J’entends n’y étudier qu'un cas littéraire curieux et instructif.

D’abord, il paraît que j’ai commis une action abominable en autorisant M. William Busnach à tirer un drame de mon roman. Sur ce point, la critique est unanime à m’écraser de ses foudres. Ma dignité, affirme-t-on, m’obligeait à faire le drame moimême.

C’est ici que commencent mes effarements. Eh quoi 1 j’aurais commis cette première abomination

NANA

sans m’en douter! Mais, pour ne citer qu’un grand exemple, il me semblait que Victor Hugo avait permis à Paul Foucher de mettre Notre-Dame-de-Paris à la scène ; et je me souviens même qu’il y a deux ans, après le succès de l’Assommoir à l’Ambigu les amis de l’illustre poète eurent l’idée de battre monnaie avec cette vieille adaptation, qu’ils portèrent au Théâtre des Nations. Seulement, elle était si ridicule, qu’il falluüa retaper ; on y voyait, au dénouement, la Esméralda sauvée par Phœbus, lequel se trouvait être le propre frère de Trouillefou, le chef des Truands, qui lançait ses hommes contre le bourreau. Personne alors ne songea à accuser Victor Hugo de vénalité et de vilenie littéraires. On ne lui jeta pas à la tête son œuvre défigurée. Ce fut à peine si l’on osa sourire devant cette pièce détestable.

Avec moi, tout change. Je n’ai ni conscience ni dignité. Pendant quinze ans, j’ai crevé la faim, et l’on me méprisait pour l’argent que je ne gagnais pas , aujourd’hui que mes livres se vendent, après tant de souffrance et tant de travail, on m’injurie pour cet argent qui vient à moi, par la force même des choses, sans que je le veuille. Cela contrarie donc bien du monde, que je ne mange plus mon pain sec? Et comme ces bonnes gens me connaissent, quand ils font de moi un homme de lucre ! Questionne* donc mes amis, demandez-leur quel est mon dédain. Hélas ! je n’ai pas même un vice.

Mais, fait-on remarquer, ma position est particulière. Je me serais posé en chef d’école, j’aurais nié les œuvres de nos grands hommes, en promettant de les remplacer par des œuvres supérieures. Eh ! bon Dieu ! vous m’épouvantez ! Ai-je jamais dit ces folies?

Je tremble vraiment devant la situation qu’on me fait, en confondant sans cesse mon rôle de producteur et mon rôle de critique. Gomme critique, j’ai pu dire la vérité aux plus grands, j’ai pu souhaiter de voir disparaître les conventions et naître des chefs-d’œuvre. Mais, comme producteur, je n’ai cessé de repousser ce rôle ridicule de chef d’école, j’ai répété vingt fois que je cherchais, que je tâtonnais toujours mécontent de là page écrite, désespérant de me satisfaire jamais. Ah ! le pauvre orgueilleux, ravagé par son sens critique, et qui ne peut se relire sans pleurer des misères de sa création humaine !

L’histoire du drame tiré de Nana est pourtant bien simple. J’ai expliqué ailleurs dans quelles circonstances j’avais accordé à MM. Busnach et Gaslineau l’autorisation de mettre YAssommoir au théâtre. Lorsque Nana parut, M. Busnach vint me demander de faire également la pièce pour l’Ambigu. Gela allait de soi. On n’a pas assez remarqué que, philosophiquement, les deux drames se tiennent et se complètent; ce sont les deux faces d’une même idée. Si je ne l’avais pas choisi, non seulement je me serais montré ingrat envers M. Busnach, qui avait obtenu un si beau succès avec YAssommoir, mais encore j’aurais nui à la logique que je voyais ei tre ce premier drame et Nana , qui en est la conséquence.

Reste la grosse question de savoir si j’ai collaboré à la pièce et dans quelle mesure. En vérité, MM. Dumas fils et Sardou ne sont-ils pas dix fois restés dans la coulisse, sans qu’on leur en aitfait un crime. J’estime que je n’ai pas à répondre. On ne m’a pas nommé, cela doit suffire. Cherchez les causes, dites que j’ai

NANA

juré de ne jamais rien signer en collaboration, ajoutez que Nana pourrait bien être une expérience et un acheminement, imaginez encore que je veux un ^utre terrain. Et il y a de grandes chances pour que vous soyez dans la vérité. Mais ce sont là des suppositions. Un fait seul demeure : on ne m’a pas nommé, je ne suis pas de la pièce.

N’ai-je donc pas le droit de mener ma vie littéraire comme je l’entends ? Soyez tranquilles, le jour où un drame sera de moi, vraiment de moi, je le signerai, et tous les sifflets du monde ne m’y feront pas changer un mot. Je répète que ma situation est terrible, on veut que j’aie promis un chef-d’œuvre effaçant les chefs-d’œuvre contemporains..MonDieu, je ne donnerai jamais que ce que je pourrai, une œuvre où j’aurai mis mon effort, une tentative plus ou moins heureuse. Seulement, qu’elle tombe ou qu’elle réussisse, on me trouvera debout ce soir-là pour accepter toutes les responsabilités, comme on m'a trouvé le soir de Thérèse Raquin , comme on m’a trouvé le soir du Bouton de Rose.

Quelle étude il y aurait à faire sur le public qui s’est rué à la première représentation de Nana ) Jamais la honte et la bêtise d’une foule ne s’est étalée à ce point. Filles sur le retour, souteneurs en gants blancs, hommes de plaisirs et hommes de finance tombés au trottoir parisien, tous les personnages du drame étaient dans la salle, multipliés, grandis, pâles et ricanant devant leur propre pourriture. Et ce public gâté apportait avec lui une telle préoccu-

pation des saletés humaines, qu’il mettait des indécences monstrueuses sous les phrasesles plussimples et les plus innocentes. Oui, ces dames et ces messieurs se sont livrés publiquement à des allusions ignobles qu’une chambrée de soldats ne se permettrait pas

On leur avait promis des ordures, disaient-ils, ils venaient pour des ordures. Un joli public, comme on voit, ce public des alcôves et des tripots de Paris ! Qui donc, grand hieu ! leur avait promis des ordures? Leur imagination sans doute, leur besoin de scandale. Ils espéraient sur la scène les libertés du roman, et c’est là que leur bêtise égale leur corruption. Pour eux, l’audace au théâtre serait de déshabiller entièrement mademoiselle Massin. Us ne mettent pas l’audace dans les franchises de l’analyse, dans la vérité humaine, mais dans la nudité plus ou moins risquée d’une actrice. Et ils n’ont pas même l’air de se douter que s’il se rencontrait un auteur, un directeur et des artistes consentant à faire une maison publique d’un théâtre, il existe une censure qui interdirait immédiatement la pièce.

La censure est comme les Jésuites auxquels* on a reproché leur casuistique. Elle connaît le fond abominable des foules et elle voit des indécences dans chaque mot. Ce qui s’est passé, l'autre soir, à l’Ambigu, lui donne presque raison. Sait-on qu’elle s’est montrée particulièrement sévère pouriVawa, qu’elle a lait effacer le mot «nuit » partout où il se trouvait, très innocemment d’ailleurs? Sait-on qu’elle a témoigné de vives inquiétudes pour l’idylle du petit Georges et de Nana, et qu’elle voulait absolument supprimer la scène entre Nana et le comte, scène

NANA

de tentation vingt fois mise au théâtre? Elle tremblait surtout devant le consentement de Nana, le « oui » qui termine le tableau, elle aurait voulu un « nous verrons», d’un ridicule parfait.

Et c’est avec la censure, c’est avec nos mœurs dramatiques que des gens plus bêtes encore que pourris se rendent à un de nos théâtres, en espérant y voir à nu les tableaux d’un Juvénal, Paris glissant dans les cloaques de Sodome et de Lesbos ! Ils osent se plaindre qu’on n’ait pas mis tout le roman au théâtre! Parbleu! le roman est libre, le théâtre ne l’est pas. Pour le dramaturge, le problème n’était pas de transporter sur les planches certains tableaux impossibles, mais d’y tenter la plus grande somme permise de vérités, dans le cadre mélodramatique de l’Ambigu; et j’estime que ce problème a été résolu par M. Busnach.

J’arrive ainsi à cette autre moitié des spectateurs qui venaient à Nana comme à une bataille littéraire. Eh! qui leur avait donné ce rendez-vous? pas moi certainement, puisque je ne signais pas la pièce. En vérité, c’est trop aisé de battre les gens, quand les gens restent tranquillement dans leur cabinet, au coin de leur feu. Puis, quelle étrange attitude dans cette partie du public, criant elle aussi à la déception, voulant qu’on lui ait promis un chef-d’œuvre d’audace révolutionnant le théâtre, et déclarant ensuite que la pièce est répugnante, d’une vérité basse et crapuleuse !

Il était pourtant bien aisé de prendre la pièce pour ce qu’elle est. Je ne signais pas : donc il n’y avait pas à demander une bataille en règle au nom des théories littéraires que j’ai pu défendre. M. Busnach si-

gnait et acceptait la responsabilité : donc on avait devant soi un homme de théâtre, qui tirait de Nana le meilleur parti possible, tout en faisant la plus large part à l’originalité. J’ajoute qu’on était à l’Ambigu, dans un théâtre où la nécessité des grands décors s’impose, où il faut frapper fort si l’on veut frapper juste. On a parlé de spéculation. Citez-moi donc une vaste machine comme Nana, qui ne soit pas une spéculation? Toutes ces colères sont enfantines. 11 est certain que, si l’on allait à la Comédie Française pour y voir des gymnastes, et aux Folies-Bergère pour y entendre du Molière, on en sortirait absolument indigné.

Et si l’on me demande pourquoi j’ai voulu cela, je répondrai simplement comme les femmes : « Parce que 1 »

Quelques critiques commencent à comprendre. Ils ont avoué, dans leurs articles, que le succès de Y Assommoir avait porté un terrible coup au mélodrame. Un d’entre eux a même confessé que l’indifférence si caractéristique du public pour Diana venait de là. Eh bien ! laissez Nana s’imposer à son tour, et nous verrons si les planches ne seront pas entièrement déblayées pour le naturalisme triomphant.

N’est-ce pas de bonne guerre, d’aller attaquer le mélodrame chez lui, à l’Ambigu, avec des pièces qui le tuent ? Et si le terrain que nous choisissons nous force à des compromis, si nous sommes obligés d’emprunter à la convention des armes que nous retournons contre elle, le pas fait en avant n’en sera pas moins énorme, lorsqu’on le constatera. J’ai souvent

NANA

répété que les pièces tirées des romans, découpées en tableaux, me semblaient excellentes pour habituer le public à l’évolution naturaliste, malgré leur infériorité certaine comme unité d’action et comme puissance dramatique.

Soyez persuadés que Nana vient à son heure. Elle apporte ce qu’elle doit apporter et fait la besogne qu’elle doit faire. Peu importe l’aveuglement plus ou moins volontaire >de la critique qui joue le, dédain I Le public est là pour sentir et pour marcher. Malgré toutes les concessions, la pièce restera le premier essai de la fille vraie au théâtre. Et je parle de la fille dans son rôle de fille, avec le débraillé de sa vie, le galop de ses amants, ses coups de cœur et ses cruautés, son inconscience des catastrophes qu’elle détermine à chacun de ses pas. Là est l’originalité, que pas un critique n’a voulu voir.

Je finirai en cherchant une querelle à M. Sarcey. On «ait que M. Sarcey est un délicat ; il se plaît aux specta» clés aimables. L’agonie de Nana l’a donc absolument bousculé dans ses goûts, et il déclare, en toutes lettres, qu’il a fermé les yeux, lorsque mademoiselle Massin a sauté du lit, le visage tuméfié par la petite vérole.

Diable ! voilà une singulière façon de regarder pour un critique! Je sais que M. Sarcey aimerait mieux mademoiselle Massin dans un déshabillé galant. Mais, en vérité, il n’était pas venu à l’Ambigu pour ça. J’imagine qu’il y était pour voir et pour dire ce qu’il y verrait. Eh bien ! la meilleure façon de voir, jusqu’ici, n’est pas de fermer les yeux, mais de les ouvrir.

Et je vous assure, monsieur, que vous trouverez rarement l’occasion de les ouvrir davantage* Gom-

ment! vous vous fâchez chaque semaine dans votre feuilleton, vous constatez qu’il n’y a plus de grands acteurs ; et le soir où une grande actrice se révèle, juste au moment où elle va être acclamée par tout Paris, vous fermez les yeux! Permettez-moi de dire que c’est comique.

Savez-vous que nous aurions lieu d’être très fiers? Voilà mademoiselle Massin, voilà une artiste que M. Sardou, pour en citer un, a eue entre les mains, et dont M. Sardou n’a absolument rien su faire. Nous la rencontrons et nous en faisons une comédienne de premier ordre. Lorsque ni l’Odéon ni la Comédie- Française ne révèlent des talents nouveaux, l’Ambigu révolutionne les théâtres et arrache un cri d’admiration au public blasé des premières, en produisant un vigoureux talent, près duquel les hommes les plus habiles ont passé, sans le pressentir. Le même fait s’était produit pour madame Hélène Petit, dans l 'Assommoir. L’Ambigu, à deux reprises, a été plus utile à l’art dramatique que tout le Conservatoire réuni

Eh bien ! cela suffirait à la gloire de V Assommoir et de Nana . Ce sont les grands rôles qui font les grandes artistes. Ce rôle de Nana est superbe, car il tient tout le clavier humain. Je conseille à lM Sarcey de retourner voir le dernier tableau, et d’ouvrir les yeux, de les ouvrir très grands, lors même que Nana mourante devrait troubler à jamais la douceur de ses nuits.

COMMENT ELLES POUSSENT

On s’est beaucoup occupé des filles, dans ces derniers temps. J’ai moi-meme fait un article, et à ce propos on m’a écrit un grand nombre de lettres. De toutes les questions qu’on m’a posées, il est ressorti pour moi que peu de gens savent dans quel fumier spécial pousse la fille à Paris. Je risquerai donc, si l’on veut bien me le permettre, une étude d’observateur et de moraliste sur ce chancre de la prostitution parisienne, qui nous dévore.

Il faudrait d’abord consulter les statistiques. Sur les vingt à trente mille filles qui vivent de leur corps, — et ce chiffre doit être au-dessous de la réalité, — il n’y a pas certes que des Parisiennes. L’étranger, l’Allemagne, l’Angleterre et l’Italie surtout, nous expédient d’assez beaux échantillons de leur corruption, pour nous prouver qu’elles n’ont rien à nous envier. La province fournit aussi une large part : filles séduites des petites villes qui viennent cacher leur honte, femmes enlevées et lâchées ensuite par un amant sur nos trottoirs* simples noceuses fuyant

les ennuis d’un milieu pauvre, sans compter la foule des paysannes envoyées comme bonnes et que leur beauté ou leurs appétits jettent plus ou moins vite dans le vice. Mais ce sont là les accidents. Je veux m’en tenir à la grande majorité des filles nées à Paris, grandies à Paris, corrompues par le sol même de Paris pour la débauche de Paris.

Allez dans un de nos faubourgs, à Charonne, au quartier Saint-Marceau ou au Gros-Caillou, et promenez-vous, étudiez les maisons, montez et visitez-les.

Ce sont de vastes bâtisses, le plus souvent avec une cour centrale, divisées en une quantité de petits logements, qui s’ouvrent sur des corridors interminables de prison. Les ouvriers, chassés du centre parla cherté des loyers, s’y entassent; je connais une de ces maisons où deux cent soixante et quelques ménages pourrissent en commun.

Beaucoup de logements n’ont qu’une chambre, un cabinet noir où l’on couche les enfants, et un trou pour la cuisine. On mange, on dort, on fait tout dans la chambre. A travers les murs et les planchers minces, à droite, à gauche, en haut, en bas, on sent le grouillement humain, la fermentation de ces hommes et de ces femmes mis en tas. L’été, la puanteur des corridors, l’empoisonnement de la cour entrent par la porte e tpar la fenêtre. L’hiver, un poêle ronfle devant la cheminée, décuplant les odeurs de cuisine, dans une chaleur suffocante. C’est un milieu empesté, sans air et souvent sans lumière, un lazaret

COMMENT ELLES POUSSENT

du travail où les ménages pauvres sont comme en quarantaine, les uns sur les autres, se gâtant fatalement, dégageant un poison, ravagés par des épidémies de scrofules et de vices.

Maintenant, une fille naît dans cette chambre. Elle pousse sur le carreau nu, dans la poussière des continuels coups de balai, entre le poêle qui lui donne une chair de cire et le plomb du corridor qui l’habitue à toutes les, nausées. Les parents couchent la petite dans le cabinet noir; mais, comme elle se plaint d y étouffer, ils doivent laisser la porte ouverte* Et voilà cette enfant, lorsqu’elle prend de l’âge, qui s’élève dans la promiscuité de son père et de sa mère* Elle entend et voit tout. Aucune vilenie, dans ces choses; affaire d’habitude et nécessité de logement, pas davantage. Les parents auraient beau être les plus prudents du monde : ils n’ont pas de place, ils sont obligés de vivre devant leur fille, et ils finissent par y vivre librement, sans scrupule.

Mais, parfois, naissent d’autres enfants. Ce sont des sœurs, ce sont des frères. Tout ça doit coucher dans le cabinet noir. On met jusqu’à trois mioches sur le même lit. Ils sont si petits, ça ne tire pas à conséquence. Seulement, ils grandissent, et on les oublie; d’ailleurs, où les mettre? toujours la question de place. Plus tard, on se contente de dédoubler les matelas, un pour les filles, un pour les garçons. Le cabinet est grand comme la main, les matelas se touchent. C'est 1 inceste.

Ah! quelle enfance ! Demandez aux commissaires de police, demandez aux médecins qui entrent parfois dans ces misères abominables. Les crimes inconscients y poussent d’eux-mêmes. Il faudrait de

l’espace, de l’air, du soleil. Si vous laissez les misérables en tas, aigris par tous les désirs et toutes les privations, si vous les poussez dans un coin où ils ont besoin d’avoir chaud et de s’aimer, comment voulez- vous que des lèpres ne se déclarent pas et ne les rongent, comme la pourriture se met aux pommes qu’on oublie au fond d’un grenier?

Et ce n est pas tout, le ménage souvent tourne à l’ivrognerie et à la paresse. L’homme rentre soûl quatre fois par semaine, la femme se relâche, ne donne même plus un coup de balai. Alors, c’est un enfer dans de l’ordure, des gifles, des jurons, des mots ignobles, toute une école de crapuleuse abjection. Et la gamine est là qui ne perd rien. A huit ans, elle est femme, elle sait ce que les petits bourgeois n’apprennent que plus tard dans les collèges. Elle parle cette langue, elle a déjà le déhanchement canaille. Voilà, pour elle, l’éducation de la famille.

Je n’ai encore parlé que de la vie dans l’étroit logement du ménage; mais il y a la maison, il y a la rue.

Comme la chambre est toujours encombrée, et que la petite tombe à chaque minute dans les jambes de la mère, celle-ci lui crie : « Tu m’embêtes, va jouer sur le carré! » Sur le carré, tous les enfants de la maison grouillent. Du haut en bas, ils emplissent l’escalier d’un charivari assourdissant. Puis, l’escalier ne suffît plus, ils descendent dans la cour, vont dans les coins noirs, se cachent dans les caves.

C’est encore une école détestable. Les petits gar**

COMMENT ELLES POUSSENT

çons et les petites filles se mêlent, et il y a là des enfants de tous les âges. Je n’insiste pas sur un sujet si délicat, je me contente d’indiquer les raisons nombreuses des précoces débauches. Et ce sont ici des faits que pourraient certifier tous ceux qui, par misère, ont dû habiter une de ces grandes bâtisses de nos faubourgs, peuplées d’ouvriers. L’enfance y est livrée à elle-même, sans surveillance aucune, lâchée au milieu des curiosités mauvaises, sollicitée par des corruptions déjà grandes.

Enfin, la rue elle-même prend la gamine. Elle n’a pas six ans, lorsque la mère, trop occupée, l’envoie faire toutes les commissions. 'Gomme on achète les provisions par deux et trois sous, c’est d’un bout de la journée à l’autre un continuel va-et-vient. « Ah! j’ai oublié le beurre, va chercher deux sous de beurre. — Tiens! ton père n’a pas de tabac, va chercher trois sous de tabac. » Et la petite descend chaque fois, court les rues, s’oublie chez les fournisseurs. Allez dans un quartier pauvre, le matin, à l’heure du déjeuner, et vous verrez sur les trottoirs des petites femmes de sept ou huit ans qui portent dans leurs bras de grands pains, ou qui tiennent, enveloppée de papier gras, de la charcuterie, une saucisse, une côtelette panée, deux sous de fromage d’Italie. La rue en est pleine, elles traînent leurs savates, de l’air déjà éreinté de filles avachies par l’existence.

C’est là que la gamine complète son éducation. Elle s’habitue au ruisseau, aime d’abord à y patauger innocemment, puis en recherche la boue. Tant qu’elle est petite, elle ne court guère que le risque d’être écrasée par les voitures. Mais, quand elle a grandi, que les querelles de ses parents et que les

excitations de ses camarades l’ont instruite, la rue achève de la dépraver. Elle s’arrête de plus en plus aux étalages, regarde les images, cause chez la fruitière et le boulanger. Pour aller chercher le beurre ou le tabac, elle reste une heure dehors. Sa mère a beau tempêter, elle répond tranquillement qu’il y avait du monde à servir avant elle. Parfois, on la croit perdue, on descend à sa recherche, et on la trouve plantée devant un chanteur ou très intéressée par une bataille d’ivrognes. Ce sont des commérages dans les coins, des infamies apprises, de sales spectacles regardés, tout ce que le pavé de Paris peut charrier de troublant devant la curiosité éveillée d’une enfant perverse.

La petite a grandi, elle vient d’avoir quinze ans. Depuis quelque temps déjà, elle apprend un métier, dans un atelier où l’on enferme une vingtaine d’ouvrières, qui ont eu la même enfance gâtée. Et c’est là qu’elle finit de se mûrir avec les autres, comme des nèfles sur de la paille.

Chez ses parents, la vie est de plus en plus intolérable. Il n’y a pas de pain, chaque soir on se bat. Souvent, elle empoigne des gifles égarées. Mais ce qui l’exaspère, c’est d’avoir toujours là même robe, qu’elle est obligée de raccommoder sans cesse. Puis, elle est lasse de gros mots, lasse de misère et de saleté; des délicatesses de jolie fille lui poussent, elle a des appétits rageurs de luxe, de vie heureuse. N’ayant plus une ignorance, l’esprit défloré depuis le bas âge, sans devoirs, elle souffre simplement de ne

COMMENT ELLES POUSSENT

pas contenter un seul des besoins de sa jeunesse.

Alors, un beau matin, elle disparaît. Gomme elle le dit, l’existence n’était plus possible, on la rendait trop malheureuse. Ce sont les parents qui l’ont voulu* Un homme, n’importe lequel, s est trouvé là, elle s’est donnée, pour manger tous les soirs, pour avoir du linge propre. Paris compte une fille de plus.

Maintenant, tâchez de faire la part des responsabilités. Je n ai pas parlé des parents qui vendent leurs filles; le cas est encore fréquent. Je reste dans la généralité, j’alfirme que, sur dix gourgandines de notre pavé parisien, huit au moins ont eu cette enfance Elles sont tilles d’ivrognes, elles ont grandi sur le fumier des faubourgs. L’hérédité et le milieu les ont faites.

A qui donner tort? Prenez le père et la mère. Presque toujours ce sont de braves gens, détraqués il est vrai par une vie de misère et de boisson, mais pleins de bons sentiments et de tendresse. Lorsque leur fille se sauve, ils sanglotent. Et si vous leur reprochiez alors leffroyable éducation qu’ils lui ont donnée, ils vous regarderaient avec étonnement, ils vous demanderaient comment ils auraient pu faire, sans un sou, pour l’élever en demoiselle. La misèreentraîne une déchéance. S’ils jurent, s’ils se battent, si l’enfant les a vus dans leur nudité et dans leur grossièreté, c’est que la vie les pousse à ces choses, c’est que des fatalités physiologiques et sociales pèsent sur eux. On a tort de croire que l’idée de morale est la même partout.

Quant à la fille, elle a aussi de bonnes excuses, que j’ai déjà données. A seize ans. il est dur de crever de faim et de recevoir des calottes tous les soirs. Puis,

sa perversion vient de loin, elle a été savante trop jeune. Si Ton ne voulait pas qu’elle tournât mal, on aurait dû en dire et en faire moins long devant elle. Dans ces condilions, il n’y a absolument que les filles trop laides qui ne tombent pas au pavé. J’ai beaucoup étudié la question, je n’ai vu échapper au vice que certains tempéraments froids, des têtes solides, des natures prudentes et économes, se refusant aux hommes qui passent, pour réaliser le rêve ancien d’un mariage et d’une existence réglée. En dehors de ces exceptions, on peut poser comme règle absolue que toute fille jolie, poussée dans la misère et dans la promiscuité d’un ménage de nos faubourgs, est déflorée au moins d’esprit dès l’enfance, et se perd vers seize ans, si des circonstances particulières ne la tirent pas du bourbier.

Tout un côté du problème de la fille est là pour moi, dans cette misère et cette promiscuité. Gomment se fait-il que la bourgeoisie fournisse, en somme, peu de prostituées? Question d’éducation, question de milieu, simplement. Les durs travaux jettent l’ouvrier dans l’alcool, puis l’ivrognerie des parents et les ordures de la vie en commun jettent l’ouvrière dans le vice. Ce serait toute la condition sociale d’une classe à refaire.

Pour finir, je voudrais parler de la bêtise des fîlïes. Je ne sais dans quel rayonnement d’esprit on veut les mettre. On nous parle des courtisanes de l’antiquité. Celles-là sont mortes, nous ne les avons pas connues, n’en parlons donc pas. Mais nous connais-

COMMENT ELLES POUSSENT

sons les filles d’aujourd’hui, et tous nous pouvons dire qu’elles suent la bêtise. Plus elles sont belles, plus elles sont bêtes.

Avez-vous fréquenté des filles? Avez-vous jamais soupé avec elles? Eh bien! soyez franc, elles sont moins drôles que les honnêtes femmes, elles déconcertent par leur stupidité. Rien n’est plus lourdement ennuyeux que leurs fêtes. A trente ans, un homme raisonnable en sort imbécile, et il n’a plus qu’un expédient : se marier, pour retrouver un peu de son intelligence.

Je ne nie pas le « bagou » des filles. Toutes celles qui ont grandi sur le pavé parisien, ont le diable au icorps de nos voyous. Elles jacassent parfois comme de jolies perruches. Mais ça, de l’esprit! allons donc! C’est du ressemelage, c’est du vieux neuf, des mots qui ont traîné partout comme elles, et qu’elles ont ramassés dans tous les ruisseaux. Certaines peuvent lavoir un ton personnel; seulement, la note est unique, elle ne s’appuie sur aucun fond solide et fatigue bientôt. Toutes, des toilettes voyantes, avec du linge sale dessous !

On met en avant des exceptions. Celle-ci a reçu ides Altesses; celle-là a fréquenté des diplomates |qui prenaient ses avis sur le sort de l’Europe; cette 'autre s’est frottée pendant quarante ans à des chroniqueurs et à des hommes de théâtre. Eh bien! grattez le vernis, grattez les phrases volées, les grands airs pris dans un contact quotidien, et vous trouverez la grossièreté et la sottise originelles. Il est certain que la femme se hausse vite à sa fortune, chez nous. Elle sait jouer le personnage de son milieu. Des filles ont des trains de reine, des diamants, des den-

telles, des réceptions où elles trônent. Mais, quand le monde n’est plus là, écoutez donc à la porte de la chambre à coucher, et dans la fille qui ôte sa distinction avec sa chemise, reparaîtra l’enfant des faubourgs, bête comme une oie, ignoble comme un charretier.

D’ailleurs, que prouverait une exception? Nous avons bien des grandes dames qui sont des filles. Ce qu’il faut dire, c’est que le vice est stupide, autant, sinon plus que la vertu. On compte, à Paris, trente mille prostituées dont les folles nuits sont lamentablement tristes. Tout ce vice que l’on dore, que l’on chante, que nos journaux veulent nous donner comme énormément spirituel, est au fond d’une imbécillité noire. Avouez -le donc bien haut, car je ne connais rien de plus agaçant ni de plus immoral que cette légende de l’esprit chez la courtisane. Cela réhabiliterait le loto. Oui, certes, un loto en famille est plus gai qu’un souper avec des filles, dans un restaurant de nuitl

L'ADULTERE DANS LA BOURGEOISIE

Si, dans le peuple, le milieu et l'éducation jettent les filles à la prostitution, le milieu et l’éducation, dans la bourgeoisie, les jettent à l’adultère.

Me permettra-t-on d’accrocher un pendant, à côté du tableau esquissé par moi à cette place, lundi dernier? Le mal social est partout, l’observateur et le moraliste doivent étudier et dénoncer les plaies de toutes les classes. En face de la fleur perverse, grandie sur le fumier de nos faubourgs, il faut montrer la fleur malsaine, poussée dans l’étouffement chlorotique et les vanités imbéciles des petits appartements bourgeois.

Et, par ce' mot de bourgeoisie, j’entends surtout cette classe vague et si nombreuse, qui va du peuple aux intelligents et aux riches de ce monde. Ce sont les employés, les petits commerçants, les petits rentiers, tous ceux qui s’agitent dans des situations médiocres, et qui se battent furieusement pour la maigre satisfaction de leurs appétits. Si le peuple compte pour un tiers à Paris, cette bourgeoisie-là

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