‹ Une campagne, 1880-1881Chapitre 6 sur 8 · INE CAMPAGNE · texte numérisé non relu

INE CAMPAGNE

représente un autre tiers, le plus âpre à la vie. Je risque là, je le sais, des dissections cruelles, faites pour troubler et attrister. Mais la logique veut que les deux tableaux grillent de pair. Puis, il est bon de se mettre résolûment en face de ces problèmes sociaux ; si l’on ne peut les résoudre, on les pose, et c’est plus tard aux législateurs à agir sur les mœurs.

La famille habite, au quatrième étage, un logement composé de cinq pièces étroites, où l’on mange et où l’on dort, en serrànt les coudes. Le père est employé quelque part, vend de quelque chose dans une boutique, mange de petites rentes qui le forcent* de compter sou à sou; en tout cas, son existence enfermée, ses besognes de bête tournant toujours la même roue, ses préoccupations basses et maniaques lui ont appauvri le sang et l’intelligence, comme elles avaient déjà appauvri son père et son grandpère. La mère est également un lointain produit de l’étouffement du milieu et des soucis enragés du lucre ; elle a une âcreté du sang qui lui bleuit la face de coupe-rose; ou bien, rongée d’anémie, elle se traîne avec des blancheurs de cire. C’est une race atrophiée par les plafonds bas, par l’obscurité des bureaux et des arrière-boutiques, par la perversion des besoins de la vie, qui les fait se priver de vin pour offrir chaque semaine un thé à des amis.

Une fille naît dans l’étroit logement. Ce n’est plus ici la misère ni la débandade des ménages ouvriers ; c’est moins de liberté et moins de santé à la fois, les courants d’air surveillés, la chambre transformée en

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serre chaude, à peine une promenade d’une heure, quand il fait beau. La petite pousse chétivement. En elle, s’aggravent encore l’abêtissement du père et la chlorose de la mère. Souvent, toute gamine, elle est déjà une détraquée, qu’il faut soigner pour la sauver de la crise de ses quatorze ans. Elle a des convulsions, des langueurs, des étourdissements qui se terminent par des saignements de nez. La névrose couve.

On la marie, et brusquement voilà une femme fantasque qui désole son ménage. Jeune fille, elle paraissait très douce, un peu délicate. On plaisantait même là-dessus, on disait que le mariage la remettrait. Pas du tout, le mariage achève de la détraquer, c’est une malade. Le jeune homme qui l’a épousée a eu tort de ne pas consulter un médecin, car il va souffrir les ennuis, les tortures d’une femme au sang appauvri, aux nerfs exaspérés, élevée très honnêtement et qui le trahira avec le premier sot venu.

Je n’examine pas le cas de la corruption par les domestiques. Il est pourtant assez fréquent, et l’on vient d’en avoir un exemple terrible, dans le procès de Bordeaux; les petites bourgeoises vicieuses se perdent à la cuisine, comme les petites filles du peuple se corrompent dans la rue. J’admets que la mère ait réussi à élever l’enfant dans une ignorance complète. C’est une vierge que le mari épouse ; mais le voilà bien loti, si cette vierge est une créature dégénérée, dont le mal héréditaire éclate, dès qu’elle se trouve lâchée dans l’existence.

Oui, l’hystérie ravage la classe bourgeoise; seulement, il faut s’entendre sur ce mot d’hystérie, auquel on donne couramment un sens anti-scientifique.

D’après les derniers travaux des physiologistes et des médecins, l’hystérie est une névrose dont le siège serait dans l’encéphale, un diminutif de l’épilepsie, qui n’entraîne pas forcément des crises de fureur sensuelle; ces crises sont le propre de la nymphomanie, distinction qui ne me paraît pas avoir été faite avec assez de netteté par les experts de ce procès de Bordeaux, dont je parlais tout à l’heure. L’hystérie, dans dix cas contre deux, n’est donc qu’une perturbation nerveuse qui se produit le plus souvent héréditairement, chez des femmes de nature froide, et qui pervertit surtout les sentiments et les passions.

Notre cas, dès lors, est parfaitement déterminé. La jeune femme a eu tous les bons exemples sous les yeux ; en outre, elle est d’un sang pâle qui ne la tourmente d’aucun désir. Seulement, si ses parents ont veillé à la préserver des spectacles corrupteurs, ils n’ont pu lui donner l’équilibre d’une santé forte. Elle porte en elle la déchéance de la race et du milieu, elle paie pour les générations qui se sont mal nourries, dans des rez-de-chaussée humides, et quî sont tombées au rachitisme, en feuilletant des livres de compte-courant ou en passant des journées à gratter du papier. Ce n'est plus une plante de plein air, de plein soleil ; c’est une créature abâtardie, dont les crises peuvent aussi bien tourner au vice qu’à la vertu.

Le jeune ménage se querelle presque tout de suite. Madame s’ennuie, change d’humeur vingt fois en un jour, rit et pleure sans raison ; si bien que monsieur, haussant les épaules quand elle se plaint d’avoir mal partout et d’étouffer, finit par devenir brutal. La désunion s’accentue, à moins que l’homme ne plie

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Véchineet ne consente à être la victime résignée de la femme. Un beau soir, celle-ci tombe dans les bras d’un amant; non pas qu’elle y soit poussée par le moindre appétit sensuel, mais parce qu’elle souffre, qu’elle est folle. C’est l’adultère, l’adultère physiologique par le déséquilibrement des névroses héréditaires, l’adultère qui sévit surtout dans les classes moyennes, et si fréquent, que, sur dix cas, on en compte au moins quatre dus à cet état morbide de la femme.

Reprenons l’enfant dans son intérieur mesquin, entre son père et sa mère que brûle l’envie de parai» tre, cette lèpre moderne de la bourgeoisie nécessiteuse. On mange"mal, des portions rognées, de la viande inférieure accommodée au beurre rance, pour pouvoir ajouter des rubans aux toilettes de madame et de mademoiselle. Le père laisse faire et pousse même parfois à cette dépense d’étalage, parce que son axiome est qu’il faut arriver. Il gagne trois mille francs, et la famille semble vivre sur un pied de sept ou huit mille, grâce à tout un système savant de privations, une lésinerie et une saleté féroces, sous une affectation de dehors mondains.

Dès lors, l’enfant s’élève dans cette cuisine. Elle apprend la vénération de l’argent, en voyant les vilenies que l’on commet pour paraître en avoir. On lui enseigne que les riches seuls sont respectés qu’il vaut mieux mentir que d’avoir l’air pauvre, que le souverain bonheur est d’être bien mise, à ce point qu’on peut porter des jupons douteux, pourvu qu’on les cache sous une robe de soie. Et ce ne sont ainsi

que des tri] o'ages d’argent, des querelles pour l’argent, des envies furieuses à l’idée de l’argent.

Mais elle grandit, et la bataille devient plus âpre. On veut la marier. Alors, c’est terrible. Une chasse de sauvages, sans arrêt, sans pitié, commence. Depuis qu’ils font pour elle des frais de toilette, les parents n’ont qu’une idée, la placer avantageusement, c’est-à-dire trouver un garçon très riche, qui l’épousera sans dot ; et ils sont décidés à mal se conduire, à prendre le jeune homme au piège, à le tromper par des dehors luxueux et gais. Un père et une mère, dans la petite bourgeoisie, deviennent absolument capables de tout, quand l’heure critique sonne où il leur faut caser leur demoiselle.

Dès sa seizième année, on part à l’affût. Sa mère la conduit dans les réceptions de leur entourage. On économise les trois francs cinquante de voiture, en allant et en revenant à pied. Les robes sont retapées tous les deux mois avec des garnitures neuves, pour qu’on ne les reconnaisse pas. Et, dans ces réceptions, sous les paroles gentilles, les moues aimables, les petits rires, il y a une rage d’impatience qui s’accroît à mesure que la jeune fille se mûrit. Quand elle a vingt-deux ans. la mère la jetterait dans les bras d’un monsieur, afin que le monsieur l’épouse ensuite. Le cas est fréquent.

Belle éducation que lVnfant prend là pour son futur ménage ! 11 faut entendre comment la mère parle des hommes, ces va-nu-pieds dont pas un ne songe à lui apporter une fortune. Dans ses heures d’amertume, elle les « débine » à sa fille, de façon à l’en dégoûter pour jamais; et même elle n'épargne pas le père, un égoïste comme les autres, qui ne se

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remue pas, qui l’a trompée sur ses capacités, et que certes elle n’épouserait plus, si c'était à refaire. Puis, elle enseigne à la petite comment on empaume un jeune homme. Elle lui donne des révérences et des clins d’œil, des pâmoisons de gorge, tout l’art du libertinage reconnu nécessaire et autorisé par les familles. C’est un véritable cours de prostitution décente.

Enfin, les parents trouvent un niais qu’ils mettent dedans ou un plus malin qu’eux qui les roule. La voilà jeune femme, avec son éducation sur l’argent et sa pratique de « faire » les hommes. Huit fois sur dix, son mari ne la satisfait pas. Ce qu’il gagne ne peut soutenir le train de la maison, car elle ne veut rien abandonner de ses toilettes, de ses visites, de ses réceptions. Élevée pour un mariage riche, avec le goût et le besoin des choses chères, jetée hors de sa condition, elle fera tout pour garder ce qu’elle appelle son rang. Il lui faut de l’argent quand même ; si son mari ne peut lui en apporter, elle en cherchera ailleurs. Et la chasse recommence, non plus au mari, mais à l’amant.

Même tactique, d’ailleurs. Sa mère lui a appris le métier. Il faut paraître belle, bien portante, aimable. Il faut se laisser prendre la main, soupirer, aller jusqu’aux caresses innocentes. Elle va plus loin. C’est fait. Après le premier amant, un second. Elle entretient d’abord son luxe de cadeaux ; puis, elle accepte de l’argent. Aucune sollicitation des sens dans tout cela; de la vénalité, pas davantage. C’est un autre cas de l’adultère, très fréquent aussi, l’adultère de la femme sortie de sa classe, gâtée par les appétits de son milieu, élevée par une mère respectable et prude

dans cette idée que les hommes sont mis au monde pour fournir des robes aux femmes, autant qu elles en veulent.

Mais je crois que l’adultère le plus commun, dans la bourgeoisie, est l’adultère par bêtise.

C'est encore une affaire de milieu et d’éducation. Le père et la mère élèvent leur tille, comme si elle devait vivre dans une contrée vague, qu’ils ne connaissent pas bien eux-mêmes, la contrée de l’innocence et de l’honnêteté. Alors, ce sont des soins extraordinaires. On calfeutre les portes et les fenêtres, pour que le dehors n’entre pas. Quand elle sort la petite, la mère la surveille d’un œil terrible ; le père, à la maison, met sous clef Paul et Virginie , et ne laisse pas traîner un seul journal. Ils veulent que la jeune personne soit pure, et cela présente, à leurs yeux, une somme d’ignorance et de niaiserie incalculable.

Lorsque l’enfant grandit, elle a des maîtresses qui lui apprennent des choses expurgées, prodigieusement plates. On déforme pour elle la langue et la nature. C’est une éducation et une instruction bonnes pour une poupée de carton, qui doit passer sa vie au fond d’une boîte, dans le tiroir d’une commode; et l’on se demande avec terreur ce que la pauvre enfant va devenir, le jour où on la poussera dans la rue, au bras d’un homme, elle qui ne sait même pas que le soleil existe. Ah! que ne lui ouvre-t-on l’existence toute large, en lui en ménageant une à une les misétrop rudes, pour en faire une vraie femme !

Le pis est que, au milieu de ces sévérités, on lui

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permet les romances. Elle chante au piano des choses où il y a des petits oiseaux et des gondoliers. Sa bêtise s’attendrit, ses ignorances nagent dans le bleu des amours idéales. Elle ne sait rien du monde, et ce qu’on l’autorise à en rêver est d’une sentimentalité fausse, à gâter la cervelle la plus solide Parfois, quand elle touche à ses vingt ans, son père pousse la tolérance jusqu’à fermer les yeux, s’il la trouve un soir en train de lire Ivanhoé. Dès lors, son éducation de jeune fille innocente est complète. Les mères la donnent en exemple. Elle croit qu’on trouve les enfants sous les choux, et elle attend un mari qui viendra demander sa main, une plume au chapeau, sur un grand cheval noir, plus rapide que le vent.

Le mari vient. C’est un employé à dix-huit cents francs, ou un jeune gaillard de province qui va s’établir horloger ou papetier. Le mariage est pour elle un viol, dont elle sort écœurée et stupéfaite. Pourtant, elle accepte tout, parce qu’elle est obéissante. Mais, à chaque pas nouveau, l’existence la surprend et la blesse. Ce serait une éducation à refaire, que par paresse elle ne tente même pas ; il restera toujours des trous, elle ne sera jamais dans la vie.

La voilà donc sans défense, avec le vide ennuyé de sa cervelle. Pendant des journées, son mari la laisse seule. Alors, elle reprend ses romances, elle relit Ivanhoé . S’il y a, de l’autre côté du palier, un homme qui ait des moustaches, il n’a qu’à entrer et qu’à ouvrir les bras : elle tombera sur sa poitrine en pleurant. Ce sont les jeunes filles trop pures, qui, plus tard, font les femmes coupables trop faciles. On les a élevées dans une telle imbécillité, qu’elles n’ont pas même l’esprit d’être honnêtes.

Tel est l’adultère par bêtise, le cas le plus fréquent àcoup sûr, l’adultère sentimental, où la chair n’est encore pour rien, et qui n’est jamais que la fau te de la sottise du milieu et de l’étrange conception de fhonnêteté chez les parents.

Ainsi, dans le peuple, l’air malsain et les promiscuités jettent la jeune fille aux bras du premier homme qui passe : c’est la prostitution immédiate, avant le mariage. Dans la bourgeoisie, la jeune fille est gardée pure jusqu’au mariage; seulement, après le mariage, l’effet du milieu gâté et de l’éducation mauvaise se produit et la jette aux bras d’un amant : ce n’est plus la prostitution, c’est l’adultère, il n’y a que le mot de changé.

Car, il faut bien insister, l’adultère est la plaie de la bourgeoisie, comme la prostitution est celle du peuple. Si l’on pouvait établir une statistique, on verrait qu’il y acertainementautant de femmes coupables que de filles perdues. Les appétits sensuels n’y sont presque pour rien, pas plus que dans la débauche libre, d’ailleurs. Mais qu’elles tombent par bêtise, par besoin de luxe, ou par détraquement nerveux, elles n’en sont pas moins un ferment de corruption dans la société.

Les vices se retrouvent dans toutes les classes, étant le fond même de l’homme. Ils s’y produisent simplement avec des manifestations particulières, dues au sol où ils poussent. Gomme je l’ai dit lundi dernier, ce serait encore ici toute la condition sociale d’une classe à refaire.

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On m’accuse d’avoir été dur aux femmes de notre bourgeoisie. G est qu’on m’a sans doute mal compris. J’ai simplement essayé d’établir, par des documents exacts, que l’adultère, dans les classes moyennes, est surtout un produit du milieu et de l’éducation ; ce qui me paraît être une défense plutôt qu’un réquisitoire.

D’ailleurs, j’ai d’autres documents. La vie est souple et large. On a tort de croire que nous voulons y voir seulement les plaies, les hontes et les misères. Si la maladie nous préoccupe forcément davantage, nous connaissons aussi l’état de santé. Il est certain, par exemple, que nos femmes de France sont les plus intelligentes et les plus vaillantes du monde. A Paris surtout, je les ai vues actives et sensées à l’égal de leurs maris, de vraies héroïnes, des combattantes dans la simple vie de tous les jours. Je parlerai aujourd’hui de nos femmes des classes moyennes, des épouses travailleuses, moins en homme galant qu’en observateur qui les a souvent regardées à l’œuvre.

Elle est fille de petits marchands. Elle a grandi dans un coin obscur, assistant du matin au soir à la dure bataille du pain quotidien. Aussi est-elle chétive, maigre et pâle, avec un joli sourire triste de fillette mûrie trop vite. Ses yeux gris et clairs disent seuls Tobstination à vivre qu’elle a prise dans le continuel spectacle de ses parents, acharnés pendant des heures pour des gains de dix sous.

D’ailleurs, à peine deux mille francs de dot. Elle épouse le fils d’une voisine, ouvrier horloger, un métier propre. Lui, apporte près de quinze cents francs jet un mobilier. Ils ont causé longuement, ils ont tout débattu avec une prudence de gens qui se méfient des aventures. Alors, ils osent tout risquer, certains l’un de l’autre, étroitement unis par leur fortune commune. Une boutique est louée, un trou de trois mètres carrés, dans une rue peu fréquentée, où les rezde-chaussée sont à bas prix. Et le ménage s’installe.

Lui, s’assied dès le lendemain à son établi, une petite table posée devant la vitrine, le seul endroit de la boutique où il y ait assez de lumière pour son travail délicat. Là, tant qu’il fait jour, on peut le voir fouillant dans des mouvements, regardant des rouages à la loupe ; il se crée peu à peu une clientèle, il répare bientôt toutes les montres et tous les vieux coucous du quartier.

Elle, d’abord, a essayé de donner un air coquet à la boutique. Tâche ingrate. Elle a beau frotter les carreaux à moitié descellés, laver les boiseries dont le temps a mangé la peinture; comme ils ne veulent pas se lancer dans des réparations coûteuses, la boutique reste triste et enfumée. A l’unique vitrine, sur deux planches, elle a étalé les mille à quinze cents

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francs de marchandises achetées sur sa dot : des bagues, des boucles d’oreilles, des broches, de minces bijoux de pauvres, que les petites filles curieuses seules regardent en allant faire des commissions. La nuit, tremblant d’être volée, bien qu’ils couchent dans barrière-boutique, elle enferme toutes ses marchandises dans une ancienne boîte à pastilles de chocolat, grande comme la main, et cache la boîte sous le traversin, entre elle et son mari, avant de s’endormir. Leur fortune commençante est là.

Mais le travail arrive, elle n’a plus une minute à elle. Comme lui, toujours à sa table, ne peut quitter ses raccommodages, qui les font vivre, c’est elle qui est forcée de sortir. Alors, se révèle la vaillante, la femme dévouée et infatigable. Durant des journées entières, elle bat Paris, le plus souvent à pied pour éviter les six sous d’un omnibus. Elle reporte l’ouvrage, des montres dans ses poches, des pendules dans son panier; elle procède aux rentrées d’argent difficiles, retournant pendant des mois pour une pièce de cent sous chez les clients mauvaise paie, ne se lassânt point et finissant quand même par toucher ; ou bien ce sont des courses pour des fournitures, des pièces d’horlogerie à aller chercher au diable, des marchandises achetées en commission, des bijoux de dix francs sur lesquels elle en gagne deux, et que les caprices de l’acheteur l’obligent à reporter des trois et quatre fois.

Dans ces durs débuts, on la rencontre filant vite le long des maisons, toujours chargée d’un paquet. Le mariage, qui développe les belles filles, n’a rien valu à son sang pauvre ; elle a jauni, ses yeux se sont creusés, les voisines disent qu’elle court comme un

chat maigre. Elle-même en plaisante, d’ailleurs, sans coquetterie, brûlée du seul besoin d’aider son mari, afin d’arriver tous deux à quelque chose, comme ils disent. C’est une passion, où elle met toutes les forces nerveuses de son être.

Quand elle n’est pas en course, elle s’occupe à la boutique. Lui, dès les premiers jours, l’a chargée des nettoyages. Elle savonne les bijoux d’or, fait reluire les boitiers des montres et les bronzes des pendules. Puis, peu à peu, elle s’occupe même d’horlogerie, finit par connaître le mécanisme d’un mouvement, fait ce miracle de savoir le métier par dévouement à son ménage. D’ailleurs, la vitrine s’est garnie, elle a acheté un coffret de bois pour déménager chaque soir les bijoux de i’étalage ; et ne pouvant plus le glisser sous le traversin , elle le cache sous le lit. Ils ont fait repeindre la boutique qui flamboie; des clients sérieux sont venus. C’est la fortune enfin, une fortune de gagne-petit, qui leur permettra, au bout de trente ans, de se retirer avec un morceau de pain.

Oui, trente années de cette rude existence, toute une vie de femme donnée à ces fatigues et à ces soucis du menu commerce. Ajoutez que des enfants arrivent presque toujours, et qu’elle est condamnée alors à des prodiges, si elle veut à la fois mener les affaires au dehors et tenir propre son petit monde, sans prendre une bonne. Dès lors, il n’y a pas de place pour un vice, l’adultère est supprimé par les faits. La femme devient une volonté et une force, au même titre que l’homme.

FEMMES HONNÊTES

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Gette autre a eu cinquante mille francs de dot. Elle est fille de commerçants, qui lui ont fait donner de 1’instruction, dans un pensionnat. Elle ne s’y est pas trop gâtée, grâce à l’équilibre de son tempérament. C’est une tête solide, qui entend la vie, et dans laquelle les appétits commerciaux des parents se sont affinés, en prenant une sorte de grâce sérieuse.

À vingt-deux ans, déjà femme, elle a épousé le fils d’un épicier en gros, qui fait chaque année un fort chiffre d’affaires sur le marché de Paris. Brusquement, au lendemain des noces, le père meurt, et la voilà avec son mari à la tête d’une maison considérable, demandant une surveillance de toutes les heures. Elle l’aide d’abord à se débrouiller, dans la confusion des premiers jours. Puis, naturellement, autant par goût que par nécessité, elle continue à paria-er sa besogne; chacun prend son rôle, la maison dès lors semble conduite par deux associés. Et quels associés ont des intérêts plus étroits, une entente plus intime, des liens plus forts et plus tendres?

Lui, est toujours dehors, allant aux gares, courant les entrepôts, forcé souvent de se rendre au Havre ou â Marseille. Mais il part sans crainte, il sait qu’il laisse derrière lui un autre lui-même qui surveille la vente et tient la caisse.

Elle, avec son beau visage grave, est toujours là, à l'ouverture des magasins. Dès six heures, elle descend, serrée dans son corset, vêtue d’une simple robe noire ; ses bandeaux corrects semblent collés à ses tempes, son col blanc passe dans la poussière des sacs vidés et jetés, sans jamais être sale. Elle a un carnet de premier commis; parfois elle glis>e sa plume derrière son oreille et l’oublie là, pendant des

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heures. C’est elle qui reçoit les marchandises, comptant les caisses, les tonneaux, les paniers qu’on décharge des camions, veillant à l’emmagasinage, donnant des ordres de sa voix mesurée. Ses grands yeux clairs intimident les hommes de peine; elle voit tout, et ils filent plus doux avec elle qu’avec le patron, bien qu’elle ne se fâche jamais, l’air simple, es gestes souples. Du matin au soir, on la rencontre ;insi dans la maison, marchant sans bruit le long des étroites ruelles ménagées entre les ballots, sans accrocher une seule fois sa jupe noire.

Ce n’est pas tout, elle tient les écritures. On l’aperçoit continuellement dans le cabinet vitré, où il faut, pour voir clair, allumer le gaz dès trois heures. Elle écrit des lettres, vérifie des factures, reste penchée sur des registres Quand son mari revient, c’est elle qui le met au courant, car elle a fini par mieux connaître que lui les affaires intérieures de la maison. Souvent, ils s’enferment pour s’entendre en bons associés.

Mais l’heure des conversations sérieuses est surtout le soir, lorsque les magasins sont fermés et que tous deux se trouvent seuls. La lampe est allumée; l’enfant, quand il y en a un, joue sur le tapis ; et ce sont alors, dans cette paix recueillie du ménage, de longues causeries sur les intérêts de la maison, causeries qui parfois reprennent au lit, lorsque la lumière est éteinte. Ils tombent d’accord, ils ont décidé les achats du mois suivant, un baiser les endort aux bras Lun de l’autre. Ceux-là s’entendent et se resteront fidèles; ils sont trop occupés, ils ont trop d’intérêts communs. Lui, la traite en égale, avec une nuance de respect pour son activité. Elle, cesse d'être

FEMMES HONNÊTES

«ne femme, lorsqu’elle est en bas; et, si un homme se montre galant, elle demeure surprise, oublieuse de la beauté pleine, de la santé superbe de ses trente ans.

Et ce n’est point ici une exception. Allez dans les quar tiers de la vente en gros, vous la verrez partout, avec sa robe sombre, sa correction de bourgeoise bien tenue, sa peau blanche etses grands yeux; vous la verrez à l’œuvre, dans les magasins et aux écritures, toujours alerte et soigneuse, portant simplement les plus lourdes responsabilités Elle pousse spécialement sur notre pavé de Paris, elle est l’intelligence française. Je ne crois pas qu’on la rencontre chez aucun autre peuple, avec cette verdeur au travail et cette souplesse à tout comprendre, à tout s’assimiler.

Je veux monter encore. Le cas devient plus rare, mais il existe.

Une jeune fille de la haute bourgeoisie épouse un grand industriel, un maître de forges. Elle a reçu l’éducation et l’instruction de son milieu, dans un couvent à la mode. On a fait d’elle une poupée aimable, pleine d’agréments, très ignorante au fond. Son mari, qui l’aime pour sa délicate beauté, est résigné en l’épousant à lui voir manger le double de sa dot pour son train personnel de maîtresse de maison.

Mais une surprise les attend tous les deux. Il arrivé que la jeune femme est une intelligence saine qui a résisté à son milieu. Elle apporte cela peut-être d’une hérédité lointaine et compliquée. Très gaie, très

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mondaine même, elle a un fonds résistant de sagesse et de raison, sur lequel le mari sent bientôt qu’il peut s’appuyer sans crainte. Après les adorations de la lune de miel, les deux amoureux deviennent deux amis; et, dès lors, le bonheur du ménage est indestructible.

A mesure qu’il se confie à elle davantage, elle, chaque jour, prend une place plus large. 11 lui parle de ses affaires, elle s’y intéresse, elle finit par s’en occuper. Mais ce n’est plus l’association avouée devant tous, la femme mettant publiquement la main à la besogne; c’est une collaboration cachée, une aide discrète, un appui et des conseils qui soutiennent l’homme dans les heures difficiles. Si parfois, quand il est à ses forges, le commis principal des bureaux de Paris se trouve pris d’une hésitation, il consulte bien madame, chez elle seulement, et sans qu’elle paraisse jamais devant les employés. Elle joue alors le rôle d’une véritable régente, conduisant tout de son petit salon, entretenant avec son mari une correspondance quotidienne qui lui permet de le remplacer. Elle est ainsi, pendant son absence, la main invisible qui dirige.

Jamais il n’entreprendrait rien sans la consulter, car il a une foi entière dans son jugement. Comme elle aime le plaisir, malgré ses préoccupations nouvelles, souvent il ne la trouve pas, lorsqu’il débarque à Paris, le soir. Elle dîne en ville, elle s’attarde dans un bal. Vers minuit, elle rentre enfin, rieuse, amusée, avec son air fou de jolie femme. Mais, dès les premiers mots, son gai visage devient très sérieux; wlle écoute, comprend, et tout de suite, avec la netteté d’un esprit bien portant, elle dit le mot décisif.

FEMMES HONNÊTES

S’il hésité à accepter son avis, elle le persuade par toutes sortes de bonnes raisons. Jamais* d’ailleurs, il ne s est repenti de l’avoir écoutée.

En somme, et tout simplement, c’est une femme d’intelligence, qui aime son mari. Il n’en faut pas davantage, dans un ménage, pour qu’on soit heureux, en haut comme en bas. La vie doit être mise en commun, aussi bien les intérêts que les sentiments ; car l’argent gagné à deux fait seul les fortunes solides. Seulement, ici, ce qui est délicieux, c’est le bon sens de la Parisienne, caché avec une sorte de pudeur dans le brouhaha du monde, et réservé pour le mari seul, dans les tendresses de l’intimité. On lui croirait une cervelle d’oiseau, elle rit et bavarde, elle donne uniquement aux autres le bruit de son luxe; puis, à son foyer, la voilà très raisonnable, ouvrant à la fois sa raison et son cœur, livrant tout à l’homme qu’elle aime. Elles sont encore nombreuses, à Paris, les femmes qui, après avoir dansé une nuit entière, décident le matin de la fortune de leur ménage.

Beaucoup de besogne et peu de bruit. Elle adore ses enfants comme son mari, sans étalage. C’est, dans toutes les occasions de l’existence, une volonté qui mène les faits avec des mains de velours. Et rien d’une héroïne de roman, pas même l’allure un peu garçonnière de la femme de commerçant dont j’ai parlé. Elle reste une vraie femme, elle fait du- bonheur autour d’elle, parce qu il suffît pour en faire d’être bien portante et intelligente.

Voilà donc mes documents. Comme je l’ai dit,

l’adultère ici n’a plus de prise, car il n’est jamais que le résultat d’un détraquement amené par diverses causes, dont les principales sont la bêtise et l’oisiveté.

Dans tous les ménages honnêtes que j’ai connus, la femme vivait étroitement la vie du mari. La moralité du mariage est uniquement là.

LE DIVORCE ET LA LITTÉRATURE

Le divorce vient d’être repoussé à la Chambre, par trente et quelques voix seulement; c’est dire que M. Alfr (i Naquet gagnera sa cause devant la Chambre de demain, lorsque la question aura mûri davantage. On peut donc considérer comme prochaine l’époque où l’homme et la femme mal assortis, tombés aux gifles ou à l’adultère, n’auront qu’à prendre leur chapeau et à s’en aller, chacun de son côté.

J’avoue que cette question du divorce, dont on nous rebat furieusement les oreilles depuis de longs mois, ne m’a jamais passionné. La logique peut le réclamer, et il y aura là sans doute un progrès dans le juste équilibre de nos lois Qu’on rétablisse donc le divorce, je crois que ce sera une mesure sage. Seulement, si la raison y gagne, je doute fort que le bonheur de l’espèce en soit augmenté le moins du monde. i

Quand on est marié, le mieux, à mon sens, est de s’arranger dans son coin, pour être le mieux marié possible. Gela dépend absolument de l’homme et de

ta femme. Il faut qu’ils sachent se tolérer, la cohabitation continue de deux êtres étant le plus souvent désagréable. La vie est triste, la bêtise et la scélératesse sont partout. Dès lors, on doit s’en tenir à son lot. tâcher de l’améliorer par le plus de raison possible, se dire surtout qu’à droite et à gauche les souffrances sont les mêmes, et qu’il n’y aurait par conséquent aucun avantage réel à tenter ailleurs la félicité parfaite. Imaginez un malade qui se tourne et se retourne dans son lit, sans arriver a trouver une position vraiment agréable. Eh bien 1 ce malade, c’est la pauvre humanité dans le mariage.

Oui, je suis absolument convaincu que la question du bonheur en ménage ne saurait être résolue que par la tolérance des époux. Améliorez les lois, faitesles très justes, très logiques : elles restent de pures abstractions, elles ne sont jamais qu’un mécanisme plus ou moins ingénieux'; et, comme elles ne peuvent réglementer les passions humaines, elles laissent, sous le fonctionnement apparent de la machine sociale, tout le flot effroyable de nos douleurs, nos larmes, nos catastrophes, nos désespoirs. Si vous travaillez pour l’amour de la logique, votez le divorce ; si vous travaillez pour le bonheur du genre humain, dites aux hommes et aux femmes de s’en tenir à leur première rencontre, car plus ils se remueront, et plus ils souffriront. Il n’est pas d’enfer conjugal, à moins d’avoir affaire à des fous, qui ne devienne supportable, quand de part et d’autre on a un peu de bon sens et beaucoup de pitié.

Les avocats du divorce ont gagné leur cause en racontant une foule d’histoires, prouvant combien on est malheureux dans le mariage indissoluble. Laissez

LE DIVORCE ET LA LITTÉRATURE

rétablir le divorce, et avant dix ans on pourra citer des faits aussi lamentables, dûs à l’application des lois nouvelles. C’est, encore un coup, que l’on confond l’idée de justice avec le fait du bonheur. Je veux bien que les législateurs prennent feu, à la pensée de perfectionner le Code. Mais je plains sincèrement les hommes trompés et les femmes giflées qui se passionnent, en s’imaginant qu’ils éviteront les trahisons et les gifles, s’ils changent d’alcôve. L’âne a beau changer de moulin, il y a toujours un bâton derrière la porte.

Donc, je ne m’intéresse nullement à la pratique du divorce, persuadé que chacun doit attendre le bonheur de sa raison, et non des lois existantes. Une seule question me touche, dans le divorce, la question littéraire.

Depuis des années, depuis que des maris en larmes nous exposent leurs cas, depuis que des femmes affolées nous montrent leurs bras meurtris, depuis que des conférenciers et des députés touchent les cœurs sensibles en étalant les dossiers de tous les adultères de France, je pense, au coin de mon feu, en romancier égoïste, que ces gens partis en guerre vont singulièrement bouleverser le champ de nos observations. Savez-vous bien que, le jour où le divorce sera rétabli, il y aura un véritable cataclysme dans notre littérature? Personne ne semble avoir songé à cela. Aucun de mes confrères ne s’en est ému. C’est pourtant diablement grave !

Voyez la situation, dans dix ans. La loi nouvelle

fonctionne, une trahison ou simplement une querelle un peu vive rompt le mariage devant les tribunaux. On se quitte comme on s’est pris, et personne ne s’en étonne; même ce serait une stupeur, si un autre dénouement se produisait. Alors, que devienneni les romans etsurtoutlesdrames écrits jusqu’à ce jour? Ils n’ont plus aucun sens, ils tombent dans le ridicule, car ils sont tous plus ou moins bâtis sur l'adultère, et ils ont tous des dénouements inacceptables, coups de couteau, coups de fusil, violences inutiles et odieuses Du moment qu’on pourra lâcher sa femme, je compte qu’il ne sera plus permis de la tuer. Sous le régime du divorce, un époux qui assassinerait son épouse, même prise en flagrant délit, devra passer aux assises et être guillotiné. Il faut qu’un député introduise cet article dans la loi.

Yoilà donc notre répertoire détruit. Jamais, par exemple, on n’osera reprendre la Femme de Claude . Lorsque Claude tirera sa femme comme un pigeon, la salle entière s’indignera de cette brutalité abominable. Presque toutes les pièces de M. Dumas fils seront ainsi gravement atteintes, car elles sont généralement basées sur la lutte dans le mariage indissoluble. Il en est de même pour certaines œuvres de M. Émile Augier et de M. Sardou, sans compter le nombre considérable de pièces qui traitent de la même matière. Depuis une trentaine d’années, en effet, on n’a guère mis au théâtre que le problème social de l’homme et de la femme, envisagé sous les faces diverses : question de l’adultère, question de la paternité, question des enfants, questions multiples de la famille allant du salon à l’alcôve. Or, ces pièces reposaient toutes sur l’idée de la famille indestruc-

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tible. Si l’on introduit le divorce, elles se détraquent et ne sont plus que des documents poudreux, dont on sourit.

Et remarquez que je ne parle pas seulement des œuvres écrites pour plaider la cause du divorce. Il est évident que le divorce rétabli, ces œuvres disparaissent, de même que les plus belles plaidoiries pâlissent, quand le procès est gagné. Je citerai Madame Caverlrt , qui est une œuvre très remarquable de M. Émile Augier: elle perdra beaucoup de son intérêt elle ne sera plus qu’une curiosité, le jour où l’on divorcera aussi aisément en France qu’en Suisse.

Je parle des mille pièces où nos auteurs montrent les personnages acculés dans l’impasse du mariage, tel qu’il existe aujourd’hui, et ne pouvant en sortir que par des moyens violents. Les spectateurs futurs devront faire un effort pour comprendre A quoi bon toutes ces complications, diront-ils, puisqu’il est si facile de se quitter. Il y aura deux répertoires : îe répertoire avant le divorce, et le répertoire après le divorce; et le premier ne sera plus guère qu’un mus e dramatique, où l’on ira voir des mœurs anciennes, comme on va voir des bijoux historiques au Louvre.

Mais la révolution que le divorce apportera dans les mœurs, et par suite dans la littérature, ne vieillira | . démenties- œuvres écrites, elle modifiera encore ouvres à écrire.

On pourra même reprendre les sujets traités, pour les employer à nouveau, avec les péripéties neuves

que la pratique du divorce fournira. Remarquez que ce sera un renouvellement complet de ce terrain du mariage et de l’adultère, sur lesquels nos auteurs dramatiques les plus connus piétinent depuis longtemps. Nous ne pouvons même aujourd’hui en prévoir la richesse, car nous ne nous doutons pas des cas intéressants que l’usage du divorce déterminera dans la vie sociale. Pour moi, je m’attends à des situations absolumentneuves, comme on dit au théâtre. Toutes les questions resteront debout, seulement elles se présenteront d’une façon nouvelle : la question de la femme, la question du mari, la question des enfants. Terrain vierge, vaste champ à moissonner pour les observateurs et les analystes.

Le divorce nous a même déjà donné une de ces pièces de l’avenir. Je veux parler de DivorçonsI l’œuvre de M. Sardou qui a un si joli succès et qui prouve combien cet écrivain, de tant d’esprit, a t u tort de vouloir se hausser à la grande comédie littéraire et philosophique, avec Daniel, Rachat. Eh bien! tous nos auteurs referont Divorçons ! maL sérieusement, sans avoir besoin d’employer d’ingénieuses ficelles. Poussez la farce aimable du Palais Royal au drame, ou bien voyez-la à la Comédie-Française, très étudiée et très écrite, et vous aurez certainement les pièces qu'on jouera à nos fils dans un demi siècle, lorsque le divorce aura modifié profondément le mariage et la famille. Je m’amuse simplement à prévoir ici une évolution logique, qui se produira à coup sûr.

Voyez quelle influence décisive le mouvement social de 89 a eu sur le mouvement littéraire de notre siècle. Notre roman et notre théâtre sont sortis du Code nouveau qui a fait une société nouvelle. Les

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écrivains les plus idéalistes subissent leur temps et leur milieu. C’est pourquoi la bourgeoisie d’abord, et plus tard le peuple, ont conquis leur droit de cité, dans le livre et sur les planches, d’où ils ont même chassé peu à peu les grands de ce monde. Ce mouvement continue, chaque loi votée par les Chambres doit modifier plus ou moins les moeurs et aura dans t’avenir des conséquences littéraires. Or, la loi sur le divorce est certainement une de celles dont l’action sera énorme, car elle touche à cette matière des rapports de l’homme et de la femme, qui fait vivre les romanciers et les dramaturges.

Voilà donc sous quel point de vue intéressé le divorce nous passionne, nous autres écrivains. C’est et la bonne besogne qu’on nous prépare. Quand une nouvelle maladie parait, le cœur des médecins peut saigner; mais ils n’en retroussent pas moins gaillardement leurs manches, avec une joyeuse curiosité d’intelligence. A cette heure, nous avons cet appétit de l’observation, cette joie de la découverte, en face du divorce qui va souffler. Attention ! aiguisons nos plus fins scapels, préparons nos plumes et notre papier! Que se passera-t-il dans les pantins dont nous fouillons éternellement la poitrine ? Ce sera bien toujours le même drame, la misère humaine, la maladie et la mort au bout; mais le mal ira-t-il à gauche ou à droite, et dans un hoquet, dans un tressaillement, ne surprendrons-nous pas un coin du mystère de la vie, cette continuelle espérance qui seule nous donne la force du travail?

Je conclûrai, en établissant que le rôle véritable du

grand écrivain n’est pas de plaider des causes sociales; son rôle est d’étudier l’humanité et de la peindre

Tout à l’heure, je disais combien pâliront les œuvres de ceux qui ont argumenté pour ou contre le divorce, lorsque le divorce sera dans nos moeurs. Il en est de même, chaque fois qu’on reste dans le relatif des problèmes d’une époque. Voyez ce que la postérité retient de Rousseau : elle lira toujours les Confessions , où tout l’homme s’est donné; elle bâille déjà sur Y Emile, où elle ne sent plus que le moraliste à systèmes. Eh bien ! j’ai grand’peur que les œuvres les plus applaudies de nos écrivains célèbres d’aujourd’hui, disparaissent de la sorte, avec le moment historique qui les a fait naître C’est justement parce qu elles passionnent la foule à cette heure, grâce à leur actualité, que plus tard elles seront à peine comprises, lorsqu’elles se trouveront en face d’un public dont les idées et les besoins auront changé.

A la plare de M. Dumas fils, par exemple, je tremblerais pour mes pièces à thèse, pour celles qui ont le plus remué les contemporains. Les thèses vieillissent vite. Chaque siècle a les siennes, qui lont sourire le siècle suivant. Dès qu on sort de l’observation pour entrer dans le plaidoyer, on renonce à élever un monument de marbre et d’airain. Rien n’est étroit, en somme, comme cette éternelle question du mariage, envisagée au point de vue social Faut-il tuer la femme? Faut-il tuer l’amant? Faut il tuer le mari ? On a retourné la question de cent manières, on a sauté sur place dans cette « toquade » de notre temps, que le dix-huitième siècle a ignorée et qui fera hausser les épaules du vingtième.

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Ce qu’il faut dire, c’est que les sociétés passent et que l’homme reste. Toute la littérature qui n’est que sociale, humanitaire, progressive, devient illisible et ridicule au bout d’un demi siècle ; tandis que les œuvres écrites sur l’homme sont éternelles, comme l’humanité elle-même. Est-ce que Homère, Shakspeare, Molière, Balzac, ont eu l’étrange idée de vouloir modifier le mariage de leur temps? üst-ce qu’ils ont bâti des œuvres de l’imagination la plus voulue et la plus apprêtée, pour prouver qu’on devait tuer ou ne pas tuer les femmes coupables? Non, certes! Ils se sont contentés de mettre debout l’homme éternel, en l’étudiant dans la société de leur époque. On trouve chez eux le mariage tel qu’il était à un certain moment; ils ne donnent que des documents humains, ils ne les défigurent pas par un plaidoyer, et c’est plus tard aux législateurs qu’il appartient d’intervenir, si les lois ne sont ni justes ni logiques.

Nous ne sommes que des greffiers. Tuez-vous ou divorcez, nous dresserons le procès-verbal. Et les plus grands d’entre nous ne seront pas ceux qui vous auront voulus meilleurs, mais ceux qui vous , auront peints dans votre vérité.

UN CADAV.RE RECALCITRANT

Il paraît que tous les cœurs li ttéraires doivent bondir d'allégresse. Il vient de se rencontrer un homme qui s’est donné la haute mission de ressusciter le drame.

C’est du moins là ce qu’affirment les reporters, les chroniqueurs et les critiques les plus autorisés, comme on dit dans les feuilles locales. M. Larochelle — saluez, jeunes gens! — n’aurait pris à bail le théâtre enguignonné de la Gaîté que pour renouvelei e miracle du Christ au tombeau de Lazare. Il dirait au drame, au bon vieux drame chenu et cassé de 11830 : « Lève-toi et marche ! »

Et rien ne lui coûterait, ni sa fortune, dont il a fait l’entier sacrifice, ni sa santé, qu’il est bien résolu à perdre. Le drame ne mourra pas, ou M. Larochelle mourra, sans même laisser de quoi se faire enterrer d’une façon décente,

M. Sarcey l’a écrit, de sa plume infaillible : « Jeunes gens, faites des drames, un directeur a paru qui a pris le solennel engagement de tous les jouer. »

Depuis longtemps, je suis M. Larochelle avec in-

térêt. C’est un homme habile, un excellent administrateur doublé d’un directeur de flair. Il a commencé sa fortune dans son entreprise des théâlres de la banlieue, une exploitation qui, certes, n’avait rien de littéraire, mais qui dénotait chez lui un sens très intelligent, très pratique du négoce des spectacles, chez un peuple bon enfant et gâté comme le peuple de Paris. Diriger à la fois cinq ou six petites scènes de nos faubourgs, réduire ses dépenses au strict nécessaire, inventer et manœuvrer un roulement ingénieux de sa troupe d’arlistes, enfin varier les affiches, gorger le bon populaire de tout ce qu’il aime, ce n’était pas une petite besogne, et le succès a été un véritable triomphe. On raconte que M Larochelle a gagné là ses premiers cinq cent mille francs.

Ce fut plus tard seulement, à son entrée au théâtre Cluny, que certaines circonstances le posèrent en gourmet de littérature. Placé à la lisière du quartier Latin, il rêva d’attirer la jeunesse des Écoles, et il eut la bonne fortune de jouer les Inutiles , cette pièce charmante et médiocre, sur le succès de laquelle il a plus vécu que l’auteur lui-même; car M. Gadol est à peu près enterré, tandis que voilà aujourd hui M. Larochelle en passe de ressusciter le drame, gloire immense! S’il n’avait pas joué les Inutiles , le rêve ambitieux de l’Odéon n aurait jamais troublé ses nuits, et M. Sarcey ne le regarderait pas aujourd hui comme l’unique sauveur possible des vieilles formules qui lui sont chères. 11 y a de ces minutes décisives dans la vie. D’ailleurs, l’affaire du théâtre Cluny fut excellente pour M. Larochelle, qui se retira au bon moment, lorsque cette petite scène se démodait.

Après la guerre, on le retrouve associé avecM.Ritt dirigeant tous deux le théâtre de la Porte-Saint-Martin, nouvellement reconstruit. Et ce fut à ce moment qu’on annonça une première fois, avec toute la pompe voulue, qu’il allait ressusciter le drame. La critique le bénissait, les jeunes frémissaient d’un noble désir. Pour bien affirmer son intention formelle, pour déployer son drapeau, il inaugura la nouvelle salle par une reprise de Marie Tudor ; il poussa même les choses, si j’ai bonne mémoire, jusqu’à acquérir le droit exclusif de jouer les œuvres de Casimir Delavigne. C’était du dévouement; à la vérité, il n’abusa pas de ce droit. Le malheur fut que Marie Tudor et les autres drames, aussi bien ceux d’autrefois que ceux d’aujourd’hui, faisaient en moyenne de très maigres recettes. Certes, M. Larochelle restait sur la brèche, énergique, inébranlable; mais son caissier soupirait; et, comme un beau matin M. d’Enfiery passait avec le manuscrit du Tour du Monde en 80 jours sous le bras, on le pria de monter. Hélas! la résurrection du drame fut remise; le cadavre se montrait trop récalcitrant, ce seraitpour une autre fois. M. Larochelle dut se résigner à empocher des bénéfices énormes. Puis, cette opération l’ayant sans doute dégoûté, il s’en alla encore au bon moment, flairant les « fours » du lendemain, laissant M. Paul Clèves se débattre au milieu d’une situation très compromise.

Aujourd’hui, sonnez fanfare! voilà que le miracle à faire, comme dirait M. Sarcey, revient sur l’eau. On nous promet que le cadavre va être beaucoup plus commode à la Gaîté. M. Larochelle, qui n’a pu avoir l’Odéon, s’est juré d’être plus utile à la littéra-

ture que M. de La Rounat. Noble ambition, monsieur ! Vous pouvez y aller gaiement, à la ruine et la mort : nous compterons les coups.

Veut-on mon opinion toute franche? Eh bien! je ne crois pas à l’héroïsme de M. Larochelle. 11 est beaucoup trop malin pour être un héros. Il tient trop à son pauvre argent, si adroitement gagné ; il aune trop jolie maison à Meudon, qu’il serait lamentable de revendre. Savez-vous que, lorsqu’on veut un peu sérieusement ressusciter le drame, il faut avant tout être résolu à la faillite ! C’était bon pour un Marc Fournier, pour un Hostein, ces rêveurs, ces mangeurs de millions, criblés de dettes, se jetant dans les aventures en capitaines qui n’ont que leur peau à perdre et qui en font le sacrifice pour la joie d’une idée. Mais M. Larochelle, cet administrateur, cet homme équilibré qui a toujours et quand même battu monnaie avec le public, ce nez exquis qui ale flair et la terreur de la chute, jamais, jamais! Ressusciter le vieux drame, la Tour de Nesley compliquée de Lazare le Pâtre et mâtinée de la Grâce de Dieu : pour tenter cela, voyez-vous, il faut être fou à lier ou ne pas s’en mêler! Qu’on se rappelle le coup de pistolet du malheureux Jean Bertrand, au Théâtre des Nations.

Mon Dieu ! il me semble assez facile de prédire ce qui va se passer à la Gaîté. Nous allons avoir un recommencement de la tentative faite par M. Larochelle, il y a sept ou huit ans, à la Porte-Saint-Martin. Le départ est le même : il vient de donner

Lucrèce Borgia , comme il avait donné Marie Tudor. Sans doute il ne se risquera plus à reprendre Casimir Delavigne; mais il pourra reprendre Ponsard, si le cœur lui en dit. Ensuite, il donnera quelques drames nouveaux, plus ou moins maladroitement coupés sur les anciens. Puis, comme tout cela ne fera pas le sou, il sera bien forcé de tenir compte, par humanité, de la sombre tristesse de son caissier ; et, la mort dans l’âme, il montera une grande machine .à spectacle, pour rattraper ses pertes ex faire ajouter une aile à sa maison de Meudon. Après quoi, il se retirera, laissant derrière lui, sous les décombres, quelque associé, qui ne s’en tirera pas à moins d’une jambe ou d’un bras cassé.

Certes, je ne mets pas une minute en doute les excellentes intentions de M. Larochelle. 11 est très décidé à ressusciter le drame, s’il y a là dedans de l’argent à gagner. Mais, en bonne conscience, on ne peut pas lui demander de ressusciter le drame à ses frais. Soyez certain qu’il tentera le miracle avec toute l’intelligence imaginable : il mettra les places à bon marché pour attirer le peuple ; il réduira autant que possible ses frais de décors et de costumes, en ayant l’art de déguiser sa lésinerie; il aura des idées, iladministrerason théâtre avec unerigueurmathématique. Seulement, si le drame s’obstine à rester mort, un mouvement d’humeur de sa part sera bien excusable, devant ce comble de l’entêtement. « Eh! va te promener! une momie du temps des Pharaons serait plus touchée de mes soins. Qu’on l’enterre à la fin, ce mort encombrant, et qu’on appelle Grévin pour me dessiner les costumes d’un ballet! »

Donc, si nous ne pouvons exiger la ruine de M. La-

rochelle., si nous ne comptons pas sur son héroïsme, la question devient très simple. 11 s’agit bonnement pour lui de trouver des auteurs, des acteurs et un public. Petit problème, en vérité. Tout manque à l’heure actuelle, et le pis est qu’on parle de ressusciter, et non de créer. C’est là que j’enrage

Ressusciter! est-ce qu’on ressuscite jamais rien dans une littérature ? Qu’on me cite un exemple, qu’on me montre une formule morte remise à neuf et vivant une nouvelle vie ? On crée, entendez-vous! On donne à un public nouveau des pièces nouvelles, jouées par des artistes nouveaux. Ce sont les sociétés qui font leurs littératures, comme elles font leurs gouvernements.

Le drame historique, romantique, lyrique est mort. Eh bien ! laissez-le mort, car aucune puissance au monde ne saurait le tirer de la terre où il sommeille. Ceux qui parlent de faire ce miracle, ne peuvent être que des farceurs ou des niais. Ne dites donc pas que vous allez ressusciter le vieux drame, car cela n’a aucun sens ; dites que vous allez aider à lanaissance dujeune drame, de notre drame à nous, gens de 1881, et vous serez au moins logiques.

Voyez ce qui se passe. On a souri l’autre soir, à Lucrèce Borgia , malgré les circonstances qui solennisaient cette reprise. Lazare le Pâtre est plus mal écrit, mais n’est certainement pas plus déraisonnable. Le théâtre de Victor Hugo nous semble à cette heure du Bouchardy à prétentions philosophiques, et il ne restera, — je parle des pièces en vers, — que par la

merveilleuse orfèvrerie lyrique dont l’illustre poète Ta vêtu . Et il en est de même des drames de Dumas ; on n’ose reprendre Antony , la Tour de Nesle est usée, les drames d’aventures tels que la Reine Margot ne font plus recette. Encore ne sont-ce là que des reprises, des pièces d’ouverture, des bouche trou, dont nos théâtres ne sauraient vivre. Il leur faut des œuvres nouvelles, sous peine de fermer leurs portes. Or, vous imaginez-vous des œuvres taillées sur ce patron de 1830. On a bien essayé, à la Porte Saint- Martin; mais je crois que les directeurs n’ont pas envie de recommencer l’expérience. M. d’Ennery lui-même reste tout endolori de l’étrange chute de Diana , ce drame vieux jeu acclamé par le public des premières, et dont n’a pas voulu le bon public gobeur qui paie sa place. C’est un effarement. S’il y a encore des auteurs, ils se risquent de moins en moins à écrire des drames, complètement déroutés, avouant qu’ils ignorent ce que le public leur demande.

Ainsi, pas d’auteurs, pas de public pour le vieux drame. J’ai ajouté pas (facteurs. Allez voir Lucrèce B or \ fia , à la Gaité. Certes, madame F^vart est une artiste du plus grand talent : les romantiques dévots ne parlent pas moins d’elle avec une sourde colère ; ils l’accusen t de jouer la terrible Lucrèce en bourgeoise, et ils ont raison. De même pourDumaine, de même pour tous les interprètes. Nos artistes n’ont plus le sens des grandes phrases échevelées ; ils ne se tordent plus les bras, ils ne roulent plus les yeux, de sorte que, si les drames de la première moitié du siècle ne devenaient pas impossibles par eux-mêmes, il faudrait les abandonner, faute de comédiens pour

les rendre. C’est que chaque formule dramatique apporte et emporte ses interprètes. Ressus iter le vieux drame ! par qui et pour qui ? il n’y a personne pour l’éerire, personne pour le jouer, personne pour l’eniendre. J’admets toutes les exceptions qu’on voudra; demain, certes, un drame romantique peut encore réussir ; mais le mouvement littéraire n’est évidemm nt plus là. ce sera une surprise qui coûtera même cher au théâtre, car il voudra recommencer l’heureuse expérience et tombera ensuite de chute en chute. Non l’ancienne formule est épuisée, tout le démontre. Le public veut un nouveau drame Ici, mus entrons dans l’inconnu. On ne peut que prévoir et souhaiter. Donnez au drame de demain le nom qu’il vous plaira : naturaliste, moderne, peu importe. Je crois que ce drame ira à plus de vérité et à plus d’humanité, à une humanité toute fraternelle et contemporaine. Nom sommes las des guenilles de l’histoire, las des mensonges lyriques las des seigneurs empanachés et des victimes sentimentales. Une simple histoire, un homme qui souffre ce que nous souffrons, qui a nos douleurs et nos joies, nous touche profondément, nous bouleverse ; tandis que nous devenons froids etrailleurs devant le poison des Borgia et les gaillardises de Marguerite de Bourgogne. Nous commençons à exiger au théâtre notre vie à nous, dans nos chambres, sur nos places publiques. Et que de beaux décors, pour nos grandes scènes à spectacle : nos rues, nos promenades, nos halles, nos gares, nos fêtes privées et publiques, sans compter le luxe ou simplement les mobiliers caractéristiques de nos appartements! Il y a là toute une création du milieu exact à faire, qui suffira à emplir

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