‹ Une campagne a deux: comédie en un acte melee de chantChapitre 11 sur 16 · SCÈNE XIÎI · texte numérisé non relu

SCÈNE XIÎI

CHAPUIS, GIRARD, DURAND, pim MAR- GUERITE.

DURAND , se promenant à grands pas.

Quand la coupe est trop pleine, elle déborde !

CHAPUIS, même jeu. Quand le fruit est trop mûr, il tombe !

GIRARD, se levatit. Enfin , tant bien que mal, j'ai dîné. {Se trouvant entre eux deux.) Eh bien! voyons!

CHAPUIS. J'attends le dire de monsieur!

MARGUERITE, apportant un plateau chargé. Voilà le café.

DURAND. C'est inutile; je n'en prends pas.

CHAPUIS. Ni moi !

GIRARD. Pardon, j'en prends, moi, si vous voulez bien le permettre ?

CHAPUIS. C'est juste... et moi aussi.

DURAND. Marguerite, laissez-nousl {Marguerite a Vair de ne pas comprendre. Eh bien! êtes vous sourde?

MARGUERITE. J'attends que monsieur me le dise.

Chapuis lui fait un signe. Elle sort.

DURAND. Jusqu'à leurs gens!

CHAPUIS, prenant son café. Bon! je me brûle, à présent 1

DURAND. Dites que j'en suis l'auteur!

GIRARD. Maintenant, une goutte d'eaude-vie, et je vous écoute.

CHAPUIS. De l'eau-de-vie I... il n'y en a pas... J'adore le cognac; tu comprends qu'il n'y en a pas. . . monsieur n'aime que le kirch !

GIRARD. Mais c'est très-boni...

Il veut en verser à Chapuis.

CHAPUIS, après avoir bul Mais non, ça

* Chapuis, Marguerite , Girard , Durand.

iO

MAGASIN THEATRAL

n'est pas bon. Voilà les sacrifices auxquels je suis condamné tous les jours. {Présentant son verre.) Encore un peu.

GIRARD. Le tribunal est constitué ! .. . La parole est à M. Durand.

DURAND. D'abord je commencerai par vous dire que, depuis trente ans, j'ai pour monsieur l'amitié la plus tendre. {Mouvement.) Non. . . ça n'est pas ça ; je veux dire qu'autrefois nous étions très-liés. ..

CHAPUis. Il n'y a pas trente ans... il y a trente-deux ans et huit mois que ça dure.

GIRARD. Eh bien ! alors, il y a prescription... Embrassez-vous d'abord, vous vous expliquerez après.

DURAND. Je m'y oppose... j'ai été trop indignement trompé. Oui, monsieur, oui ; depuis que nous habitons cette maison en commun, le sieur Chapuis a enfin dévoilé toute l'atrocité de son caractère I

CHAPUIS. Je demande à répondre !

DURAND. Et cependant, mon épouse et moi , que de concessions n'avons-nous pas faites à ces tyrans domestiques!...

CHAPUIS. Je demande encore à répondre !

GIRARD, à iiart. Je parie qu'il n'y a pas de quoi fouetter un chat.

CHAPUIS. Articulez... j'exige que vous articuliez.

DURAND. Je ne reviendrai plus sur le chapitre de la table !. .. quoique certainement les sujets ne manquent pas.. . car si je voulais parler du chapon à l'ail. . .

CHAPUIS. Osez en parler, et je compte l'affaire des pruneaux...

DUPUis. Je me tairai là-dessus; je le veux bien ! Nous avons un billard ?. ..

CHAPUIS. Vous y faites des raccrocs...

DURAND. Vous, des accrocs.. . passons...

En politique, monsieur Chapuis, ai -je montré assez de résignation! Dans la question d'Irlande, par exemple! j'étais pour M. O'Gonnel; eh bien, par complaisance pour ce tory, mosieu, je me suis fait Peel I j'ai changé de face. En voilà une concession !

CHAPUIS. Moi, je suis contre la réforme ; je suis pour la haute aristocratie, ça se voit tout de suite. Eh bien! croirais-tu que pour flatter les penchants anarcliiques de mosieu, j'ai» consenti à changer mon journal les Débats contre un journal incendiaire, au point que, l'autre jour, on m'a traité de bonnet rouge!.

DURAND. Et moi , de bonnet de coton I

CHAPUIS. Vous avez ai^pelé ma femme chipie.

DURAND. Vous ave» appelé mon épouse Pimbesche.. . et moi;. marDin-pêciieur!

CHAPUIS. Eh bien ! oui, je l'ai dit, et je ne m'en dédis pas... je vous ai comparé à cet imbécile d'ois«aw.

DURAND. Vous voyez... Il avoue!

GIRARD, se levant. Et c'est pour de pareilles bagatelles, grands fous que vous êtes, que vous voulez rompre une amitié de trente ans?...

CHAPUIS. Moi son ami! je le déteste ?..o DURAND. Et moi, donc!... Damnée maison, va ! quand je pense que j'ai été sur le point de ne pas pouvoir l'acheter ! Oui, il y a un an, une faillite. . . trente mille francs qu'on m*emportait... enfin, je ne pouvais pas... quand j'ai le bonheur... (voyez comme c'est malheureux) de recevoir d'un inconnu, du failli peut-être, un envoi anonyme de la même somme. .. et au lieu de les placer sur le grandlivre, je fais la sottise d'acheter de moitié cette bicoque, pour y passer ma vie avec un homme que je croyais mon ami, et qui délabre tous les jours mon bonheur et mon tempérament, mosieu.

GIRARD. Mais non... il vous aime de tout son cœur.

DURAND. Lui? c'est un ingrat qui ne se souvient de rien !...

CHAPUIS. C'est vrai, je suis un ingrat... et comme désormais nous ne pouvons plus vivre ensemble... {S' arrêtant.) Comme vos procédés inouïs vont sans doute chasser d'ici

mon ami, mon seul ami avant de vous

quitter tous, je me souviens que j'ai une obhgation à remplir envers lui. {En disant cela, il a été au secrétaire^ et a pris des papiers. A voix basse.) Tiens, Girard, voici les trois mille francs pour le dernier payement... surtout, pas un mot!

GIRARD, à part. Pauvre Chapuis... et il dit qu'il le déteste !

DURAND, à jyart. Il vient de lui remettre un pot-de-vin pour la place ! ô vénalité ! {Haut.) Monsieur Chapuis !

CHAPUIS. vionsieur Durand!

DURAND. Je n'ai qu'un mot à ajouter... je connais vos machinations.

GIRARD. Ses machinations!... Allons, décidéiuent, il y a un quiproquo... et, ma fof, je vais tout dire !

DURAND. C'est inutile, monsieur, je sais tout!... Et comme je suis indépendant, moi. Dieu merci, vous me permettrez de vous dire que, pour un fonctionnaire pubhc, on vous fait jouer là dedans un rôle, ..

GIRARD. Monsieur ! ....

DURAND, oh! je ne vous accuse pas. ..

vous n^êies pas le premier que mosieu ait

trompé conduite bien digne, du reste,

d'un homme qui triche au domino!

CHAPUIS. Moi! tricher!

DURAKD. Oui, toi!... oui, vous!... Tu connais le double six..-, vous connaissez le double six !

ciiAPUts. Je sudoque, je bouillonne, j'é-

cume! Girard, sépare-nous, ou il arrivera des malheurs!

DURAND. Et comme tout le monde a toujours été pur dans ma famille, jamais ma fille n'épousera votre neveu.

CHAPUis. Jamais mon neveu n'épousera votre fille !

GIRAKD. Eh bien ! au moins les voilà d'accord!

DURAND. Et quant à cette maison, j'en ai la moitié... je la démolirai, ma moitié.

CHAPUIS. Et iiioi j'incendierai la mienne!

GIRARD. Pardon, pardon ! attendez que je sois parti.

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