LE GRAND BOUDDHA
Un poste de tirailleurs tonkinois est établi sous le portique par lequel on entre dans la pagode. Nous confions nos chevaux aux soldats et nous pénétrons d’abord dans une première salle, où nous trouvons, sur un autel formé par des gradins appuyés contre le mur du fond, une foule de dieux et de saints personnages bouddhiques. Cette première salle n’est guère
ENFANTS ANNAMITFS.
éclairée que par une lampe fumeuse suspendue à la voûte et qui brûle devant l’autel : dans la pénombre, les statues, peintes en couleurs vives el couvertes de dorures, forment comme autant de taches brillantes. Quand nos yeux sont habitués à la demi-obscurité, nous les examinons de plus près, et, en faisant le tour de chacune d’elles, nous constatons avec étonnement qu’elles portent dans le dos une ouverture en forme de gouttière, creusée récemment, comme si l’on avait voulu leur extraire une ou deux
vertèbres. Nous aurions cherché longtemps la cause de cette mutilation bizarre, si l’interprcte qui nous accompagne ne nous en avait fourni l’explication. Les pieuses personnes qui offrent ces statues aux pagodes y enferment souvent des pièces de monnaie, quelquefois même des barres d’argent, qu’on introduit dans une gouttière creusée dans le dos de la statue; celte gouttière est ensuite bouchée et la trace en est effacée par une couche de peinture. Pendant la période troublée de ces dernières années, la pagode a sans doute été visitée par des bandes de pirates ou de Pavillons-Noirs, qui, connaissant celte coutume, ne se sont fait aucun scrupule de dévaliser les dieux.
Après avoir allumé une bougie à la petite lampe fumeuse qui éclaire la salle où nous sommes, un des bonzes nous invite à le suivre dans un des deux couloirs étroits ménagés de chaque côté de l’autel. Ces couloirs aboutissent à une sorte de chapelle très élevée où règne une obscurité profonde. La statue que nous sommes venus voir occupe le centre de cette chapelle ; le guide lire un grand rideau qui la masque et lève sa bougie pour nous permettre de la mieux voir.
Nous sommes en présence d’une œuvre colossale qui nous arrache à tous un cri d’étonnement et d’admiration. Ce bouddha en bronze, qui semble massif, a bien 5 mètres de hauteur; il paraît avoir été coulé tout d’une pièce, car, en promenant Ja bougie, on ne trouve sur aucune de ses parties lîi trace d’une solution de continuité ou d’une soudure; le métal presque noir et admirablement poli dont il est fait ne présente même pas un seul défaut. Celte statue laisse bien loin derrière elle toutes celles que j’ai vues sortir des mains des indigènes. On se demande si ce sont bien les Tonkinois qui ont produit une pareille d’œuvre; ni les bonzes ni les interprètes ne peuvent nous fournir aucun détail sur son origine.
Le soleil est déjà haut à l’horizon lorsque nous quittons celle pagode pour nous engager dans le chemin quieôtoie le Grand-Lac et qui doit nous conduire au village du Papier. La route, heureusement pour nous, est ombragée par de beaux arbres dont le feuillage épais forme comme une voûte au-dessus de nos tètes. Nous longeons des baies d’hibiscus aux fleurs d’un rouge de sang et de frais bosquets formés de cocotiers qui portent des fruits énormes.
Le Grand-Lac a plusieurs lieues de tour; on en distingue à peine l’autre bord. Ses eaux calmes scintillent au soleil ; de beaux îlots bien ombragés se montrent de distance en distance, couverts de cases et de pagodes; des bandes de sarcelles, de hérons et de canards prennent leurs ébats dans les roseaux de la rive.