LES DEUX HÉROÏNES
de la dynastie, qui, après avoir chassé honteusement les Chinois du Tonkin, fut proclamé vua (roi) par ses compagnons d’armes dans un élan d’enthousiasme. Ses descendants régnèrent sans interruption pendant plus d’un siècle, renommés et puissants; mais ils eurent pour successeurs toute une série de rois fainéants qui, durant un siècle encore, abdiquèrent complètement le pouvoir entre les mains de leurs chuas ou maires du palais; à tel point qu’il semblait y avoir à cette époque deux rois sur le même trône, dont le plus puissant n’était pas celui qui en portait le titre.
Le dernier de ces princes fut renversé par une tourmente révolutionnaire connue sous le nom de révolte des Tay-Son, et il dut fuir jusqu’en Chine. Depuis ce temps, le malheur s’est acharné sur les infortunés descendants de Lé-Loï. Pendant plus d’un demi-siècle ils luttèrent pour reconquérir leur couronne usurpée par les fds de leurs anciens vassaux. Us succombèrent les uns après les autres à cette tâche, et le dernier de tous, le meilleur et le plus vaillant, le chrétien Lé-Phung, l’élève chéri des missionnaires, l’ami de la France, liait par tomber, lui aussi, entre les mains de Tu-duc, qui lui fit subir le supplice le plus infamant et le plus horrible, le supplice du lang-lri, dans lequel la chair vivante est coupée par morceaux.
La pagode des Héroïnes tonkinoises, dont il me reste à parler, est située au sud-ouest de Hanoï, à quelque distance de la route des Mandarins. La vie des deux jeunes femmes en l’honneur desquelles elle a été construite forme une des plus belles pages des annales annamites, beaucoup plus riches qu’on ne le croit généralement en actes de bravoure et de patriotisme. J’ai deux raisons pour céder à mon désir de la résumer ici : la première, c’est que celte histoire aide à comprendre les détails dans lesquels je vais entrer relativement à la pagode, une des plus curieuses et des plus intéressantes du Tonkin; la seconde, c’est qu’elle montre que le peuple tonkinois, qu’on s’accorde à peindre sous des couleurs peu tlatteuses, est cependant capable de grandes actions pour la défense de ses institutions et de son foyer. 11 a su à différentes reprises résister vigoureusement aux invasions étrangères, et si nous parvenions à lui inspirer confiance dans la sagesse et dans la fermeté de notre gouvernement, nous n’aurions pas à nous préoccuper outre mesure du voisinage du puissant empire de la Chine qu’on nous présente comme un épouvantail chaque fois qu’il est question de notre nouvelle colonie.
En l’an 56 de Jésus-Christ, le Tonkin était sous la domination des Ch i-
nois qui avaient chassé scs rois légitimes; c’était une province chinoise , administrée par un gouverneur et par des fonctionnaires chinois. Le peuple tonkinois, impatient du joug de l’étranger, ne tarda pas à se soulever : Deux jeunes sœurs de famille noble, Chin-Se et Chin-Eul, se mirent à la tête des révoltés; très braves et montant admirablement à cheval, elles groupèrent autour d’elles une armée de volontaires avec laquelle elles réussirent à chasser les Chinois de leur pays. Partout où elles se présentaient, elles soulevaient un enthousiasme immense, et le peuple les acclamait. L’empereur chinois Koang-Ti envoya pour les combattre une formidable armée qu’il mit sous les ordres de May-Ven, un de ses plus fameux généraux. Cette armée pénétra au Tonkin par la frontière du Kouang-si; elle rencontra une vigoureuse résistance qu’elle ne vainquit qu’à la longue et en perdant beaucoup de monde. Les deux sœurs lui disputèrent le terrain pied à pied et firent des prodiges de valeur. L’action décisive eut lieu aux environs de la capitale; les Tonkinois eurent d'abord le dessus; mais pendant l’action plusieurs de leurs généraux passèrent à l’ennemi. Cette lâche trahison donna la victoire aux Chinois. May-Ven poursuivit l'armée tonkinoise, dont il fit un horrible carnage; les deux sœurs, héroïques jusqu'au bout, furent tuées à l’arrière-garde, où elles étaient restées à combattre pour protéger la retraite de leurs soldats.
C’est pour perpétuer ce beau fait d’armes qu’on a élevé, sous la dynastie des Lés, une pagode aux héroïnes, à l’endroit même où, suivant la tradition, elles ont trouvé la mort en combattant. Cette pagode est habitée par une vingtaine de femmes, qui y vivent cloîtrées à peu près comme des religieuses.
Le temple est entouré de toutes parts par de hautes murailles; scs portes extérieures sont constamment fermées; il faut une autorisation spéciale pour y pénétrer. Il comprend trois bâtiments composés seulement d’un rez-de-chaussée et qui sont séparés par des cours pavées. Le premier est comme une sorte de grand vestibule orné de belles colonnes en bois de tek; au centre se trouve un lit de camp carré dont les panneaux sont très finement sculptés; il représente, m’a-t-on dit,, le lit sur lequel les sœurs donnaient leurs audiences. L’habitude au Tonkin n’est pas de s’asseoir suides chaises ou des fauteuils, mais de s’accroupir sur des lits de camp recouverts de nattes et d’autant plus ornés que le propriétaire occupe un rang plus élevé.
A droite et à gauche du lit sont dressés, sur des supports, des attributs guerriers en bois laqué et doré (sabres, lances, piques, etc.) et deux