‹ Une campagne au TonkinChapitre 116 sur 299 · UN COUVENT I)E RECLUSES · texte numérisé non relu

UN COUVENT I)E RECLUSES

grands parasols de commandement peints en jaune comme ceux du roi.

Deux éléphants en carton peint, admirablement imités en grandeur naturelle, occupent les bas côtés du vestibule; ils portent chacun une paire de défenses en véritable ivoire, qui sans doute ont été offertes à la pagode par quelque souverain. Ils se font face et représentent les éléphants qui marchaient en tète du cortège des héroïnes quand elles partaient en expédition.

Dans un coin de ce premier bâtiment on remarque également un cheval en plâtre peint, aussi grand que nature et qu’on a enfermé dans une cage dont les barreaux sont en bambous; c’est encore une allusion à la vie des deux sœurs, qui, comme je l’ai dit, étaient des écuyères de premier ordre. Leur monture est représentée toute sellée et toute harnachée, prête à leur être conduite.

Les statues des deux héroïnes se trouvent dans le deuxième bâtiment; elles sont placées côte à côte sur un autel en pierre, et elles sont revêtues de riches étoiles de soie. Devant elles brûle une petite lampe que les femmes de la pagode ont le soin de ne jamais laisser s’éteindre.

Les deux sœurs sont représentées debout en grandeur naturelle. A côté d’elles on conserve dans de petites châsses vitrées un grand nombre de belles chaussures annamites; j’en ai compté au moins huit paires, dont quelques-unes sont très anciennes. Ce sont sans doute des ex-voto qui n’ont pas une bien grande importance, car la femme annamite qui nous montrait la pagode n’a fait aucune difficulté pour troquer contre une pièce blanche une paire de ces chaussures dont un de nous avait une grande envie.

Le troisième bâtiment, qui occupe l’endroit le plus reculé du temple, forme avec ses deux ailes de retour un fer à cheval qui embrasse les trois côtés d’une vaste cour. C’est dans ce bâtiment que logent les femmes dont j’ai parlé : elles vivent très retirées et ne sortent presque jamais. Elles passent leur temps à travailler pour la pagode; elles s’entretiennent à l’aide d’aumônes et de certains revenus dont dispose le temple. Elles ne prononcent aucun vœu et elles portent un costume semblable à celui des autres femmes indigènes. Celle qui nous servait de guide dans notre visite au temple paraissait jeune et intelligente; elle était assez jolie.

Ces femmes vivent en communauté ; elles obéissent à une vieille supérieure qui paraît avoir sur elles une assez grande autorité. Cette supérieure loge à part, dans une vaste chambre dont les murs, blanchis à la chaux, sont recouverts de peintures représentant les phases les plus importantes de la vie des deux sœurs.

La règle du couvent m’a paru très sévère : les recluses s’adressent rarement la parole entre elles et quand elles le font c’est toujours à voix basse. Elles n’entrent jamais dans la salle où se trouvent les statues des héroïnes sans laisser leurs chaussures à la porte et sans faire une ou deux prosternations devant l’autel. Elles agissent de même quand elles pénètrent dans l’appartement de la supérieure. Celle-ci donne ses audiences assise dans un grand fauteuil placé sur une estrade comme un trône; les recluses s’agenouillent devant elle et lui parlent à mi-voix avec les marques du plus profond respect.

Page 1