CHAPITRE XII
DÉPART POUR NAM-D1NH. — LE POSTE DES BAMBOUS. — MADAME TI-SAU PROFESSEUR D’ANNAMITE. — LA MOISSON ET LE BATTAGE DU RIZ. — NAM-DINH. — LES COMMIS CHINOIS. — LA CITADELLE, LES CA¬ SERNES, L’AMBULANCE. — CONSIDÉRATIONS SUR LE CLIMAT DU TONKIN. — UN COUP DE TVPIION.
Le 50 juin 1884, à midi, pendant le moment de la sieste, je dormais profondément, étendu sur mon fauteuil, portes et fenêtres closes, quand un coup de poing vigoureusement appliqué contre mes volets me réveille en sursaut : c’est un planton de l’état-major qui vient m’annoncer que je suis désigné pour partir le jour même à Nam-dinh, où le service de santé se propose d’installer une ambulance. Je n’ai pas de temps à perdre : le bateau chauffe en ce moment dans le port. J’entasse vêtements sur vêtements; une nuée de coolies s’abat sur mes bagages et les emporte au pas gymnastique jusqu’au quai.
Un coup de sifflet retentit; la machine ronfle : en route!
Je suis dans un tout petit canot à vapeur conduit par un pilote annamite
et par un quartier-maître de la marine. Je me suis réfugié dans l’étroite cabine de l’avant, d’où j’ai vue sur les deux rives. Sous le double effort du courant et de la machine, le bateau file rapidement en traçant un profond sillage dans les eaux couleur d’ocre du fleuve Rouge.
Los rives qui se déroulent à droite et à gauche ont un aspect monotone : ce sont d’interminables champs de riz, des villages bordés de bambous et d’aréquiers. Le sol, argileux et absolument plat, est occupé tout entier par les cultures. En revanche, les eaux du fleuve sont sillonnées par une multitude d’embarcations de toutes sortes qui offrent un spectacle toujours nouveau et toujours pittoresque. De grosses jonques remplies de sel remontent péniblement, remorquées à la cordelle par des coolies à demi nus. D’énormes radeaux chargés de paillotes et de bambous descendent le courant, conduits tantôt à la perche, tantôt à la pagaie, par des équipes nombreuses de bateliers qui déploient une adresse et une vigueur remarquables pour manœuvrer dans les sinuosités du fleuve. Ces radeaux ont jusqu’à 10 mètres de long; ils sont munis à l’avant et à l’arrière d’une sorte de gouvernail. Le patron se tient à la barre et commande la manœuvre; ses commandements sont exécutés avec un ensemble admirable par les bateliers, qui, placés à droite et à gauche sur le radeau, au nombre de huit ou dix, rament avec de courtes pagaies dont l’extrémité très large est faite souvent d’un vieux fond de tonneau. .
Des bancs de sable se montrent de distance en distance et forment quelquefois de véritables îlots, fréquentés par les pécheurs, (pii viennent y préparer la pose de leurs filets. Le poisson est la base de la nourriture des Annamites : aussi les pêcheurs sont-ils nombreux sur le fleuve et dans tous les arroyos du delta. Ils usent de différents procédés pour prendre le poisson; j’en vois qui se servent de grands filets semblables à celui qu’on connaît en France sous le nom d’épervier; ils les rassemblent sur l’épaule gauche, comme nos pécheurs, et les jettent en se tenant debout sur l’avant de leurs sampans. Souvent ils réunissent plusieurs barques pour celte pèche et les disposent en rond de façon à circonscrire une partie de la rivière. A un signal donné, les barques s’avancent et le cercle se resserre peu à peu; pendant ce mouvement, on fait le plus de bruit possible dans chaque bateau en frappant des morceaux de bois les uns contre les autres pour effrayer le poisson et le chasser devant soi. Quand les embarcations sont tellement rapprochées qu’elles se touchent presque, les filets sont lancés tous à la fois, de façon à couvrir la plus grande surface possible et à englober la masse des poissons ainsi réunis sur un petit espace.