LES PÊCHEURS
J’aperçois de pauvres diables qui, tête et corps nus sous le soleil, traînent le long de la rive, dans la vase où ils enfoncent jusqu’aux cuisses, de grandes poches en treillis de bambous attachées à de longs manches : chacun d’eux porte une petite corbeille ovoïde fixée à sa ceinture par une corde et dans laquelle il place le produit de sa pêche. Ils draguent devant eux le lit de la rivière avec un gros bambou qu’ils manientà l’aide d’une anse de rotin.
Des femmes se livrent également à cette pêche fatigante ; leur costume est presque aussi primitif que celui des hommes, mais elles ont la précaution d’étendre sur leurs épaules et sur leur poitrine de grandes feuilles de bananier qui les protègent contre les ardeurs du soleil.
Nous arrivons à cinq heures du soir
devant le poste des péch»™ annamite.
Bambous, établi au
conlluent du canal de ce nom et du fleuve Rouge. Nous jetons l’ancre en face de la maison du chef de poste, une petite paillote très basse au-dessus de laquelle flotte le drapeau français. Cinq autres maisonnettes, d’aspect misérable, sont bâties le long du bord de l’eau; elles servent de casernes à vingt ou trente tirailleurs tonkinois qui gardent en ce point la ligne télégraphique reliant Hanoï à Haï-phong et au cap Saint-Jacques. Un appareil de télégraphie optique, installé au sommet d’une tour en bois haute de 6 ou 7 mètres, établit la communication entre Nam-dinh et Hanoï.
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Le lieutenant d’infanterie de marine qui commande le poste accourt sur la berge et me reçoit à bras ouverts : « Soyez le bienvenu, docteur; voilà plus de deux heures qu’on m’a télégraphié votre arrivée de Hanoï. Venez, le dîner est prêt et votre couvert est mis. »
Nous pénétrons dans la petite maison en soulevant le store qui en masque l’entrée. Le sol est battu comme l’aire d’une grange; les quatre murs, faits en terre gâchée, sont recouverts de nattes grossières. Mon hôte y a suspendu son sabre d’ordonnance, son fusil de chasse et d’assez jolies panoplies d’armes indigènes. Dans un coin, le lit, formé d’un simple cadre en bambou, d’un matelas cambodgien et d’une moustiquaire rouge; au milieu de la chambre, une table chargée de livres, des bancs de bois à peine rabotés; voilà tout le mobilier de la maison.
« Vous regardez mon installation, me dit mon camarade; dame! elle n’est pas brillante encore, .le suis ici depuis huit jours à peine; mes linhs (soldats indigènes) ont fait de leur mieux. En une demi-journée ils m’ont construit celle case sans un clou, sans une corde, rien qu’avec des bambous et avec leurs coupe-coupe.
— Vous devez vous ennuyer ici?
— Assez; mais je me suis créé de l’occupation : j’apprends l'annamite. Au commencement, ça n’allait pas tout seul ; mais j’ai pris le bon moyen : j’ai acheté une congaie qui me rabâche les mots et qui finit par me faire entrer leur intonation dans la tète. Au fait, je ne vous l’ai pas encore présentée. Allons, Ti-Sau, viens saluer le capitaine. »
Ti-Sau (la Sixième) est une grande lillo de seize à dix-huit ans, proprement vêtue d’un ké-ao (robe) de soie violette et d’un ké-kouan (pantalon) de calicot blanc. Elle est chaussée de petites mules et porte aux doigts de jolies bagues d’or.
« Nous sommes mariés à l’annamite, me dit mon bote en riant, c’est-àdire (pie je l’ai achetée dix piastres (quarante-cinq francs) à ses parents. En retour, ceux-ci m’ont signé, devant les notables de leur village, un contrat par lequel ils m’abandonnent tous leurs droits sur elle. Je puis en faire ce que je veux et même la renvoyer à sa famille, si tel est mon bon plaisir; ses parents sont obligés de la reprendre, et c’est bien plus commode que le divorce. En revanche, elle ne peut pas me quitter sans ma permission, et si elle s’enfuyait, son père serait responsable; il lui faudrait ou me la ramener, ou me rembourser la somme versée : telle est la loi annamite.
— C’est très pratique et très économique.
MADAME T I - S A l' .
— Pas autant que vous le pensez. Je donne quinze piastres par mois à Ti-Sau pour sa toilette, sans compter les cadeaux que je lui fais de temps en temps et les surprises désagréables qu’elle m’occasionne. Ainsi, tenez, pas plus laid que 1 autie jour, elle était sortie avec une robe magnifique en soie brochée que je venais de lui acheter. Elle entre chez une de ses
amies dont la maison
se trouvait sur la route et voit une partie de cartes organisée. Elle est passionnée pour le jeu, comme toutes ses pareilles; elle s’assied, perd successivement son argent, ses bijoux et jusqu’aux vêlements qu’elle porte, et elle me revient le lendemain matin avec des loques rapiécées qu’on lui avait données par charité pour se vêtir. Ce n’est pas tout : le contrat que nous avons passé stipule que je dois la nourrir. Elle n’était pas ici depuis deux jours que toute sa
famille (et vous savez si elles sont 110mbreuses dans ce pays) venait s’installer dans mon voisinage. Chaque fois que j entre dans ma cuisine, je trouve mon boy en train de préparer le riz pour tous ces affamés. J’ai beau leur faire mille avanies, ils tendent
le dos sans broncher, mais ne bougent pas d’une semelle et ne sortent que bien repus. »
Le lendemain, dès 1 aube, après avoir pris congé de mon nouvel ami, nous levons 1 ancre et nous continuons à descendre le fleuve. Plus nous
approchons de la mer, et plus les cultures paraissent abondantes et prospères. Le pays est d’une richesse et d’une fertilité inouïes; c’est avec juste raison qu’on a appelé celte province de Nam-dinh le Grenier du Tonkin. Le sol disparaît sous les touffes de riz déjà mûres que les paysans commencent à moissonner. Des troupes nombreuses de femmes, rangées sur de longues lîles dans les champs, coupent les épis à ras du sol avec de petites faucilles recourbées dont la forme rappelle celles qui nous servent en France pour moissonner les blés. Déjà, dans les villages du bord de l’eau, les paysans sont occupés à faire fouler les gerbes par leurs buffles pour en retirer le grain. Les Tonkinois ne se préoccupent pas de recueillir la paille de leur riz, qu’on n’utilise guère que dans les pauvres villages pour couvrir les toits des maisons.
Les femmes qui moissonnent dans les rizières ont de l’eau jusqu’aux genoux : elles travaillent le corps courbé, sous un soleil de plomb, dont elles se protègent comme elles peuvent à l’aide de leurs grands chapeaux. Il faut se bâter de rentrer le grain pour avoir le temps de repiquer le riz de la prochaine moisson ; dans ces riches contrées on fait deux récoltes par an et la terre ne chôme jamais.
Nous entrons vers neuf heures dans le canal de Nam-dinh. La ville s’allonge le long des bords de ce canal sur une étendue de plus de 4 kilomètres ; une seule grande rue la traverse dans toute sa longueur, coupée de distance en distance par de petites ruelles qui ont une direction perpendiculaire. Lorsqu’on arrive en plein jour par le fleuve, l’aspect général est fort joli ; les maisons, bâties en briques et recouvertes de tuiles rouges, feraient croire à une ville de France. Les embarcations du pays sillonnent par centaines le canal ou sont amarrées le long de ses bords : c’est un fouillis de mâts, de voiles, de bateaux de formes curieuses et de toutes dimensions, depuis la vieille jonque de mer échouée sur le sable pour n’en plus bouger jamais, jusqu’à l’alerte et coquet sampan annamite conduit à la perche par de jolies congaies à la longue robe flottante, au nez retroussé, à l'œil fripon. Toutes ces barques sont ornées de flammes et de drapeaux multicolores. Sur le pont de chacune d’elles, des indigènes à demi nus, couchés sur des nattes, lézardent au soleil. Une population dense et affairée encombre les quais; Nam-dinh, qui compte environ 40000 habitants, entretient avec l’Annam et la Chine méridionale un commerce très important de soieries et de riz; ce commerce est ici, comme à Haïphong et à Hanoï, tout entier entre les mains des Chinois, qui ont à Nam-dinh une confrérie nombreuse et prospère. Une armée de coolies, dont la peau tannée